Portraits littéraires, Tome II

Chapter 18

Chapter 183,595 wordsPublic domain

Dans un écrit intitulé _Souvenirs au sortir de prison_[86], La Fayette récapitule et rassemble ses propres sentiments mûris, ses jugements des hommes au moment de la délivrance, et la situation sociale tout entière: c'est une pièce historique bien ferme et de la plus réelle valeur. On l'y voit, et en général dans tous ses écrits et toutes ses lettres de 97 à 1814 on le voit appréciant les choses sans illusion, les pénétrant, les analysant en tous sens avec sagacité, et ne se préoccupant exclusivement d'aucune forme politique. Il serait prêt volontiers à se rallier à la Constitution de l'an III: «Les malheurs arrivés sous le régime républicain de l'an III, dit-il, ne peuvent rien préjuger contre lui, puisqu'ils tiennent à des causes tout autres que son organisation constitutionnelle.» Pourtant, à peine délivré par l'intervention du Directoire, il a à s'exprimer sur les mesures de fructidor, et sa première parole est pour les réprouver. Car ce qu'il veut avant tout, c'est l'esprit et la pratique de la liberté, de la justice: «Quel scandale, nous dit-il en propres termes, bien qu'à demi-voix [87], si j'avais avoué que, dans l'organisation sociale, je ne tiens indispensablement qu'à la garantie de certains droits publics et personnels; et que les variations du pouvoir exécutif, compatibles avec ces droits, ne sont pour moi qu'une combinaison secondaire!» De Hambourg, du Holstein, de la Hollande, où successivement il séjourne avant sa rentrée en France, toutes ses lettres si vives, si généreuses, et respirant, pour ainsi dire, une seconde jeunesse, expriment en cent façons, à travers leur sève, les dispositions mûres et les opinions rassises qu'on a droit d'attendre de l'expérience d'une vie de quarante ans. Il se refuse à rentrer par un biais dans les choses publiques: «Rien, écrit-il (octobre 1797) à un ami qui semblait l'y pousser, rien n'a été si public que ma vie, ma conduite, mes opinions, mes discours, mes écrits. Cet ensemble, soit dit entre nous, en vaut bien un autre; tenons-nous-y, sans caresser l'opinion quelconque du moment. Ceux qui veulent me perfectionner dans un sens ou dans un autre ne peuvent s'en tirer qu'avec des erreurs, des inconséquences et des repentirs. J'ai fait beaucoup de fautes sans doute, parce que j'ai beaucoup agi, et c'est pour cela que je ne veux pas y ajouter ce qui me paraît fautif.. Il en résulte qu'à moins d'une très-grande occasion de servir à ma manière la liberté et mon pays, ma vie politique est finie. Je serai pour mes amis plein de vie, et pour le public une espèce de tableau de _muséum_ ou de livre de bibliothèque.» Jamais, sans doute, son coeur ne se sentit plus jeune; les excès qui ont dégoûté de la liberté les _demi-amateurs,_ étant encore plus opposés à cette sainte liberté que le despotisme, ne l'ont pas guéri, lui, de son idéal amour; mais il apprécie la société, son égoïsme, son peu de ressort généreux. Il est curieux de l'entendre en maint endroit; un moraliste ne dirait pas autrement ni mieux: «Comme l'égoïsme public, écrit-il à madame de Tessé (Utrecht, 1799), se manifeste en poltronnerie pour ne pas faire le bien malgré les gouvernants, et en amour-propre pour ne le jamais faire avec eux, il en résulte que les hommes qui ont le pouvoir ne sont point intéressés à en faire un bon usage, et que tous les autres mettent leur prétention civique à ne se mêler de rien..» Il observe avec beaucoup de finesse qu'on a tellement abusé des mots et perverti les idées, que la nation (à cette date de 1799) se croit anti-républicaine sans l'être; il la compare toujours, dit-il, aux paysans de son département _à qui on avait persuadé, jusqu'à ce qu'ils l'eussent entendu, qu'ils étaient aristocrates_. Les remèdes qu'il proposerait sont modestes, de simples palliatifs, les seuls qu'il croie _proportionnés_, dit-il encore, _à l'état présent de l'estomac national_.

