Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais
Chapter 6
En récompense de sa valeur, la Grande-Femme épousa Kit-chi-ou-a-pous, principal sagamo des Chippiouais.
Elle était l'orgueil de son sexe, le modèle proposé à toutes les aimables squaws.
L'entrée de cette glorieuse créature dans la salle des délibérations produisit une sensation immense.
--Kitchi-Ickoui a, dit-elle, entendu les paroles de Pointe-de-Flèche, et elle déclare que sa langue est fausse. Durant les huit derniers jours et nuits, elle est restée dans la loge des purifications, sans voir ni Kit-chi-ou-a-pous, ni aucun autre homme. Que Pointe-de-Flèche me donne le poagan.
Le jongleur jeta aussitôt la pipe au feu, mais un chef la ramassa avant que la flamme l'eût touchée et la passa à l'Indienne.
L'ayant examinée, celle-ci dit, en indiquant des traces de dents à l'extrémité du chalumeau:
--Ce qui prouve que le discours de Pointe-de-Flèche n'est pas droit, c'est que le tuyau n'a pas éclaté, comme il serait advenu si l'inculpation était vraie, mais qu'il a été mâché comme un os par un chien. Cette assertion, appuyée de la preuve, ramena immédiatement à Kit-chi-ou-a-pous l'esprit du conseil.
Le jongleur, couvert de honte, dut quitter la salle, et l'expédition proposée par le Grand-Lièvre fut résolue séance tenante.
Les sagamos revinrent sur la place et déclarèrent cette décision à la foule.
Leur déclaration fut saluée par des clameurs furibondes.
Le tumulte apaisé, Kit-chi-ou-a-pous s'écria:
--Nous avons donc pris la détermination de déterrer la hache de guerre et d'aller surprendre nos vils ennemis, les Visages-Pâles. Nous mangerons leur chair et nous boirons leur sang; nous leur arracherons leurs chevelures et les amènerons prisonniers ici pour être le jouet de nos femmes et de nos enfants; et si nous succombons dans cette noble entreprise, nous ne resterons pas étendus sur la neige, la proie des bêtes féroces, car ce collier sera la récompense de celui qui enterrera les morts.
Avec ces mots, il lança son collier de griffes d'ours et de dents de morse au milieu de la multitude.
Un guerrier, d'une apparence robuste, dont plusieurs scalpes ornaient la ceinture, se précipita dessus et le releva.
Par cet acte, il exprimait son désir d'être le lieutenant du Grand-Lièvre.
--C'est bien, Pied-de-Buffle, dit celui-ci. J'estime et j'aime ta vaillance. Adroit à la chasse, habile à la pêche, tu es encore un brave guerrier. Nos ennemis l'ont apprise leurs dépens. Ils l'attestent les glorieux trophées qui décorent ton wigwam; et si je péris dans cette guerre, je serai heureux de t'avoir pour successeur.
Pied-de-Buffle répondit en donnant au sagamo le collier de têtes d'aigle que lui-même avait sur la poitrine.
Kit-chi-ou-a-pous fut ensuite conduit processionnellement à la _loge aux sueries_; il y resta deux heures, et par une transpiration abondante, secondée de rudes frictions avec de la neige, il se débarrassa de l'épaisse couche de couleur et de crasse dont il était enduit.
Quand il eut quitté son bain de vapeur, on le mena dans une autre cabane, où ses amis l'oignirent de graisse d'ours de la tête aux pieds.
Après quoi ils le peignirent en rouge, et dessinèrent avec du noir, sur tout son corps, les figures les plus monstrueuses qu'ils se purent imaginer: les unes destinées à effrayer les ennemis, les autres à le préserver de leurs coups.
Pendant ce temps, le sagamo chantait ses exploits et ceux de ses ancêtres.
Peu à peu, les guerriers qui devaient l'accompagner entonnèrent des chants semblables et se prirent à danser autour de lui.
La cérémonie de la peinture achevée, les danses et les chants devinrent généraux.
Mais quels chants! quelles danses! Des éclats de voix sauvages à épouvanter les animaux féroces; des contorsions comme n'en eut peut-être jamais, dans le monde civilisé, un épileptique.
Un banquet de chair de chien et de graisse de caribou couronna la solennité.
Mais Kit-chi-ou-a-pous ne prit aucune part à ce festin. Il se contenta de fumer devant les convives; car le sagamo était tenu de jeûner jusqu'au moment où l'on entrerait en campagne.
