Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais

Chapter 8

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Ensuite, il descendit dans la cour avec le projet de se rendre chez le gouverneur provisoire et de le châtier aussi des prétendus outrages qu'il en avait reçus.

La Providence lui voulut éviter un nouveau forfait.

Déjà une partie des employés avaient succombé dans une lutte contre les Chippiouais; le reste des commis et le chef-facteur était en fuite, et, aux lueurs des torches de résine, les sauvages commençaient une de ces orgies monstrueuses auxquelles ils ont l'habitude de se livrer, chaque fois que le hasard ou la vénalité des traitants met à leur disposition une grande quantité d'alcool.

Facile avait été leur victoire, la moitié au moins des gens du fort du Prince-de-Galles étant absente à l'heure de la surprise, et occupée, on s'en souvient, à pêcher sur le lac à la Truite.

Cependant les Chippiouais firent un carnage effroyable. Les scalpes fraîches dégouttantes de sang, dont plusieurs ornaient leur poitrine, leurs bras ou leurs armes, ne l'attestaient que trop.

De fait, tous les hommes pris furent massacrés, mutilés ainsi que toutes les vieilles femmes.

Quant aux jeunes squaws, indiennes pur ou demi-sang, ils les gardèrent pour les faire servir,--suivant l'usage,--à leurs caprices.

Accoutumées, dès l'enfance aux vicissitudes d'une existence nomade, ces malheureuses s'inquiétaient assez peu de ce qui leur arriverait, depuis qu'elles étaient à peu près certaines de ne point périr.

Après avoir aidé les Chippiouais à piller les caves, les entrepôts de provisions; après avoir saigné et dépecé pour eux des boeufs et des moutons qu'on nourrissait à la factorerie, elles dressèrent, dans la cour, un immense bûcher, sur lequel on mit rôtir les viandes.

Aux clartés fulgurantes de ce bûcher, les sauvages, déjà à demi ivres, se prirent à danser, en faisant retentir l'air de leurs hurlements féroces.

Ni plume, ni pinceau n'eût été capable de représenter cette scène digne de l'Enfer. Théâtre, décors, acteurs, ronde, chants, tout lui semblait avoir été emprunté.

Pendant que ses guerriers faisaient ainsi bruyante débauche, Kit-chi-ou-a-pous avait porté madame Robin dans la grand'salle.

Il la déposa sur un banc, et lui dit eu français:

--Je vois que ma soeur n'a point oublié le Grand-Lièvre; et lui a toujours gardé dans son coeur l'amour qu'elle lui a inspiré, quand il chassait sur les bords du rio Columbia et qu'on le nommait le Renard-Rusé [33]. Alors, j'ai dit à ma soeur que je l'aimais; mais elle m'a repoussé. Aujourd'hui elle est en mon pouvoir. Je suis libre de faire d'elle ce que je voudrai; pourtant je lui offre encore de me suivre librement dans mon wigwam et d'y occuper, parmi mes femmes, le premier rang, après Kitchi-Ickoui.

[Note 33: On sait que les Indiens changent fort souvent de nom.]

Victorine ne répondant pas, le sauvage poursuivit en se redressant avec fierté:

--Que ma soeur regarde. Je commande une armée de guerriers aussi nombreux que les grains de sable de la baie d'Hudson. Je suis plus puissant que tous les autres okemas du désert américain et plus fort que les blancs.

Depuis les Grands Lacs jusqu'à l'Océan Glacé, depuis la mer du Nord jusqu'à la mer de l'Ouest le nom de Kit-chi-ou-a-pous est célèbre; on le respecte, on l'honore, et malheur à qui l'oserait injurier! Que ma soeur appuie son coeur contre le mien, et je la ferai aussi grande parmi les Peaux-Rouges que parmi le» Visages-Pâles.

Avec ces mots Kit-chi-ou-a-pous étendit la main vers la jeune femme.

Mais elle recula vivement, eu s'écriant:

--Laissez-moi! laissez-moi, je vous en prie!