[Note 86: Tome IV.]

[Note 87: Souvenirs au sortir de prison.]

La spirituelle et bonne madame de Tessé a beau, comme d'habitude, le chicaner agréablement sur sa disposition à l'espoir; qui ne le croirait guéri? Il lui répond d'Utrecht, à propos des _imbroglios_ d'intrigues croisées qui remplirent l'intervalle du 30 prairial au 18 brumaire: «Je suis persuadé que les anciens et les nouveaux jacobins combattent, comme dans les tournois, avec des armes ensorcelées; et tout me confirme que les insurrections ne sont plus pour un régime libre, mais, au contraire, pour le plus bête et le plus absolu despotisme. Il ne me reste donc pour espérer qu'un _je ne sais quoi_ dont vous n'aurez pas de peine à faire rien du tout.» Pourtant l'aimable _cousine_ (comme il appelle sa tante) ne se tient pas pour convaincue, et, du fond de son Holstein, elle le moralise toujours. La Fayette est alors en Hollande; on parle d'une invasion prussienne; il la croit combinée avec la France et ne s'en inquiète; elle, madame de Tessé, un peu peureuse comme madame de Sablé, avec laquelle, par l'esprit, elle a tant de rapports, lui écrit de ne pas compter sur ce sang-froid qui pourrait bien l'abuser en ses jugements. Dans le plus tendre petit billet, elle lui cite et lui applique cette pensée de Vauvenargues: «Nous prenons quelquefois pour le sang-froid une passion sérieuse et concentrée qui fixe toutes les pensées d'un esprit ardent et le rend insensible aux autres choses.» Madame de Tessé a-t-elle donc tout à fait tort? La Fayette est-il complètement guéri et tempéré, rompu, sinon dans ses convictions, du moins dans ses vues du dehors? L'expérience a-t-elle agi? A lire ce qu'il a écrit de 97 à 1814, on le dirait.

Mais ce qu'on écrit, ce qu'on dit de plus judicieux, de plus fin, dans les intervalles de l'action, ne prouve pas toujours; on ne saurait conclure de toutes les qualités de l'écrivain historien, de l'homme sorti de la scène et qui la juge, à celles de ce même homme en action et en scène. Il y a là une différence essentielle; et c'est ce qui nous doit rendre fort humbles, fort circonspects, nous autres simples écrivains, quand nous jugeons ainsi à notre aise des personnages d'action. On découvre, on analyse le vrai à l'endroit même où l'on agira à côté, si l'on a occasion d'agir. C'est le caractère encore plus que l'intelligence qui décide alors, et qui reprend le dessus; au fait et à l'oeuvre, on retombe dans de certains plis. Combien de fois n'ai-je pas entendu tel personnage célèbre nous faire, comme le plus piquant moraliste (complètement à son insu ou pas tout à fait peut-être), l'histoire de son défaut, de ce qui dans l'action l'avait fait échouer toujours! C'est, après tout, le vieux mot du poëte: _Video meliora proboque, deteriora sequor_. Salluste, l'incomparable historien, avait eu, à ce qu'il paraît, une assez méchante conduite politique; de nos jours, Lemontey, un de nos plus excellents historiens philosophes[88], en a eu une pitoyable. La Rochefoucauld, qui analysait si bien toutes les causes et les intentions, avait toujours eu dans l'action un _je ne sais quoi_, comme dit Retz, qui lui avait fait échec. L'action est d'un ordre à part.

[Note 88: Voir son _Histoire de la Régence_.]

