Poil de Carotte

Part 5

Chapter 5 4,053 words Public domain Markdown

Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau pour tout noyer.

--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te ferai pas du mal.

Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur d'attraper des habitants.

Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.

--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a que ramassé au hasard dans une fourmilière.

On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame Lepic pousse des exclamations plaintives.

--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.

Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les poux. Ils tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, et rapidement le vinaigre les fait mourir.

Madame Lepic: Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang dans ta tignasse.

Poil de Carotte: C'est le peigne qui m'égratigne.

Madame Lepic: Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine. Soeur Ernestine: J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros et je ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera d'eau de Cologne.

Madame Lepic: Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion.

Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée au soleil, il monte la garde près d'elle.

C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des choses.

--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond rien. Elle se penche sur la cuvette.

--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.

Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, elle ne comprend pas.

--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine qu'ils te rendent la vie dure.

Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre, et il dit à la vieille Marie Nanette.

--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc de vos affaires et laissez-moi tranquille.

Comme Brutus

Monsieur Lepic: Poil de Carotte, tu n'as pas travaillé l'année dernière comme j'espérais. Tes bulletins disent que tu pourrais beaucoup mieux faire. Tu rêvasses, tu lis des livres défendus. Doué d'une excellente mémoire, tu obtiens d'assez bonnes notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil de Carotte, il faut songer à devenir sérieux.

Poil de Carotte: Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laissé aller l'année dernière. Cette fois, je me sens la bonne volonté de bûcher ferme. Je ne te promets pas d'être le premier de ma classe en tout.

Monsieur Lepic: Essaie quand même.

Poil de Carotte: Non, papa, tu m'en demandes trop. Je ne réussirai ni en géographie, ni en allemand, ni en physique et chimie, où les plus forts sont deux ou trois types nuls pour le reste et qui ne font que ça. Impossible de les dégoter; mais je veux, --écoute, mon papa,-- je veux, en composition française, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré mes efforts elle m'échappe, du moins je n'aurai rien à me reprocher et je pourrai m'écrier fièrement comme Brutus: O vertu! tu n'es qu'un nom.

Monsieur Lepic: Ah! mon garçon, je crois que tu les manieras.

Grand frère Félix: Qu'est-ce qu'il dit, papa?

Soeur Ernestine: Moi, je n'ai pas entendu.

Madame Lepic: Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte?

Poil de Carotte: Oh! rien maman.

Madame Lepic: Comment? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, rouge et le poing menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu'au bout du village! Répète cette phrase, afin que tout le monde en profite.

Poil de Carotte: Ce n'est pas la peine, va, maman.

Madame Lepic: Si, si, tu parlais de quelqu'un; de qui parlais-tu?

Poil de Carotte: Tu ne le connais pas, maman.

Madame Lepic: Raison de plus. D'abord ménage ton esprit, s'il te plaît, et obéis.

Poil de Carotte: Eh bien! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils d'ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m'est venue, pour le remercier, de prendre l'engagement, comme ce Romain qu'on appelait Brutus, d'invoquer la vertu...

Madame Lepic: Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer un mot, et sur le même ton, ta phrase de tout à l'heure. Il me semble que je ne te demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère.

Grand frère Félix: Veux-tu que je te répète, moi, maman?

Madame Lepic: Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de Carotte, dépêchez.

Poil de Carotte: _Il balbutie, d'une voie pleurarde_ Ve-ertutu-u n'es qu'un-un nom.

Madame Lepic: Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de coups, plutôt que d'être agréable à sa mère.

Grand frère Félix: Tiens, maman, voilà comme il a dit: _Il roule les yeux et lance des regards de défi._ Si je ne suis pas premier en composition française. _Il gonfle ses joues et frappe du pied._ Je m'écrierai comme Brutus: _Il lève les bras au plafond._ O Vertu! _Il les laisse tomber sur ses cuisses,_ tu n'es qu'un nom! Voilà comme il a dit.

Madame Lepic: Bravo, superbe! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore d'autant plus ton entêtement qu'une imitation ne vaut jamais l'original.

Grand frère Félix: Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça? Ne serait-ce pas Caton?

Poil de Carotte: Je suis sûr de Brutus. "Puis il se jeta sur une épée que lui tendit un de ses amis et mourut."

Soeur Ernestine: Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la folie avec de l'or dans une canne.

Poil de Carotte: Pardon, soeur, tu t'embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.

Soeur Ernestine: Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte un cours d'histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée.

