Chapter 1
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POINT DE LENDEMAIN
CONTE
«La lettre tue et l'esprit vivifie.» (H. D. S. P.)
STRASBOURG
M. D. CCC. LXI
Réimpression de l'édition de 1812, tirée à très-petit nombre.
Strasbourg, Imprimerie de Veuve Berger-Levrault.
«Une femme d'esprit est un diable en intrigue; Et, dès que son caprice a prononcé tout bas L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas.»[1]
Cette pensée est justifiée par le petit conte _Point de Lendemain_, une des intrigues les plus piquantes qur le spirituel _Causeur du Lundi_ ait signalées à la curiosité de ses nombreux lecteurs dans un article sur Charles Nodier.[2]
«_Le dernier chapitre de mon roman[3]_ écrivait M. Sainte-Beuve en 1840, est une réminiscence très-égayée d'une génération légère, qui avait eu, comme Nodier l'a très-bien dit, _Faublas_ pour _Télémaque_. J'aime peu à tous égards ce _dernier chapitre_, si spirituel qu'il soit, il rappelle trop son modèle par des côtés non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je ne sais en ce genre de vraiment délicat que le petit conte _Point de Lendemain_ de Denon, qu'on peut citer sans danger, puisqu'on ne trouvera nulle part à le lire.»
Si M. Sainte-Beuve ne s'était occupé que du _dernier chapitre de mon roman_, il n'aurait pas, d'abord excité la curiosité en citant un livre dont la lecture paraît à son avis offrir des dangers, puis commis une erreur, car, tout le monde peut trouver à lire ce conte, et enfin, ce qui est plus sérieux, fait naître dans l'esprit de ses lecteurs l'idée, que lui-même a lu d'une manière bien superficielle certains ouvrages auxquels il a cependant consacré des articles de critique.
Il y a même lieu de s'étonner que M. Sainte-Beuve n'ait pas remarqué dans la _Physiologie du mariage_, dont il avait cependant déjà parlé en 1834, ce petit conte «_vraiment délicat_» intercalé presqu'en entier par Balzac dans «_cette macédoine de saveur mordante et graveleuse qui annonce un compatriote bien appris de Rabelais, ou du moins de Béroalde de Verville._»[4]
On pourrait encore ne pas être de l'avis de M. Sainte-Beuve au sujet de _Point de Lendemain_, car un conte n'est «_vraiment délicat_» qu'autant que le coeur y joue un rôle, et dans celui-ci le coeur est remplacé par l'esprit. Mais n'ergotons pas à ce sujet, et remercions plutôt M. Sainte-Beuve qui est une autorité en matière de critique, d'avoir appelé l'attention de maint bibliomane sur la petite édition de Denon aujourd'hui une rareté bibliographique.
Le bibliophile Jacob[5] va maintenant nous faire connaître comment Balzac a été amené à commettre _une intercalation_.
«En 1830[6] un exemplaire de ce conte fut communiqué à Balzac, par le baron Dubois, chirurgien de l'empereur, et Balzac enchanté de la conquête de cet opuscule, qu'on lui donnait comme entièrement inconnu, ne se fit pas scrupule de l'admettre dans le second volume de la _Physiologie du mariage_ en y faisant quelques retouches et sans dire la source de son heureux larcin.»
On trouve dans la _Physiologie du mariage_[7] les circonstances qui ont amené la publication de cet opuscule par Denon.
«Un jour, à la fin d'un repas donné à quelques intimes par le prince Lebrun, les convives, échauffés par le champagne, en étaient sur le chapitre intarissable des ruses féminines. La récente aventure arrivée à Mme la comtesse R. S. D. J. D. A.[8] à propos d'un collier, avait été le principe de cette conversation. Un artiste aimable, un savant aimé de l'empereur, soutenait vigoureusement l'opinion peu virile, suivant laquelle il serait interdit à l'homme de résister avec succès aux trames ourdies par la femme. J'ai heureusement éprouvé, disait-il, que rien n'est sacré pour elles......
«Les dames se récrièrent.--Mais je puis citer un fait.--C'est une exception!--
«Écoutons l'histoire!... dit une jeune dame.
