Chapter 38
Dans _le Poëte mourant_, admirable soupir, qui est toute son histoire, les pressentiments vont à la certitude et l'on dirait qu'il a écrit cette pièce d'adieux, à la veille suprême, comme Gilbert et André Chénier:
Compagnons dispersés de mon triste voyage, O mes amis, ô vous qui me fûtes si chers! De mes chants imparfaits recueillez l'héritage, Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers. Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne. Femmes! etc., etc....
Le poëte de Millevoye meurt pour avoir trop goûté de cet arbre où le plaisir habite avec la mort; l'extrême langueur s'exhale dans cette voix parfaitement distincte, mais affaiblie [160]; il n'a pas su dire à temps comme un élégiaque plus récent, qui s'écrie sous une inspiration semblable:
Ôtez, ôtez bien loin toute grâce émouvante, Tous regards où le coeur se reprend et s'enchante; Ôtez l'objet funeste au guerrier trop meurtri! Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme, Ces airs, ces tours de tête, ô femmes, votre charme; Doux charme par où j'ai péri!
[Note 160: Un critique ingénieux l'a exprimé plus énergiquement que nous: «Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui manque; c'est Narcisse qui s'écoule en eau par amour.»]
Le service qu'il réclamait de ses amis, pour ses vers à sauver du naufrage, Millevoye le rendait alors même, autant qu'il était en lui, à ceux d'André Chénier. Le premier, il cita des fragments du poëme de l'Aveugle dans les notes de son second livre d'Élégies, de même que M. de Chateaubriand avait cité la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce morceau, par lui signalé, d'un poëte inconnu, et les autres reliques qui allaient suivre, effaceraient bientôt toutes ses propres tentatives d'élégie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cité dans sa candeur: toute jalousie, même celle de l'art, était loin de lui. Ce second livre des Élégies de Millevoye reste bien inférieur au premier, quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en lui-même est faible, et ce poëte charmant, mélodieux, correct, a besoin de la sensibilité toujours présente. Comme il a manqué, par exemple, ce beau sujet d'Eschyle désertant Athènes qui lui préfère un rival! Je cherche, j'attends quelque écho de ce grand vers résonnant d'Eschyle, et je ne trouve que notre alexandrin clair et flûté. Millevoye n'a pas l'invention du style, l'illumination, l'image perpétuelle et renouvelée; il a de l'oreille et de l'âme, et, quand il dit en poëte amoureux ce qu'il sent, il touche. Hors de là, il manque sa veine.
Nous avons comparé plus d'une fois la muse d'André Chénier au portrait qu'il fait lui-même d'une de ses idylles, à cette jeune fille, chère à Palès, qui sait se parer avec un art souverain dans ses grâces naïves:
De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil Court cette jeune fille au teint frais et vermeil: Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle, L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants: D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs, Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête, Et sa flûte à la main.........
La muse de Millevoye est bergère aussi, mais sans cet art inné qui se met à tout, et par lequel la fille de Chénier, sous sa corbeille, s'égale aisément aux reines ou aux déesses. Elle, sensible bergère, pour emprunter à son poëte même des traits qui la peignent, elle est assez belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagère où se sont oubliées les heures, elle rapporte
Un doux souvenir dans son âme, Dans ses yeux une douce flamme, Une feuille dans ses cheveux.
Le troisième livre d'Élégies de Millevoye se compose d'espèces de romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrées dans ses poëmes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce _Charlemagne_, cet _Alfred_, où il en a inséré; je trouvais l'ensemble élégant, monotone et pâli, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la nôtre encore, qui me voyait indifférent, se mit à me chanter d'une voix émue, et l'oeil humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vécu, combien pour de jeunes coeurs, aujourd'hui éteints ou refroidis, cette légère poésie avait été une fois la musique de l'âme, et comment on avait usé de ces chants aussi pour charmer et pour aimer. C'était le temps de la mode d'Ossian et d'un Charlemagne enjolivé, le temps de la fausse Gaule poétique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours d'Ampère, de la ballade avant Victor Hugo; c'était le style de 1813 ou de la reine Hortense, _le beau Dunois_ de M. Alexandre de Laborde, le _Vous me quittez pour aller à la gloire_ de M. de Ségur. Millevoye paya tribut à ce genre, il en fut le poëte le plus orné, le plus mélodieux. Son fabliau d'_Emma_ et d'_Éginhard_ offre toute une allusion chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge au départ du chevalier,
Priant tout haut qu'il revienne vainqueur, Priant tout bas qu'il revienne fidèle[161].