Madame Lepic: Peu importe. Ne vous disputez pas. L'essentiel est d'avoir un Brutus dans sa famille, et nous l'avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous envie! Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe pour les sourds. Tournez-le: vu de face, il montre les taches d'une veste qu'il étrenne aujourd'hui, et vu de dos son pantalon déchiré. Seigneur, où s'est-il encore fourré? Non,mais regardez-moi la touche de Poil de Carotte Brutus! Espèce de petite brute, va!

Lettres choisies

de Poil de Carotte à M. Lepic ET QUELQUES RÉPONSES de M. Lepic à Poil de Carotte

_De Poil de Carotte à M. Lepic_ Institution Saint-Marc.

Mon cher papa,

Mes parties de pêche des vacances m'ont mis l'humeur en mouvement. De gros clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le dos et madame l'infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n'a pas percé, il me fait mal. Après je n'y pense plus. Mais ils se multiplient comme des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J'espère d'ailleurs que ce ne sera rien.

Ton fils affectionné.

_Réponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, tu dois savoir que l'espèce humaine ne t'a pas attendu pour avoir des clous. Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et pourtant les siens étaient vrais. Du courage!

Ton père qui t'aime.

_De Poil de Carotte à M. Lepic._

Mon cher papa,

Je t'annonce avec plaisir qu'il vient de me pousser une dent. Bien que je n'aie pas l'âge, je crois que c'est une dent de sagesse précoce. J'ose espérer qu'elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours par ma bonne conduite et mon application.

Ton fils affectionné.

_Réponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. Elle s'est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si tu possèdes une dent de plus, ton père en possède une de moins. C'est pourquoi il n'y a rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même,

Ton père qui t'aime.

_De Poil de Carotte à M. Lepic._

Mon cher papa,

Imagine-toi que c'était hier la fête de M. Jâques, notre professeur de latin, et que, d'un commun accord, les élèves m'avaient élu pour lui présenter les voeux de toute la classe. Flatté de cet honneur, je prépare longuement le discours où j'intercale à propos quelques citations latines. Sans fausse modestie j'en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes camarades qui murmuraient: --"Vas-y, vas-y donc!"-- je profite d'un moment où M. Jâques ne nous regarde pas et je m'avance vers sa chaire. Mais à peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d'une voix forte:

VÉNÉRÉ MAITRE

que M. Jâques se lève furieux et s'écrie:

--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça!

Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère:

--Traduisez la version.

Mon cher papa, qu'en dis-tu?

_Réponse de M. Lepic_

Mon cher Poil de Carotte,

Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son rôle. Si on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens.

_Poil de Carotte à M. Lepic_

Mon cher papa,

Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d'histoire et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie mouillé, il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin de l'année. Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le répète, ne me désigna même pas un siège. Est-ce oubli ou impolitesse? Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.

_Réponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie t'asseoir, et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite taille, il te croyait assis.

_De Poil de Carotte à M. Lepic._

Mon cher papa,

J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec toi. Je conçois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels. Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par François-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Héloïse,_par Jean-Jacques Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais.

_Réponse de M. Lepic._

Mon cher Poil de Carotte,

Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.

_De M. Lepic à Poil de Carotte._

Mon cher Poil de Carotte,

Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni de ta compétence ni de la mienne.

D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, si tu dors et si tu manges bien.

Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme même de ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantité de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un. Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais l'observation.

_Réponse de Poil de Carotte._

Mon cher papa,

Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu ne t'es pas aperçu qu'elle était _en vers._

Le Toiton

Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s'y divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.

Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière, un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d'une truelle, des bourrelets de poussière et se cale.

Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux, gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le troublerait.

L'eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l'évier, tantôt a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches.

Brusquement, une alerte. Des appels approchent, des pas.

--Poil de Carotte? Poil de Carotte?

Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même immobilisé, sent que des yeux fouillent l'ombre.

--Poil de Carotte, est-tu là?

Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d'angoisse.

--Il n'y est pas, le petit animal. Où diable est-il?

On s'éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de l'aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.

Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s'est pris dans une toile d'araignée, vibre et se débat. Et l'araignée glisse le long d'un fil. Son ventre a la blancheur d'une mie de pain. Elle reste un instant suspendue, inquiète, pelotonnée.

Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement, et quand l'araignée tragique fonce, ferme l'étoile de ses pattes, étreint la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s'il voulait sa part.

Rien de plus.

L'araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son âme de lièvre où il fait noir.

Bientôt, comme un filet d'eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute de pente, s'arrête, forme flaque et croupit.