«Oh, racontez-nous-la! s'écrièrent tous les convives.
«Le prudent vieillard jeta les yeux autour de lui, et après avoir vérifié l'âge des dames, il sourit en disant: Puisque nous avons tous expérimenté la vie, je consens à vous narrer l'aventure. Il se fit un grand silence, et le conteur commença.
«Plus d'une fois les dames, privées de leurs éventails, rougirent des aveux un peu trop sincères faits par l'aimable vieillard, dont l'élocution prestigieuse obtint grâce pour certains détails de ses amours éphémères, détails que nous avons supprimés comme trop érotiques pour l'époque actuelle. Cependant, il est à croire que chaque dame le complimenta particulièrement; car quelques temps après il leur offrit à toutes, ainsi qu'aux convives masculins, un exemplaire de son récit imprimé à vingt-cinq exemplaires par Pierre Didot. C'est sur le nº 24[9] que nous avons pris les éléments de cette narration.»
Le bruit courut alors qu'une princesse impériale avait fourni les principaux traits du tableau, et que Denon était un peintre indiscret. On n'ignore pas que Denon connut beaucoup par sa liaison avec Dorat, cette femme, aussi gracieuse qu'aimable,[10] dont le poëte Lebrun a dit:
Chloé belle et poëte a deux petits travers Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.
A la suite de ces bruits, plusieurs exemplaires de ce conte auraient été détruits.
Dans les premières éditions de la _Physiologie du mariage_, Balzac n'indique aucun nom d'auteur; ce n'est que dans une des dernières de cet ouvrage qu'il fit connaître que _Point de lendemain_ ne lui appartenait qu'en qualité d'éditeur, puis mieux renseigné à l'égard du conte et du conteur, il remplaça le nom de Denon par celui de Dorat dans l'édition de la _Comédie humaine_.
* * * * *
La plupart des bibliographes ne mentionnent que la petite édition que le baron Vivant-Denon, alors directeur général des musées de l'empereur, fit imprimer, en 1812, chez Pierre Didot sans nom d'auteur. Ils ignoraient sans doute l'existence de _Point de lendemain_ dans les oeuvres de Dorat. Cependant M. Brunet, dans sa dernière édition du _Manuel de l'amateur de livres[11], tome II, 1re partie_, indique que le conte parut pour la première fois dans les oeuvres de Dorat. M. Paul Chéron, de la bibliothèque impériale, dans son _Catalogue général de la librairie française au XIXe siècle_[12], signale également ce conte, et l'attribue à Dorat. Il dit qu'il a été tiré à 300 exemplaires, c'est évidemment une erreur, car cette petite plaquette n'a été tout au plus tirée qu'à 30; elle est très-rare aujourd'hui et ne se trouve que dans quelques bibliothèques d'amateurs.[13]
Il nous reste maintenant à examiner si Denon n'a pas été plagiaire.
Denon écrivait élégamment; il contait surtout fort bien, et sa conversation spirituelle et toujours fertile en anecdotes amusait beaucoup Louis XV et Madame de Pompadour.
Il n'est donc pas probable qu'il se soit attribué un conte qui avait été imprimé[14] déjà en 1780; aussi avons-nous la certitude morale que Dorat est l'auteur de _Point de lendemain_, car les changements apportés à l'édition publiée par Denon trente ans plus tard sont presque insignifiants et ne consistent guère qu'en quelques corrections de style.
Si le champ des suppositions est ouvert, et il doit l'être quand il s'agit de disculper un auteur accusé de plagiat, on pourrait être porté à croire, en voyant tout l'intérêt de Denon pour ce petit conte, qu'il en a été le héros et que Dorat n'a fait que mettre en _lumière_ les confidences de l'artiste.
Mme la comtesse Isabella Albrizzi, dans ses _Ritrati_[15], parle avec enthousiasme des succès galants de Denon et l'on sait qu'amoureux de toutes les actrices et afin d'avoir le privilége de les voir plus fréquemment, il donna _aux Français_ une comédie, _Le bon Père_, qui eut un succès médiocre.
On peut donc lui attribuer l'aventure, et il serait assez piquant que le _marquis minautorisé tout en minautorisant_, fut Dorat lui-même avec qui Denon était très lié.
