Portraits littéraires, Tome I

Chapter 12

Chapter 123,681 wordsPublic domain

Un poëte lyrique, c'est une âme à nu qui passe et chante au milieu du monde; et selon les temps, et les souffles divers, et les divers tons où elle est montée, cette âme peut rendre bien des espèces de sons. Tantôt, flottant entre un passé gigantesque et un éblouissant avenir, égarée comme une harpe sous la main de Dieu, l'âme du prophète exhalera les gémissements d'une époque qui finit, d'une loi qui s'éteint, et saluera avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant d'Emmanuel; tantôt, à des époques moins hautes, mais belles encore et plus purement humaines, quand les rois sont héros ou fils de héros, quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la vertu ne sont toujours qu'une même chose, et que le plus adroit à la lutte, le plus rapide à la course, est aussi le plus pieux, le plus sage et le plus vaillant, le chantre lyrique, véritable prêtre comme le statuaire, décernera au milieu d'une solennelle harmonie les louanges des vainqueurs; il dira les noms des coursiers et s'ils sont de race généreuse; il parlera des aïeux et des fondateurs de villes, et réclamera les couronnes, les coupes ciselées et les trépieds d'or. Il sera lyrique aussi, bien qu'avec moins de grandeur et de gloire, celui qui, vivant dans les loisirs de l'abondance et à la cour des tyrans, chantera les délices gracieuses de la vie et les pensées tristes qui viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et à toutes les époques de trouble et de renouvellement, quiconque, témoin des orages politiques, en saisira par quelque côté le sens profond, la loi sublime, et répondra à chaque accident aveugle par un écho intelligent et sonore; ou quiconque, en ces jours de révolution et d'ébranlement, se recueillera en lui-même et s'y fera un monde à part, un monde poétique de sentiments et d'idées, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste ou serein, de consolation ou de désespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-là encore seront lyriques, et prendront place entre le petit nombre dont se souvient l'humanité et dont elle adore les noms. Nous voilà bien loin de Jean-Baptiste; il n'a rien été de tout cela. Fils honteux de son père, sans enfance, vain, malicieux, clandestin, obscène en propos, de vie équivoque, ballotté des cafés aux antichambres, il eût été bon peut-être à donner quelques jolies chansons au _Temple_, s'il avait eu plus de sensibilité, de naturel et de mollesse. On lui a fait honneur, et Chaulieu l'a félicité agréablement, d'avoir refusé une place dans les Fermes, que lui offrait le ministre Chamillart; mais ce refus nous semble moins tenir à des principes d'honorable indépendance, qu'au goût qu'avait Rousseau pour la vie de Paris et les tripots littéraires. Sans dire positivement qu'il fût un malhonnête homme, sans trancher ici la question restée indécise des derniers couplets, on peut affirmer que ce fut un coeur bas, un caractère louche, tracassier, né pour la domesticité des grands seigneurs; avec cela, nul génie, peu d'esprit, tout en métier. Quand il eut quitté la France en 1712, et durant les trente années _dignes de pitié_ qui succédèrent aux trente années _dignes d'envie_, Rousseau, successivement protégé du comte du Luc, du prince Eugène, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-même pour mériter ces faveurs dont il vivait et rétablir sa réputation compromise. Dans l'insignifiante correspondance qu'il entretenait avec d'Olivet, Brossette, Des Fontaines et M. Boutet, on remarque un grand étalage de principes religieux, moraux, et un caractère anti-philosophique très-prononcé. En supposant cette conversion sincère, on s'étonne que Rousseau n'ait pas plus tiré parti pour sa poésie de cette nature de sentiments; c'était peut-être en effet la seule corde lyrique qui fût capable de vibrer en ces temps-là. Les événements extérieurs dégoûtaient par leur petitesse et leur pauvreté; la guerre se faisait misérablement et même sans l'éclat des désastres; les querelles religieuses étaient sottes, criardes, sans éloquence, quoique persécutrices; les moeurs, infâmes et platement hideuses: c'était une société et un trône sourdement en proie aux vers et à la pourriture. Ce qu'il y avait de plus clair, c'est que l'ordre ancien dépérissait, que la religion était en péril, et qu'on se précipitait dans un avenir mauvais et fatal. Voilà ce que sentaient et disaient du moins les partisans et les débris du dernier règne, M. Daguesseau et Racine fils par exemple. Or, sans faire d'hypothèse gratuite, sans demander aux hommes plus que leur siècle ne comporte, on conçoit, ce me semble, dans cette atmosphère de souvenirs et d'affections, une âme tendre, chaste, austère, effrayée de la contagion croissante et du débordement philosophique, fidèle au culte de la monarchie de Louis XIV, assez éclairée pour dégager la religion du jansénisme, et cette âme, alarmée, avant l'orage, de pressentiments douloureux, et gémissant avec une douceur triste; quelque chose en un mot comme Louis Racine, d'aussi honnête, et de plus fort en talent et en lumières. Rousseau manqua à cette mission, dont il n'était pas digne. Il avait reçu comme une lettre morte les traditions du règne qui finissait; il s'y attacha obstinément; ses antipathies littéraires et sa jalousie contre les talents rivaux l'y repoussèrent chaque jour de plus en plus; il tint pour le dernier siècle, parce que le _petit Arouet_ était du nouveau. Dans les poésies à la mode, il était bien plus choqué des mauvaises rimes que du mauvais goût et des mauvais principes. De la sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passé non plus que du présent; son esprit était le plus terne des miroirs; rien ne s'y peignait, il ne réfléchit rien; sans originalité, sans vue intime ou même finement superficielle, sans vivacité de souvenirs, aussi loin des choeurs d'_Esther_ que des vers datés de Philisbourg, tenant tout juste au siècle de Louis XIV par l'_Ode sur Namur_, ce fut le moins lyrique de tous les hommes à la moins lyrique de toutes les époques.

