Part 7
Pauvre chéri! _Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les tire._ Le voilà tout en larmes, parce que son père... _Elle regarde en dessous M. Lepic..._ voudrait l'emmener malgré lui. Ce n'est pas ta mère qui te tourmenterait avec cette cruauté. _Les Lepic père et mère se tournent le dos._
Scène V
Poil de Carotte: _Au fond d'un placard. Dans sa bouche, deux doigts; dans son nez, un seul._
Tout le monde ne peut pas être orphelin.
En Chasse
M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses souliers se blessent, il n'en dit mot, et ses doigts se cordellent; le bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.
Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit:
--Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous le reprendrons ce soir?
--Non, papa, dit Poil de Carotte, j'aime mieux le garder.
Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix.
Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer son épaule endolorie. S'il rencontre quelqu'un, il montre son dos avec affection et oublie un moment sa charge.
Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le soutenir.
--Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.
Poil de Carotte, irrité, s'arrête debout au soleil. Il regarde son père piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l'égaliser comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les chardons, tandis que Pyrame même, n'en pouvant plus, cherche l'ombre, se couche un peu et halète, toute sa langue dehors.
--Mais il n'y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des orties, fourrage. Si j'étais lièvre gîté au creux d'un fossé, sous les feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur!
Et en sourdine il maudit M. Lepic; il lui adresse de menues injures.
Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d'à côté, où, cette fois, ils serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de lièvre.
--Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. Nous rentrerons bredouilles, ce soir.
Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.
_Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette,_voilà Pyrame en arrêt, le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. Poil de Carotte s'immobilise, et un premier jet d'émotion le fait suffoquer.
_Il soulève sa casquette_ Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte _laisse retomber la casquette ou qu'il simule un grand salut,_ M. Lepic manque ou tue.
Poil de Carotte l'avoue, ce système n'est pas infaillible. Le geste trop souvent répété ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et à cette condition, ça réussit presque toujours.
--As-tu vu le coup? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. Pourquoi ris-tu?
--Parce que tu l'as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.
Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.
--Tu parles sérieusement? dit M. Lepic.
Poil de Carotte: Mon Dieu! je n'irai pas jusqu'à prétendre que je ne me trompe jamais.
Monsieur Lepic: Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille guère, si tu tiens à ta réputation de garçon d'esprit, de débiter ces bourdes devant des étrangers. On t'éclaterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te moques de ton père.
Poil de Carotte: Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi, je ne suis qu'un serin.
La Mouche
La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords, tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait un ogre. Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de- vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic, que la chasse grise, oublie d'en demander.
--Une goutte, papa?
Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille, l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à M. Lepic:
--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.
Monsieur Lepic: Ote-la, mon garçon.
Poil de Carotte: Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle bourdonne.
Monsieur Lepic: Laisse-la mourir toute seule.
Poil de Carotte: Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid? Monsieur Lepic: Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.
Poil de Carotte: Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la permission?
--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.
Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de réclamer sa part.
Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant:
--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte. Seulement, elle a tout bu.
La première Bécasse
--Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand tu entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses passeront sur la tête.
Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.
Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord il regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.
--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près.
Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette grise. Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et un bec sanglant. Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de tuer une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de Carotte.
Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l'heure.
Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là.
Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.
Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux se meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.
Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse la détonation formidable aux quatre coins du bois.
Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite glorieusement et respire l'odeur de la poudre.
Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hâte plus que d'ordinaire.
--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.
Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'une voix calme à son fils encore fumant:
--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux?
L'Hameçon
Poil de Carotte est en train d'écailler ses poissons, des goujons, des ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes. Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, penché sur le seau blanc d'écume, et prend garde de se mouiller.
Madame Lepic vient donner un coup d'oeil.
--A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle friture, aujourd'hui. Tu n'es pas maladroit, quand tu veux.
Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle retire sa main, elle pousse des cris de douleur.
Elle a un hameçon piqué au bout du doigt.
Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bientôt M. Lepic lui-même arrive.
--Montre voir, disent-ils.
Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameçon s'enfonce plus profondément. Tandis que grand frère Félix et soeur Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lève en l'air, et chacun peut voir le doigt. L'hameçon l'a traversé.
M. Lepic tente de l'ôter.
--Oh non! pas comme ça! dit madame Lepic d'une voix aiguë.
En effet, l'hameçon est arrêté d'un côté par son dard et de l'autre côté par sa bouche.
M. Lepic met son lorgnon.
--Diable, dit-il, il faut casser l'hameçon!
