Portraits littéraires, Tome I

Chapter 42

Chapter 423,819 wordsPublic domain

Comptons un peu et récapitulons, comme par le trou du kaléidoscope, quelques points au hasard dans l'étincelant pêle-mêle d'idéal qui survivra. Il aime, il caresse d'imagination les proscrits, les brigands héroïques, les grands destins avortés, les lutins invisibles, les livres anonymes qui ont besoin d'une clef, les auteurs illustres cachés sous l'anagramme, les patois persistants à l'encontre des langues souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de raretés et de mystères, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes ingénieux et qui sont des échancrures de vérités, la liberté de la presse d'avant Louis XIV, la publicité littéraire d'avant l'imprimerie, l'orthographe surtout d'avant Voltaire: il fera une guerre à mort aux _a_ des imparfaits.

Vers 1811, l'ennui de ses facultés mobiles, bientôt à l'étroit dans le riant Quintigny, et l'espérance de trouver des ressources à l'étranger, le poussèrent en Italie, et de là en Carniole: il fut nommé bibliothécaire à Laybach. Son caractère aimable et la douceur de ses moeurs lui ayant procuré, comme partout, des protecteurs et des amis, il fut chargé de la direction de la librairie et devint, à ce titre, propriétaire et rédacteur en chef d'un journal intitulé _le Télégraphe_, qu'il publia d'abord en trois langues, français, allemand et italien, puis en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y inséra, sur la langue et la littérature du pays, de nombreux articles dont on peut prendre idée par ceux qu'il mit plus tard dans le _Journal des Débats_ [183]. _Jean Sbogar_ et _Smarra_, et _Mademoiselle de Marsan_, furent, dès cette époque, ses secrètes et poétiques Conquêtes.

[Note 183: Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses _Mélanges de Littérature et de Critique_, 1820.

L'arrivée de Fouché comme gouverneur semblait devoir donner à sa fortune une face nouvelle; la place de secrétaire-général de l'intendance d'Illyrie lui fut proposée; il négligea ces avantages, et l'occasion rapide ne revint pas. L'abandon des provinces illyriennes le ramena en France, à Paris, ce centre final d'où jusque-là il avait toujours été repoussé. Il entra dans la rédaction des _Débats_, alors _Journal de l'Empire_, et que dirigeait encore M. Étienne. On assure que quand Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le suppléa dans les feuilletons en conservant l'ancienne signature et en imitant sa manière; si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient plusieurs morceaux de lui. On court risque, avec Nodier, comme avec Diderot, de le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont signé; il faut prendre garde, en retour, de lui trop rapporter bien des écrits plus apparents on ne le retrouve pas.

Nodier, revenu en France, avait trente ans passés; il doit être mûr; le voilà au centre; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, l'atmosphère est bien fiévreuse, et les temps plus que jamais sont dissipants. Je n'essayerai pas de le deviner et de le suivre à travers ces enthousiastes chaleurs de la première et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le rejetèrent à douze années en arrière, aux fougues politiques du Consulat: le 18 mars, il écrivit dans le _Journal des Débats_ une autre _Napoléone_, une philippique à l'envi de celle que Benjamin Constant y lançait vers le même moment. Il résista mieux à l'épreuve du lendemain. Non pas tout à fait Napoléon, il est vrai, mais Fouché le fit venir, et lui demanda ce qu'il voulait.--«Eh bien! donnez-moi cinq cents francs... pour aller à Gand.» Il est l'auteur de la pièce intitulée _Bonaparte au 4 mai_, qui parut dans _le Nain jaune_ et dans _le Moniteur de Gand_; il est l'auteur du vote attribué à divers royalistes, et qui circula au _Champ-de-Mai_: «Puisqu'on veut absolument pour la France un souverain qui monte à cheval, je vote pour Franconi.» Au reste, il se déroba de Paris durant la plus grande partie des Cent-Jours, et les passa à la campagne dans un château ami.

Les années qui suivent, et où se rassemble avec redoublement son reste de jeunesse, suffisent à peine, ce semble, à tant d'emplois divers d'une verve continuelle et en tous sens exhalée: journaliste, romancier, bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et très-assidu au théâtre, témoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur dès le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par accès vers les champs, des reprises de tendresse pour l'histoire naturelle et l'entomologie: un jour, ou plutôt une nuit, qu'il errait au bois de Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne à la main, il se vit arrêté comme malfaiteur.

