Poil de Carotte

Part 2

Chapter 2 4,032 words Public domain Markdown

Grand frère Félix: Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bête, et laisse passer le bec.

Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils rencontrent un paysan qui les salue et dit:

--Garçons, vous n'avez pas tué le père, au moins?

Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommodés, triomphants, et M. Lepic, dès qu'il les aperçoit, s'étonne:

--Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine! Tu l'as donc portée tout le temps?

--Presque, dit Poil de Carotte.

La Taupe

Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un ramonat (raifort). Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la lance en l'air plusieurs fois, adroitement, afin qu'elle puisse retomber sur une pierre.

D'abord, tout va bien et rondement.

Déjà la taupe s'est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et elle semble n'avoir pas la vie dure.

Puis, stupéfait, Poil de Carotte s'aperçoit qu'elle s'arrête de mourir. Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, ça n'avance plus.

--Mâtin de mâtin! elle n'est pas morte, dit-il.

En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétrit; son ventre plein de graisse tremble comme une gelée, et, par ce tremblement, donne l'illusion de la vie.

--Mâtin de mâtin! crie Poil de Carotte qui s'acharne, elle n'est pas encore morte!

Il la ramasse, l'injurie et change de méthode.

Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la jette de toutes ses forces, à bout portant, contre la pierre. Mais le ventre informe bouge toujours.

Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui parait mourir.

La Luzerne

Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres et se hâtent d'arriver à la maison, car c'est l'heure du goûter de quatre heures.

Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confitures, et Poil de Carotte une tartine de rien parce que il a voulu faire l'homme trop tôt, et déclaré, devant témoins, qu'il n'est pas gourmand. Il aime les choses nature, mange d'ordinaire son pain avec affection et, ce soir encore, marche plus vite que grand frère Félix, afin d'être servi le premier. Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l'empoigne, lui donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent avec curiosité.

Son estomac d'autruche digérait des pierres, un vieux sou taché de vert-de-gris. En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir. Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.

--Je crois que nos parents n'y sont pas. Frappe du pied, toi, dit il.

Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite sur la lourde porte garnie de clous et la fait longtemps retentir. Puis tous deux, unissant leurs efforts, se meurtrissent en vain les épaules.

Poil de Carotte: Décidément, ils n'y sont pas.

Grand frère Félix: Mais où sont-ils? On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous.

Les marches de l'escalier froides sous leurs fesses, ils se sentent une faim inaccoutumée. Par des bâillements, des chocs de poing au creux de la poitrine, ils en expriment toute la violence.

Grand frère Félix: S'ils s'imaginent que je les attendrai!

Poil de Carotte: C'est pourtant ce que nous avons de mieux à faire.

Grand frère Félix: Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, moi. Je veux manger tout de suite, n'importe quoi, de l'herbe.

Poil de Carotte: De l'herbe! c'est une idée, et nos parents seront attrapés.

Grand frère Félix: Dame! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luzerne, par exemple, c'est aussi tendre que de la salade. C'est de la salade sans l'huile et le vinaigre.

Poil de Carotte: On n'a pas besoin de la retourner.

Grand frère Félix: Veux-tu parier que j'en mange, moi, de la luzerne, et que tu n'en manges pas, toi?

Poil de Carotte: Pourquoi toi et pas moi?

Grand frère Félix: Blague à part, veux-tu parier?

Poil de Carotte: Mais si d'abord nous demandions aux voisins chacun une tranche de pain avec du lait caillé pour écarter dessus?

Grand frère Félix: Je préfère la luzerne.

Poil de Carotte: Partons!

Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa verdeur appétissante. Dès l'entrée, ils se réjouissent de traîner les souliers, d'écraser les tiges molles, de marquer d'étroits chemins qui inquiéteront longtemps et feront dire:

--Quelle bête a passé par ici?

A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu'aux mollets peu à peu engourdis.

Ils s'arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à plat ventre.

--On est bien, dit grand frère Félix.

Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils couchaient ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur criait de la chambre voisine:

--Dormirez-vous, sales gars?

Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en chien, en grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils coupent de la main, refoulent du pied les petites vagues vertes aisément brisées. Mortes, elles ne se referment plus.

--J'en ai jusqu'au menton, dit grand frère Félix.

--Regarde comme j'avance, dit Poil de Carotte.

Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur bonheur.

Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées que creusent les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, comme à fleur de peau les veines des vieillards. Tantôt ils les perdent de vue, tantôt elles débouchent dans une clairière, où la cuscute rongeuse, parasite méchante, choléra des bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments roux. Les taupinières y forment un minuscule village de huttes dressées à la mode indienne.

--Ce n'est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons. Je commence. Prends garde de toucher à ma portion.

Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.

--J'ai assez du reste, dit Poil de Carotte.

Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait?

Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces feuilles de luzerne, en montre les dessous pâles, et le champ tout entier est parcouru de frissons.

Grand frère Félix arraches des brassées de fourrage, s'en enveloppe la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de mâchoires d'un veau inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis qu'il fait semblant de dévorer tout, les racines mêmes, car il connaît la vie, Poil de Carotte le prend au sérieux, et, plus délicat, ne choisit que les belles feuilles.

Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche et les mâche posément.

Pourquoi se presser? La table n'est pas louée. La foire n'est pas sur le pont.

Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulevé, il avale, se régale.

La Timbale

Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l'habitude de boire, en quelques jours, avec une facilité qui surprend sa famille et ses amis. D'abord, il dit un matin à madame Lepic qui lui verse du vin comme d'ordinaire:

--Merci, maman, je n'ai pas soif.

Au repas du soir, il dit encore:

--Merci, maman, je n'ai pas soif.

--Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pour les autres.

Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, parce que la température est douce et que simplement il n'a pas soif.

Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui demande:

--Boiras-tu aujourd'hui, Poil de Carotte?

--Ma foi, dit-il, je n'en sais rien.

--Comme il te plaira, dit madame Lepic; si tu veux ta timbale, tu iras la chercher dans le placard.

Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur de se servir soi-même?

On s'étonne déjà:

--Tu te perfectionnes, dit madame Lepic; te voilà une faculté de plus.

--Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus tard, si tu te trouves seul, égaré dans un désert, sans chameau.

Grand frère Félix et soeur Ernestine parient:

Soeur Ernestine: Il restera une semaine sans boire.

Grand frère Félix: Allons donc, s'il tient trois jours, jusqu'à dimanche, ce sera beau.

--Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne boirai plus jamais, si je n'ai jamais soif. Voyez les lapins et les cochons d'Inde, leur trouvez-vous du mérite?

-Un cochon d'Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère Félix.

Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capable. Madame Lepic continue d'oublier sa timbale. Il se défend de la réclamer. Il accepte avec une égale indifférence les ironiques compliments et les témoignages d'admiration sincère.

--Il est malade ou fou, disent les uns.

Les autres disent:

-Il boit en cachette.

Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil de Carotte tire la langue, pour prouver qu'elle n'est point sèche, diminue peu à peu.

Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers lèvent encore les bras au ciel, quand on les met au courant:

--Vous exagérez: nul n'échappe aux exigences de la nature.

Le médecin consulté déclare que le cas lui semble bizarre, mais qu'en somme rien n'est impossible.

Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, reconnaît qu'avec un entêtement régulier, on fait ce qu'on veut. Il avait cru s'imposer une privation douloureuse, accomplir un tour de force, et il ne se sent même pas incommodé. Il se porte mieux qu'avant. Que ne peut-il vaincre sa faim comme sa soif! Il jeûnerait, il vivrait d'air.

Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle est inutile. Puis la servante Honorine a l'idée de l'emplir de tripoli rouge pour nettoyer les chandeliers.

La Mie de Pain

M. Lepic, s'il est d'humeur gaie, ne dédaigne pas d'amuser lui-même ses enfants. Il leur raconte des histoires dans les allées du jardin, et il arrive que grand frère Félix et Poil de Carotte se roulent par terre, tant ils rient. Ce matin, ils n'en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés. A chaque réunion de famille, les visages se renfrognent.

On déjeune comme d'habitude, vite et sans souffler, et déjà rien n'empêcherait de passer la table à d'autres, si elle était louée, quand madame Lepic dit:

--Veux-tu me donner une mie de pain, s'il te plaît, pour finir ma compote?

A qui s'adresse-t-elle? Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne parle qu'au chien. Elle le renseigne sur le prix des légumes, et lui explique la difficulté, par le temps qui court, de nourrir avec peu d'argent six personnes et une bête.

--Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d'amitié et bat le paillasson de sa queue, tu ne sais pas le mal que j'ai à tenir cette maison. Tu te figures, comme les hommes, qu'une cuisinière a tout pour rien. Ça t'est bien égal que le beurre augmente et que les oeufs soient inabordables.

Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exception, elle s'adresse à M. Lepic d'une manière directe. C'est à lui, bien à lui qu'elle demande une mie de pain pour finir sa compote. Nul ne peut en douter. D'abord elle le regarde.

Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Étonné, il hésite, puis, du bout des doigts, il prend au creux de son assiette une mie de pain, et, sérieux, noir, il la jette à madame Lepic.

Farce ou drame? Qui le sait? Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le trac. --Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère Félix qui galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.

Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lèvres, l'oreille pleine de rumeurs et les joues gonflées de pommes cuites, il se contient, mais il va péter, si madame Lepic ne quitte à l'instant la table, parce qu'au nez de ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière des dernières.