--Ma soeur en aime donc un autre! fit-il ironiquement.

--Oui.

Un accès de jalousie enflamma les prunelles du sauvage.

--Elle aime Double-Langue? dit-il avec un geste de mépris.

--Je ne vous comprends pas, balbutia Victorine.

--Double-Langue, reprit Kit-chi-ou-a-pous, c'est le Bois-Brûlé, le demi-sang.

--Celui que j'aime, c'est mon mari! dit-elle résolument.

Le Grand-Lièvre fronça les sourcils.

--Double-Langue serait le mari de ma soeur! dit-il en arrêtant sur elle un regard d'une fixité irritante.

--Encore une fois, je ne vous comprends pas. Qui est ce Double-Langue?

--L'homme qui m'accompagnait dans la chambre de ma soeur.

--M. Mac Carthy?

--Oui.

--Lui! je le hais! dit-elle avec horreur.

--D'où vient alors que ma soeur ne m'aime pas! reprit Kit-chi-ou-a-pous.

--Je vous l'ai dit, parce que j'aime mon mari.

L'Indien fit un signe d'incrédulité.

--Quand j'ai connu ma soeur, dit-il, elle n'avait pas de mari.

--C'est vrai; mais il y a plus de dix ans. Mes parents m'avaient envoyée au fond de la Colombie pour me séparer de celui que j'aimais. Il est venu m'y chercher et m'a épousée.

--Où donc est le mari de ma soeur?

--Il voyage vers le Nord.

Kit-chi-ou-a-pous secoua la tête d'un air dubitatif.

--Mon frère le connaît, continua hardiment la jeune femme; car mon frère l'a vu près de là rivière de la Mine de Cuivre. Il se nomme Alfred Robin.

--Le Jeune-Taureau! Oui, je le connais, c'est un brave, dit le Grand-Lièvre d'un ton calme.

Victorine s'était heureusement souvenue que Mac Carthy lui avait dit qu'un chef indien appelé le Grand-Lièvre avait rencontré Alfred sur les bords du Copper-Mine-River. Cet éloge donné à son mari lui parut d'un bon augure, et elle s'imagina que le sauvage allait aussitôt cesser ses persécutions. Mais combien elle se trompait! Outre que les Peaux-Rouges de l'Amérique septentrionale sont généralement très-passionnés pour les femmes blanches, Kit-chi-ou-a-pous aimait Victorine avec l'opiniâtreté des gens de sa race. Il l'aimait depuis longtemps déjà, et les années avaient attisé sa flamme au lieu de l'affaiblir.

Cet amour était né dans une entrevue qu'il avait eue fortuitement avec Victorine, quand celle-ci habitait un couvent (ou mission) non loin du fort Vancouver.

A cette époque, le Grand-Lièvre chassait dans la Colombie, pour le compte de la Compagnie de la baie d'Hudson. Épris de Victorine, il s'était proposé de l'enlever. Mais pendant qu'il mûrissait son dessein, elle quittait en secret le couvent, et s'embarquait à Astoria pour les États-Unis [34].

[Note 34: Voir la _Huronne_.]

Si jamais il n'avait revu la jeune femme, il n'en avait pas moins gardé sa mémoire et l'espérance de la retrouver un jour. Car les Indiens s'attachent avec une persistance incroyable à la poursuite d'un désir non satisfait. Cette ténacité est telle, que l'objet qu'ils ont souhaité et n'ont pu posséder ici-bas, beaucoup croient qu'ils en jouiront dans le monde des Esprits.

--Mon frère, dit madame Robin vivement et en se rapprochant du sagamo, mon frère peut me donner des nouvelles de mon mari?

Comme il gardait le silence, elle ajouta:

--Mon frère lui a parlé? m'a-t-on dit.

Avant que Kit-chi-ou-a-pous eût répondu, un Chippiouais entra dans la grand'salle, en disant:

--Pied-de-Buffle est mort!

