Part 4
Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.
Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée:
--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.
Aller et Retour
Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se demande:
--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?
Il hésite:
--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer.
Il diffère encore:
--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là...
Il se pose des questions:
--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le premier?
Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé et se partagent les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste plus.
--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une poignée de main; c'est plus viril.
Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.
Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre; on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste qu'il chantonne malgré lui.
--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.
--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu? C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original!
Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
Le Porte-Plume
L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut, si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.
Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers, Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:
--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!
M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.
Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur père.
--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas à toi.
--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.
Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet accueil étrange.
--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me glacent.
Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M. Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.
Poil de Carotte: Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version on peut deviner.
Monsieur Lepic: Et l'allemand?
Poil de Carotte: C'est très difficile à prononcer, papa.
Monsieur Lepic: Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans savoir leur langue vivante?
Poil de Carotte: Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes études.
Monsieur Lepic: Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu n'es pas à la queue.
Poil de Carotte: Il en faut bien un.
Monsieur Lepic: Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche! Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.
Poil de Carotte: Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?
Grand frère Félix: Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.
Monsieur Lepic: Tu étudieras mieux ta leçon.
Grand frère Félix: Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.
Monsieur Lepic: Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.
Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.
Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.
--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.
Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.
Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit:
--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.
Poil de Carotte: Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.
Monsieur Lepic: Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.
Poil de Carotte: Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que je m'étais encore fourrée dans la tête.
Les Joues rouges.
Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps, comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder. Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte, par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se distingue le sifflement bref d'une consonne.
C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à grignoter du silence.
Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits, chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs, l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée, comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment, que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout de ses doigts.
Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse, Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait bien des envieux.
Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de Marseau.
Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux de savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire, change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet, pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps; puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du lit, le souffle ardent:
--Pistolet! Pistolet!
On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le bras de Marseau, et, le secouant avec force.
--Entends-tu? Pistolet!
Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:
--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.
Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les poings fermés au bord du lit.
Mais, cette fois, on lui répond:
--Eh bien! après?
D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.
C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!
II
--Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c'est là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t'aime comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter partout je ne sais quoi, le petit imbécile!
A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre encore.
Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, ténu, car tout en trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait la révélation de quelque mystère. Violone continue, le plus bas qu'il peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à peine localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; mais aucun son n'y tombe.
Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille en écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le désir d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore:
--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile ne comprend pas!
Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un traversin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort soupir.
Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé en plus d'un rêve.
Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, se rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées de sortir du bec, il s'endort.
III
Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement les pommettes frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées sur les syllabes sifflantes.
--Pistolet! Pistolet!
Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, et le regard presque suppliant:
--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!
Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs, offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au chaud, dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus proche. D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. On peut, à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que c'est un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement.
Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.
Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici la chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en finit plus.
Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches.
Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, afin de garder toute sa liberté d'action.
D'une voix terrible, le Directeur demande:
--Qu'est-ce que c'est?
--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que j'ai les mains sales, mais c'est pas vrai!
Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord la paume, ensuite le dos.
--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon petit!
--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut! --Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!
Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point. Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle.
Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: vlan!
L'habileté pour l'élève visé consiste à prévoir le coup et à se baisser, et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à son tour. Il devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.
--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître d'étude et Marseau, ils font des choses!
Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés au bord de la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait cogner Poil de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:
--Quelles choses?
Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être que ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande des détails.
Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, sa tête.
Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure ouatée, sans dire un mot.
IV
Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé! C'est un touchant départ, presque une cérémonie.
--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.
Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers d'exercices grecs appartenant à..._ Les majuscules sont moulées comme des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent.
Son renvoi les chagrine fort.
Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y manqueront pas.
En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému. Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres, plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient à l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers lui, quand on entend un fracas de carreaux.
Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.
--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content!
--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous ne m'embrassiez pas, moi?
Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main coupée:
--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!
Les Poux
Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l'institution Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension. D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.
--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit madame Lepic.
Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte, du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son propre aveu, ne reconnaît plus les siens.
Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On ne les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.
M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:
"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte:
"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."
L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.
Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.
Or, du premier coup, il en tue un.
--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué.
Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure de Poil de Carotte, madame Lepic lève les bras au ciel:
--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres! Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour toi.
Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une soucoupe, et la chasse commence.
--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu'il m'en a donné.