Avec un auteur aussi peu naïf que Jean-Baptiste, chez qui tout vient de labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile de rechercher, avant l'examen des oeuvres, quelles furent les idées d'après lesquelles il se dirigea, et de constater sa critique et sa poétique. Deux mots suffiront. Le bon Brossette, ce personnage excellent mais banal, un des dévots empressés de feu Despréaux, espèce de courtier littéraire, qui caressait les illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et faire collection de leurs lettres, s'était lourdement avisé, en écrivant à Rousseau, de lui signaler, comme une découverte, dans l'_Ode à la Fortune_, un passage qui semblait imité de Lucrèce. Là-dessus Rousseau lui répondit: «Il est vrai, monsieur, et vous l'avez bien remarqué, que j'ai eu en vue le passage de Lucrèce, _quò magis in dubiis_, etc., dans la strophe que vous me citez de mon _Ode à la Fortune_; et je vous avoue, puisque vous approuvez la manière dont je me suis approprié la pensée de cet ancien, que je m'en sais meilleur gré que si j'en étois l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui fait le poëte, et non la pensée, qui appartient au philosophe et à l'orateur, comme à lui.» L'aveu est formel; on conçoit maintenant que Saurin ait dit qu'il ne regardait Rousseau que comme _le premier entre les plagiaires_. Les jugements et les lectures de Rousseau répondaient à une aussi forte poétique; c'est de finesse surtout qu'il manque. Il aime et admire Regnier, mais il le range après Malherbe, et trouve qu'_il ne lui a manqué que le bonheur de naître sous le règne de Louis le Grand_. Il appelle Gresset un _génie supérieur_, et ne le chicane que sur ses rimes: Des Fontaines se croit obligé de l'avertir que c'est aller un peu trop loin. Il ne voit rien _de plus élevé ni de plus rempli de fureur et de sublime_ que les vers de Duché, ce qui ne l'empêche pas d'écrire à propos de M. de Monchesnay: «Je ne connois que lui (_M. de Monchesnay!_) présentement (1716), qui sache faire des vers marqués au bon coin.» Au même moment, il traite l'auteur du _Diable boiteux_ comme un faquin du plus bas étage: «L'auteur, écrit-il, ne pouvoit mieux faire que s'associer avec des danseurs de corde: son génie est dans sa véritable sphère.» Réfugié à Bruxelles en 1724, il prie son ami l'abbé d'Olivet de lui envoyer un paquet de tragédies; en voici la liste: elle serait plus complète et plus piquante, si Rotrou ne s'y trouvait pas:

_Venceslas_, de Rotrou; _Cléopâtre_, de La Chapelle; _Géta_, de Péchantré; _Andronic_, _Tiridate_, de Campistron; _Polyxène_, _Manlius_, _Thésée_, de La Fosse; _Absalon_, de Duché.