--Qui l'a tué? demanda le Grand-Lièvre.

--On l'a trouvé mort là-haut! dit le premier.

Du bout du doigt, le sagamo désigna alors Victorine au Chippiouais.

--Garde cette Peau-Blanche, je vais savoir qui a tué Pied-de-Buffle, lui dit-il en s'éloignant.

A peine avait-il quitté la salle, que James Mac Carthy y pénétra doucement.

Dissimulé derrière la porte, l'avocat avait entendu une partie de la conversation de Kit-chi-ou-a-pous avec madame Robin.

En l'apercevant, la jeune femme sentit renaître toutes ses appréhensions.

--Que me voulez-vous? lui dit-elle.

--Continuer, chère amie, répondit-il avec un sourire moqueur, le tendre entretien que vous aviez avec cette brute...

--Monsieur, je vous enjoins...

--Un moment! un moment! Laissez-moi vous parler. Votre gardien ne comprend pas un mot de français. Je vous prierai donc nettement de me suivre. Je connais certain passage par lequel nous pourrons nous échapper!

--Plutôt mourir cent fois... commença Victorine.

--Allons, soyez raisonnable, fit-il en haussant les épaules. Nous n'avons pas de temps à perdre... Le Grand-Lièvre vous plairait-il, d'aventure, plus que moi?

--Oui! répliqua-t-elle décidément.

--Vous voulez donc qu'une fois encore j'use de la force!

--Je ne vous crains pas, repartit Victorine.

Comme elle prononçait ces paroles, Kit-chi-ou-a-pous reparut.

Sur ses épaules, il portait le cadavre de Pied-de-Buffle.

Sans articuler une syllabe, il le jeta au milieu de la pièce, puis il tira son couteau, pratiqua une large incision à la blessure qui avait donné la mort à son lieutenant, y plongea sa main et en retira une balle qu'il examina à la lueur d'une torche.

S'adressant ensuite à Mac Carthy, que ces préliminaires ne cessaient pas d'inquiéter:

--Donne-moi ton pistolet.

Le jeune homme fit un geste de refus.

Kit-chi-ou-a-pous lui arracha le revolver passé à sa ceinture, et essaya la balle sur la bouche de l'arme.

Ensuite, froidement, il ordonna à l'Indien:

--Empare-toi de ce sang-mêlé. Il est le meurtrier de Pied-de-Buffle.

James ne put opposer qu'une vaine résistance. Bien vite terrassé par le Chippiouais, il fut traîné devant le bûcher, où Kit-chi-ou-a-pous le condamna à être brûlé, pour avoir assassiné son lieutenant.

Les Indiens accueillirent cette sentence par un redoublement de vociférations.

Cependant le coupable ne pâlissait ni ne tremblait. Il promenait sur ses bourreaux un regard audacieux, provocateur.

L'un d'eux l'ayant touché avec un tison ardent, au moment où on achevait de le garrotter pour le livrer aux flammes, il se contenta de dire d'un ton élevé:

--Je suis le neconnis [35] de Kitchi-Ickoui!

Et tous, sans en excepter le Grand-Lièvre, reculèrent frappés d'épouvante.

[Note 35: Nous avons déjà dit qu'en chippiouais ce terme signifie amant ou ami.]

CHAPITRE XIV

LE TALISMAN

Malgré les craintes trop légitimes qu'elle pouvait entretenir pour sa sécurité personnelle, madame Robin suivait, avec une anxiété croissante, les péripéties de cette scène barbare.

Assise sur un banc, près d'une fenêtre dont les carreaux de parchemin avaient été mis en pièces pendant la courte lutte des employés du fort contre les Chippiouais, elle pouvait tout voir, tout entendre. Et, miséricordieuse, clémente comme les personnes de son sexe, elle demandait à chaque instant, pitié, grâce pour le détestable auteur de ses infortunes.

Mais sa voix s'abîmait dans le fracas de toutes ces voix.