Il demeura jusqu'en 1820 dans la rédaction des _Débats_, et ne passa qu'alors à celle de la _Quotidienne_, sans préjudice des journaux de rencontre. Il publia _Jean Sbogar_ en 1818, _Thérèse Aubert_ en 1819, _Adèle_ en 1820, _Smarra_ en 1821, _Trilby_ en 1822: je ne touche qu'aux productions bien visibles. Chacun de ces rapides écrits était comme un écho français, et bien à nous, qui répondait aux enthousiasmes qui commençaient à nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur définitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur ensemble, leur multiplicité dénonçait un talent bien fertile, une incontestable richesse, et il reste à citer de tous de ravissantes pages d'écrivain. A dater de 1820, la position littéraire de Nodier prit manifestement de la consistance.

Pour mettre un peu d'ordre à notre sujet et éviter (ce qui en est l'écueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le dénombrement, impossible peut-être à l'auteur lui-même, de tous les écrits qui lui sont échappés. Deux questions, qui dominent l'étendue de son talent, nous semblent à poser: 1° la nature et surtout le degré d'influence des grands modèles étrangers sur Nodier, qui, au premier aspect, les réfléchit; 2° sa propre influence sur l'école moderne qu'il devança, qu'il présageait dès 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit le premier en 1820.

L'influence des modèles étrangers sur Nodier (on peut déjà le conclure de notre étude suivie) est encore plus apparente que réelle. On a vu à ses débuts sa vocation marquée, on a saisi ses inclinations à l'origine. Il procède de _Werther_ sans doute; mais on ne se compromet pas en affirmant que si _Werther_ n'eût pas existé, il l'aurait inventé. Il ne connut longtemps de la littérature allemande que ce qui nous en arrivait par madame de Staël après Bonneville; mais l'esprit lui en arrivait surtout: la ballade de _Lénore_, _le Roi des Aulnes_, _la Fiancée de Corinthe_, _le Songe_ de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres secrètes de fantaisie et de terreur. _Jean Sbogar_, conçu en 1812 sur les lieux mêmes de la scène, était autre chose certainement que le _Charles Moor_ de Schiller, et n'avait pas besoin de _Rob-Roy_. Ces neuves et vivantes descriptions du paysage, la scène dramatique d'Antonia au piano devant cette glace qui lui réfléchit brusquement, au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tête pâle et immobile de l'amant inconnu, ce sont là des marques aussi de franche possession et d'indépendante investiture. _Trilby_, le frais lutin, put naître sans l'_Ondine_ de La Motte-Fouqué; _Smarra_ se réclamait surtout d'Apulée. Il serait chimérique de prétendre ressaisir et désigner, au sein d'un talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de tous les rayons étrangers qui y rencontraient, y éveillaient une lumière vive et mille jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse naturalisation en France durent imprimer à l'imagination de Nodier un nouvel ébranlement, une toute récente émulation de fantaisie; la lecture du _Majorat_ le provoqua peut-être ou ne nuisit pas du moins à _Inès_ ou à _Lydie_; _le Songe d'or_, ou _la Fée aux Miettes_, purent également se ressentir de contes plus ou moins analogues; mais n'avait-il pas, sans tant de provocations du dehors, cette autre lignée bien directe au coin du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En somme, il m'est évident que Nodier se trouve originellement en France de cette famille poétique d'Hoffmann et des autres, et que s'il répond si vite sur ce ton au moindre appel, c'est qu'il a l'accent en lui. Ce qu'ils traduisent en chants ou en récits, il se ressouvient tout aussitôt de l'avoir pensé, de l'avoir rêvé. Nodier peut être dit un frère cadet (bien Français d'ailleurs) des grands poëtes romantiques étrangers, et il le faut maintenir en même temps original: il était en grand train d'ébaucher de son côté ce qui éclatait du leur.