Je me suis trompé en disant que Rousseau ne s'inquiétait jamais de l'idée; il a fait une ode _sur les Divinités poétiques_, dans laquelle est exposé en style barbare un système d'allégorisation qui ne va à rien moins qu'à mettre Bellone pour la guerre, Tisiphone pour la peur. Le plus plaisant, c'est que pour cette démonstration _esthétique_, comme on dirait aujourd'hui, il s'est imaginé de recourir à l'ombre d'Alcée:

Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcée Qui me la découvre à l'instant, Et qui déjà, d'un oeil content, Dévoile à ma vue empressée Ces déités d'adoption, Synonymes de la pensée, Symboles de l'abstraction.

Alcée se met donc à chanter en ces termes:

Des sociétés temporelles Le premier lien est la voix, Qu'en divers sons l'homme, à son choix, Modifie et fléchit pour elles; Signes communs et naturels, Où les âmes incorporelles Se tracent aux sens corporels.

Rousseau avait probablement attrapé ces lambeaux de métaphysique, sinon dans le commerce d'Alcée, du moins dans les livres ou les conversations de son ami M. de Crousaz. Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on ne croirait. Ses odes en sont chamarrées; et ses _allégories_, qu'il estimait autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en oeuvre et le résultat direct du système.

Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres de Jean-Baptiste: nous laisserons de côté son théâtre, et puisque nous avons nommé ses _allégories_, nous les frapperons tout d'abord. Le fantastique au XVIIIe siècle, en France, avait dégénéré dans tous les arts. De brillant, de gracieux, de grotesque ou de terrible qu'il était au Moyen-Age et à la Renaissance, il était devenu froid, lourd et superficiel; on le tourmentait comme une énigme, parce qu'on ne l'entendait plus à demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre chose qu'une folle réminiscence, une charmante étourderie, un caprice étincelant, quelquefois un effroyable éclair sur un front serein; c'est un jeu à la surface dont l'invisible ressort gît au plus profond de l'âme de la Muse. Que les faciles et soudains mouvements de cette âme se ralentissent et se perdent; que ce jeu de physionomie devienne calculé et de pure convenance; qu'on sourie, qu'on éclate, qu'on grimace, qu'on fasse la folle à tout propos, et voilà la Muse devenue une femme à la mode, sotte, minaudière, insupportable; c'est à peu près ce qui arriva de l'art au XVIIIe siècle. Le fantastique surtout, cette portion la plus délicate et la plus insaisissable, y fut méconnu et défiguré. On eut les Amours de Boucher; on eut des _oves_ et des _volutes_, au lieu d'acanthes et d'arabesques de toutes formes: on eut _les Bijoux indiscrets_, les métamorphoses de _la Pucelle_, _l'Écumoir_, _le Sopha_, et ces contes de Voisenon où des hommes et des femmes sont changés en anneaux ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu la grâce frivole d'Hamilton; mais on n'était pas moins éloigné alors de l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. On peut rendre encore cette justice à J.-B. Rousseau, qu'à la moins fantastique de toutes les époques, il a été le moins fantastique de tous les hommes. Ses allégories sont jugées tout d'une voix: baroques, métaphysiques, sophistiquées, sèches, inextricables, nul défaut n'y manque. Nous renvoyons à _Torticolis_, à _la Grotte de Merlin_, au _Masque de Laverne_, à _Morosophie_; lise et comprenne qui pourra! Le style est d'un langage marotique hérissé de grec, et qu'on croirait forgé à l'enclume de Chapelain; on ne sait pas où les prendre, et j'en dirais volontiers, comme Saint-Simon de M. Pussort, que c'est un _fagot d'épines_.

Mais les odes, mais les cantates, voilà les vrais titres, les titres immortels de Rousseau à la gloire! Patience, nous y arrivons.--Les odes sont, ou sacrées, ou politiques, ou personnelles. Quand on a lu la Bible, quand on a comparé au texte des prophètes les paraphrases de Jean-Baptiste, on s'étonne peu qu'en taillant dans ce sublime éternel, il en ait quelquefois détaché en lambeaux du grave et du noble; et l'on admire bien plutôt qu'il ait si souvent affaibli, méconnu, remplacé les beautés suprêmes qu'il avait sous la main. A prendre en effet la plus renommée de ses imitations, celle du Cantique d'Ézéchias, qu'y voit-on? Ici, la critique de détail est indispensable, et j'en demande pardon au lecteur. Rousseau dit:

J'ai vu mes tristes journées Décliner vers leur penchant; Au midi de mes années Je touchois à mon couchant. La Mort déployant ses ailes Couvroit d'ombres éternelles La clarté dont je jouis, Et dans cette nuit funeste Je cherchois en vain le reste De mes jours évanouis.