N'y eût-elle pas été engloutie, qu'un ricanement démoniaque seul lui eût répondu.

Lorsque Mac Carthy prononça ces mots talismaniques:

--Je suis le neconnis de Kitchi-Ickoui! et lorsqu'elle vit les Indiens s'écarter avec terreur, Victorine le crut sauvé, dans son coeur compatissant se formula une prière de reconnaissance à Dieu.

Mais l'effroi des Peaux-Rouges fut de brève durée.

Bientôt, ils se rapprochèrent à cette question que Kit-chi-ou-a-pous adressa au captif:

--Double-Langue sait-il ce que signifie son discours?

--Je le sais, répondit froidement James.

--Sait-il que s'il a encore menti nous augmenterons les tortures qu'on lui prépare.

--Je suis, répliqua hautement Mac Carthy, le neconnis de Kitchi-Ickoui.

Pour la seconde fois, les Chippiouais firent un mouvement en arrière.

Victorine remarqua que le Grand-Lièvre perdait lui-même de son assurance quand il reprit:

--Que Double-Langue nous montre donc la clarté de sa parole.

--Coupez mes liens, dit l'avocat.

Cette demande parut rendre la fermeté à Kit-chi-ou-a-pous.

--Le neconnis de Kitchi-Ickoui doit pouvoir se débarrasser, sans secours, de ses ennemis, dit-il d'un ton moqueur.

--Yea! yea! appuyèrent en choeur les Chippiouais.

--Mon frère veut-il voir dans ma poitrine? dit James sans se troubler.

L'okema n'eut garde de se rendre à ce désir.

--Double-Langue a menti! s'écria-t-il avec joie. C'est un fils de loup blanc et de renarde rouge; c'est le rejeton d'Alanck-ou-a-bi, qui a fui le wigwam de son maître pour aller habiter la loge d'un Visage-Pâle; il sera rôti, et les chiens des Chippiouais dévoreront ses chairs.

--Ce n'est pas vrai! répliqua vivement Mac Carthy, en brisant, par un violent effort, les cordes avec lesquelles on l'avait attaché.

De nouveau les Chippiouais semblèrent consternés. Ils s'éloignèrent pêle-mêle du métis, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent la fuite.

Dans leurs rangs on criait:

--Il a la médecine! il a la médecine!

Profitant aussitôt de la réaction qui s'était opérée en sa faveur, James écarta sa tunique, et, au-dessous de son sein droit, indiqua un tatouage récemment pratiqué.

Ce tatouage, de couleur rouge, représentait un homme et une Indienne échangeant un baiser.

Quoique les figures fussent grossièrement dessinées, on pouvait voir, en y mettant de la bonne volonté, que l'une, avec ses longues oreilles battant sur les épaules et son nez chargé d'ornements, était celle de la Grande-Femme; l'autre, vêtue en trappeur, celle de Mac Carthy.

Les Chippiouais les reconnurent sans doute, car ils se mirent à beugler sur tous les tons:

--Kitchi-Ickoui et Double-Langue! Kitchi-Ickoui et Double-Langue!

Un nuage de dépit passa sur le front du Grand-Lièvre.

--Qui prouve que c'est Kitchi-Ickoui qui a donné cette médecine au sang-mêlé? dit-il.

--Je le prouverai, répondit James.

--Et comment le prouveras-tu?

--En la faisant parler elle-même.

--Oui, mais elle n'est; pas ici!

--Nous la verrons en retournant au village de mes frères.

--S'ils t'y ramènent, Double-Langue! répliqua le sagamo avec un sourire sarcastique.

--Ils m'y ramèneront, reprit James en haussant le ton, oui, ils m'y ramèneront, car Kitchi-Ickoui m'a dit, en me faisant ces signes, le soir du jour où elle fut blessée par Pointe-de-Flèche: Je t'aime; tu es mon neconnis, et si quelqu'un de mes guerriers t'outrageait, je soufflerais sur lui Matcho-Manitou, le méchant Esprit.