[Note 161: Tibulle avait dit, Élégie première, livre II:
Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet.
Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arrière-pensée, de cette duplicité de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais pathétique et touchante, se rencontre dans Homère au chant XIX de _l'Iliade_, quand les captives conduites par Briséis se lamentent autour du corps de Patrocle, «tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur soi-même et sur son propre malheur.»]
Il y a loin de là à _la Neige_, qui est le même sujet traité par M. de Vigny dans un tout autre style, dans un goût rare et, je crois, plus durable, mais qui a aussi sa teinte particulière de 1824, c'est-à-dire le précieux.
Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la tendresse du coloris et de l'expression, celle de _Morgane_ (dans le poëme de _Charlemagne_); la fée y rappelle au chevalier la bonheur du premier soir:
L'anneau d'azur du serment fut le gage: Le jour tomba; l'astre mystérieux Vint argenter les ombres du bocage, Et l'univers disparut à nos yeux.
Je recommanderai encore, d'après mon ami qui la chantait à ravir, la romance intitulée _le Tombeau du Poète persan_, et ce dernier couplet où la fille du poëte expire sous le cyprès paternel:
Sa voix mourante a son luth solitaire Confie encore un chant délicieux, Mais ce doux chant, commencé sur la terre, Devait, hélas! s'achever dans les cieux.
Il y a certes dans ces accents comme un écho avant-coureur des premiers chants de Lamartine, qui devait dire à son tour en son _Invocation_:
Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre, Souviens-loi de moi dans les cieux.
En général, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces élégies de son premier livre où il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie pièce du _Déjeuner_ même, me font l'effet de ce que pouvaient être plusieurs des premiers vers de Lamartine, de ces vers légers qu'à une certaine époque il a brûlés, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment chrétien dans l'élégie, remonta à des hauteurs inconnues depuis Pétrarque. Millevoye n'était qu'un épicurien poëte, qui avait eu Parny pour maître, quoique déjà plus rêveur.
Si l'on pouvait apporter de la précision dans de semblables aperçus, je m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la rêverie, pour l'amour filial, pour la mélodie, pour les instincts du goût, l'âme, le talent de Millevoye est comme la légère esquisse, encore épicurienne, dont le génie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrétien.
En refaisant le _Poète mourant_ dans de grandes proportions lyriques et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes _Méditations_ semble avoir pris soin lui-même de manifester toute notre idée et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui, disons seulement que l'un n'y éteint pas entièrement l'autre. Le _Poète mourant_ de Millevoye, à distance du chantre merveilleux, garde son accent, garde son timide et plus terrestre parfum; églantier de nos climats, venu avant l'oranger d'Italie[162].
[Note 162: Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine délicatement exprimé dans une page du roman de _Madame de Mably_, par M. Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades ou romances, par sa dernière surtout, celle du _Beffroi_, donné le ton et la _note_ aux premières de madame Desbordes-Valmore.]
Millevoye a jeté, sous le titre de _Dizains_ et de _Huitains_, une certaine quantité d'épigrammes d'un tour heureux, d'une pensée fine ou tendre. Le huitain du _Phénix_ et de la _Colombe_ est pour le sentiment une petite élégie. Il a fait quelques épigrammes proprement dites, sans fiel; de ce nombre une _épitaphe_ qui pourrait bien avoir trait à Suard. C'aurait été, au reste, sa seule inimitié littéraire, et elle ne parait pas avoir été bien vive, pas plus vive que son objet.
Si Millevoye n'avait pas de passions littéraires, il en eut encore moins de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a essayé de faire de lui un pieux Français dévoué au trône légitime. Un autre biographe, après 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous le montrer comme un fidèle de l'Empire. Millevoye avait chanté l'un, et commençait à fêter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui, comme dans l'Églogue, était le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un poète élégiaque.
Millevoye s'était marié dans son pays vers 1813; époux et père, sa vie semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait à dîner quelques amis à Épagnette, près d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le clocher qu'on apercevait dans le lointain était celui du Pont-Rémi ou de Long, deux prochains villages. Obéissant à l'une de ces promptes saillies comme il en avait, le poète se leva de table à l'instant, et dit de seller son cheval pour faire lui-même cette reconnaissance, cette espèce de course au clocher. Mais à peine était-il en route, que le cheval, qu'il n'avait pas monté depuis longtemps, le renversa. Il eut le col du fémur cassé, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit, déterminèrent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 août 1816. Il avait passé les six dernières semaines à Neuilly, et ne revint à Paris que tout à la fin; la veille de sa mort, il avait demandé et lu des pages de Fénelon.
Son souvenir est resté intéressant et cher; ce qui a suivi de brillant ne l'a pas effacé. Toutes les fois qu'on a à parler des derniers éclats harmonieux d'une voix puissante qui s'éteint, on rappelle le chant du cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura à parler des premiers accords doucement expirants, signal d'un chant plus mélodieux, et comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le rossignol, le nom de Millevoye se présentera. Il est venu, il a fleuri aux premières brises; mais l'hiver recommençant l'a interrompu. Il a sa place assurée pourtant dans l'histoire de la poésie française, et sa _Chute des Feuilles_ en marque un moment.
1er Juin 1837.
DES SOIRÉES LITTÉRAIRES ou LES POÈTES ENTRE EUX.
Les soirées littéraires, dans lesquelles les poëtes se réunissent pour se lire leurs vers et se faire part mutuellement de leurs plus fraîches prémices, ne sont pas du tout une singularité de notre temps. Cela s'est déjà passé de la sorte aux autres époques de civilisation raffinée; et du moment que la poésie, cessant d'être la voix naïve des races errantes, l'oracle de la jeunesse des peuples, a formé un art ingénieux et difficile, dont un goût particulier, un tour délicat et senti, une inspiration mêlée d'étude, ont fait quelque chose d'entièrement distinct, il a été bien naturel et presque inévitable que les hommes voués à ce rare et précieux métier se recherchassent, voulussent s'essayer entre eux et se dédommager d'avance d'une popularité lointaine, désormais fort douteuse à obtenir, par une appréciation réciproque, attentive et complaisante. En Grèce, en cette patrie longtemps sacrée des Homérides, lorsque l'âge des vrais grands hommes et de la beauté sévère dans l'art se fut par degrés évanoui, et qu'on en vint aux mille caprices de la grâce et d'une originalité combinée d'imitation, les poëtes se rassemblèrent à l'envi. Fuyant ces brutales révolutions militaires qui bouleversaient la Grèce après Alexandre, on les vit se blottir, en quelque sorte, sous l'aile pacifique des Ptolémées; et là ils fleurirent, ils brillèrent aux yeux les uns des autres; ils se composèrent en pléiade. Et qu'on ne dise pas qu'il n'en sortit rien que de maniéré et de faux; le charmant Théocrite en était. A Rome, sous Auguste et ses successeurs, ce fut de même. Ovide avait à regretter, du fond de sa Scythie, bien des succès littéraires dont il était si vain, et auxquels il avait sacrifié peut-être les confidences indiscrètes d'où la disgrâce lui était venue. Stace, Silius, et ces _mille et un_[163] auteurs et poëtes de Rome dont on peut demander les noms à Juvénal, se nourrissaient de lectures, de réunions, et les tièdes atmosphères des soirées d'alors, qui soutenaient quelques talents timides en danger de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de médiocres qui n'aurait pas dû naître. Au Moyen-Age, les troubadours nous offrent tous les avantages et les inconvénients de ces petites sociétés directement organisées pour la poésie: éclat précoce, facile efflorescence, ivresse gracieuse, et puis débilité, monotonie et fadeur. En Italie, dès le XIVe siècle, sous Pétrarque et Boccace, et, plus tard, au XVe au XVIe, les poëtes se réunirent encore dans des cercles à demi poétiques, à demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si compliqué à la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons toutefois qu'au XIVe siècle, du temps de Pétrarque et de Boccace, à cette époque de grande et sérieuse renaissance, lorsqu'il s'agissait tout ensemble de retrouver l'antiquité et de fonder le moderne avenir littéraire, le but des rapprochements était haut, varié, le moyen indispensable, et le résultat heureux, tandis qu'au XVIe siècle il n'était plus question que d'une flatteuse récréation du coeur et de l'esprit, propice sans doute encore au développement de certaines imaginations tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant déjà de bien près aux abus des académies pédantes, à la corruption des _Guarini_ et des _Marini_. Ce qui avait eu lieu en Italie se refléta par une imitation rapide dans toutes les autres littératures, en Espagne, en Angleterre, en France; partout des groupes de poëtes se formèrent, des écoles artificielles naquirent, et on complota entre soi pour des innovations chargées d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baïf, furent les chefs de cette ligue poétique, qui, bien qu'elle ait échoué dans son objet principal, a eu tant d'influence sur l'établissement de notre littérature classique. Les traditions de ce culte mutuel, de cet engouement idolâtre, de ces largesses d'admiration puisées dans un fonds d'enthousiasme et de candeur, se perpétuèrent jusqu'à mademoiselle de Scudery, et s'éteignirent à l'hôtel de Rambouillet. Le bon sens qui succéda, et qui, grâce aux poëtes de génie du XVIIe siècle, devint un des traits marquants et populaires de notre littérature, fit justice d'une mode si fatale au goût, ou du moins ne la laissa subsister que dans les rangs subalternes des rimeurs inconnus. Au XVIIIe siècle, la philosophie, en imprimant son cachet à tout, mit bon ordre à ces récidives de tendresse auxquelles les poëtes sont sujets si on les abandonne à eux-mêmes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre compte toutes les activités, toutes les effervescences, et ne sut pas elle-même en séparer toutes les manies. En fait de ridicule, le pendant de l'hôtel de Rambouillet ou des poëtes à la suite de la Pléiade, ce serait au XVIIIe siècle La Mettrie, d'Argens et Naigeon, _le petit ouragan Naigeon_, comme Diderot l'appelle, dans une débauche d'athéisme entre eux.
[Note 163: Cet article avait d'abord été écrit pour _le Livre des Cent et Un_. On y répondait indirectement et sans amertume à un article _de la Camaraderie littéraire_ qui fit du bruit dans le temps, et que le très-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de partial et d'exagéré.]
Pour être juste toutefois, n'oublions pas que cette époque fut le règne de ce qu'on appelait _poésie légère_, et que, depuis le quatrain du marquis de Sainte-Aulaire jusqu'à _la Confession de Zulmé_, il naquit une multitude de fadaises prodigieusement spirituelles, qui, avec les in-folio de l'_Encyclopédie_, faisaient l'ordinaire des toilettes et des soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil à une poésie distincte ni à une secte isolée de poëtes. Ce genre léger était plutôt le rendez-vous commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des mousquetaires, des philosophes, des géomètres et des abbés. Les lectures d'ouvrages en vers n'avaient pas lieu à petit bruit _entre soi_. Un auteur de tragédie ou comédie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je suppose, obtenait un salon à la mode, ouvert à tout ce qu'il y avait de mieux; c'était un sûr moyen, pour peu qu'on eût bonne mine et quelque débit, de se faire connaître; les femmes disaient du bien de la pièce; on en parlait à l'acteur influent, au gentilhomme de la Chambre, et le jeune auteur, ainsi poussé, arrivait s'il en était digne. Mais il fallait surtout assez d'intrépidité et ne pas sortir des formes reçues. Une fois, chez madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu, essaya de lire _Paul et Virginie_: l'histoire était simple et la voix du lecteur tremblait; tout le monde bâilla, et, au bout d'un demi-quart d'heure, M. de Buffon, qui avait le verbe haut, cria au laquais: _Qu'on mette les chevaux à ma voiture_!