Ces réserves que je pose, je ne me permets de les appliquer à La Fayette lui-même qu'avec réserve. Je crois avec madame de Tessé que sa faculté d'espérer persista toujours un peu disproportionnée aux circonstances, et que, par instants contenue, elle reprenait les devants au moindre jour qui s'ouvrait. C'est cet homme qui jugeait si nettement l'état de la société en 1799, qui, dans son admirable lettre à M. de Maubourg, désormais acquise à l'histoire[89], après un vigoureux tracé des partis, continuait ainsi: «Voilà, mon cher ami, le _margouillis_ national au milieu duquel il faut pêcher la liberté dont personne ne s'embarrasse, parce qu'on n'y croit pas plus qu'à la pierre philosophale.....,» et qui ajoutait: «Je suis persuadé que, s'il se fait en France quelque chose d'heureux, nous en serons..... Il y a dans la multitude tant de légèreté et de mobilité, que la vue des honnêtes gens, de ses anciens favoris, la disposerait à reprendre ses sentiments libéraux;» eh bien! c'est ce même homme qui, en 1815, à peine rentré dans l'action, s'étonnait qu'on pût accuser les Français de _légèreté_[90], et les en disculpait. J'insiste, parce que c'est ici le noeud du caractère de La Fayette; mais voici un trait encore. En 1812, le 4 juillet, de Lagrange, il écrit à Jefferson; c'était le trente-sixième anniversaire de la proclamation de l'indépendance américaine, _de ce grand jour_, dit-il, _où l'acte et l'expression ont été dignes l'un de l'autre_: «Ce double souvenir aura été heureusement renouvelé dans votre paisible retraite par la nouvelle de l'extension du bienfait de l'indépendance à toute l'Amérique (les divers États de l'Amérique du Sud venaient de proclamer leur indépendance). Nous avons eu le plaisir de prévoir cet événement et la bonne fortune de le préparer.» Ainsi, La Fayette se félicite de l'émancipation de l'Amérique du Sud, et il ne songe à aucune restriction dans son espoir. Que répond Jefferson? ce que Washington eût répondu; il modère prudemment la joie de son ami: «Je me joins sincèrement à vos voeux pour l'émancipation de l'Amérique du Sud. Je doute peu qu'elle ne parvienne à se délivrer du joug étranger; mais le résultat de mes observations ne m'autorise pas à espérer que ces provinces soient capables d'établir et de conserver un gouvernement libre...» Et il continue l'exposé vrai du tableau. La Fayette y adhère sans doute, mais il n'y avait pas songé le premier. Nous surprenons là le grand émancipateur _quand même_!

[Note 89: Tome V, page 99.]

[Note 90: Tome V, page 476.]