Ces paroles raffermirent le triomphe du jeune homme.

Les Chippiouais y applaudirent en masse, par une gesticulation et des cris furibonds.

L'un d'eux, chef puissant, passa au Bois-Brûlé son calumet, et Kit-chi-ou-a-pous fut obligé de dévorer en silence la colère dont il était agité.

Mais il lui fallait une victime: il fit venir Alanck-ou-a-bi, que deux Chippiouais gardaient près de la porte du fort.

La misérable créature fut traînée devant le bûcher.

Le Grand-Lièvre l'apostropha en ces termes:

--Femme éhontée, tu as quitté la hutte de ton mari pour te jeter dans les bras d'un des ennemis de notre race. Je t'ai déjà punie en t'arrachant le nez avec mes dents, en te crevant un oeil avec mon doigt, mais ton supplice n'est pas fini!

Sans faire attention ni à lui, ni à ses menaces, l'Étoile-Blanche considérait James avec une rayonnante expression de bonheur maternel.

--Le demi-sang est ton fils, le fils de tes débauches avec un Saiganosch [36], n'est-ce pas? continua Kit-chi-ou-a-pous, heureux de trouver une occasion nouvelle pour abaisser Mac Carthy dans l'esprit des Chippiouais.

[Note 36: Anglais.]

--Oui, c'est mon enfant! le fruit chéri de mes entrailles! allait s'écrier Alanck-ou-a-bi. Mais un signe imperceptible du jeune homme l'arrêta. Craignant de le perdre par cet aveu, elle baissa la tête; elle refoula dans son coeur son orgueil, son amour de mère, et, d'un ton indifférent, elle dit:

--Je ne connais pas cet homme.

Seules, les mères ont de ces dévouements aveugles.

Mais il y avait là, autour d'eux, vingt squaws, vingt autres femmes jalouses, dont pas une n'ignorait le lien qui unissait Mac Carthy à l'Étoile-Blanche.

--C'est faux! c'est faux! s'écrièrent-elles. Double-Langue est fils d'Alanck-ou-a-bi et du gouverneur Mac Carthy.

--Kit-chi-ou-a-pous le savait bien. On ne le peut tromper, dit le sagamo avec un accent de satisfaction cruelle.

James pensa que, s'il n'intervenait, la vertu de son amulette courrait des risques.

--Qu'est-ce que mon frère veut faire de cette squaw! interrogea-t-il hardiment.

--Cette squaw, répondit le Grand-Lièvre, a été ma femme: elle m'a trahi. Je veux la brûler.

--Mon frère ne la brûlera pas.

--Qui a dit cela? s'écria le sagamo courroucé.

--Moi, dit résolument Mac Carthy.

--Toi!

--Oui, moi, qui parle par la bouche de Kitchi-Ickoui, moi qui porte, comme mon frère, la grande médecine de vie sur la poitrine.

Et, pour donner plus de poids à cette assertion, l'avocat toucha du doigt son tatouage.

Kit-chi-ou-a-pous rugit de fureur et leva sur le jeune homme son tomahawk.

Mais le chef qui avait prêté son calumet à Mac Carthy retint le bras du Grand-Lièvre.

--Mon frère, dit-il, doit céder à Double-Langue et attendre la décision de la sage Kitchi-Ickoui.

--Yea! yea! secondèrent les assistants.

Se tournant alors vers James, son protecteur ajouta:

--Que veux-tu?

--Qu'on mette cette femme en liberté, répondit-il en désignant Alanck-ou-a-bi.

--C'est impossible, dit le chef.

--Alors vous la voulez brûler? reprit Mac Carthy.

--Non.

--Qu'en ferez-vous?

--Je l'ai dit. On vous conduira l'un et l'autre à Kitchi-Ickoui, et si ton discours a été clair, si le symbole dont tu es marqué est l'oeuvre de Kitchi-Ickoui, tu prendras place à nos conseils, tu garderas cette squaw pour en faire ton esclave ou ce qu'il te plaira.