Le Chat

I

Poil de Carotte l'a entendu dire: rien ne vaut la viande de chat pour pêcher les écrevisses, ni les tripes d'un poulet, ni les déchets d'une boucherie.

Or il connaît un chat, méprisé parce qu'il est vieux, malade, et çà et là, pelé. Poil de Carotte l'invite à venir prendre une tasse de lait chez lui, dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu'un rat s'aventure hors du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l'a posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit:

--Régale-toi.

Il lui flatte l'échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups de langue, puis s'attendrit.

--Pauvre vieux, jouis de ton reste.

Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche plus que ses lèvres sucrées.

--As-tu fini, bien fini? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse; mais je n'ai pu voler que celle-là. D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard!...

A ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.

La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui le regarde d'un oeil.

Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait.

--Il n'a pas l'air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j'ai pourtant visé juste.

Il n'ose bouger, tant l'oeil unique, d'un jaune éclat, l'inquiète.

Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu'il vit, mais ne tente aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse, avec le soin que toutes les gouttes y tombent.

Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte d'autrui.

Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps. Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient lâche. On perd du temps; on n'en finit jamais.

D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents, que chacun d'eux paraît le dernier, le coup de grâce.

Les pattes folles, le chat moribond griffe l'air, se recroqueville en boule, ou se détend et ne crie pas.

--Qui donc m'affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent? dit Poil de Carotte.

Il s'impatiente. C'est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat de ses bras, et s'exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes, les veines orageuses, il l'étouffe.

Mais il s'étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l'oeil du chat.

II

Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer. Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés sous le plafond bas du toiton, les lieux où s'accomplit le drame.

--Ah! dit sa mère, j'ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat broyé sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.

Et tandis qu'elle explique les traces d'une férocité qui plus tard aux veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rêve:

Il se promène le long d'un ruisseau, où les rayons d'une lune inévitable remuent, se croisent comme les aiguilles d'une tricoteuse.

Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l'eau transparente.

Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers fantômes.

Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu'ils n'ont rien à craindre.

Un boeuf approche, s'arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu'au ciel le bruit de ses quatre sabots et s'évanouit. Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, n'agaçait pas autant, à luis seul, qu'une assemblée de vieilles femmes.

Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lève doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent des écrevisses géantes.

Elles croissent encore et sortent de l'eau, droites, luisantes. Poil de Carotte, alourdi par l'angoisse, ne sait pas fuir.

Et les écrevisses l'entournent. Elles se haussent vers sa gorge. Elles crépitent. Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.

Les Moutons

Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous un préau d'école. L'une d'elle se jette dans ses jambes, et il en éprouve quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C'est un agneau. Poil de Carotte sourit d'avoir eu peur. Ses yeux s'habituent graduellement à l'obscurité, et les détails se précisent.

L'époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte deux ou trois agneaux de plus. Il les trouves égarés parmi les mères, gauches, flageolant sur leurs pattes raides: quatre morceaux de bois d'une sculpture grossière.

Poil de Carotte n'ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de foin dans la bouche.

Les vieux, ceux d'une semaine, se détendent d'un violent effort de l'arrière-train et exécutent un zig-zag en l'air. Ceux d'un jour, maigres, tombent sur leurs genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par sa bourse gonflée d'eau et ballotante, la repousse à coups de tête.

--Une mauvaise mère! dit Poil de Carotte.

--C'est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.

--Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.

--Presque, dit Pajol. Il faut à plus d'un donner le biberon, un biberon comme ceux qu'on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s'attendrit. D'ailleurs, on les mate.

Il la prend par les épaules et l'isole dans une cage. Il lui moue au coup une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s'échappe. L'agneau l'a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau enveloppé d'une gelée tremblante.

--Et vous croyez qu'elle reviendra à des sentiments plus humains? dit Poil de Carotte.

--Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol: elle a eu des couches dures.

--Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier provisoirement le petit aux soins d'une étrangère?

--Elle le refuserait, dit Pajol.

En effet, des quatre coins de l'écurie, les bêlements des mères se croisent, sonnent l'heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite droit aux tétines maternelles.

--Ici, dit Pajol, point de voleuse d'enfants.

--Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces ballots de laine. Comment l'expliquer? Peut-être par la finesse de leur nez.

Il a presque envie d'en boucher un, pour voir.

Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître les petits noms des agneaux.

Tandis qu'avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque dans l'eau d'une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une pelle usée.

--Elle est propre, votre auge! dit-il d'un ton fin. Assurément, vous enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille!

--Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi!