Port-Tarascon: Dernières aventures de l'illustre Tartarin
Chapter 2
Tout feu, tout nerfs, ce R. P. Bataillet, doué d'une véritable éloquence populaire, et renommé pour sa manière de raconter paraboles et légendes; c'était un superbe gaillard, bien découplé le teint brûlé, des yeux de braise, une tête de cabécilla. Sous les longs plis de l'épaisse bure, il avait vraiment belle prestance, bien qu'une épaule fût un peu plus haute que l'autre, et qu'il marchât de côté.
Mais on ne s'apercevait plus de ces légers défauts, lorsqu'il descendait de chaire, après le sermon, et fendait la foule, son grand nez au vent, pressé de regagner la sacristie, tout vibrant encore, et secoué lui-même par sa propre éloquence. Les femmes enthousiastes, coupaient au passage avec leurs ciseaux des morceaux de sa cape blanche; on l'appelait à cause de cela le «Père festonné», et sa robe était toujours tellement déchiquetée, si tôt hors d'usage, que le couvent avait grand-peine à l'en fournir.
Bézuquet, était donc devant la pharmacie avec Pascalon, et en face d'eux le Père Bataillet, assis sur sa chaise à la cavalière. Ils respiraient avec délices, dans une sécurité béate de repos, car en ce moment de la journée il n'y a, plus de clientèle pour Bézuquet. C'est comme pendant la nuit; les malades peuvent bien se rouler, se tortiller: le brave pharmacien ne se dérangerait pour rien au monde; l'heure est passée d'être malade.
Il écoutait, ainsi que Pascalon, une de ces belles histoires comme, savait en conter le Révérend, pendant qu'au lointain de la ville ou attendait passer la retraite au milieu des fredons d'un beau couchant d'été.
Tout à coup l'élève se leva, rouge, ému, et bégaya, le doigt tendu vers l'autre extrémité de la Placette:
«Voilà monsieur Tar... tar... tarin!».
On sait quelle admiration personnelle et particulière professait Pascalon pour le grand homme dont la silhouette gesticulante se détachait là-bas dans les brumes lumineuses, accompagnée d'un autre personnage ganté de gris, soigné de mise, et qui semblait écouter, silencieux et raide.
Quelqu'un du Nord, cela se voyait de reste.
Dans le Midi, l'homme du Nord se reconnaît à son attitude tranquille, à la concision de son lent parler, tout aussi sûrement que le méridional se trahit dans le Nord par son exubérance de pantomime et de débit.
Les Tarasconnais étaient habitués à voir souvent Tartarin en compagnie d'étrangers, car on ne passe pas dans leur ville sans visiter comme attraction le fameux tueur de lions, l'alpiniste illustre, le Vauban moderne à qui le siège de Pampérigouste faisait une renommée nouvelle.
De cette affluence de visiteurs résultait une ère de prospérité autre fois inconnue.
Les hôteliers faisaient fortune; on vendait chez les libraires des biographies du grand homme; on ne voyait aux vitrines que ses portraits en «Teur», en ascensionniste, en costume de croisé, sous toutes les formes et dans toutes les attitudes de son existence héroïque.
Mais cette fois ce n'était pas un visiteur ordinaire, un premier venu de passage, qui accompagnait Tartarin.
La Placette traversée, le héros, d'un geste emphatique, désigna son compagnon:
«Mon cher Bézuquet, mon Révérend Père, je, vous présente monsieur le duc de Mons...».
Un duc!... _Outre!_
Il n'en était jamais venu à Tarascon. On y avait bien vu un chameau, un baobab, une peau de lion, une collection de flèches empoisonnées et d'alpenstocks d'honneur... mais un duc, jamais!
Bézuquet s'était levé, saluait, un peu intimidé de se trouver ainsi, sans avoir été prévenu, en présence d'un si grand personnage. Il bredouillait: «Monsieur le Duc...» Tartarin l'interrompit:
«Entrons, messieurs, nous avons à parler de choses graves.»
Il passa le premier, le dos rond, l'air mystérieux, dans le petit salon de la pharmacie, dont la fenêtre, donnant sur la place, servait de vitrine pour les bocaux à foetus, les longs ténias en tricot, et les paquets de cigarettes de camphre.