Après cela, cette part faite à un certain pli très-creusé du caractère de La Fayette, je crois que l'expérience pour lui ne fut pas vaine, et qu'il y eut de ce coté un autre pli en sens opposé, non moins creusé peut-être, et dont son rôle officiel a dissimulé la profondeur. Lorsque, apprenant la mort de son ami La Rochefoucauld, il écrivait de sa prison que _le charme_ était détruit et que _le sourire_ de la multitude n'avait plus pour lui de délices, il allait trop loin, il oubliait l'effet du temps qui cicatrise; le sourire, plus tard, à ses yeux est encore revenu. Pourtant on l'a vu depuis, en chaque circonstance décisive, se méfier après le premier moment, et malgré sa bonne contenance, n'être pas fâché d'abréger. Il n'a pas tout à fait tenu ni dû tenir ce qu'il écrivait à madame de La Fayette (30 octobre 1799): «Quant à moi, chère Adrienne, que vous voyez avec effroi prêt à rentrer dans la carrière publique, je vous proteste que je suis peu sensible à beaucoup de jouissances dont je fis autrefois trop de cas. Les besoins de mon âme sont les mêmes, mais ont pris un caractère plus sérieux, plus indépendant des coopérateurs et du public dont j'apprécie mieux les suffrages. Terminer la Révolution à l'avantage de l'humanité, influer sur des mesures utiles à mes contemporains et à la postérité, rétablir la doctrine de la liberté, consacrer mes regrets, fermer des «blessures, rendre hommage aux martyrs de la bonne cause, seraient pour moi des jouissances qui dilateraient encore mon coeur; mais je suis plus dégoûté que jamais, je le suis invinciblement de prendre racine dans les affaires publiques; je n'y entrerais que pour un coup de collier, comme on dit, et rien, rien au monde, je vous le jure sur mon honneur, par ma tendresse pour vous et par les mânes de ce que nous pleurons, ne me persuadera de renoncer au plan de retraite que je me suis formé et dans lequel nous passerons tranquillement le reste de notre vie.» Mais s'il est loin de les avoir tenues à la lettre, il semble s'être toujours souvenu de ces paroles et ne s'être jamais trop départi du sentiment qu'il y exprime. Si l'on excepte, en effet, sa longue campagne politique sous la Restauration, durant laquelle il combattit à son rang d'opposition avancée, comme c'était le devoir de tous les amis des libertés publiques, il ne parut jamais en tête et hors de ligne que pour un _coup de collier_. Et alors, comme on l'a vu en 1830, il avait une hâte extrême de se décharger: Qu'on en finisse, et que les droits de l'humanité soient saufs!--C'est ainsi que son expérience acquise se concilia du mieux qu'elle put avec son inaltérable faculté d'espérer et avec sa foi morale et sociale persistante.