De nos jours, la poésie, en reparaissant parmi nous, après une absence incontestable, sous des formes quelque peu étranges, avec un sentiment profond et nouveau, avait à vaincre bien des périls, à traverser bien des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux précurseur de cette poésie à la fois éclatante et intime, et ce qu'il lui fallut de génie opiniâtre pour croire en lui-même et persister. Mais lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire il l'achève: il n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas. De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, après lui, ont senti le besoin de se rallier; de s'entendre à l'avance, et de préluder quelque temps à l'abri de cette société orageuse qui grondait alentour. Ces sortes d'intimités, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art aux époques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles soutiennent dans les commencements, et à une certaine saison de la vie des poëtes, contre l'indifférence du dehors; elles permettent à quelques parties du talent, craintives et tendres, de s'épanouir, avant que le souffle aride les ait séchées. Mais dès qu'elles se prolongent et se régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de rapetisser, d'endormir le génie, de le soustraire aux chances humaines et à ces tempêtes qui enracinent, de le payer d'adulations minutieuses qu'il se croit obligé de rendre avec une prodigalité de roi. Il suit de là que le sentiment du vrai et du réel s'altère, qu'on adopte un monde de convention et qu'on ne s'adresse qu'à lui. On est insensiblement poussé à la forme, à l'apparence; de si près et entre gens si experts, nulle intention n'échappe, nul procédé technique ne passe inaperçu; on applaudit à tout: chaque mot qui scintille, chaque accident de la composition, chaque éclair d'image est remarqué, salué, accueilli. Les endroits qu'un ami équitable noterait d'un triple crayon, les faux brillants de verre que la sérieuse critique rayerait d'un trait de son diamant, ne font pas matière d'un doute en ces indulgentes cérémonies. Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un détail hasardé, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. _C'est étonnant_ devient synonyme de _C'est beau_; quand on dit _Oh!_ il est bien entendu qu'on a dit _Ah!_ tout comme dans le vocabulaire de M. de Talleyrand[164]. Au milieu de cette admiration haletante et morcelée, l'idée de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet général de l'oeuvre, ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni de plein ne se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille facettes. L'artiste, sur ces réunions, ne fait donc aucunement l'épreuve du public, même de ce public choisi, bienveillant à l'art, accessible aux vraies beautés, et dont il faut en définitive remporter le suffrage. Quant au génie pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien graves inquiétudes. Le jour où un sentiment profond et passionné le prend au coeur, où une douleur sublime l'aiguillonne, il se défait aisément de ces coquetteries frivoles, et brise, en se relevant, tous les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger est plutôt pour ces timides et mélancoliques talents, comme il s'en trouve, qui se défient d'eux-mêmes, qui s'ouvrent amoureusement aux influences, qui s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de confiance crédule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-là, ils peuvent avec le temps, et sous le coup des infatigables éloges, s'égarer en des voies fantastiques qui les éloignent de leur simplicité naturelle. Il leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discrètement à la faveur, d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion réservée où ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas poëtes.
[Note 164: Ceci fait allusion à une anecdote souvent répétée de la Présentation de l'abbé de Périgord à Versailles.]
Quand les soirées littéraires entre poëtes ont pris une tournure régulière, qu'on les renouvelle fréquemment, qu'on les dispose avec artifice, et qu'il n'est bruit de tous côtés que de ces intérieurs délicieux, beaucoup veulent en être; les visiteurs assidus, les auditeurs littéraires se glissent; les rimeurs qu'on tolère, parce qu'ils imitent et qu'ils admirent, récitent à leur tour et applaudissent d'autant plus. Et dans les salons, au milieu d'une assemblée non officiellement poétique, si deux ou trois poëtes se rencontrent par hasard, oh! la bonne fortune! vite un échantillon de ces fameuses soirées! le proverbe ne viendra que plus tard, la contredanse est suspendue, c'est la maîtresse de la maison qui vous prie, et déjà tout un cercle de femmes élégantes vous écoute; le moyen de s'y refuser?--Allons, poëte, exécutez-vous de bonne grâce! Si vous ne savez pas d'aventure quelque monologue de tragédie, fouillez dans vos souvenirs personnels; entre vos confidences d'amour, prenez la plus pudique; entre vos désespoirs, choisissez le plus profond; étalez-leur tout cela! et le lendemain, au réveil, demandez-vous ce que vous avez fait de votre chasteté d'émotion et de vos plus doux mystères.
André Chénier, que les poëtes de nos jours ont si justement apprécié, ne l'entendait pas ainsi. Il savait échapper aux ovations stériles et à ces curieux de société qui _se sont toujours fait gloire d'honorer les neuf Soeurs_. Il répondait aux importunités d'usage, qu'_il n'avait rien_, et que _d'ailleurs il ne lisait guère_. Ses soirées, à lui, se composaient de son _jeune Abel_, des frères Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph:
C'est là le cercle entier qui, le soir, quelquefois, A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, Prête une oreille amie et cependant sévère.