--Mon frère a parlé avec la prudence d'un Manitou, dit Kit-chi-ou-a-pous, comprenant la nécessité de dissimuler son ressentiment et de faire oublier la brutalité avec laquelle il avait traité le neconnis de sa femme; car depuis son héroïque prouesse amoureuse, Kitchi-Ickoui jouissait d'un privilège bien rare, consacré, chez diverses tribus indiennes, aux squaws douées d'un tempérament aussi robuste que le sien: elle rendait inviolables tous ceux à qui elle accordait la grâce de ses faveurs.

--Mon frère, répondit le chef au Grand-Lièvre, doit une réparation à Double-Langue. Qu'il fume donc avec lui le calumet de paix.

--J'accepte, dit l'okema, en tendant son poagan à Mac Carthy.

S'exagérant l'étendue de la victoire qu'il venait de remporter, l'avocat crut qu'il lui était possible d'en augmenter encore les profits.

--Je remercie mon frère, dit-il après avoir aspiré une bouffée de tabac; il reconnaît enfin que je suis son ami; aussi je lui veux demander un présent.

--Mon oreille est ouverte à ta parole.

--Je désire, dit James, que mon frère me donne la femme blanche.

--Djecouessin-Netchegousch?

--Oui, la jeune Française.

--Te la donner à toi, Double-Langue! s'écria le Grand-Lièvre, redevenu furieux.

--C'est mon voeu!

--Et qu'en ferais-tu si je te la donnais? observa le sagamo avec une ironie mordante.

James avait prévu la question. Il répondit adroitement:

--Si tu me donnes la femme blanche, j'en ferai l'esclave de Kitchi-Ickoui.

Kit-chi-ou-a-pous partit d'un éclat de rire.

--Double-Langue est fou, dit-il. Djecouessin-Netchegousch est ma captive, je la garde. Mais si Double-Langue ou tout autre essaie de me l'enlever, je lui briserai la tête comme je le fais à cette squaw infidèle! ajouta-t-il en dirigeant son formidable tomahawk contre le crâne d'Alanck-ou-a-bi.

Par bonheur, elle sut éviter le coup en se jetant en arrière.

Et le chef qui s'était déjà interposé, s'emparant de Kit-chi-ou-a-pous, lui parla bas à l'oreille.

Leur conversation dura quelques minutes. Elle fut très-animée, à en juger par les gestes des interlocuteurs. Mais, à la fin, le Grand-Lièvre parut consentir à ce que l'autre exigeait de lui.

--J'attendrai, dit-il.

Puis il commanda à ses guerriers de s'apprêter à partir.

Les uns s'empressèrent alors de charger leur butin sur des traîneaux, auxquels ils attelèrent les chiens de la factorerie. Les autres réunirent en troupeau le bétail et les chevaux qu'ils avaient trouvés. Après quoi ils mirent le feu aux bâtiments du fort, et le quittèrent en hurlant comme des démons.

Kit-chi-ou-a-pous avait placé madame Robin sur un traîneau, et lui-même en dirigeait l'attelage.

Les autres captives marchaient à pied entre leurs ravisseurs.

L'aurore se levait sous un ciel pâle et terne, mais qui commençait à s'embraser des lueurs ardentes de l'incendie, quand les Chippiouais abandonnèrent le théâtre de leur sanglant exploit.

Durant tout le jour et toute la nuit suivante ils cheminèrent pour regagner leur camp.

Mais ils allaient lentement, car les gros animaux qu'ils poussaient devant eux, enfonçant à chaque pas dans la neige, n'avançaient qu'avec peine.

Le lendemain soir seulement, ils approchèrent des huttes.

On en distinguait déjà la fumée dans le lointain, quand Kit-chi-ou-a-pous ordonna de faire halte.