Kitchi-Ickoui avait, par une faveur spéciale, été invitée au repas, auquel, excepté elle, les hommes seuls pouvaient assister.
Lorsqu'il fut fini, le Grand-Lièvre partit pour aller, suivant l'usage, passer la nuit dans la forêt; et sa femme rentra dans leur hutte, où l'on avait ramené Mac Carthy toujours garrotté et gardé à vue.
CHAPITRE X
LES OBSÈQUES DU GOUVERNEUR
Le lendemain de l'infâme tentative dont elle avait failli être la victime, madame Robin fut éveillée au matin par un roulement de tambour.
La jeune femme ignorait tout ce qui avait eu lieu durant la nuit.
Elle se leva, mit une fourrure sur ses épaules et s'approcha du poêle, où pétillait un feu ardent.
Un deuxième roulement de tambour, dont les notes graves et monotones avaient quelque chose de sinistre, puis le son de deux bugles sonnant en sourdine un appel, attirèrent l'attention de Victorine.
Elle allait ouvrir la fenêtre pour voir ce qui se passait dans la cour du fort, quand on frappa à sa porte.
--Qui est là? demanda la jeune femme en jetant un coup d'oeil sur sa toilette du matin.
--Moi, Louis-le-Bon, castors et loutres! répondit de dehors une grosse voix joviale.
--Ah! c'est vous, mon ami?
--Peut-on entrer?
--Attendez un peu.
--J'attendrai bien une heure s'il le faut, madame, répliqua la grosse voix.
--Oh! je ne vous tiendrai pas si longtemps à la porte; j'achève de m'habiller, Louis, reprit madame Robin en passant lestement une robe.
Bientôt elle ajouta:
--Je suis prête, vous pouvez venir.
Louis-le-Bon entra et serra sans façon la main de Victorine.
--Vous avez bien dormi cette nuit, madame? dit-il sous forme de question.
--Mais oui, mais oui, mon ami, répondit-elle gaiement. Comparés aux endroits où il nous a fallu coucher pendant notre voyage, les lits sont excellents ici. Seulement, je ne sais pourquoi, mais j'ai un violent mal de tête. Peut-être la chaleur qu'il fait dans cette chambre...
Le trappeur hocha la tête.
--Vous me pardonnerez une demande, dit-il d'un ton embarrassé.
--Mais tout ce que vous voudrez, mon bon Louis.
--Eh bien, est-ce que vous n'avez pas bu quelque chose, hier soir, avant de vous coucher?
--Assurément, une tasse de thé, suivant mon habitude.
--Et qui vous l'a donnée?
--Qui me l'a faite? Cette vieille Indienne.
--Je m'en doutais, murmura le chasseur.
--Comme vous dites cela! fit Victorine surprise.
--Est-ce qu'on [24] pourrait voir la tasse? reprit-il.
[Note 24: Au Canada le pronom _on_ est généralement employé à la place du pronom personnel _je_ ou _nous_, surtout par la basse classe.]
--La voici, dit madame Robin, lui indiquant une coupe en bois posée sur un coffre près de son lit.
--Ah! ah! il faut l'examiner, dit Louis-le-Bon, prenant la coupe, au fond de laquelle restait un peu de sucre d'érable en liquéfaction.
Il fit couler ce sucre dans le creux de sa main, s'avança vers la fenêtre, considéra le résidu, le goûta et marmotta entre ses dents:
--On en était sûr. C'est du pavot que cette sorcière rouge avait mis là-dedans pour endormir...
--Que dites-vous donc? s'enquit madame Robin.
--Je dis, je dis, repartit-il en hésitant, que ce thé a dû vous paraître mauvais.
--Il était un peu amer!
--Amer! je crois bien! exclama l'autre.
--Au surplus, je ne l'ai pas trouvé mauvais. Mais dans quel but ces questions?
--Oh! rien, rien... une idée! oui, rien qu'une idée, dit Louis-le-Bon d'un ton qui démentait ses paroles. Occupée à relever ses cheveux devant un petit miroir de poche, Victorine ne remarqua point la préoccupation du trappeur.
Pour la troisième fois, le tambour battit dans la cour.
--Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune femme.
--Vous ne le savez pas, madame?
--Moi!
--Le gouverneur est mort!
--Comment! Que me dites-vous là? Le gouverneur est mort?
--Oui, M. Mac Carthy.
--Cet homme qui paraissait si bien portant?...
--Il est mort, hier, dans la soirée, tué, dit-on, par son scélérat de fils.
--Tué par son fils?
--Oui, madame, un brigand qui...