La Trompette

M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle. Des cadeaux en sortent pour grand frères Félix et soeur Ernestine, de beaux cadeaux, dont précisément (comme c'est drôle!) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite M. Lepic, les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de Carotte et lui dit:

--Et toi, qu'est-ce que tu aimes le mieux: une trompette ou un pistolet?

En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que téméraire. Il préférerait une trompette, parce que ça ne part pas dans les mains; mais il a toujours entendu dire qu'un garçon de sa taille ne peut jouer sérieusement qu'avec des armes, des sabres, des engins de guerre. L'âge lui est venu de renifler de la poudre et d'exterminer des choses. Son père connaît les enfants: il a apporté ce qu'il faut.

--J'aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de deviner.

Il va même au peu loin et ajoute:

--Ce n'est plus la peine de le cacher; je le vois!

--Ah! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un pistolet! tu as donc bien changé?

Tout de suite Poil de Carotte se reprend:

--Mais non, va, non, papa, c'était pour rire. Sois tranquille, je les déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma trompette, que je te montre comme ça m'amuse de souffler dedans.

Madame Lepic: --Alors pourquoi mens-tu? pour faire de la peine à ton père, n'est-ce pas? Quand on aime les trompettes, on ne dit pas qu'on aime les pistolets et surtout on ne dit pas qu'on voit des pistolets, quand on ne voit rien. Aussi, pour t'apprendre, tu n'auras ni pistolets ni trompette. Regarde-la bien; elle a trois pompons rouge et un drapeau à franges d'or. Tu l'as assez regardée. Maintenant, va voir à la cuisine si j'y suis; déguerpis, trotte et flûte dans tes doigts.

Tout en haut de l'armoire, sur une pile de linge blanc, roulée dans ses trois pompons rouge et son drapeau à franges d'or, la trompette de Poil de Carotte attend qui souffle, imprenable, invisible, muette comme celle du jugement dernier.

La Mèche

Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la messe. On les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-même à leur toilette, au risque d'être en retard pour la sienne. Elle choisit les cravates, lime les ongles, distribue les paroissiens et donne le plus gros à Poil de Carotte. Mais surtout elle pommade ses frères.

C'est une rage qu'elle a. Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frère Félix prévient sa soeur qu'il finira par se fâcher aussi elle triche:

--Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l'ai pas fait exprès, et je te jure qu'à partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.

Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.

--Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.

Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme soeur Ernestine ruse encore, il ne s'aperçoit de rien.

--Là, dit-elle, je t'obéis, tu ne bougonneras point, regarde le pot fermé sur la cheminée. Suis-je gentille? D'ailleurs je n'ai aucun mérite. Il faudrait du ciment pour Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est inutile. Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressemble à un chou-fleur et cette raie durera jusqu'à la nuit.

--Je te remercie, dit grand frère Félix.

Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d'ordinaire, en passant sa main sur ses cheveux.

Soeur Ernestine achève de l'habiller, le pomponne et lui met de gants de filoselle blanche.

--Ça y est? dit grand frère Félix.

--Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne te manque que ta casquette. Va la chercher dans l'armoire.

Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa tête, avec tranquillité.

--Je t'avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n'aime pas qu'on se moque de moi. Tu es encore trop petite pour rouler un vieux de la vieille. Si jamais tu recommences, j'irai noyer ta pommade dans la rivière.

Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout trempé, il attend qu'on le change ou que le soleil le sèche, au choix: ça luit est égal.

--Quel type! se dit Poil de Carotte, immobile d'admiration. Il ne craint personne, et si j'essayais de l'imiter, on rirait bien. Mieux vaut laisser croire que je ne déteste pas la pommade.

Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses cheveux le vengent à son insu.

Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur léger moule luisant, le fendillent, le crèvent.

On dirait un chaume qui dégèle. Et bientôt la première mèche se dresse en l'air, droite, libre.

Le Bain

Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Carotte, fébrile, réveille M. Lepic et grand frère Félix qui dorment sous les noisetiers du jardin.

--Partons-nous? dit-il.

Grand frère Félix: Allons-y, porte les caleçons?

Monsieur Lepic: Il doit faire encore trop chaud.

Grand frère Félix: Moi, j'aime mieux quand il y a du soleil.

Poil de Carotte: Et tu serras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras sur l'herbe.

Monsieur Lepic: Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort.

Mais Poil de Carotte modère son allure à grand peine et se sent des fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix:

--Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter!

--Un malin! répond grand frère Félix, dédaigneux et fixé.

En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.

Il vient d'enjamber, le premier, avec légèreté, un petit mur de pierres sèches, et la rivière brusquement apparue coule devant lui. L'instant est passé de rire.

