Portraits littéraires, Tome II
Chapter 2
[Note 4: J'ai mis surtout à contribution, dans cette étude sur Molière, l'_Histoire de sa Vie et de ses Ouvrages_ par M. Taschereau; c'est un travail complet et définitif dont il faut conseiller la lecture sans avoir la prétention d'y suppléer. M. Taschereau a bien voulu y joindre envers moi tous les secours de son obligeance amicale pour les renseignements et sources directes auxquelles je voulais remonter. J'ai beaucoup usé aussi de la Notice et du Commentaire de M. Auger, travail trop peu recommandé ou même déprécié injustement. C'est dans ce Commentaire qu'à propos du vers des _Femmes savantes_:
On voit partout chez vous l'ithos et le pathos,
M. Auger, ne s'apercevant pas que _ithos_ n'est autre que _êthos_, plus correctement prononcé, se mit en de faux frais d'étymologie. On en plaisanta dans le temps beaucoup plus qu'il ne fallait, et ce rire facile couvrit les louanges dues à l'ensemble du très-estimable Commentaire.--Il y a eu, depuis, un travail critique de Bazin sur Molière, mais je laisse à ma notice son cachet antérieur.]
Cinq ans lui suffirent pour achever tout le cours de ses études, y compris la philosophie; il fit de plus au collége d'utiles connaissances, et qui influèrent sur sa destinée. Le prince de Conti, frère du grand Condé, fut un de ses condisciples et s'en ressouvint toujours dans la suite. Ce prince, bien qu'ecclésiastique d'abord, et tant qu'il resta sous la conduite des jésuites, aimait les spectacles et les défrayait magnifiquement; en se convertissant plus tard du côté des jansénistes, et en rétractant ses premiers goûts au point d'écrire contre la comédie, il sembla transmettre du moins à son illustre aîné le soin de protéger jusqu'au bout Molière. Chapelle devint aussi l'ami d'études de Poquelin et lui procura la connaissance et les leçons de Gassendi, son précepteur. Ces leçons privées de Gassendi étaient en outre entendues de Bernier, le futur voyageur, et de Hesnault connu par son invocation à Vénus; elles durent influer sur la façon de voir de Molière, moins par les détails de l'enseignement que par l'esprit qui en émanait, et auquel participèrent tous les jeunes auditeurs. Il est à remarquer en effet combien furent libres d'humeur et indépendants tous ceux qui sortirent de cette école: et Chapelle le franc parleur, l'épicurien pratique et relâché; et ce poëte Hesnault qui attaquait Colbert puissant, et traduisait à plaisir ce qu'il y a de plus hardi dans les choeurs des tragédies de Sénèque; et Bernier qui courait le monde et revenait sachant combien sous les costumes divers l'homme est partout le même, répondant à Louis XIV, qui l'interrogeait sur le pays où la vie lui semblerait meilleure, que c_'était la Suisse_, et déduisant sur tout point ses conclusions philosophiques, en petit comité, entre mademoiselle de Lenclos et madame de La Sablière. Il est à remarquer aussi combien ces quatre ou cinq esprits étaient de pure bourgeoisie et du peuple: Chapelle, fils d'un riche magistrat, mais fils bâtard; Bernier, enfant pauvre, associé par charité à l'éducation de Chapelle; Hesnault, fils d'un boulanger de Paris; Poquelin, fils d'un tapissier; et Gassendi leur maître, non pas un gentilhomme, comme on l'a dit de Descartes, mais fils de simples villageois. Molière prit dans ces conférences de Gassendi l'idée de traduire Lucrèce; il le fit partie en vers et partie en prose, selon la nature des endroits; mais le manuscrit s'en est perdu. Un autre compagnon qui s'immisça à ces leçons philosophiques fut Cyrano de Bergerac, devenu suspect à son tour d'impiété par quelques vers _d'Agrippine_, mais surtout convaincu de mauvais goût. Molière prit plus tard au _Pédant joué_ de Cyrano deux scènes qui ne déparent certainement pas _les Fourberies de Scapin_: c'était son habitude, disait-il à ce propos, de reprendre son bien partout où il le trouvait; et puis, comme l'a remarqué spirituellement M. Auger, en agissant de la sorte avec son ancien camarade, il ne semblait guère que prolonger cette coutume de collège par laquelle les écoliers sont _faisants_ et mettent leurs gains de jeu en commun. Mais Molière, qui n'y allait jamais petitement, ne s'avisa pas de cette fine excuse.