La troupe se trouvait alors devant une colline de glaçons, haute d'une vingtaine de mètres; mais chacun des glaçons était énorme et mesurait de sept à huit pieds d'épaisseur sur quinze à vingt de longueur et largeur.

Ça et là, ainsi que des cellules dans une ruche, apparaissaient des trous, à la base de l'édifice, laquelle pouvait bien compter dix pas de rayon.

Quelques-unes de ces ouvertures avaient été bouchées tu moyen de glaces, comme le donnaient à supposer certaines nuances différentes de l'ensemble.

Cette montagne de congélations était le cimetière d'hiver des Chippiouais; ils y inhumaient leurs morts. Lorsqu'arrivait la bonne saison, lorsque le sol cessait d'être aussi dur que la roche, ils enlevaient les cadavres en grande pompe, pour les déposer dans le sein de la terre.

Kit-chi-ou-a-pous fit tirer d'un traîneau, où on les avait placés, les Chippiouais tués durant le combat du fort du Prince-de-Galles. On lava les corps avec de la neige, fondue sur des feux qui avaient été aussitôt allumés; puis ils furent revêtus de costumes de parade, armés en guerre et plongés, un à un, dans les trous dont nous venons de parler.

Kit-chi-ou-a-pous prit alors la parole et dit:

«Frères, vous êtes encore assis parmi nous; vos corps conservent les mêmes traits et continuent de nous ressembler extérieurement, si ce n'est qu'ils ont perdu la faculté de se mouvoir. Mais où est maintenant ce souffle qui, hier encore, envoyait la fumée au Grand-Esprit? Pourquoi ces lèvres, qui proféraient alors un langage si agréable et si expressif, sont-elles immobiles? Pourquoi ces pieds, qui surpassaient en vitesse les daims sur les montagnes, sont-ils maintenant engourdis? Pourquoi ces bras, qui vous servaient à gravir sur les plus hauts arbres ou à bander l'arc le plus raide, tombent-ils à vos côtés sans mouvement? Hélas! tous ces membres, toutes ces parties de vous-mêmes que nous contemplions, il y a peu, avec admiration, avec amour, sont inanimés comme si trois cents hivers s'étaient accumulés sur eux!

«Cependant nous ne vous regretterons pas, braves et illustres guerriers, comme si vous étiez perdus à jamais pour nous ou que votre nom fût enseveli dans l'oubli. Non: vous êtes allés au monde des Esprits, avec ceux qui sont venus avant vous; et quoique nous ayons été laissés après vous pour perpétuer votre réputation, nous irons un jour vous rejoindre.

«Animés par le respect que nous vous portions pendant qu'ici vous viviez avec nous, nous venons vous rendre le dernier devoir de tendresse qui est en notre pouvoir.

«Afin que votre corps ne soit pas exposé dans la plaine et en danger d'être la proie des animaux de la terre ou des airs, nous aurons soin de vous porter sur les bords d'Athapusco où reposent vos ancêtres; nous espérons que votre esprit vivra avec les leurs et que vous nous recevrez lorsque nous arriverons, comme vous, sur ces grands territoires de chasse que nous ne connaissons pas [37].»

[Note 37: Voyez Carver.]

Les Chippiouais écoutèrent ce discours dans un religieux silence.

Ayant terminé, le Grand-Lièvre fit fermer les tombes avec de la neige, sur laquelle on versa de l'eau chaude, laquelle, condensée aussitôt par le froid, prit la fermeté et le poli de la glace.

Pendant qu'il prononçait son oraison funèbre, Mac Carthy avait réussi, grâce au crépuscule, à se rapprocher de Victorine.

--Un mot, madame, lui dit-il rapidement: voulez-vous vous sauver?

--Avec vous?

--Il ne s'agit pas de moi...

--Ne vous ai-je pas dit que je vous méprisais! l'interrompit-elle.

--Mais, enfant, ce sauvage fera de vous...

Victorine lui coupa encore la parole.

--Il fera de moi ce que bon lui semblera. Faut-il vous répéter que je le préfère à vous?