A l'égard de l'école française moderne, ce fut un frère aîné des plus empressés et des plus influents. On l'a vu, vingt ans auparavant, le plus matinal au téméraire assaut et séparé tout d'un coup de ceux-là, à jamais inconnus, qui probablement eussent aidé et succédé. Nulle aigreur ne suivit en lui ces mécomptes du talent et de la gloire. Les jeunes essais, qui désormais rejoignent ses espérances brisées, le retrouvent souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il avait connu et aimé Millevoye faiblissant; il enhardissait De Latouche, éditeur d'André Chénier; il n'eut qu'un cri d'admiration et de tendresse pour le chant inouï de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure, à la suite d'un article qui n'était pas sans réserve, si je ne me trompe, sur _Han d'Islande_; il découvrit vite, au langage vibrant du jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille, vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le même temps, par ses publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces auxquelles il prit une part effective au moins au début, il poussait à l'intelligence du gothique, au respect des monuments de la vieille France. Ses préfaces spirituelles, qu'en toute circonstance il ne haïssait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai père de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les savantes expériences de sa prose cadencée, les artifices de déroulement de sa plume en de certaines pages merveilleuses eussent été plus appréciés encore et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les avait pu confondre par endroits avec les alanguissements inévitables dus à la fatigue d'écrire beaucoup, à la nécessité d'écrire toujours. Nombre de ses images, qui expriment des nuances, des éclairs, des mouvements presque inexprimables (comme celle du goëland qui tombe, citée plus haut), étaient faites pour illustrer et couronner l'audace; et, dans une Poétique de l'école moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul peut-être n'aurait apporté un plus riche contingent d'exemples. Le petit volume de Poésies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait pu, s'il avait concentré ses facultés de grâce et d'harmonie en un seul genre, et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour de lui était négligente d'elle-même et de ses propres trésors par trop dissipés. Deux ou trois tendres élégies, quelques chansonnettes nées d'une larme, surtout des contes délicieux datés d'époques déjà anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tôt songé, il y aurait eu là en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un dégoût bien vrai de la gloire, un pur amour du rêve y respiraient:

Loué soit Dieu! puisque dans ma misère, De tous les biens qu'il voulut m'enlever, Il m'a laissé le bien que je préfère: O mes amis, quel plaisir de rêver, De se livrer au cours de ses pensées, Par le hasard l'une à l'autre enlacées, Non par dessein: le dessein y nuirait! L'heureux loisir qui délasse ma vie Perd de son charme en perdant son secret; Il est volage, irrégulier, distrait; Le nonchaloir ajoute à son attrait, Et sa douceur est dans sa fantaisie. On se néglige, il semble qu'on s'oublie, Et cependant on se possède mieux. On doit alors à la bonté des Dieux Deux attributs de leur grandeur suprême; Car on existe, on est tout par soi-même, Et l'on embrasse et les temps et les lieux. En fait de biens chacun a son système, Desquels le moindre a du prix à mon gré: Si l'un pourtant doit être préféré, Jouir est bon, mais c'est rêver que j'aime[184].

[Note 184: _Le Fou du Pirée_, conte._

La clarté facile et la grâce mélodieuse distinguent ce petit nombre de vers de Nodier; et il s'étend même assez souvent avec complaisance sur ce chapitre des qualités naturelles, pour qu'on y puisse voir sans malice une leçon insinuante à ses jeunes amis. En homme revenu et sage, il se faisait toutes les objections; en ami chaud, il ne les disait pas. Voici une pièce de lui peu connue, et qui n'a pas été insérée dans son volume de vers: c'est une petite Poétique, telle, ce me semble, qu'à deux ou trois mots près l'aurait pu signer La Fontaine.

DU STYLE.

«Tout bon habitant du Marais Fait des vers qui ne coûtent guère, Moi c'est ainsi que je les fais, Et, si je voulois les mieux faire, Je les ferois bien plus mauvais.»

C'est ainsi que parlait Chapelle, Et moi je pense comme lui. Le vers qui vient sans qu'on l'appelle, Voilà le vers qu'on se rappelle. Rimer autrement, c'est ennui.

Peu m'importe que la pensée Qui s'égare en objets divers, Dans une phrase cadencée Soumette sa marche pressée Aux règles faciles des vers;

Ou que la prose journalière, Avec moins d'étude et d'apprêts, L'enlace, vive et familière, Comme les bras d'un jeune lierre Un orme géant des forêts;

Si la manière en est bannie Et qu'un sens toujours de saison S'y déploie avec harmonie, Sans prêter les droits du génie Aux débauches de la raison.

La parole est la voix de l'âme, Elle vit par le sentiment; Elle est comme une pure flamme Que la nuit du néant réclame [185] Quand elle manque d'aliment.