Au sortir de ses classes, Poquelin dut remplacer son père trop âgé dans la charge de valet-de-chambre-tapissier du roi, qu'on lui assura en survivance. Il suivit, pour son noviciat, Louis XIII dans le voyage de Narbonne en 1641, et fut témoin, au retour, de l'exécution de Cinq-Mars et de De Thou: amère et sanglante dérision de la justice humaine. Il paraît que, dans les années qui suivirent, au lieu de continuer l'exercice de la charge paternelle, il alla étudier le droit à Orléans et s'y fit recevoir avocat. Mais son goût du théâtre l'emporta décidément, et, revenu à Paris, après avoir hanté, dit-on, les tréteaux du Pont-Neuf, suivi de près les Italiens et Scaramouche, il se mit à la tête d'une troupe de comédiens de société, qui devint bientôt une troupe régulière et de profession. Les deux frères Béjart, leur soeur Madeleine, Duparc dit _Gros-René_ faisaient partie de cette bande ambulante qui s'intitulait _l'Illustre Théâtre_. Notre poëte rompit dès lors avec sa famille et les Poquelin; il prit nom Molière. Molière courut avec sa troupe les divers quartiers de Paris, puis la province. On dit qu'il fit jouer à Bordeaux une _Thébaïde_, tentative du genre sérieux, qui échoua. Mais il n'épargnait pas les farces, les canevas à l'italienne, les impromptus, tels que _le Médecin volant_ et _la Jalousie du Barbouillé_, premiers crayons du _Médecin malgré lui_ et de _Georges Dandin_, et qui ont été conservés, _les Docteurs rivaux_, _le Maître d'École_, dont on n'a que les titres, _le Docteur amoureux_, que Boileau daignait regretter. Il allait ainsi à l'aventure, bien reçu du duc d'Épernon à Bordeaux, du prince de Conti en chaque rencontre, loué de d'Assoucy qu'il recevait et hébergeait en prince à son tour, hospitalier, libéral, bon camarade, amoureux souvent, essayant toutes les passions, parcourant tous les étages, menant à bout ce train de jeunesse, comme une Fronde joyeuse à travers la campagne, avec force provision, dans son esprit, d'originaux et de caractères. C'est dans le cours de cette vie errante qu'en 1653, à Lyon, il fit représenter _l'Étourdi_, sa première pièce régulière; il avait trente et un ans.
Molière, on le voit, débuta par la pratique de la vie et des passions avant de les peindre. Mais il ne faudrait pas croire qu'il y eût dans son existence intérieure deux parts successives comme dans celle de beaucoup de moralistes et satiriques éminents: une première part active et plus ou moins fervente; puis, cette chaleur faiblissant par l'excès ou par l'âge, une observation âcre, mordante, désabusée enfin, qui revient sur les motifs, les scrute et les raille. Ce n'est pas là du tout le cas de Molière ni celui des grands hommes doués, à cette mesure, du génie qui crée. Les hommes distingués, qui passent par cette double phase et arrivent promptement à la seconde, n'y acquièrent, en avançant, qu'un talent critique fin et sagace, comme M. de La Rochefoucauld, par exemple, mais pas de mouvement animateur ni de force de création. Le génie dramatique, et celui de Molière en particulier, a cela de merveilleux que le procédé en est tout différent et plus complexe. Au milieu des passions de sa jeunesse, des entraînements emportés et crédules comme ceux du commun des hommes, Molière avait déjà à un haut degré le don d'observer et de reproduire, la faculté de sonder et de saisir des ressorts qu'il faisait jouer ensuite au grand amusement de tous; et plus tard, au milieu de son entière et triste connaissance du coeur humain et des mobiles divers, du haut de sa mélancolie de contemplateur philosophe, il avait conservé dans son propre coeur, on le verra, la jeunesse des impressions actives, la faculté des passions, de l'amour et de ses jalousies, le foyer véritablement sacré. Contradiction sublime et qu'on aime dans la vie du grand poëte! assemblage indéfinissable qui répond à ce qu'il y a de plus mystérieux aussi dans le talent dramatique et comique, c'est-à-dire la peinture des réalités amères moyennant des personnages animés, faciles, réjouissants, qui ont tous les caractères de la nature; la dissection du coeur la plus profonde se transformant en des êtres actifs et originaux qui la traduisent aux yeux, en étant simplement eux-mêmes!