Grand Dieu, votre main réclame Les dons que j'en ai reçus; Elle vient couper la trame Des jours qu'elle m'a tissus: Mon dernier soleil se lève, Et votre souffle m'enlève De la terre des vivants, Comme la feuille séchée, Qui, de sa tige arrachée, Devient le jouet des vents.

Les quatre premiers vers de la première strophe sont bien, et les six derniers passables grâce à l'harmonie, quoiqu'un peu vides et chargés de mots; mais il fallait tenir compte du verset si touchant d'Isaïe: «Hélas! ai-je dit, je ne verrai donc plus le Seigneur, le Seigneur dans le séjour des vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec moi la terre!» Ne plus voir les autres hommes, ses frères en douleurs, voilà ce qui afflige surtout le mourant. La seconde strophe est faible et commune, excepté les trois vers du milieu; à la place de cette _trame_ usée qu'on voit partout, il y a dans le texte: «Le tissu de ma vie a été tranché comme la trame du tisserand.» Qu'est devenu ce tisserand auquel est comparé le Seigneur? Au lieu de la _feuille séchée_, le texte donne: «Mon pèlerinage est fini; il a été emporté comme la tente du pasteur.» Qu'est devenue cette tente du désert, disparue du soir au matin, et si pareille à la vie? Et plus loin:

Comme un lion plein de rage Le mal a brisé mes os; Le tombeau m'ouvre un passage Dans ses lugubres cachots. Victime foible et tremblante, A cette image sanglante Je soupire nuit et jour, Et, dans ma crainte mortelle, Je suis comme l'hirondelle Sous la griffe du vautour.

Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans le texte: «Je criais vers vous comme les petits de l'hirondelle, et je gémissais comme la colombe.» On voit que Rousseau a précisément laissé de côté ce qu'il y a de plus neuf et de plus marqué dans l'original. Et pourtant il aurait dû, ce semble, comprendre la force de ce cantique si rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-être coupable, que Dieu avait frappé à son midi, et qui avait besoin de retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre temps, auprès de nous, un grand poëte s'est inspiré aussi du Cantique d'Ézéchias; lui aussi il a demandé grâce sous la verge de Dieu, et s'est écrié en gémissant:

Tous les jours sont à toi: que t'importe leur nombre? Tu dis: le temps se hâte, ou revient sur ses pas. Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas?

Voilà comment on égale les prophètes sans les paraphraser; qu'on relise la quatorzième des _secondes Méditations_; qu'on relise en même temps dans les _premières_ le dithyrambe intitulé _Poésie sacrée_, et qu'on le compare avec l'_Épode_ du premier livre de Jean-Baptiste.

L'ode politique n'a aucun caractère dans Rousseau: il en partage la faute avec les événements et les hommes qu'il célèbre. La naissance du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 1715[33], la bataille même de Péterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la postérité. Le poëte a beau se démener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au délire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre, à la mort du prince de Conti, s'écrier dans le pindarisme de ses regrets:

Peuples, dont la douleur aux larmes obstinée, De ce prince chéri déplore le trépas, Approchez, et voyez quelle est la destinée Des grandeurs d'ici-bas.

[Note 33: Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes chrétiens au sujet de cet armement, un écho retentissant et harmonieux des Croisades:

..................................... Et des vents du midi la dévorante haleine N'a consumé qu'à peine Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.

]

De nos jours, si féconds en grands événements et en grands hommes, il en est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts de princes et de rois ont été d'éclatantes leçons, de merveilleux compléments de fortune, des chutes ou des résurrections d'antiques dynasties, de magnifiques symboles des destinées sociales. De telles choses ont suscité le poëte qui les devait célébrer; l'ode politique a été véritablement fondée en France; _les Funérailles de Louis XVIII_ en sont le chef-d'oeuvre.