Elle part prompte et fugitive, Comme la flèche qui fend l'air, Et son trait vif, rapide et clair, Va frapper la foule attentive D'un jour plus brillant que l'éclair.

Si quelque gêne l'emprisonne, Déliez-vous de son lien. Tout effort est contraire au bien, Et la parole en vain foisonne, Sitôt que le coeur ne dit rien.

Le simple, c'est le beau que j'aime, Qui, sans frais, sans tours éclatants, Fait le charme de tous les temps. Je donnerais un long poème Pour un cri du coeur que j'entends.

En vain une muse fardée S'enlumine d'or et d'azur, Le naturel est bien plus sûr. Le mot doit mûrir sur l'idée, Et puis tomber comme un fruit mûr.

[Note 185: Je n'aime pas cette _nuit du néant_ qui _réclame_ une _flamme_; c'est la rime qui a donné cela.]

Cette coulante doctrine de la facilité naturelle, cet épicuréisme de la diction, si bon à opposer en temps et lieu au stoïcisme guindé de l'art, a pourtant ses limites; et quand l'auteur dit qu'en style _tout effort est contraire au bien_, il n'entend parler que de l'effort qui se trahit, il oublie celui qui se dérobe.

Un an avant la publication de ses propres Poésies, Nodier donnait, de concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de Surville[186], qui est en grande partie de sa façon. Il s'était prononcé dans ses _Questions de Littérature légale_ contre l'authenticité des premières Poésies de Clotilde, et s'était même appuyé alors de l'opinion exprimée par M. de Roujoux[187]. Mais ce dernier possédait un manuscrit de M. de Surville avec des ébauches inédites de pastiches nouveaux, et les deux amis, malgré leur jugement antérieur, ne purent résister au plaisir de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente.

[Note 186: _Poésies inédites_ de Clotilde de Surville, chez Nepveu, 1826.]

[Note 187: Au tome II, page 89, des _Révolutions des Sciences et des Beaux-Arts_.]

Comme, après tout, la prétendue Clotilde est un poëte de l'école poétique moderne, un bouton d'églantine éclos en serre à la veille de la renaissance de 1800, il convenait à Nodier, ce précurseur universel, d'y toucher du doigt. Il se trouve mêlé, plus on y regarde, à toutes les brillantes formes d'essai, à tous les déguisements du romantisme.

En résumé, Nodier, par rapport à la nouvelle école qu'il aurait pu songer à se rattacher et à conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et aimer, Nodier sans prétention, sans morgue, sans regret, ne fut aux poëtes survenants que le frère aîné, comme je l'ai dit, et le premier camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant, désintéressé, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le coeur et le plus sensible. Si on l'eût écouté, volontiers il ne leur eût été qu'un héraut d'armes.

Sur ces entrefaites, son existence s'était assise enfin et fixée. Il avait tâché de renoncer, dès 1820, à la politique si effervescente; son insouciance pour sa fortune personnelle n'avait pas changé. En 1824, M. Corbière, ministre de l'intérieur et bibliophile très-éclairé, le nomma, sur sa réputation et sans qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de l'Arsenal en remplacement de l'abbé Grosier qui venait de mourir. Un nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se prolonge, est toujours embarrassante à finir; rien n'est pénible à démêler comme les confins des âges (_Lucanus an Appulus, anceps_); il faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans sa retraite une fois trouvée, au soleil, au milieu des livres dont une élite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna: des après-midi flâneuses, des matinées studieuses, liseuses, et de plus en plus productives de pages toujours plus goûtées. Je me figure que bien des journées de Le Sage, de l'abbé Prévost vieillissant, se passaient ainsi. Les travaux même non voulus, les heures assujetties dont on se plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en avançant, il faut croire que la fatigue intérieure et trop réelle se trompe, s'élude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais quel penseur misanthropique a dit, en façon de recette et de conseil: «Un peu d'amertume dans les talents sur l'âge est comme quelque chose d'astringent qui donne du ton.» Assez d'écrivains éminents en ont eu de reste: ils n'ont pas ménagé cette dose d'astringent; Nodier, lui, en manque tout à fait, et pourtant sa veine de talent a plutôt gagné, elle s'est comme échauffée d'une douce chaleur, en déployant au couchant la diversité de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa manière quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualités élargies n'ont pas dépassé la mesure en se continuant, et elles ont rencontré, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse, Nodier écrivain reprend une sève plus montante et plus colorée. _Séraphine_, _Amélie_, la fleur de ces récits heureux, l'ont assez prouvé: qu'on y ajoute la première partie d'_Inès_, on aura le plus parfait et le dernier mot de sa manière. Qu'on ne dédaigne pas non plus, comme échantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, où, sous prétexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin: il y a tel petit extrait sur la _reliure_ moderne, qui commence, à la lettre, par un hymne au rossignol[188].