Louis-le-Bon s'arrêta court, se gratta le front et murmura en aparté:
--Suffit! on s'entend, ours et buffles!
--Mais, dit Victorine, M. Mac Carthy avait plusieurs fils!
--Oh! c'est du commichon [25] que je veux parler; celui qui a été élevé aux établissements.
[Note 25: Petit commis, méchant employé.]
A ces mots, madame Robin frémit.
--Vous voudriez parier de M. James? dit-elle avec stupeur.
--Tout juste, madame, tout juste.
--Il aurait... Oh! je ne puis croire cela!
--Le brigand! s'écria Louis-le-Bon avec indignation; le brigand! il en a fait bien d'autres!... et si on l'avait laissé...
--Poursuivez!
--Bon, bon, on sait ce qu'on sait, castors et loutres.
--Enfin, ce crime dont vous parlez...
--Oh! reprit le trappeur, pour celui-là on n'a que des soupçons.
--Des soupçons mal fondés, j'en répondrais, car je connais M. James, il est l'ami de mon mari, dit Victorine, profitant, avec bonheur, de l'occasion qui s'offrait à elle pour justifier un homme qu'elle abhorrait, mais qu'elle ne pouvait, cependant, juger capable d'un meurtre.
--Mal fondés! mal fondés! grommela le trappeur; ça se peut; en attendant, si jamais le gueux me tombe sous la main...
--M. James est-il informé?... commença madame Robin.
--On l'a chassé du poste, interrompit brusquement Louis-le-Bon.
--Comment! sur un simple soupçon?
--Soupçon! soupçon! répéta le chasseur en branlant la tête d'un air significatif.
Il était assez gêné par la tournure qu'avait prise l'entretien. Voulant ne point parler à madame Robin de l'attentat auquel, grâce à lui, elle avait échappé, mais craignant qu'une gaucherie ne le trahit, il prit le parti de se retirer sous le premier prétexte venu.
--Vous n'avez besoin de rien, madame? dit-il.
--Non, mon ami, je vous remercie. Ne me disiez-vous pas que M. James Mac Carthy avait été chassé du fort?
--Oui, madame, par le sous-chef-facteur.
--Quel a été le motif de son expulsion! Car je ne puis imaginer...
Un coup de canon lui coupa la parole.
--Ah! voici qu'on va se mettre en marche! Je descends; excusez-moi, madame.
--C'est donc l'enterrement?...
--Oui, madame; à la revue [26]! dit Louis-le-Bon en saluant Victorine.
[Note 26: Locution canadienne employée pour: au revoir.]
Il se rendit aussitôt dans la cour de la factorerie, où une grande quantité d'hommes, de femmes et d'enfants se trouvaient assemblés.
Les blancs avaient endossé leurs habits de parade: les Indiens et les métis leurs accoutrements les plus sales.
Placés sur deux rangs, les premiers, revêtus de chaudes tuniques en peau de daim doublée de plumes de cygne et élégamment brodée avec des piquants de porc-épic et des grains de verroterie de couleur tranchante, avaient tous à la taille la longue ceinture rouge, fléchée, d'ordonnance. Des galons sur la manche de ce capot, ou des épaulettes d'or distinguaient les différents chefs: le gouverneur provisoire, les facteurs, les commis, les voyageurs ou guides.
Tous avaient, au reste, la même coiffure: un casque ou toque en peau de renard brun, dont la, queue ondulait sur leur dos; tous aussi avaient un crêpe au bras gauche.
Quant aux sauvages, ils s'étaient peint le visage en noir; une méchante robe de peau de bison enveloppait la plupart des hommes; des _ouabiouous_ [27] en guenille couvraient les femmes, dont les cheveux flottaient épars, et dont la face disparaissait sous les plis du ouabiouous.
[Note 27: Couvertures.]
Comme Louis-le-Bon arrivait dans la cour, quatre robustes trappeurs sortirent de l'appartement occupé par feu Mac Carthy.
Sur leurs épaules, ils portaient un brancard où était étendu le corps de l'ex-gouverneur dans son uniforme de grande cérémonie: chapeau à cornes noir, passementé d'or, plumet blanc, frac et pantalon garance, épaulette» à graines d'épinard, épée au côté.
Dès qu'il parut, les employés du poste saluèrent, la musique joua une marche funèbre, et les Indiens se mirent à pousser des lamentations effroyables.
Louis-le-Bon se joignit au cortège, qui, dirigé par le nouveau gouverneur, s'avança vers une des cours isolées de la factorerie.