La porte se referma sur eux comme sur des conspirateurs. Pascalon restait seul dans la boutique, avec l'ordre de Bézuquet de répondre aux clients et de ne laisser personne approcher du salon sous aucun prétexte.
L'élève, très intrigué, se mit à ranger sur les étagères les boîtes de jujube, les flacons de _sirupus gummi_ et autres produits d'officine.
Le bruit des voix, par moments, arrivant jusqu'à lui, il distinguait surtout le creux de Tartarin proférant des mots étranges:
«Polynésie... Paradis terrestre..., canne à sucre, distilleries..., colonie libre.» Puis un éclat du Père Bataillet: «Bravo! J'en suis». Quant à l'homme du Nord, il parlait si bas, qu'on n'entendait rien.
Pascalon avait beau enfoncer son oreille dans la serrure... Tout à coup, la porte s'ouvrit avec fracas, poussée _manu militari_ par la poigne énergique du Père, et l'élève alla rouler à l'autre bout de la pharmacie. Mais, dans l'agitation générale, personne n'y fit attention.
Tartarin, debout sur le seuil, le doigt levé vers les paquets de têtes de pavots qui séchaient au plafond de la boutique, avec une mimique d'archange brandissant le glaive, s'écria:
«Dieu le veut, monsieur le Duc! Notre oeuvre sera grande!».
Il y eut une confusion de mains tendues qui se cherchaient, se mêlaient, se serraient, poignées de mains énergiques comme pour sceller à tout jamais d'irrévocables engagements. Tout chaud de cette dernière effusion, Tartarin, redressé, grandi, sortit de la pharmacie avec le duc de Mons pour continuer leur tournée en ville.
Deux jours après, le _Forum_ et le _Galoubet_, les deux organes de Tarascon, étaient pleins d'articles ci de réclames sur une colossale affaire. Le titre portait en grosses lettres:
«COLONIE LIBRE DE PORT-TARASCON.» Et des annonces stupéfiantes:
«À vendre, terres à 5 francs l'hectare donnant un rendement de plusieurs mille francs par an... Fortune rapide et assurée... On demande des colons.» Puis venait l'historique de l'île où devait s'établir la colonie projetée, île achetée au roi Négonko par le duc de Mons dans le cours de ses voyages, entourée d'ailleurs d'autres territoires qu'on pourrait acquérir plus tard pour agrandir les établissements.
Un climat _paradisiaque_, une température océanienne, très modérée malgré sa proximité de l'équateur, ne variant que de deux à trois degrés, entre 25 et 28; pays très fertile, boisé à miracle et merveilleusement arrosé, s'élevant rapidement à partir de la mer, ce qui permettait à chacun de choisir la hauteur convenant le mieux à son tempérament. Enfin les vivres abondaient, fruits délicieux à tous les arbres, gibiers variés dans les bois et les plaines, innombrables poissons dans les eaux. Au point de vue commerce et navigation, une rade splendide pouvant contenir toute une Flotte, un port de sûreté fermé par des jetées, avec arrière- port, bassin de radoub, quais, débarcadères, phare, sémaphore, grues à vapeur, rien ne manquerait.
Les travaux étaient déjà commencés par des ouvriers chinois et canaques, sous la direction et sur les plans des plus habiles ingénieurs, des architectes les plus distingués. Les colons trouveraient en arrivant des installations confortables, et même, par d'ingénieuses combinaisons, avec 50 francs de plus, les maisons seraient aménagées selon les besoins de chacun.
Vous pensez si les imaginations tarasconnaises se mirent à travailler à la lecture de ces merveilles. Dans toutes les familles on faisait des plans. L'un rêvait des persiennes vertes, l'autre un joli perron; celui-ci voulait de la brique, celui-là du moellon. On dessinait, on coloriait, on ajoutait un détail à un autre; un pigeonnier serait gracieux, une girouette ne ferait pas mal.
«Oh! Papa, une véranda!
-- Va pour la véranda, mes enfants!»
Pour ce qu'il en coûtait.
En même temps que les braves habitants de Tarascon se passaient ainsi toutes leurs fantaisies d'installations idéales, les articles du Forum et du Galoubet étaient reproduits dans tous les journaux du Midi, les villes, les campagnes inondées de prospectus à vignettes encadrés de palmiers, de cocotiers, bananiers, lataniers, toute la faune exotique; une propagande effrénée s'étendait sur la Provence entière.
Par les routes poudreuses des banlieues de Tarascon passait au grand trot le cabriolet de Tartarin, conduisant lui-même avec le Père Bataillet assis près de lui sur le devant, serrés l'un près de l'autre pour faire un rempart de leurs corps au duc de Mons, enveloppé d'un voile vert et dévoré par les moustiques, qui l'assaillaient rageusement de tous côtés, en troupes bourdonnantes, altérés du sang de l'homme du Nord, s'acharnant à le boursoufler de leurs piqûres.
C'est, qu'il en était, du Nord, celui-là! Pas de gestes, peu de paroles, et un sang-froid!... Il ne s'emballait pas, voyait les choses comme elles sont, posément. On pouvait être tranquille.
Et sur les placettes ombragées de platanes, dans les vieux bourgs, les cabarets mangés de mouches, dans les salles de danse, partout, c'étaient des allocutions, des sermons, des conférences.
Le duc de Mons, en termes clairs et concis, d'une simplicité, de vérité toute nue, exposait les délices de Port-Tarascon et les bénéfices de l'affaire; l'ardente parole du moine prêchait l'émigration à la façon de Pierre l'Ermite. Tartarin, poudreux de la route comme au sortir d'une bataille, jetait de sa voix sonore quelques phrases ronflantes:»victoire, conquête, nouvelle patrie, «que son geste énergique envoyait au loin, par-dessus les têtes.
D'autres fois se tenaient des réunions contradictoires, où tout se passait par demandes et réponses.
«Y a-t-il des bêtes venimeuses?
-- Pas une. Pas un serpent. Pas même de moustiques. En fait de bêtes fauves, rien du tout.
-- Mais on dit que là-bas, dans l'Océanie, il y a des anthropophages?
-- Jamais de, la vie! Tous végétariens...
-- Est-ce vrai que les sauvages vont tout nus?
-- Çà, c'est peut-être un peu vrai, mais pas tous. D'ailleurs nous les habillerons.»
Articles, conférences, tout eut un succès fou. Les bons s'enlevaient par cent et par mille, les émigrants affluaient, et pas seulement de Tarascon, de tout le Midi! Il en venait même de Beaucaire. Mais, halte là! Tarascon les trouvait bien hardis, ces gens de Beaucaire!
Depuis des siècles, entre les deux cités voisines, séparées seulement par le Rhône, gronde une haine sourde qui menace de ne plus finir.
Si vous en cherchez les motifs, on vous répondra des deux côtés par des mots qui n'expliquent rien:
«Nous les connaissons, les Tarasconnais...,» disent les gens de Beaucaire, d'un ton mystérieux.
Et ceux de Tarascon ripostent en clignant leur oeil finaud:
«On sait ce qu'ils valent, messieurs les Beaucairois.»
De fait, d'une ville à l'autre les communications sont nulles, et le pont qu'on a jeté entre elles ne sert absolument à rien. Personne ne le franchit jamais. Par hostilité d'abord, ensuite parce que la violence du mistral et la largeur du fleuve à cet endroit en rendent le passage très dangereux.
Mais si l'on n'acceptait pas de colons de Beaucaire, l'argent de tout le monde était parfaitement accueilli. Les fameux hectares à 5 francs (rendement de plusieurs mille francs par an) se débitaient par fournées. On recevait aussi de partout les dons en nature que les fervents de l'oeuvre envoyaient pour les besoins de la colonie. Le Forum publiait les listes, et parmi ces dons se trouvaient les choses les plus extraordinaires:
_Anonyme_: Une boîte de petites perles blanches.
-- Un lot de numéros du _Forum_.
_M. Bécoulet_: Quarante-cinq résilles en chenilles et perles pour les femmes indiennes.
_Mme Dourladoure_: Six mouchoirs et six couteaux pour le presbytère.
_Anonyme:_ Une bannière brodée pour l'orphéon.
_Anduze, de Maguelonne_: Un flamant empaillé.
_Famille Margue_: Six douzaines de colliers de chiens.
_Anonyme_: Une veste soutachée.
_Une dame pieuse de_ Marseille: Une chasuble, un orfroi de thuriféraire et un pavillon de ciboire.
_La même_: Une collection de coléoptères sous verre.