On rapporte que, pendant son séjour à Lyon, Molière, qui s'était déjà lié assez tendrement avec Madeleine Béjart, s'éprit de mademoiselle Duparc (ou de celle qui devint mademoiselle Duparc en épousant le comédien de ce nom) et de mademoiselle de Brie, qui toutes deux faisaient partie d'une autre troupe que la sienne; il parvint, malgré la Béjart, dit-on, à engager dans sa troupe les deux comédiennes, et l'on ajoute que, rebuté de la superbe Duparc, il trouva dans mademoiselle de Brie des consolations auxquelles il devait revenir encore durant les tribulations de son mariage. On est allé jusqu'à indiquer dans la scène de _Clitandre_, _Armande_ et _Henriette_, au premier acte des _Femmes savantes_, une réminiscence de cette situation antérieure de vingt années à la comédie. Nul doute qu'entre Molière fort enclin à l'amour, et les jeunes comédiennes qu'il dirigeait, il ne se soit formé des noeuds mobiles, croisés, parfois interrompus et repris; mais il serait téméraire, je le crois, d'en vouloir retrouver aucune trace précise dans ses oeuvres, et ce qui a été mis en avant sur cette allusion, pour laquelle on oublie les vingt années d'intervalle, ne me semble pas justifié.
On conserve à Pézénas un fauteuil dans lequel, dit-on, Molière venait s'installer tous les samedis, chez un barbier fort achalandé, pour y faire la recette et y étudier à ce propos les discours et la physionomie d'un chacun. On se rappelle que Machiavel, grand poëte comique aussi, ne dédaignait pas la conversation des bouchers, boulangers et autres. Mais Molière avait probablement, dans ses longues séances chez le barbier-chirurgien, une intention, plus directement applicable à son art que l'ancien secrétaire florentin, lequel cherchait surtout, il le dit, à narguer la fortune et à tromper l'ennui de la disgrâce. Cette disposition de Molière à observer durant des heures et à se tenir en silence s'accrut avec l'âge, avec l'expérience et les chagrins de la vie; elle frappait singulièrement Boileau qui appelait son ami _le Contemplateur_. «Vous connoissez l'homme, dit Élise dans _la Critique de l'École des Femmes_, et sa paresse naturelle à soutenir la conversation. Célimène l'avoit invité à souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui... Il les trompa fort par son silence.» L'un des ennemis de Molière, de Villiers, en sa comédie de _Zélinde_, représente un marchand de dentelles de la rue Saint-Denis, Argimont, qui entretient dans la chambre haute de son magasin une dame de qualité, Oriane. On vient dire qu'_Élomire_ (anagramme de Molière) est dans la chambre d'en bas. Oriane désirerait qu'il montât, afin de le voir; et le marchand descend, comptant bien ramener en haut le nouveau chaland sous prétexte de quelque dentelle; mais il revient bientôt seul. «Madame, dit-il à Oriane, je suis au désespoir de n'avoir pu vous satisfaire; depuis que je suis descendu, Élomire n'a pas dit une seule parole; je l'ai trouvé appuyé sur ma boutique dans la posture d'un homme qui rêve. Il avoit les yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient des dentelles; il paroissoit attentif à leurs discours, et il sembloit, par le mouvement de ses yeux, qu'il regardoit jusqu'au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas. Je crois même qu'il avoit des tablettes, et qu'à la faveur de son manteau il a écrit, sans être aperçu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable.» Et sur ce que répond Oriane qu'Élomire avait peut-être même un crayon et dessinait leurs grimaces pour les faire représenter au naturel dans le jeu du théâtre, le marchand reprend: «S'il ne les a pas dessinées sur ses tablettes, je ne doute point qu'il ne les ait imprimées dans son imagination. C'est un dangereux personnage. Il y en a qui ne vont point sans leurs mains, mais on peut dire de lui qu'il ne va point sans ses yeux ni sans ses oreilles.» Il est aisé, à travers l'exagération du portrait, d'apercevoir la ressemblance. Molière fut une fois vu durant plusieurs heures, assis à bord du coche d'Auxerre, à attendre le départ. Il observait ce qui se passait autour de lui; mais son observation était si sérieuse en face des objets, qu'elle ressemblait à l'abstraction du géomètre, à la rêverie du fabuliste.
Le prince de Conti, qui n'était pas janséniste encore, avait fait jouer plusieurs fois Molière et la troupe de _l'Illustre Théâtre_, en son hôtel, à Paris. Étant en Languedoc à tenir les États, il manda son ancien condisciple, qui vint de Pézénas et de Narbonne à Béziers ou à Montpellier[5], près du prince. Le poëte fit oeuvre de son répertoire le plus varié, de ses canevas à l'italienne, de _l'Étourdi_, sa dernière pièce, et il y ajouta la charmante comédie du _Dépit amoureux_. Le prince, enchanté, voulut se l'attacher comme secrétaire et le faire succéder au poëte Sarasin qui venait de mourir; Molière refusa par attachement pour sa troupe, par amour de son métier et de la vie indépendante. Après quelques années encore de courses dans le Midi, où on le voit se lier d'amitié avec le peintre Mignard à Avignon, Molière se rapprocha de la capitale et séjourna à Rouen, d'où il obtint, non pas, comme on l'a conjecturé, par la protection du prince de Conti, devenu pénitent sous l'évêque d'Alet dès 1655, mais par celle de Monsieur, duc d'Orléans, de venir jouer à Paris sous les yeux du roi. Ce fut le 24 octobre 1658, dans la salle des gardes au vieux Louvre, en présence de la cour et aussi des comédiens de l'hôtel de Bourgogne, périlleux auditoire, que Molière et sa troupe se hasardèrent à représenter _Nicomède_. Cette tragi-comédie achevée avec applaudissement, Molière, qui aimait à parler comme orateur de la troupe (_grex_), et qui en cette occasion décisive ne pouvait céder ce rôle à nul autre, s'avança vers la rampe, et, après avoir «remercié Sa Majesté en des termes très-modestes de la bonté qu'elle avait eue d'excuser ses défauts et ceux de sa troupe, qui n'avoit paru qu'en tremblant devant une assemblée si auguste, il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que Sa Majesté avoit à son service d'excellents originaux, dont ils n'étoient que de très-foibles copies; mais que, puisqu'elle avoit bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la supplioit très-humblement d'avoir agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque réputation et dont il régaloit les provinces.» Ce fut _le Docteur amoureux_ qu'il choisit. Le roi, satisfait du spectacle, permit à la troupe de Molière de s'établir à Paris sous le titre de _Troupe de Monsieur_, et de jouer alternativement avec les comédiens italiens sur le théâtre du Petit-Bourbon. Lorsqu'on commença de bâtir, en 1660, la colonnade du Louvre à l'emplacement même du Petit-Bourbon, la troupe de Monsieur passa au théâtre du Palais-Royal. Elle devint troupe _du Roi_ en 1665; et plus tard, à la mort de Molière, réunie à la troupe du Marais d'abord, et sept ans après (1680) à celle de l'hôtel de Bourgogne, elle forma le _Théâtre-Français_.
[Note 5: Tous les biographes, depuis Grimarest, avaient dit _Béziers_; M. Taschereau donne de bonnes raisons pour que ce soit Montpellier. Ce détail a peu d'importance; mais en général toutes les anecdotes sur Molière sont mêlées d'incertitude, faute d'un premier biographe scrupuleux et bien informé.]
Dès l'installation de Molière et de sa troupe, _l'Étourdi_ et _le Dépit amoureux_ se donnèrent pour la première fois à Paris et n'y réussirent pas moins qu'en province. Bien que la première de ces pièces ne soit encore qu'une comédie d'intrigue tout imitée des imbroglios italiens, quelle verve déjà! quelle chaude pétulance! quelle activité, folle et saisissante d'imaginative dans ce Mascarille que le théâtre n'avait pas jusqu'ici entendu nommer! Sans doute Mascarille, tel qu'il apparaît d'abord, n'est guère qu'un fils naturel direct des valets de la farce italienne et de l'antique comédie, de l'esclave de _l'Épidique_, du Chrysale des _Bacchides_, de ces valets _d'or_, comme ils se nomment, du valet de Marot; c'est un fils de Villon, nourri aussi aux repues franches, un des mille de cette lignée antérieure à Figaro: mais, dans _les Précieuses_, il va bientôt se particulariser, il va devenir le Mascarille marquis, un valet tout moderne et qui n'est qu'à la livrée de Molière. _Le Dépit amoureux_, à travers l'invraisemblance et le convenu banal des déguisements et des reconnaissances, offre dans la scène de Lucile et d'Éraste une situation de coeur éternellement renouvelée, éternellement jeune depuis le dialogue d'Horace et de Lydie, situation que Molière a reprise lui-même dans le _Tartufe_ et dans _le Bourgeois Gentilhomme_, avec bonheur toujours, mais sans surpasser l'excellence de cette première peinture: celui qui savait le plus fustiger et railler se montrait en même temps celui qui sait comment on aime. _Les Précieuses ridicules_, jouées en 1659, attaquèrent les moeurs modernes au vif. Molière y laissait les canevas italiens et les traditions de théâtre pour y voir les choses avec ses yeux, pour y parler haut et ferme selon sa nature contre le plus irritant ennemi de tout grand poëte dramatique au début, le bégueulisme bel-esprit, et ce petit goût d'alcôve, qui n'est que dégoût. Lui, l'homme au masque ouvert et à l'allure naturelle, il avait à déblayer avant tout la scène de ces mesquins embarras pour s'y déployer à l'aise et y établir son droit de franc-parler. On raconte qu'à la première représentation des _Précieuses_, un vieillard du parterre, transporté de cette franchise nouvelle, un vieillard qui sans doute avait applaudi dix-sept ans auparavant au _Menteur_ de Corneille, ne put s'empêcher de s'écrier, en apostrophant Molière qui jouait Mascarille: «Courage, courage, Molière! voilà la bonne comédie!» A ce cri, qu'il devinait bien être celui du vrai public et de la gloire, à cet universel et sonore applaudissement, Molière sentit, comme le dit Segrais, s'enfler son courage, et il laissa échapper ce mot de noble orgueil, qui marque chez lui l'entrée de la grande carrière: «Je n'ai plus que faire d'étudier Plaute et Térence et d'éplucher les fragments de Ménandre; je n'ai qu'à étudier le monde.»--Oui, Molière; le monde s'ouvre à vous, vous vous l'avez découvert et il est vôtre; vous n'avez désormais qu'à y choisir vos peintures. Si vous imitez encore, ce sera que vous le voudrez bien; ce sera parce que vous prélèverez votre part là où vous la trouverez bonne à prendre; ce sera en rival qui ne craint pas les rencontres, en roi puissant pour agrandir votre empire. Tout ce qui sera emprunté par vous restera embelli et honoré[6].