Il existe encore un petit volume intitulé: _La Nuit Merveilleuse ou le nec plus ultra du plaisir_[16], c'est le conte _Point de lendemain_ amplifié par des détails trop licencieux. Ce livre de la fin du siècle dernier, imprimé bien certainement dans un moment où la discorde avait substitué la licence à la liberté de la presse, n'était pas inconnu à Denon. Bien que pour nous il n'en soit pas l'auteur, ce volume lui a au moins servi quand il a publié sa petite édition.
Nous trouvons, en effet, pour appuyer notre assertion, le passage suivant dans le conte de Dorat page 235:
«_Il en est des baisers comme des confidences, ils s'attirent. En effet, etc._» Dans _la Nuit Merveilleuse_ il y a: «_Il en est des baisers comme des confidences, ils s'attirent, ils s'accélèrent et s'échauffent les uns par les autres._»
Cette dernière phrase est identique dans l'édition de Denon.
Depuis, maint auteur dramatique[17] a pillé le sujet du conte _Point de lendemain_ qui est sans contredit une des plus charmantes productions du genre galant; on y admire un esprit vif, des détails aussi ingénieux que gracieux et une peinture assez vraie des travers aimables qui caractérisaient si bien la nation française au dix-huitième siècle. C'est une fourberie des plus séduisantes ourdie par la femme pour satisfaire un caprice. Quant à sa morale..., Balzac l'a définie; «cette anecdote», dit-il, «a le mérite de présenter à la fois de hautes instructions aux maris, et aux célibataires la peinture des moeurs du siècle dernier.»
* *
Notes
[1] Molière. _L'école des femmes_, acte III, sc. III.
[2] Portraits littéraire. _Paris, Didier, 1852, tome 1er, p. 451-452._
[3] Nouvelle de Charles Nodier, publiée en 1803.
[4] Sainte-Beuve. Portraits contemporains. _Didier, 1846, p. 452, article Balzac._
[5] Bulletin du Bouquiniste. _A. Aubry à Paris; 1re année, 1857, Nº 7, p. 153._
[6] En 1828 ou 1829, car c'est dans le courant de cette dernière année, que parut alors sans nom d'auteur _la Physiologie du mariage_ (catalogue A. Dutacq. _Paris, Téchener, 1857_).
[7] 2e édition. _Paris, Olivier, 1834, tome 2e, p. 170_ et suivantes.
[8] Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
[9] Les exemplaires ne sont pas numérotés.
[10] Mme Moulard, auteur de plusieurs ouvrages en prose et en vers, aujourd'hui oubliés, qui épousa M. le comte de Beauharnais, l'oncle d'Alexandre de Beauharnais, premier mari de l'impératrice Joséphine.
[11] _Point de Lendemain_, 1812; in-18, 52 p., papier vélin. Opuscule tiré à petit nombre, n'a point été mis dans le commerce; il y a un exemplaire sur peau vélin: vendu 25 fr. 60 c. _Chateaugiron_, vendu 20 fr. br., en mars 1824.
[12] Répertoire très-utile, édité par M. Janet, mais qui malheureusement est loin d'être achevé; prime de l'ancien _Courrier de la librairie_.
[13] L'édition de 1812 de ce conte ne se trouverait même plus à la bibliothèque impériale. Elle figurait cependant dans les catalogues des bibliothèques de MM. de Pixerécourt, baron de Montaran, A. Renouard, catalogue T.... (Tripier) 1854. Catalogue à prix marqués de M. Potier 1861, et dans celui de M. de Cigongne.
Voir aussi la _Bibliographie des principaux ouvrages relatifs à l'amour, aux femmes, au mariage_, par M. le C. D'I***. Paris, Gay, 1861; p. 81, et la _Trésor des livres rares et curieux_, par Groesse; 2e vol., ouvrage actuellement en cours de publication à Leipzig.