Et, régulièrement, dans chaque liste, était mentionné un envoi de Mlle Tournatoire: _Costume complet pour habiller un sauvage_. C'était sa préoccupation constante, à cette bonne vieille demoiselle.
Tous ces dons bizarres, fantaisistes, où la cocasserie méridionale étalait son imagination, étaient dirigés par pleines caisses sur les docks, les grands magasins de la Colonie libre, établis à Marseille. Le duc de Mons avait fixé là son centre d'opérations.
De ses bureaux, luxueusement installés, il brassait en grand les affaires, montait des sociétés de distillerie de canne à sucre ou d'exploitation du tripang, sorte de mollusque dont les Chinois sont très friands et qu'ils payent fort cher, disait le prospectus. Chaque journée de l'infatigable duc voyait éclore une idée nouvelle, poindre quelque grande machination qui le soir même se trouvait lancée.
Entre temps, il organisait un comité d'actionnaires marseillais sous la présidence du banquier grec Kagaraspaki, et des fonds étaient versés à la banque ottomane Pamenyaï-ben-Kaga, maison de toute sécurité.
Tartarin passait maintenant sa vie, une vie enfiévrée, à voyager de Tarascon à Marseille et de Marseille à Tarascon. Il chauffait l'enthousiasme de ses concitoyens, continuait la propagande locale, et tout à coup filait par l'express pour aller assister à quelque conseil, quelque réunion d'actionnaires. Son admiration pour le duc grandissait chaque jour.
Il donnait à tous comme exemple le sang-froid du duc de Mons, la raison du duc de Mons:
«Pas de danger qu'il exagère, celui-là; avec lui, pas de ces coups de mirage que Daudet nous a tant reprochés!»
En revanche, le duc se montrait peu, toujours abrité sous sa gaze à moustiques, parlait encore moins. L'homme du Nord s'effaçait devant l'homme du Midi, le mettait sans cesse en avant et laissait à son intarissable faconde le soin des explications, des promesses, de tous les engagements. Il se contentait de dire:
«Monsieur Tartarin connaît seul toute ma pensée.»
Et vous jugez si Tartarin était fier!
Chapitre III
_La «Gazette de Port-Tarascon». -- Bonnes nouvelles de la colonie. -- En Polygamille -- Tarascon se prépare à lever l'ancre. -- «Ne partez pas! Au nom du ciel, ne partez pas!»_
Un matin, Tarascon s'éveilla avec cette dépêche à tous les coins de rue:
_La «Farandole», grand voilier de douze cents tonneaux, vient de quitter Marseille au point du jour, emportant dans ses flancs, avec les destinées de tout un peuple, des pacotilles pour les sauvages et un chargement d'instruments aratoires. Huit cents émigrants à bord, tous Tarasconnais, parmi lesquels Bompard, gouverneur provisoire de la colonie, Bézuquet, médecin-pharmacien, le Révérend Père Vezole, le notaire Cambalette, cadastreur. Je les ai conduits moi-même au large. Tout va bien. Le duc rayonne, Faites imprimer._
TARTARIN DE TARASCON.
Ce télégramme, affiché dans toute la ville par les soins de Pascalon, à qui il était adressé, la remplit d'allégresse. Les rues avaient pris un air de fête, tout le monde dehors, des groupes arrêtés devant chaque affiche de la bienheureuse dépêche, dont les mots se répétaient de bouche en bouche:
«Huit cents émigrants à bord... Le duc rayonne...» Et pas un Tarasconnais qui ne rayonnât comme le duc.
C'était la deuxième fournée d'émigrants qu'un mois après la première emportée par le vapeur _Lucifer_, Tartarin, investi du beau titre et des importantes fonctions de gouverneur de Port- Tarascon, expédiait ainsi de Marseille vers la terre promise. Les deux fois, même dépêche, même enthousiasme, même rayonnement du duc. Le _Lucifer_, malheureusement, n'avait pas encore dépassé l'entrée de l'isthme de Suez. Arrêté là par un accident, son arbre de couche cassé, ce vieux vapeur acheté d'occasion devait attendre d'être rallié et secouru par la _Farandole_ pour continuer sa route.
Cet accident, qui aurait pu sembler de mauvais augure, ne refroidissait en rien l'enthousiasme colonisateur des Tarasconnais. Il est vrai qu'à bord de ce premier navire ne se trouvait que la rafataille; vous savez, les gens du commun, ceux qu'on envoie toujours en avant-garde.
Sur la _Farandole_, de la rafataille encore, mêlée de quelques cerveaux brûlés, tels que le notaire Cambalalette, cadastreur de la colonie. Le pharmacien Bézuquet, homme paisible malgré ses formidables moustaches, aimant ses aises, craignant le chaud et le froid, peu porté aux aventures lointaines et périlleuses, avait longtemps résisté avant de consentir à s'embarquer.
Il ne fallait rien moins pour le décider que le diplôme de médecin, envié pendant toute sa vie, ce diplôme que le gouverneur de Port-Tarascon lui décernait aujourd'hui de son autorité privée.
Il en décernait bien d'autres, le gouverneur! des diplômes, des brevets, des commissions, nommant directeurs, sous-directeurs, secrétaires, commissaires, grands de première classe et de deuxième classe, ce qui lui permettait de satisfaire le goût de ses compatriotes pour tout ce qui est titre, honneur, distinction, costume et soutache.
L'embarquement du Père Vezole n'avait rien nécessité de semblable. Une si brave pâte d'homme, toujours prêt à tout, content de tout, disant:
«Dieu soit loué! À tout ce qui arrivait. Dieu soit loué! Quand il avait dû quitter le couvent; Dieu soit loué! Quand il s'était vu fourrer à bord de ce grand voilier, pêle-mêle avec la rafataille, les destinées de tout un peuple et les pacotilles pour sauvages.
La _Farandole_ partie, il ne restait plus que la noblesse et la bourgeoisie. Pour ceux-ci, rien ne pressait: ils laissaient à l'avant-garde le temps d'envoyer des nouvelles de son arrivée là- bas, afin qu'on sût à quoi s'en tenir.
Tartarin, lui non plus, en sa qualité de gouverneur, d'organisateur, de dépositaire de la pensée du duc de Mons, ne pouvait quitter la France qu'avec le dernier convoi. Mais en attendant ce jour impatiemment désiré, il déployait cette énergie, ce feu au corps que l'on a pu admirer dans toutes ses entreprises.
Sans cesse en route entre Tarascon et Marseille, insaisissable comme un météore qu'emporte une invisible force, il n'apparaissait, ici ou là, que pour repartir aussitôt.
«Vous vous fatiguez trop, Maî...aî... tre!...» bégayait Pascalon, les soirs où le grand homme arrivait à la pharmacie, le front fumant, le dos arrondi.
Mais Tartarin se redressait:
«Je me reposerai là-bas. À l'oeuvre, Pascalon, à l'oeuvre!»
L'élève chargé de la garde de la pharmacie depuis le départ de Bézuquet, cumulait avec cette responsabilité de bien plus importantes fonctions.
Pour continuer la propagande si bien commencée, Tartarin publiait un journal, la _Gazette de Port-Tarascon_, que Pascalon rédigeait à lui seul de la première à la dernière ligne, d'après les indications, et sous la direction suprême du gouverneur.
Cette combinaison nuisait bien un peu aux intérêts de la pharmacie; les articles à écrire, les épreuves à corriger, les courses à l'imprimerie, ne laissaient guère de temps aux travaux d'officine, mais Port-Tarascon, avant tout!
La _Gazette_ donnait chaque jour au public de la métropole les nouvelles de la colonie. Elle contenait des articles sur ses ressources, ses beautés, son magnifique avenir; on y trouvait aussi des faits divers, des variétés, des récits pour tous les goûts.
Récits de voyages à la découverte des îles, conquêtes, combats contre les sauvages, pour les esprits aventureux. Aux gentilshommes campagnards, des histoires de chasse à travers les forêts, d'étonnantes parties de pêche sur des rivières extraordinairement poissonneuses, avec description des méthodes et des engins de pêche des naturels du pays.
Les gens plus, paisibles, boutiquiers braves bourgeois sédentaires, se délectaient à la lecture de quelque frais déjeuner sur l'herbe au bord d'un ruisseau à cascade, sous l'ombre de grands arbres exotiques; ils y croyaient être, et sentaient gicler sous leurs dents le jus des fruits savoureux, mangues, ananas et bananes.