De reflets glacés miroitent sur l'eau enchantée. Elle clapote comme des dents claquent et exhale une odeur fade.

Il s'agit d'entrer là dedans, d'y séjourner et de s'y occuper, tandis que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre de minutes réglementaires. Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, attirante de loin, le met en détresse.

Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.

Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur l'herbe. Il noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend encore un peu.

Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et la saccage en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe du talon, la fait écumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des vagues courroucées.

--Tu n'y penses plus, Poil de Carotte? demande monsieur Lepic.

--Je me séchais, dit Poil de Carotte. Enfin il se décide, il s'assied par terre, et tâte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop étroites ont écrasé. En même temps, il se frotte l'estomac qui peut-être n'a pas fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des racines.

Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a de l'eau jusqu'au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble qu'une ficelle mouillée s'enroule peu à peu autour de son corps, comme autour d'une toupie. Mais la motte où il s'appuie cède, et Poil de Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, suffoqué, aveuglé, étourdi.

--Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.

--Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n'aime pas beaucoup ça. L'eau reste dans mes oreilles, et j'aurai mal à la tête.

Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c'est-à-dire faire aller ses bras, tandis que ses genoux marcheront sur le sable.

--Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N'agite donc pas tes poings fermés, comme si tu t'arrachais les cheveux. Remue tes jambes qui ne font rien.

--C'est plus difficile de nager sans se servir des jambes, dit Poil de Carotte.

Mais grand frère Félix l'empêche de s'appliquer et le dérange toujours.

--Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je perds pied, j'enfonce. Regarde donc. Tiens: tu me vois. Attention: tu ne me vois plus. A présent, mets-toi là vers le saule. Ne bouge pas. Je parie de te rejoindre en dix brassées.

--Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules hors de l'eau, immobile comme une vraie borne. De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frère Félix lui grimpe sur le dos, pique une tête et dit:

--A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.

--Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Carotte.

--C'est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun une goutte de rhum.

-Déjà! dit Poil de Carotte.

Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n'a pas assez profité de son bain. L'eau qu'il faut quitter cesse de lui faire peur. De plomb tout à l'heure, à présent de plume, il s'y débat avec une sorte de vaillance frénétique, défiant le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu'un, et il disparaît même volontairement sous l'eau, afin de goûter l'angoisse de ceux qui se noient.

--Dépêche-toi, s'écrie M. Lepic, ou grand frère Félix boira tout le rhum.

Bien que Poil de Carotte n'aime pas le rhum, il dit:

--Je ne donne ma part à personne.

Et il boit comme un vieux soldat.

Monsieur Lepic: Tu t'es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles.

Poil de Carotte: C'est de la terre, papa.

Monsieur Lepic: Non, c'est de la crasse.

Poil de Carotte: Veux-tu que je retourne, papa?

Monsieur Lepic: Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.

Poil de Carotte: Veine! Pourvu qu'il fasse beau!

Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que grand frère Félix n'as pas mouillés, et la tête lourde, la gorge raclée, il rie aux éclats, tant son frère et M. Lepic plaisantent drôlement ses orteils boudinés.

Honorine

Madame Lepic: Auel âge avez-vous donc, déjà, Honorine?

Honorine: Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.

Madame Lepic: Vous voilà vieille, ma pauvre vieille!

Honorine: Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n'ai été malade. Je crois les chevaux moins durs que moi.

Madame Lepic: Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine? Vous mourrez tout d'un coup. Quelque soir, en revenant de la rivière, vous sentirez votre hotte plus écrasante, votre brouette plus lourde à pousser que les autres soirs; vous tomberez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge mouillé, et vous serez perdue. On vous relèvera morte.

Honrine: Vous me faites rire, madame Lepic; n'ayez pas crainte; la jambe et le bras vont encore.

Madame Lepic: Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos s'arrondit, on lave avec moins de fatigue dans les reins. Quel dommage que votre vue baisse! Ne dites pas non, Honorine! Depuis quelque temps, je le remarque.

Honorine: Oh! j'y vois clair comme à mon mariage.

Madame Lepic: Bon! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n'importe laquelle. Si vous essuyez comme il faut votre vaisselle, pourquoi cette buée?

Honorine: Il y a de l'humidité dans le placard.

Madame Lepic: Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promènent sur les assiettes? Regardez cette trace.

Honorine: Où donc, s'il vous plaît, madame? je ne vois rien.

Madame Lepic: C'est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je ne dis pas que vous vous relâchez, j'aurais tort; je ne connais point de femme au pays qui vous vaille par l'énergie; seulement vous vieillissez. Moi aussi, je vieillis; nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne volonté ne suffit pas. Je parie que des fois vous sentez une espèce de toile sur vos yeux. Et vous avez beau frotter, elle reste.

Honorine: Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas trouble comme si j'avais la tête dans un seau d'eau.