[Note 6: On peut appliquer sans ironie, quand il s'agit de poésie dramatique surtout, à de certains plagiats faits de main souveraine, le mot de la Fable:
.....Vous leur fîtes, Seigneur, En les croquant, beaucoup d'honneur.
]
Après le sel un peu gros, mais franc, du _Cocu imaginaire_, et l'essai pâle et noble de _Don Garcie_, _l'École des Maris_ revient à cette large voie d'observation et de vérité dans la gaieté. Sganarelle, que _le Cocu imaginaire_ nous avait montré pour la première fois, reparaît et se développe par _l'École des Maris_; Sganarelle va succéder à Mascarille dans la faveur de Molière. Mascarille était encore assez jeune et garçon, Sganarelle est essentiellement marié. Né probablement du théâtre italien, employé de bonne heure par Molière dans la farce du _Médecin volant_, introduit sur le théâtre régulier en un rôle qui sent un peu son Scarron, il se naturalise comme a fait Mascarille; il se perfectionne vite et grandit sous la prédilection du maître. Le Sganarelle de Molière, dans toutes ses variétés de valet, de mari, de père de Lucinde, de frère d'Ariste, de tuteur, de fagotier, de médecin, est un personnage qui appartient en propre au poëte, comme Panurge à Rabelais, Falstaff à Shakspeare, Sancho à Cervantes; c'est le côté du laid humain personnifié, le côté vieux, rechigné, morose, intéressé, bas, peureux, tour à tour piètre ou charlatan, bourru et saugrenu, le vilain côté, et qui fait rire. A certains moments joyeux, comme quand Sganarelle touche le sein de la nourrice, il se rapproche du rond Gorgibus, lequel ramène au bonhomme Chrysale, cet autre comique cordial et à plein ventre. Sganarelle, chétif comme son grand-père Panurge, a pourtant laissé quelque postérité digne de tous deux, dans laquelle il convient de rappeler Pangloss et de ne pas oublier Gringoire[7]. Chez Molière, en face de Sganarelle, au plus haut bout de la scène, Alceste apparaît; Alceste, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus sérieux, de plus noble, de plus élevé dans le comique, le point où le ridicule confine au courage, à la vertu. Une ligne plus haut et le comique cesse, et on a un personnage purement généreux, presque héroïque et tragique. Même tel qu'il est, avec un peu de mauvaise humeur, on a pu s'y méprendre; Jean-Jacques et Fabre d'Églantine, gens à contradiction, en ont fait leur homme. Sganarelle embrasse les trois quarts de l'échelle comique, le bas tout entier, et le milieu qu'il partage avec Gorgibus et Chrysale; Alceste tient l'autre quart, le plus élevé. Sganarelle et Alceste, voilà tout Molière.
[Note 7: Dans la _Notre-Dame de Paris_ de M. Hugo.]
Voltaire a dit que quand Molière n'aurait fait que _l'École des Maris_, il serait encore un excellent comique; Boileau ne put entendre _l'École des Femmes_ sans adresser à Molière, attaqué de beaucoup de côtés et qu'il ne connaissait pas encore, des stances faciles, où il célèbre la charmante naïveté de cette comédie qu'il égale à celles de Térence, supposées écrites par Scipion. Ces deux amusants chefs-d'oeuvre ne furent séparés que par la légère mais ingénieuse comédie-impromptu des _Fâcheux_, faite, apprise et représentée en quinze jours pour les fêtes de Vaux. La Fontaine en a dit, dans un éloge de ces fêtes, les dernières du malheureux _Oronte_:
C'est une pièce de Molière: Cet écrivain par sa manière Charme à présent toute la cour.
Nous avons changé de méthode; Jodelet n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.