«Et pas de mouches!» disait le journal, les mouches étant, comme on sait, le trouble-fête de toutes les parties de campagne en terre de Tarascon.
La _Gazette_ publiait même un roman, _la Belle Tarasconnaise_, une fille de colon enlevée par le fils d'un roi papoua; et les péripéties de ce drame d'amour ouvraient aux imaginations des jeunes personnes des horizons sans fin. La partie financière donnait le cours des denrées coloniales, les annonces d'émission des bons de terre et des actions de sucrerie ou de distillerie, ainsi que les noms des souscripteurs et les listes de dons en nature qui continuaient à affluer, avec l'éternel «costume pour un sauvage» de Mlle Tournatoire.
Pour suffire à de si fréquents envois, il fallait que la bonne demoiselle eût installé chez elle de véritables ateliers de confection. Du reste elle n'était pas la seule que ce prochain déménagement pour des îles inconnues et si lointaines eût jetée en d'étranges préoccupations.
Un jour Tartarin se reposait tranquillement chez lui, dans sa petite maison, ses babouches aux pieds, douillettement enveloppé de sa robe de chambre, pas inoccupé cependant, car près de lui, sur sa table, s'éparpillaient des livres et des papiers: les relations de voyages de Bougainville, de Dumont-Durville, des ouvrages sur la colonisation, des manuels de cultures diverses. Au milieu de ses flèches empoisonnées, avec l'ombre du baobab qui tremblotait minusculement sur les stores, il étudiait «sa colonie» et se bourrait la mémoire de renseignements puisés dans les livres. Entre temps il signait quelque brevet, nommait un grand de première classe ou créait sur papier à tête un emploi nouveau pour satisfaire, autant que possible, le délire ambitieux de ses concitoyens.
Tandis qu'il travaillait ainsi, ouvrant de yeux et soufflant dans ses joues, on lui annonçait qu'une dame voilée de et qui refusait de dire son nom, demandait à lui parler. Elle n'avait même pas voulu entrer, et attendait dans le jardin, où il courut précipitamment, en pantoufles et en robe de chambre.
Le jour finissait, le crépuscule rendait déjà les objets indistincts; mais, malgré l'ombre tombante et l'épaisse voilette, rien qu'au feu des yeux ardents qui brillaient sous le tulle, Tartarin reconnut sa visiteuse:
«Madame Excourbaniès!
-- Monsieur Tartarin, vous voyez une femme bien malheureuse.»
La voix tremblait, lourde de larmes. Le bonhomme en fut tout ému et l'accent paternel:
-- Ma pauvre Evelina, qu'avez-vous?... Dites...»
Tartarin appelait ainsi par leur petit nom à peu près toutes les dames de la ville, qu'il avait connues enfants, qu'il avait mariées comme officier municipal, restant pour elles un confident, un ami, presque un oncle.
Il prit le bras d'Evelina, la fit marcher en rond autour du petit bassin aux poissons rouges, pendant qu'elle lui contait son chagrin, ses inquiétudes conjugales.
Depuis qu'il était question de s'en aller coloniser au loin, Excourbaniès prenait plaisir à lui dire à propos de tout sur un ton de menace gouailleuse:
«Tu verras, tu verras, quand nous serons là-bas, en _Polygamille._
Elle, très jalouse, mais aussi naïve, même un peu bêtasse, prenait au sérieux cette plaisanterie.
«Est-ce vrai, cela, monsieur Tartarin, que dans cet affreux pays les hommes peuvent se marier plusieurs fois?
Il l'a rassura doucement.
«Mais non, ma chère Evelina, vous vous trompez. Tous les sauvages de nos îles sont monogames. La correction de leurs moeurs est parfaite, et, sous la direction de nos Pères-Blancs, rien à craindre de ce côté-là.
Pourtant, le nom même du pays?... Cette _Polygamille_?...»
Alors seulement il comprit la drôlerie de ce grand farceur d'Excourbaniès, et partit d'un joyeux éclat de rire.
«Votre mari se moque de vous, ma petite. Ce n'est pas la _Polygamie_ que le pays s'appelle, c'est _Polynésie_, ce qui signifie: groupe d'îles, et n'a rien pour vous alarmer.»
On en a ri longtemps dans la société tarasconnaise!