On trouvera dans la lettre à M. de Maubourg, dont je ne saurais assez signaler l'intérêt et l'importance, l'_arriére-pensée_ finale de La Fayette (si je l'ose appeler ainsi), et l'explication de son _prenez-y-garde_ dans ces moments décisifs où, plus tard, il s'est trouvé à portée de tout. Cette lettre démontre de plus, à mes yeux, que ce qui arriva, à partir du 8 août 1830, ne déjoua pas l'idée intérieure de La Fayette autant que lui-même le crut et le ressentit. Il écrivait en 1799: «Les uns espèrent que la persécution m'aura un peu aristocratisé; les autres m'identifient à la royauté constitutionnelle, et les républicains disent qu'à présent je serai pour la république comme j'étais pour elle dans les États-Unis. Mais toutes ces idées ne sont que secondaires, parce que réellement «la masse nationale n'est ni royaliste, ni républicaine, ni rien de ce qui demande une réflexion politique; elle est contre les jacobins, contre les conventionnels, contre ceux qui règnent depuis que la république a été établie; elle veut être débarrassée de tout cela, fût-ce par la contre-révolution, mais préfère s'arrêter à quelque chose de constitutionnel; elle sera si contente d'un état de choses supportable, qu'elle trouverait ensuite mauvais qu'on voulût la remuer pour quoi que ce fût.» Il écrivait encore à cette date: «Tout est bon, excepté la monarchie aristocratico-arbitraire et la république despotique.» Il est vrai qu'en 1830 son coeur devait être redevenu plus exigeant; les années de lutte, sous la Restauration, lui avaient fait croire à une forte et stable reconstitution d'esprit public; ce n'était plus comme en ce temps de 1799, où il disait: _nos amis_ (les constitutionnels) _qu'il est impossible de faire sortir de leur trou_. Ici tout le monde était en ligne. Cette Restauration, contre les excès de laquelle on s'entendait si bien, me fait l'effet d'avoir été le plus prolongé et le plus illusoire des rideaux. Quand il se déchira, tout ce qui n'était uni qu'en face se rompit du coup. La Fayette, en 1799, écrivait à merveille sur les périls du dehors qu'on exagérait: «Dans tout ce qui regarde l'opposition aux étrangers, il y a toujours un moment où notre nation semble rebondir et dérange toutes les espérances de la politique.» Il avait pu oublier en 1830, au lendemain des trois jours, cette maxime inverse et qui n'est pas moins vraie, que, dans tout ce qui concerne la pratique intérieure et l'organisation sérieuse des garanties, il y a toujours un moment où notre nation, si près qu'elle en soit, échappe et déconcerte toutes les espérances du patriotisme. Pourtant, encore une fois, la lettre à M. de Maubourg et celles qu'il écrivait à cette époque me prouvent que La Fayette se serait résigné, en 1799, à quelque chose de semblable à l'ordre actuel, ou même de moins bien, et qu'entre ce qu'on a et lui il n'y a, au fond, que de ces nuances qui se perdent et se regagnent constitutionnellement. Cela n'empêche pas qu'on ne l'ait vu, à un certain moment, mécontent de l'oeuvre à laquelle il avait aidé; il se crut joué, il se repentit. La conclusion, nullement politique, et toute morale, que j'en veux tirer, c'est que la réalisation d'un ordre rêvé est toujours inférieure à l'idéal, même le plus modéré, qu'on s'en faisait; que les imperfections et les insuffisances, non-seulement des hommes, mais des principes, se font sentir et sortent de toutes parts le jour où le monde est à eux, et que nulle fin humaine, en aboutissant, ne répondra à la promesse des précurseurs. S'ils étaient là, comme La Fayette, pour la juger, ils la jugeraient avortée, ou bien, pour se faire illusion encore, ils la jugeraient ajournée; ils attendraient, pour clore à souhait, je ne sais quel _cinquième acte_, qui, en venant, ne clorait pas davantage. Ainsi l'homme, sur le débris et la pauvreté de son triomphe, meurt mécontent. Je ne veux pas rire: mais La Fayette, désappointé en mourant, me fait exactement l'effet de Boileau. Oui, Boileau, de son vivant, triomphe: il est réputé législateur à satiété; son _Art poétique_ a force de loi; la _Déclaration des Droits_ n'a pas mieux tué les privilèges que ce programme du Parnasse n'a tué l'ancien mauvais goût. Eh bien! Boileau mourant croit tout perdu et manqué; il en est à regretter les Pradons du temps de sa jeunesse, qu'il appelle des _soleils_ en comparaison des rimeurs nouveaux. En quoi Boileau a tort et raison en cela, je ne le recherche pas pour le moment; je reprendrai cette thèse ailleurs. Comme résultat, mon idée est que le voeu de Boileau, comme celui de La Fayette, n'avait qu'en partie manqué; en gros, et pour d'autres que lui, le but semblait atteint et l'objet obtenu. Mais je m'arrête; je ne voudrais pas avoir l'air badin, ni paraître rien rabaisser dans mes comparaisons. On pardonnera aux habitudes littéraires, si je rapporte ainsi les grandes choses aux petites, et les politiques aux rimeurs, qui me sont guère dans l'État que des _joueurs de quille_, comme disait Malherbe.