C'était le cimetière consacré aux gens du fort.
On les enterrait là pour que leur dernière demeure fût à l'abri des violations que n'auraient pas manqué de leur faire subir les Indiens ennemis, si on les eût inhumés hors de l'enceinte de l'établissement.
Dans la petite cour, des croix de bois grossières, ou le renflement du sol, marquaient les sépultures.
Au milieu était ouvert un caveau.
Le corps de M. Mac Carthy y fut descendu avec le brancard sur lequel il gisait.
Debout devant la tombe, son successeur fit une courte prière que tous les assistants écoutèrent, la tête découverte.
Puis le caveau fut scellé par une lourde-pierre: le canon résonna, et chacun des employés du fort du Prince-de-Galles retourna à ses occupations, sauf les femmes du décédé, qui demeurèrent quelque temps encore sur la fosse, en proférant des cris déchirants.
Plaintes égoïstes! Elles pleuraient, ces malheureuses, la position et non l'homme qu'elles perdaient.
De maîtresses elles redevenaient servantes, de l'honneur elles tombaient dans le mépris.
Leurs larmes furent les seules pourtant versées sur le corps du défont.
Dans le désert, l'individu est tout, la famille, l'entourage nul. Ne comptant que sur soi, n'agissant que pour soi, on n'a rien à attendre des autres.
La mort ne préoccupe pas plus que l'idée d'une autre vie; l'homme mort est estimé à sa juste valeur; rarement il inspire des regrets, jamais il n'interrompt les travaux journaliers, ne change les habitudes prises.
Dans les postes, il a quelque chance d'être enseveli d'une façon plus ou moins convenable, mais en campagne, les loups des prairies ou les carcajoux, les vautours et les corbeaux, voilà ses fossoyeurs ordinaires.
Aussi, Louis-le-Bon, franc trappeur s'il en fut, et qui ne se souvenait pas avoir couché dans un lit, se disait-il en retournant à la grand'salle de la factorerie:
--Ça n'empêche, ours et buffles, on ne doit pas être à son aise dans une cave comme celle-là, où il n'y a pas d'air et où il fait noir comme chez le diable. Si jamais je meurs, j'aime bien mieux avoir un coin de prairie pour cercueil! au moins.....
--Oui-dà, maître philosophe, dit tout à coup une voix derrière lui.
Le trappeur se retourna vivement.
--Poignet-d'Acier! exclama-t-il avec autant de surprise que de joie.
--Chut! fit l'homme qui lui avait parlé en posant le doigt sur ses lèvres. Ne prononçons pas ce nom ici. Appelez-moi, Mathieu, le capitaine Mathieu, comme dans la Colombie.
--Compris, capitaine, compris, dit Louis-le-Bon, avec un coup d'oeil d'intelligence. Mais comment ça vous va-t-il? Il y a des années et des années qu'on ne s'est vu!
--Très-bien, mon brave, repartit l'étranger, en lui tendant la main.
--Ah! dit le trappeur, ça me fait plaisir, vrai, là, de vous revoir, ours et buffles! Vous êtes toujours jeune, quoique vos cheveux soient devenus blancs comme la laine d'un grosses-cornes.
--Jeune! répéta Poignet-d'Acier, en secouant mélancoliquement la tête.
--Et Nick Whiffles, reprit Louis-le-Bon, sait-on ce qu'il est devenu?
--Nick Whiffles est avec moi.
Le chasseur sauta d'allégresse.
--Avec vous!
--Oui, je l'ai laissé à quelques milles d'ici.
--Ah! s'écria le premier, Nick Whiffles est avec vous, capitaine! C'est là une nouvelle! Comme nous allons nous amuser, castors et loutres! Vous avez donc une entreprise, capitaine?
--On vous en causera, répondit son interlocuteur.
--Tout à votre service, vous savez!
--Dites-moi, fit Poignet-d'Acier, M. Mac Carthy est-il au fort?
--M. Mac Carthy?
--Oui, le gouverneur.
--Ours et buffles, vous me faites là une belle question, capitaine.
--Il y est, n'est-ce pas?
--Oui, il y est pour n'en plus sortir, car il est mort et enterré, le pauvre homme.
--En vérité!
--Cinq minutes plus tôt, et vous nous aidiez à le porter à sa dernière loge.
Le front du capitaine se plissa.
--Qui donc lui a succédé? demanda-t-il.
--M. Boyer, le sous-chef-facteur, en attendant les ordres de la compagnie.
--M. Boyer!