Comment le casser! Au moindre effort de son mari, qui n'a pas de prise, madame Lepic bondit et hurle. On lui arrache donc le coeur, la vie? D'ailleurs l'hameçon est d'un acier de bonne trempe.
--Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair. Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de passer sur le doigt une lame mal aiguisée, si faiblement, qu'elle ne pénètre pas. Il appuie; il sue. Du sang paraît.
--Oh! là! oh! là! crie madame Lepic, et tout le groupe tremble.
--Plus vite, papa! dit soeur Ernestine.
--Ne fais donc pas ta lourde comme ça! dit grand frère Félix à sa mère.
M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard, et madame Lepic après avoir murmuré: "Boucher! boucher!" se trouve mal, heureusement.
M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la chair, et le doigt n'est plus qu'une plaie sanglante d'où l'hameçon tombe.
Ouf!
Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi à rien. Au premier cri de sa mère, il s'est sauvé. Assis sur l'escalier, la tête en ses mains, il s'explique l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lançait sa ligne au loin, son hameçon lui est resté dans le dos.
--Je ne m'étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il.
Il écoute les plaintes de sa mère, et d'abord n'est guère chagriné de les entendre. Ne criera-t-il pas à son tour, tout à l'heure, non moins fort qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu'à l'enrouement, afin qu'elle se croie plus tôt vengée et le laisse tranquille?
Des voisins attirés le questionnent:
--Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte?
Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît. Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.
Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carotte:
--Tu m'as fait mal, va, mon cher petit. Oh! je ne t'en veux pas; ce n'est pas de ta faute.
Jamais elle n'a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpris, il lève le front. Il voit le doigt de sa mère enveloppé de linges et de ficelles, propre, gros et carré, pareil à une poupée d'enfant pauvre. Ses yeux secs s'emplissent de larmes.
Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de s'abriter derrière son coude. Mais, généreuse, elle l'embrasse devant tout le monde.
Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux.
--Puisqu'on te dit que c'est fini, que je te pardonne! Tu me crois donc bien méchante?
Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.
--Est-il bête? On jurerait qu'on l'égorge, dit madame Lepic aux voisins attendris par sa bonté.
Elle leur passe l'hameçon, qu'ils examinent curieusement. L'un d'eux affirme que c'est du numéro 8. Peu à peu elle retrouve sa facilité de parole, et elle raconte le drame au public, d'une langue volubile.
--Ah! sur le moment, je l'aurais le tué, si je ne l'aimais tant. Est-ce malin, ce petit outil d'hameçon! J'ai cru qu'il m'enlevait au ciel.
Soeur Ernestine propose d'aller l'encroter loin, au bout du jardin, dans un trou, et de piétiner la terre.
--Ah! mais non! dit grand frère Félix, moi je le garde. Je veux pêcher avec. Bigre! un hameçon trempé dans le sang à maman, c'est ça qui sera bon! Ce que je vais les sortir, les poissons! malheur! des gros comme la cuisse!
Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d'avoir échappé au châtiment, exagère encore son repentir, rend par la gorge les gémissements rauques et lave à grande eau les taches de sa laide figure à claques.
La Pièce d'Argent
I
Madame Lepic: Tu n'as rien perdu, Poil de Carotte?
Poil de Carotte: Non, maman.
Madame Lepic: Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir? Retourne d'abord tes poches.
Poil de Carotte: _Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre comme des oreilles d'âne._
Ah! oui, maman! Rends-le-moi.
Madame Lepic: Rends-moi quoi? Tu as donc perdu quelque chose? Je te questionnais au hasard et je devine! Qu'est-ce que tu as perdu?
Poil de Carotte: Je ne sais pas.
Madame Lepic: Prends garde! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une ablette étourdie. Réponds lentement. Qu'as-tu perdu? Est-ce ta toupie?
Poil de Carotte: Juste. Je n'y pensais plus. C'est ma toupie, oui, maman.
Madame Lepic: Non, maman. Ce n'est pas ta toupie. Je te l'ai confisquée la semaine dernière.
Poil de Carotte: Alors, c'est mon couteau.
Madame Lepic: Quel couteau? Qui t'a donné un couteau?
Poil de Carotte: Personne.
Madame Lepic: Mon pauvre enfant, nous n'en sortirons plus. On dirait que je t'affole. Pourtant nous sommes seuls. Je t'interroge doucement. Un fils qui aime sa mère lui confie tout. Je parie que tu as perdu ta pièce d'argent. Je n'en sais rien, mais j'en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue.