La rentrée de La Fayette en France après le 18 brumaire, son attitude au milieu des partis dès lors simplifiés, ses réponses aux avances du chef comme à celles de la minorité opposante, tout cela est raconté avec un intérêt supérieur et plus qu'anecdotique, dans l'écrit intitulé _Mes Rapports avec le premier Consul_, dont j'ai précédemment cité l'éloquente conclusion. On voit, dans ces récits de conversations, à quel degré La Fayette a le propos historique, le mot juste de la circonstance et comme la réplique à la scène. Un jour, causant avec Bonaparte, à Morfontaine chez Joseph, il s'aperçut que les questions du Consul tendaient à lui faire étaler ses campagnes d'Amérique: «Ce furent, répondit-il en coupant court, les plus grands intérêts de l'univers décidés par des rencontres de patrouilles.» Il a beaucoup de ces mots-là, soit au balcon populaire et en _plein vent_, comme il dit, soit dans le salon.

Son rôle, ou plutôt l'absence de tout rôle, à cette époque du Consulat et de l'Empire, est dictée par un tact politique et moral des plus parfaits. Quand on demandait à Sieyès ce qu'il avait fait pendant la Terreur, il répondait: _J'ai vécu_. La Fayette pouvait plus à bon droit et plus à haute voix répondre, et il répondait: «Ce que j'ai fait durant ces douze années? _je me suis tenu debout_.» C'était assez, c'était unique, au milieu des prosternations universelles. Il avait beau s'ensevelir à Lagrange, dans une vie de fermier et de patriarche, on le savait là; Bonaparte ne le perdit jamais de l'oeil un instant: «Tout le monde en France est corrigé, disait-il un jour dans une sortie au Conseil d'État, il n'y a qu'un seul homme qui ne le soit pas, La Fayette! il n'a jamais reculé d'une ligne. Vous le voyez tranquille; eh bien! je vous dis, moi, qu'il est tout prêt à recommencer.» La Fayette (et lui-même le dit presque en propres termes) s'appliqua à se conserver sous l'Empire comme un exemplaire de la vraie doctrine de la liberté, exemplaire précieux et à peu près unique, sans tache et sans _errata_, avec le _Victrix causa Diis_ pour épigraphe. Ce sont là de ces volumes qui, comme ceux des _Vies_ de Plutarque, ne sont jamais dépareillés, même quand on n'en a qu'un.

Les vertus de famille, la bonté morale et l'excellence du coeur pour tout ce qui l'approchait, ont, par endroits, leur expression touchante dans ces Mémoires, et les pieux éditeurs, en y apportant la discrétion et la pudeur qui marquent les affections les plus sacrées, n'ont cependant pu ni dû supprimer, en fait d'intimité, tous les témoignages. Sans craindre d'abonder moi-même, je veux citer en entier la belle lettre de janvier 1808, à M. de Maubourg, sur la mort de madame de La Fayette. Par son dévouement, son héroïsme conjugal et civique durant la prison d'Olmütz, cette noble personne appartient aussi à l'histoire; on a lu d'ailleurs avec un agrément imprévu les piquantes et gracieuses lettres adressées à _mon cher coeur_, au premier départ pour l'Amérique[91]; en voici la contre-partie pathétique et funèbre:

«Je ne vous ai pas encore écrit, mon cher ami, du fond de l'abîme de malheur où je suis plongé... j'en étais bien près lorsque je vous ai transmis les derniers témoignages de son amitié pour vous, de sa confiance dans vos sentiments pour elle. On vous aura déjà parlé de la fin angélique de cette incomparable femme. J'ai besoin de vous en parler encore; ma douleur aime à s'épancher dans le sein du plus constant et cher confident de toutes mes pensées au milieu de foules ces vicissitudes où souvent je me suis cru malheureux; mais, jusqu'à présent, vous m'avez trouvé plus fort, que mes circonstances; aujourd'hui, la circonstance est plus forte que moi.

[Note 91: Elles avaient été citées de préférence par la plupart des journaux.]

«Pendant les trente-quatre années d'une union où sa tendresse, sa boulé, l'élévation, la délicatesse, la générosité de son âme, charmaient, embellissaient, honoraient ma vie, je me sentais si habitué à tout ce qu'elle était pour moi, que je ne le distinguais pas de ma propre existence. Elle avait quatorze ans et moi seize lorsque son coeur s'amalgama à tout ce qui pouvait m'intéresser. Je croyais bien l'aimer, avoir besoin d'elle; mais ce n'est qu'en la perdant que j'ai pu démêler ce qui reste de moi pour la suite d'une vie qui avait paru livrée à tant de distractions, et pour laquelle néanmoins il n'y a plus ni bonheur, ni bien-être possible. Le pressentiment de sa perte ne m'avait jamais frappé comme le jour où, quittant Chavaniac, je reçus un billet alarmant de madame de Tessé; je me sentis atteint au coeur. George fut effrayé d'une impression qu'il trouvait plus forte que le danger. En arrivant très-rapidement à Paris, nous vîmes bien qu'elle était fort malade; mais il y eut dès le lendemain un mieux que j'attribuai un peu au plaisir de nous revoir...