--Eh! oui, celui qui vous détestait tant là-bas, dans la Colombie. Mais soyez tranquille, capitaine, je suis là; et si l'on s'avisait de...
--Bien, bien, dit Poignet-d'Acier d'un air rêveur; Mais, vous, que faites-vous ici?
--Ah ça, c'est une histoire! j'accompagne une dame.
--Madame Robin! s'écria l'étranger.
--Tout juste, capitaine, tout juste.
--Et... elle est au fort?
--Comme de raison.
--Ah! mon brave, vous me soulagez d'un grand poids dit Poignet-d'Acier d'un air satisfait.
--J'en suis, ma foi, bien content, capitaine, bien content, castors et loutres!
--Son mari est avec elle, n'est-ce pas?
--Pour cela non, nous le cherchons, son mari.
Un nuage de contrariété passa sur le visage du nouveau venu.
--Mais où est Alfred? dit-il.
--Alfred? qui ça?
--M. Robin.
--Lui, on prétend qu'il est à la rivière de la Mine de Cuivre; et sa petite femme veut l'y aller trouver. En voilà une enragée que cette créature-là! Jamais je n'en ai eu une pareille, moi qui, dans le temps, en avais des douzaines. Ah! capitaine, elle vaut son pesant de poudre!
CHAPITRE XI
POIGNET-D'ACIER
--Est-ce vous qui l'avez amenée ici?
--Comme vous dites, capitaine, c'est moi, Louis-le-Bon! et qu'elle sait marcher, la gaillarde! Il parait qu'elle avait déjà fait un tour dans le désert, à la Colombie, vous vous rappelez...
A ce moment, le gouverneur provisoire du fort du Prince-de-Galles sortit de la salle aux Échanges.
Poignet-d'Acier l'aperçut.
--Voici M. Boyer, cessez de me parler, et même de me connaître, quoi qu'il arrive, fit-il à Louis-le-Bon.
--Pour cela, si on s'avisait de vous toucher! dit celui-ci.
--Non, ne vous occupez pas de moi, et comportez-vous plutôt comme mon ennemi que comme mon ami, reprit rapidement Poignet-d'Acier.
--Mais où nous reverrons-nous?
--A moins d'accident, ce soir, à la fumerie de l'autre côté du pont de bois. Amenez-y madame Robin s'il est possible, répondit le capitaine, s'éloignant sans affectation et gagnant la porte de la factorerie.
--Quel homme! quel homme! on dirait qu'il a vingt ans, et il est vieux comme le monde! murmurait avec enthousiasme Louis-le-Bon, en le regardant partir. Il y a plus de trente ans, quand nous nous sommes vus pour la première fois, il avait la même mine, excepté que ses cheveux se sont diantrement enneigés depuis! Quel homme! quel homme! castors et loutres! il vivra éternellement comme défunt Mathusalem!
De fait, et sans se servir de la plaisante comparaison du bon trappeur, la plupart dès personnes qui avaient rencontré Poignet-d'Acier, soit dans le désert américain, soit au Canada, étaient surprises de la vigueur extraordinaire qu'il conservait jusque dans ses vieux jours [28].
[Note 28: Je renvoie le lecteur aux précédents volumes de la collection, La _Huronne_, la _Tête-Plate_, les _Nez-Percés_, les _Iroquois_.]
Depuis si longtemps on parlait de lui, de ses prodiges, de sa haine pour les Anglais, que toutes lui prêtaient un âge impossible. Pas une qui lui donnât moins de cent ans. Bon nombre assuraient qu'il commandait déjà un régiment de volontaires lors de la prise de Québec, en 1759.
Enfin le merveilleux avait brodé à cet individu un tel manteau de mystère, que bien des gens le considéraient comme un mythe.
Pour ceux qui le voyaient sans rien savoir de lui, Poignet-d'Acier était un homme d'une grande taille, maigre, sec, mais vert comme un chêne.
Il avait une tête admirable d'expression, une tête sombre, passionnée, telle que les aimait Byron, Salvator Rosa ou Velasquez; son regard tombait d'aplomb, il fascinait comme celui de l'aigle; ses mouvements avaient l'élasticité de la jeunesse.
Quelle que fût l'époque de sa naissance, ainsi que l'huile sur un marbre, les années avaient passé sur son corps sans en altérer la solidité.
Seulement ses cheveux, sa longue barbe étaient entièrement blancs, enneigés, pour nous servir du terme de Louis-le-Bon.
