Chapter 3
Il venait de débrouiller le mystère de la veille, et de me donner la clef du reste. Je sentis dans l'instant mon nouveau rôle. Chaque mot était en situation. Pourquoi venir sitôt, dis-je? Il me semble qu'il eût été plus prudent...--Tout est prévu; c'est le hasard qui semble me conduire ici: je suis censé revenir d'une campagne voisine. Madame de T... ne t'a donc pas mis au fait? Je lui veux du mal de ce défaut de confiance, après ce que tu faisais pour nous.--Elle avait sans doute ses raisons; et peut-être si elle eût parlé n'aurais-je pas si bien joué mon personnage.--Cela, mon cher, a donc été bien plaisant? Conte-moi les détails... conte donc.--Ah!... Un moment. Je ne savais pas que tout ceci était une comédie; et, bien que je sois pour quelque chose dans la pièce...--Tu n'avais pas le beau rôle.--Va, va, rassure-toi, il n'y a point de mauvais rôle pour de bons acteurs.--J'entends; tu t'en es bien tiré.--Merveilleusement.--Et madame de T...--Sublime. Elle a tous les genres.--Conçois-tu qu'on ait pu fixer cette femme-là? Cela m'a donné de la peine; mais j'ai amené son caractère au point que c'est peut-être la femme de Paris sur la fidélité de laquelle il y a le plus à compter.--Fort bien!--C'est mon talent, à moi: toute son inconstance n'était que frivolité, dérèglement d'imagination: il fallait s'emparer de cette âme-là.--C'est le bon parti.--N'est-il pas vrai? Tu n'as pas d'idée de son attachement pour moi. Au fait, elle est charmante; tu en conviendras. Entre nous, je ne lui connais qu'un défaut; c'est que la nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme divine qui met le comble à tous ses bienfaits. Elle fait tout naître, tout sentir, et elle n'éprouve rien: c'est un marbre.--Il faut t'en croire, car moi, je ne puis... Mais sais-tu que tu connais cette femme-là comme si tu étais son mari: vraiment, c'est à s'y tromper; et si je n'eusse pas soupé hier avec le véritable...--A propos; a-t-il été bien bon?--Jamais on n'a été plus mari que cela.--Oh! la bonne aventure! Mais tu n'en ris pas assez, à mon gré. Tu ne sens donc pas tout le comique de ton rôle? Conviens que le théâtre du monde offre des choses bien étranges; qu'il s'y passe des scènes bien divertissantes. Rentrons; j'ai de l'impatience d'en rire avec madame de T... Il doit faire jour chez elle. J'ai dit que j'arriverais de bonne heure. Décemment il faudrait commencer par le mari. Viens chez toi, je veux remettre un peu de poudre. On t'a donc bien pris pour un amant?--Tu jugeras de mes succès par la réception qu'on va me faire. Il est neuf heures: allons de ce pas chez Monsieur. Je voulais éviter mon appartement, et pour cause. Chemin faisant, le hasard m'y amena: la porte, restée ouverte, nous laissa voir mon valet-de-chambre qui dormait dans un fauteuil; une bougie expirait près de lui. En s'éveillant au bruit, il présenta étourdiment ma robe-de-chambre au Marquis, en lui faisant quelques reproches sur l'heure à laquelle il rentrait. J'étais sur les épines; mais le Marquis était si disposé à s'abuser, qu'il ne vit rien en lui qu'un rêveur qui lui apprêtait à rire. Je donnais mes ordres pour mon départ à mon homme, qui ne savait ce que tout cela voulait dire, et nous passâmes chez Monsieur. On s'imagine bien qui fut accueilli: ce ne fut pas moi; c'était dans l'ordre. On fit à mon ami les plus grandes instances pour s'arrêter. On voulut le conduire chez Madame, dans l'espérance qu'elle le déterminerait. Quant à moi, on n'osait, disait-on, me faire la même proposition, car on me trouvait trop abattu pour douter que l'air du pays ne me fût pas vraiment funeste. En conséquence, on me conseilla de regagner la ville. Le Marquis m'offrit sa chaise; je l'acceptai. Tout allait à merveille, et nous étions tous contens. Je voulais cependant voir encore madame de T...: c'était une jouissance que je ne pouvais me refuser. Mon impatience était partagée par mon ami, qui ne concevait rien à ce sommeil, et qui était bien loin d'en pénétrer la cause. Il me dit en sortant de chez M. de T...: Cela n'est-il pas admirable! Quand on lui aurait communiqué ses répliques, aurait-il pu mieux dire? Au vrai, c'est un fort galant homme; et, tout bien considéré, je suis très aise de ce raccommodement. Cela fera une bonne maison: et tu conviendras que, pour en faire les honneurs, il ne pouvait mieux choisir que sa femme. Personne n'était plus que moi pénétré de cette vérité.--Quelque plaisant que soit cela, mon cher, _motus_; le mystère devient plus essentiel que jamais. Je saurai faire entendre à madame de T... que son secret ne saurait être en de meilleures mains.--Crois, mon ami, qu'elle compte sur moi; et tu le vois, son sommeil n'en est point troublé.--Oh! il faut convenir que tu n'as pas ton second pour endormir une femme.--Et un mari, mon cher, un amant même au besoin. On avertit enfin qu'on pouvait entrer chez madame de T...: nous nous y rendîmes.
Je vous annonce, madame, dit en entrant notre causeur, vos deux meilleurs amis.--Je tremblais, me dit madame de T..., que vous ne fussiez parti avant mon réveil, et je vous sais gré d'avoir senti le chagrin que cela m'aurait donné. Elle nous examinait l'un et l'autre; mais elle fut bientôt rassurée par la sécurité du Marquis, qui continua de me plaisanter. Elle en rit avec moi autant qu'il le fallait pour me consoler, et sans se dégrader à mes yeux. Elle adressa à l'autre des propos tendres, à moi d'honnêtes et _décens_; badina, et ne plaisanta point. Madame, dit le Marquis, il a fini son rôle aussi bien qu'il l'avait commencé. Elle répondit gravement: J'étais sûre du succès de tous ceux que l'on confierait à Monsieur. Il lui raconta ce qui venait de se passer chez son mari. Elle me regarda, m'approuva, et ne rit point. Pour moi, dit le Marquis, qui avait juré de ne plus finir, je suis enchanté de tout ceci: c'est un ami que nous nous sommes fait, Madame. Je te le répète encore, notre reconnaissance...--Eh! monsieur, dit madame de T..., brisons là-dessus, et croyez que je sens tout ce que je dois à Monsieur.
On annonça M. de T..., et nous nous trouvâmes tous en situation. M. de T... m'avait persiflé et me renvoyait, mon ami le dupait et se moquait de moi; je le lui rendais, tout en admirant madame de T..., qui nous jouait tous, sans rien perdre de la dignité de son caractère.
Après avoir joui quelques instans de cette scène, je sentis que celui de mon départ était arrivé. Je me retirais, madame de T... me suivit, feignant de vouloir me donner une commission.--Adieu, monsieur; je vous dois bien des plaisirs, mais je vous ai payé d'un beau rêve. Dans ce moment, votre amour vous rappelle; celle qui en est l'objet en est digne. Si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle, plus tendre, plus délicat et plus sensible.
Adieu, encore une fois. Vous êtes charmant... Ne me brouillez pas avec la Comtesse. Elle me serra la main, et me quitta.
Je montai dans la voiture qui m'attendait. Je cherchai bien la morale de toute cette aventure, et... je n'en trouvai point.
FIN.
End of Project Gutenberg's Point de lendemain, by Dominique Vivant Denon