[14] _Coup d'oeil sur la littérature ou collection d'ouvrages tant en prose qu'en vers par M. Dorat pour faire suivre à ses oeuvres_. _Amsterdam_, 1780, 2 vol. in-8º. On lit à la page 87 du 2e vol. du recueil: «Il ne se trouve que dans mes mélanges littéraires et je l'ai transporté dans cette édition pour ceux qui désirent se le procurer dans un ouvrage moins volumineux.» On le trouve également dans un volume de Dorat intitulé: _Lettres d'une Chanoinesse_. _Paris, Delalain, 1780_; p. 46, avec cette note: Cette pièce est tirée du _Coup d'oeil, etc._
[15] Ritrati. _Brescia_, 1807, in-18.
[16] In-18 (s. l. n. d.) _Nulle part et partout._ 132 p. avec figures licencieuses ne se rapportant même pas au texte.
Une suite inédite du conte _Point de Lendemain_ aurait paru également à la Vente des Autographes de M. de Pixérécourt sous le nº 198.
[17] _Madame du Chatelet ou Point de Lendemain_, comédie en 1 acte, mêlée de chant, par MM. Ancelot et Gustave. _Paris_, 1832.
_Le Plastron_, comédie en 2 actes, mêlée de chant, par MM. Xavier, Duvert et Lauzanne. _Paris_, 1839.
_Le Chandelier_, comédie d'Alf. de Musset. Cette comédie diffère un peu du conte par la conclusion; le _Chandelier_ a un lendemain.
POINT DE LENDEMAIN, CONTE.
J'aimais éperdument la Comtesse de ***; j'avais vingt ans, et j'étais ingénu; elle me trompa; je me fâchai; elle me quitta. J'étais ingénu, je la regrettai; j'avais vingt ans, elle me pardonna; et comme j'avais vingt ans, que j'étais ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l'amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. Elle était amie de madame de T..., qui semblait avoir quelques projets sur ma personne, mais sans que sa dignité fût compromise. Comme on le verra, madame de T... avait des principes de décence auxquels elle était scrupuleusement attachée.
Un jour que j'allais attendre la Comtesse dans sa loge, je m'entends appeler de la loge voisine. N'était-ce pas encore la décente madame de T...? «Quoi! déjà! me dit-on. Quel désoeuvrement! Venez donc près de moi.--J'étais loin de m'attendre à tout ce que cette rencontre allait avoir de romanesque et d'extraordinaire. On va vîte avec l'imagination des femmes; et dans ce moment celle de madame de T... fut singulièrement inspirée. Il faut, me dit-elle, que je vous sauve le ridicule d'une pareille solitude; puisque vous voilà, il faut... l'idée est excellente. Il semble qu'une main divine vous ait conduit ici. Auriez-vous par hasard des projets pour ce soir? Ils seraient vains, je vous en avertis; point de questions, point de résistance... appelez mes gens. Vous êtes charmant.--Je me prosterne... on me presse de descendre, j'obéis.--Allez chez Monsieur, dit-on à un domestique; avertissez qu'il ne rentrera pas ce soir... Puis on lui parle à l'oreille, et on le congédie. Je veux hasarder quelques mots, l'opéra commence, on me fait taire: on écoute, ou l'on fait semblant d'écouter. A peine le premier acte est-il fini, que le même domestique rapporte un billet à madame de T..., en lui disant que tout est prêt. Elle sourit, me demande la main, descend, me fait entrer dans sa voiture, et je suis déjà hors de la ville avant d'avoir pu m'informer de ce qu'on voulait faire de moi.