Poil de Carotte: Maman, cette pièce m'appartenait. Mon parrain me l'avait donnée dimanche. Je la perds; tant pis pour moi. C'est contrariant, mais je me consolerai. D'ailleurs je n'y tenais guère. Une pièce de plus ou de moins!
Madame Lepic: Voyez-vous ça, péroreur! Et je t'écoute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes pour rien la peine de ton parrain qui te gâte tant et qui sera furieux?
Poil de Carotte: Imaginons, maman, que j'ai dépensé ma pièce, à mon goût. Fallait-il seulement la surveiller toute ma vie!
Madame Lepic: Assez, grimacier! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni la gaspiller sans permission. Tu ne l'as plus; remplace-la, trouve-la, fabrique-la, arrange-toi. Trotte et ne raisonne pas.
Poil de Carotte: Oui, maman.
Madame Lepic: Et je te défends de dire _"oui, maman"_, de faire l'original; et gare à toi, si je t'entends chantonner, siffler entre tes dents, imiter le charretier sans souci. Ça ne prend jamais avec moi.
II
Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit. Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l'observe, il s'immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l'oseille, le sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l'air.
Où diable peut-elle être, cette pièce d'argent? Là-haut, sur l'arbre, au creux d'un vieux nid?
Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d'or. On l'a vu. Mais Poil de Carotte se traînerait par terre, userait des genoux et ses ongles, sans ramasser une épingle.
Las d'errer, d'espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue au chat et se décide à rentrer dans la maison, pour prendre l'état de sa mère. Peut-être qu'elle se calme, et que si la pièce reste introuvable, on y renoncera.
Il ne voit pas madame Lepic. Il l'appelle, timide:
--Maman, eh! maman!
Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a laissé " ouvert le tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperçoit quelques pièces d'argent.
Elles semblent vieillir là. Elles ont l'air d'y dormir, rarement éveillées, poussées d'un coin à l'autre, mêlées et sans nombre.
Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. On les compterait difficilement. Il faudrait renverser le tiroir, secouer des pelotes. Et puis comment faire la preuve?
Avec cette présence d'esprit qui ne l'abandonne que dans les grandes occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se sauve.
Le peur d'être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour périlleux vers la table à ouvrage.
Il va droit, trop lancé pour s'arrêter, parcourt les allées, choisit sa place, y "perd" la pièce, l'enfonce d'un coup de talon, se couche à plat ventre et, le nez chatouillé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, il décrit des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés, autour de l'objet caché, quand la personne qui dirige les jeux innocents se frappe anxieusement les mollets et s'écrie:
--Attention! ça brûle, ça brûle!
III
Poil de Carotte:
Maman, maman, je l'ai.
Madame Lepic: Mois aussi.
Poil de Carotte: Comment? la voilà.
Madame Lepic: La voici.
Poil de Carotte: Tiens! fais voir.
Madame Lepic: Fais voir, toi.
Poil de Carotte _Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les manie, les compare et apprête sa phrase._ C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus, avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou. Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte. Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.
Madame Lepic: Je ne dis pas non. Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre. Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or. Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas le bonheur.
Poil de Carotte: Alors, je peux aller jouer, maman?
Madame Lepic: Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes deux pièces.
Poil de Carotte: Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce que j'en aie besoin. Tu serais gentille.
Madame Lepic: Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et toi, as-tu une idée?
Poil de Carotte: Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman, et merci.
Madame Lepic: Attends! si c'était le jardinier?
Poil de Carotte: Veux-tu que j'aille vite le lui demander?
Madame Lepic: Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. Après tout, c'est peut-être moi.
Poil de Carotte: Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.
Madame Lepic: Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.
_Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.
Madame Lepic: _Sa main droite levée, menace ruine._ Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère. _La première gifle tombe_.
Les Idées personnelles.
M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées personnelles.
--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa, tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me dois pas et que tu m'accordes généreusement.
--Ah! répond M. Lepic.
--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.
--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher. Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins efficaces.
--A ton service, dit grand frère Félix.
--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.
--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais en sa présence.
--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.
--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que je cherchais.
--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens, dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge, en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.
--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà inquiet.
--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.
Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.
--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte.
Puis soeur Ernestine se dresse et grave:
--Bonsoir, cher ami! dit-elle.
Poil de Carotte reste seul, dérouté.
Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:
--Qui ça, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour commencer.