[Note 188: Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une dernière nouvelle de lui, intitulée _Franciscus Columna_, où il se retrouve tout entier sous sa double forme; c'est un coin de roman logé dans un cadre de bibliographie, une fleur toute fraîche conservée entre les feuillets d'un vieux livre.]

En 1832, ses oeuvres complètes, et pourtant choisies encore, parurent pour la première fois, et vinrent déployer, en une série imposante, les titres jusqu'alors épars d'une renommée qui dès longtemps ne se contestait plus. En 1834, l'Académie française, réparant de trop longs délais, le choisit à l'unanimité en remplacement de M. Laya. Nodier, qui s'était pris tant de fois de raillerie au célèbre corps, fut saisi d'une joie toute naïve et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de récipiendaire ne respire peut-être, à l'égal du sien, l'expansion sentie de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un dévouement sans réserve à ses devoirs d'académicien: le Dictionnaire futur n'a pas de fondateur plus absorbé ni plus amusé que lui. Et qui donc serait plus capable, en effet, de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures de chaque mot à travers la langue? Odyssée pour Odyssée, celle-là, à ses yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime d'autant plus, il se passionne, en sceptique qu'on croirait crédule, à ces menues questions de vocabulaire, d'étymologie, d'orthographe; prenez garde! elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu'une façon détournée et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi souvent il se délasse de l'ennui de trop penser. Il s'en délasse à moins de frais, avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal rajeunissant, où tous ceux qui y reviennent après des années retrouvent un passé encore présent, un frais sentiment d'eux-mêmes, et des souvenirs qui semblent à peine des regrets, dans une atmosphère de poésie, de grâce et d'indulgence.

1er Mai 1840.

CHARLES NODIER APRÈS LES FUNÉRAILLES[189].

[Note 189: Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes parurent quelques jours après, dans la _Revue des Deux Mondes_.]

La mort est à l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui pour Charles Nodier. La littérature contemporaine, qu'on dit si éparse et sans drapeau, ne se donne plus rendez-vous qu'à de funèbres convois. La mort de Charles Nodier n'a pas semblé moins prématurée que celle de Casimir Delavigne; et quoiqu'il eût passé le terme de soixante ans, ce qui est toujours un long âge pour une vie si remplie de pensées et d'émotions, on ne peut, quand on l'a connu, c'est-à-dire aimé, s'ôter de l'idée qu'il est mort jeune. C'est que Nodier l'était en effet; une certaine jeunesse d'imagination et de poésie a revêtu jusqu'au bout chacune de ses paroles, chaque ligne échappée de lui; le souffle léger ne l'a pas quitté un instant. Quand il n'était point brisé par la fatigue et succombant à la défaillance, il se relevait aussitôt et redevenait le Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le geste, même par l'attitude. Il y a de ces organisations élancées et gracieuses qui ressemblent à un peuplier: on a dit de cet arbre qu'il a toujours l'air jeune, même quand il est vieux. Dans des vers charmants que les lecteurs de cette _Revue_ n'ont certes pas oubliés, Alfred de Musset, répondant à des vers non moins aimables du vieux maître[190], lui disait, à propos de cette fraîcheur et presque de cette renaissance du talent:

Si jamais ta tête qui penche Devient blanche, Ce sera comme l'amandier, Cher Nodier.

Ce qui le blanchit n'est pas l'âge, Ni l'orage; C'est la fraîche rosée en pleurs Dans les fleurs.

[Note 190: _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet et du 15 août 1843.]

Nous-même, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour essayer de caractériser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple et si coloré, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie[191]. On ne trouvera pas que ce soit trop d'en rassembler encore une fois les traits si regrettables et plus que jamais présents à tous, en ce moment de mystère et de deuil où le moule se brise, où la forme visible s'évanouit.

[Note 191: _Revue_ du 1er mai 1840; il s'agit de l'article précédent.]