Chaque fois que je hasardais une question, on répondait par un éclat de rire. Si je n'avais bien su qu'elle était femme à grandes passions, et que dans l'instant même elle avait une inclination, inclination dont elle ne pouvait ignorer que je fusse instruit, j'aurais été tenté de me croire en bonne fortune. Elle connaissait également la situation de mon coeur, car la comtesse de *** était, comme je l'ai déjà dit, l'amie intime de madame de T... Je me défendis donc toute idée présomptueuse, et j'attendis les événements. Nous relayâmes, et repartîmes comme l'éclair. Cela commençait à me paraître plus sérieux. Je demandai avec plus d'instance jusqu'où me mènerait cette plaisanterie.--Elle vous mènera dans un très beau séjour; mais devinez où: oh! je vous le donne en mille... chez mon mari. Le connaissez-vous?--Pas du tout.--Je crois que vous en serez content: on nous réconcilie. Il y a six mois que cela se négocie, et il y en a un que nous nous écrivons. Il est, je pense, assez galant à moi d'aller le trouver.--Oui: mais, s'il vous plaît, que ferai-je là, moi? à quoi puis-je y être bon?--Ce sont mes affaires. J'ai craint l'ennui d'un tête-à-tête; vous êtes aimable, et je suis bien aise de vous avoir.--Prendre le jour d'un raccommodement pour me présenter, cela me paraît bizarre. Vous me feriez croire que je suis sans conséquence. Ajoutez à cela l'air d'embarras qu'on apporte à une première entrevue. En vérité, je ne vois rien de plaisant pour tous les trois dans la démarche que vous allez faire.--Ah! point de morale, je vous en conjure; vous manquez l'objet de votre emploi. Il faut m'amuser, me distraire, et non me prêcher.--
Je la vis si décidée, que je pris le parti de l'être autant qu'elle. Je me mis à rire de mon personnage, et nous devînmes très-gais.
Nous avions changé une seconde fois de chevaux. Le flambeau mystérieux de la nuit éclairait un ciel pur et répandait un demi-jour très-voluptueux. Nous approchions du lieu où allait finir le tête-à-tête. On me faisait, par intervalles, admirer la beauté du paysage, le calme de la nuit, le silence touchant de la nature. Pour admirer ensemble, comme de raison, nous nous penchions à la même portière; le mouvement de la voiture faisait que le visage de madame de T... et le mien s'entretouchaient. Dans un choc imprévu, elle me serra la main; et moi, par le plus grand hasard du monde, je la retins entre mes bras. Dans cette attitude, je ne sais ce que nous cherchions à voir. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les objets se brouillaient à mes yeux, lorsqu'on se débarrassa de moi brusquement, et qu'on se rejeta au fond du carrosse. Votre projet, dit-on après une rêverie assez profonde, est-il de me convaincre de l'imprudence de ma démarche?--Je fus embarrassé de la question. Des projets... avec vous... quelle duperie! vous les verriez venir de trop loin: mais un hasard, une surprise... cela se pardonne.--Vous avez compté là-dessus, à ce qu'il me semble.--
Nous en étions là sans presque nous apercevoir que nous entrions dans l'avant-cour du château. Tout était éclairé, tout annonçait la joie, excepté la figure du maître, qui était rétive à l'exprimer. Un air languissant ne montrait en lui le besoin d'une réconciliation, que pour des raisons de famille. La bienséance amène cependant M. de T... jusqu'à la portière. On me présente, il offre la main, et je suis, en rêvant à mon personnage passé, présent, et à venir. Je parcours des salons décorés avec autant de goût que de magnificence, car le maître de la maison raffinait sur toutes les recherches de luxe. Il s'étudiait à ranimer les ressources d'un physique éteint, par des images de volupté. Ne sachant que dire, je me sauvai par l'admiration. La déesse s'empresse de faire les honneurs du temple, et d'en recevoir les compliments.--Vous ne voyez rien; il faut que je vous mène à l'appartement de monsieur.--Madame, il y a cinq ans que je l'ai fait démolir.--Ah! ah!» dit-elle.--A souper, ne voilà-t-il pas qu'elle s'avise d'offrir à Monsieur du veau de rivière, et que Monsieur lui répond: Madame, il y a trois ans que je suis au lait.--Ah! ah!» dit-elle encore.--Qu'on se peigne une conversation entre trois êtres si étonnés de se trouver ensemble!
Le souper finit. J'imaginais que nous nous coucherions de bonne heure; mais je n'imaginais bien que pour le mari. En entrant dans le salon: Je vous sais gré, Madame, dit-il, de la précaution que vous avez eue d'amener Monsieur. Vous avez jugé que j'étais de méchante ressource pour la veillée, et vous avez bien jugé, car je me retire. Puis, se tournant de mon côté, il ajouta d'un air ironique: Monsieur voudra bien me pardonner, et se charger de mes excuses auprès de Madame. Il nous quitta.