En entrant dans le fort du Prince-de-Galles, il portait le pittoresque costume des trappeurs du Nord.
Mais à sa ceinture, un superbe couteau de chasse et deux revolvers richement montés; à sa main droite, une de ces admirables carabines à deux coups, comme sait les fabriquer la maison Lebeau, de Liège, revendiquaient pour Poignet-d'Acier un plus haut rang dans le monde des aventuriers septentrionaux.
Il allait franchir la porte du fort quand le gouverneur l'avisa.
--Je ne me trompe pas, pensa-t-il, en courant après lui, c'est Poignet-d'Acier, le fléau des établissements de la Compagnie, le rebelle de 1837-38. Parbleu, voilà une chance heureuse de garder le poste que j'occupe temporairement! Il faut m'en emparer.
Se retournant aussitôt, il appela deux de ses commis.
--Peter, Jack, saisissez-vous de cet homme; il y aura vingt guinées pour chacun de vous si vous réussissez à le prendre.
Séduits par la promesse de cette libéralité, les employés ne se le firent point répéter.
En même temps que M. Boyer, ils se précipitèrent sur les pas de Poignet-d'Acier.
La cour de la factorerie se trouvait vide alors, car les engagés étaient occupés à leur repas du matin. Louis-le-Bon, qui avait tout vu, sans être aperçu du gouverneur, résolut de prêter assistance au capitaine, mais de façon à ne point laisser soupçonner leurs relations.
Sachant Poignet-d'Acier assez habile pour avoir peu de chose à craindre de trois hommes ordinaires, notre trappeur jugea qu'en fermant la porte de la factorerie il couperait au chef facteur et à ses émissaires tout secours de l'intérieur, et fournirait ainsi à son protégé le loisir de se débarrasser d'eux.
Aussitôt conçu, aussitôt exécuté.
Louis-le-Bon se jette sur la porte, donne un tour de clef, envoie la clef au fond de la cour, et va se cacher derrière une pièce d'artillerie, dans l'angle d'un bastion, pour être témoin de la scène extérieure.
Au moment où il allongeait prudemment sa tête par-dessus le rempart, M. Boyer criait à Poignet-d'Acier:
--Rendez-vous, ou vous êtes mort!
--Est-ce à moi que vous parlez? répondit le capitaine en s'arrêtant.
--Oui, dit le gouverneur, vous êtes mon prisonnier.
Poignet-d'Acier sourit.
--Vous plaisantez, monsieur Boyer, dit-il, en plaçant tranquillement sa carabine sur son épaule.
--Allons, Jack, Peter, sautez dessus! répliqua celui-ci.
--Camarades, dit le capitaine, avec son calme ordinaire, on m'appelle Poignet-d'Acier.
A ce nom les deux commis reculèrent, en montrant tous les signes de la plus profonde épouvante.
Louis-le-Bon se prit à rire silencieusement dans son coin.
--Vous verrez qu'ils n'oseront pas le toucher, se disait-il. Quel homme! ours et buffles! quel homme!
--Ah! ça, dit avec colère le gouverneur à ses séides est-ce que vous aussi vous allez vous conduire comme des poules mouillées?
Et pour leur donner l'exemple, il mit la main sur l'épaule de Poignet-d'Acier.
--Je vous prie, monsieur, de retirer votre main, dit celui-ci d'un ton paisible, mais ferme.
--Jack, à moi! clama le gouverneur.
Mais Jack et Peter n'avaient plus d'oreilles. Tous leurs sens semblaient s'être réfugiés dans leurs yeux qu'ils tenaient grands ouverts sur le fameux capitaine.
--Monsieur Boyer, reprit ce dernier, si vous ne me lâchez pas à l'instant, je vous corrigerai comme on corrige les petits polissons.
--C'est ce que nous allons voir, impudent coquin! vociféra le chef-facteur.
Il n'avait pas achevé que Poignet-d'Acier, le soulevant de terre, comme il eût fait d'un enfant, le lançait à dix pas de lui, après l'avoir gratiné de deux bruyantes claques sur les parties les plus charnues de son individu.
Le malheureux gouverneur tomba dans un banc de neige, haut de huit à dix pieds, au fond duquel il disparut tout entier comme dans un abîme.
Louis-le-Bon pouffait de rire sur son observatoire.
--Rentrez à la factorerie, mes amis, dit le capitaine aux deux employés, qui n'avaient pas fait un seul mouvement, rentrez-y, et quand on vous commandera quelque chose contre Poignet-d'Acier, souvenez-vous de sa figure.