Rousseau ne s'est pas contenté de mettre du pindarisme extérieur et de l'enthousiasme à froid dans ses odes politiques, pour tâcher d'en réchauffer les sujets: il a porté ces habitudes d'écolier jusque dans les pièces les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est touché; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence, rien de mieux; c'était matière à des vers sentis et touchants; mais Rousseau aime bien mieux déterrer dans Pindare une ode à Hiéron, roi de Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Phérénicus, n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. Là les digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles et à leur place. Rousseau calque le dessein de la pièce et tâche d'en reproduire le mouvement. Dès le début, il voudrait nous faire croire qu'il est en lutte avec le génie comme avec Protée; mais tout cet attirail convenu de _regard furieux_, de _ministre terrible_, de _souffle invincible_, de _tête échevelée_, de _sainte manie_, d'_assaut victorieux_, de _joug impérieux_, ne trompe pas le lecteur, et le soi-disant inspiré ressemble trop à ces faux braves qui, après s'être frotté le visage et ébouriffé la perruque, se prétendent échappés avec honneur d'une rencontre périlleuse. Puis vient la comparaison avec Orphée et la prière aux trois soeurs filandières pour le comte du Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe, d'ordinaire peu favorable à Jean-Baptiste, mais attendri cette fois comme Pluton, a jugées tout à fait _dignes d'Orphée_. Par malheur, ce qui glace aussitôt, c'est que le moderne Orphée nous raconte que

... jamais sous les yeux de l'auguste Cybèle La terre ne fit naître un plus parfait modèle Entre les dieux mortels

que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poëte avec l'abeille, vers la fin de la pièce, est empruntée et affaiblie d'Horace. Quant à l'harmonie tant vantée de ce simulacre d'ode, elle n'est que celle du mètre que Rousseau emploie, qu'il n'a pas inventé, et dont il ne tire jamais tout le parti possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient aux strophes de Malherbe; il n'a pas le génie de construction rythmique. S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux dépens du sens et de la précision; la rime ne lui donne jamais l'image, comme il arrive aux vrais poëtes; mais elle l'induit en dépense d'épithètes et de périphrases. Félicitons-le pourtant d'avoir, avec Piron, La Faye, et quelques autres, protesté contre les déplorables violations de forme prêchées par La Motte et autorisées par Voltaire[34].

[Note 34: La plus belle ode que l'on doive à J.-B. Rousseau est peut-être encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure pièce lyrique du genre en est l'épitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre à vérifier ce propos du malin: _Faute d'idée, il allait faire une ode!_]

Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine réputation; celle de _Circé_, en particulier, passe pour un beau morceau de poésie musicale. Elle nous paraît, à nous, exactement comparable pour l'harmonie à un choeur médiocre de _libretto_. Nul rhythme, nulle science même dans ces petits vers si célèbres, et où fourmillent les banalités de _redoutable_, _formidable_, _effroyable_, de _terreur_, _fureur_ et _horreur_. Le caractère de la magicienne est aussi celui d'une _Circé_ ou d'une _Médée_ d'opéra; elle ne ressemble pas même à Calypso, et ne sort pas des fadaises et des frénésies dont Quinault a donné recette. Jean-Baptiste avait probablement oublié de relire le dixième livre de l'_Odyssée_, ou même, s'il l'avait relu, il y aurait saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des époques et des poésies, et s'il mêlait sans scrupule Orphée et Protée avec le comte de Luc, Flore et Cérès avec le comte de Zinzindorf, il n'hésitait pas non plus à madrigaliser l'antiquité, et à marier Danchet et Homère. Depuis qu'on a _le Mendiant_ et _l'Aveugle_ d'André Chénier, on comprend ce que pourrait être une _Circé_, et il n'est plus permis de citer celle de Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur.

Pour écrire avec génie, il faut penser avec génie; pour bien écrire, il suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination et de goût. Boileau en est la preuve: il imite, il traduit, il arrange à chaque instant les idées et les expressions des anciens; mais tous ces larcins divers sont artistement reçus et disposés sur un fond commun qui lui est propre: son style a une couleur, une texture; Boileau est bon écrivain en vers. Le style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas une seule et même trame. Cette strophe commence avec éclat, puis finit en détonnant; cette métaphore qui promettait avorte; cette image est brillante, mais jure au milieu de son entourage terne, comme de l'argent plaqué sur de l'étain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent tantôt à Platon, tantôt à Pindare, tantôt même à Boileau et à Racine: Rousseau s'en est emparé comme un rhétoricien fait d'une bonne expression qu'il place à toute force dans le prochain discours. Ce qui est bien de lui, c'est le prosaïque, le commun, la déclamation à vide, ou encore le mauvais goût, comme les _livrées de Vertumne_ et les _haleines qui fondent l'écorce des eaux_. A vrai dire, le style de Rousseau n'existe pas.