Nous nous regardâmes, et, pour nous distraire de toutes réflexions, madame de T... me proposa de faire un tour sur la terrasse, en attendant que les gens eussent soupé. La nuit était superbe; elle laissait entrevoir les objets, et semblait ne les voiler que pour donner plus d'essor à l'imagination. Le château ainsi que les jardins, appuyés contre une montagne, descendaient en terrasse jusque sur les rives de la Seine; et ses sinuosités multipliées formaient de petites îles agrestes et pittoresques, qui variaient les tableaux et augmentaient le charme de ce beau lieu.
Ce fut sur la plus longue de ces terrasses que nous nous promenâmes d'abord: elle était couverte d'arbres épais. On s'était remis de l'espèce de persiflage qu'on venait d'essuyer; et tout en se promenant, on me fit quelques confidences. Les confidences s'attirent, j'en faisais à mon tour, elles devenaient toujours plus intimes et plus intéressantes. Il y avait long-temps que nous marchions. Elle m'avait d'abord donné son bras, ensuite ce bras s'était entrelacé, je ne sais comment, tandis que le mien la soulevait et l'empêchait presque de poser à terre. L'attitude était agréable, mais fatigante à la longue, et nous avions encore bien des choses à nous dire. Un banc de gazon se présente; on s'y assied sans changer d'attitude. Ce fut dans cette position que nous commençâmes à faire l'éloge de la confiance, de son charme, de ses douceurs. Eh! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous, avec moins d'effroi? Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais, pour avoir rien à redouter auprès de vous.--Peut-être voulait-elle être contrariée, je n'en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement qu'il était impossible que nous puissions jamais nous être autre chose que ce que nous nous étions alors. J'appréhendais cependant, lui dis-je, que la surprise de tantôt n'eût effrayé votre esprit.--Je ne m'alarme pas si aisément.--Je crains cependant qu'elle ne vous ait laissé quelques nuages.--Que faut-il pour vous rassurer?--Vous ne devinez pas?--Je souhaite d'être éclaircie.--J'ai besoin d'être sûr que vous me pardonnez.--Et pour cela il faudrait...?--Que vous m'accordassiez ici ce baiser que le hasard...--Je le veux bien: vous seriez trop fier si je le refusais. Votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains.--On voulut prévenir les illusions, et j'eus le baiser.
Il en est des baisers comme des confidences: ils s'attirent, ils s'accélèrent, ils s'échauffent les uns par les autres. En effet, le premier ne fut pas plus tôt donné qu'un second le suivit; puis, un autre: ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation, ils la remplaçaient; à peine enfin laissaient-ils aux soupirs la liberté de s'échapper. Le silence survint; on l'entendit (car on entend quelquefois le silence): il effraya. Nous nous levâmes sans mot dire, et recommençâmes à marcher. Il faut rentrer, dit-elle, l'air du soir ne nous vaut rien. Je le crois moins dangereux pour vous, lui répondis-je.--Oui, je suis moins susceptible qu'une autre; mais n'importe, rentrons.--C'est par égard pour moi, sans doute... vous voulez me défendre contre le danger des impressions d'une telle promenade... et des suites qu'elle pourrait avoir pour moi seul.--C'est donner de la délicatesse à mes motifs. Je le veux bien comme cela... mais rentrons, je l'exige: (propos gauches qu'il faut passer à deux êtres qui s'efforcent de prononcer, tant bien que mal, tout autre chose que ce qu'ils ont à dire). Elle me força de reprendre le chemin du château.
Je ne sais, je ne savais du moins si ce parti était une violence qu'elle se faisait, si c'était une résolution bien décidée, ou si elle partageait le chagrin que j'avais de voir terminer ainsi une scène si bien commencée; mais, par un mutuel instinct, nos pas se ralentissaient, et nous cheminions tristement, mécontents l'un de l'autre et de nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui, ni à quoi nous en prendre. Nous n'étions ni l'un ni l'autre en droit de rien exiger, de rien demander: nous n'avions pas seulement la ressource d'un reproche. Qu'une querelle nous aurait soulagés! mais où la prendre? Cependant nous approchions, occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions imposé si maladroitement.