Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais
Chapter 12
La mort de Kit-chi-ou-a-pous souleva plutôt leur étonnement que leurs regrets; néanmoins, ils enlevèrent son corps pour le transporter au cimetière de glace et l'y inhumer conformément à leur usage.
Pendant ce temps, le jour avait paru.
Les Peaux-Rouges remontèrent la falaise, avec Nick Whiffles, à qui ils avaient lié les mains derrière le dos. En passant près de la caverne, l'un d'eux proposa d'y entrer, pour voir si quelque Visage-Pâle ne s'y était pas retiré.
Joignant l'action à la proposition, il allongea son cou dans l'ouverture de l'autre. Mais aussitôt il recula avec horreur:
--_Meckoua-ou-abi! meckoua-ou-abi!_ (un ours blanc! un ours blanc!)
Son épouvante, gagnant de proche en proche, se communiqua à tous les Chippiouais, pour qui l'ours blanc est l'objet d'un culte superstitieux.
Ils s'enfuirent à toutes jambes, tandis que Nick, obligé de les suivre, riait sous cape, en murmurant:
--Diable de capitaine, va! on ne le prendra jamais au dépourvu. Il leur a encore joué un tour de sa façon, ô Dieu, oui! Mais c'est un bonheur, après tout, pour moi d'être prisonnier de ces serpents venimeux. Je délivrerai la jeune dame, ou je renonce à m'appeler dorénavant Nick Whiffles!
Puis, en manière de réflexion, il ajouta:
--Ça n'empêche que je suis dans une maudite petite difficulté!
CHAPITRE XX
L'ÉVASION
Vers le midi, les Chippiouais arrivèrent, avec leur captif, en vue du cimetière.
A ce moment, le Renard-Argenté et l'Hirondelle-Grise expiraient.
Leurs corps, glacés par le froid, prenaient la rigidité du marbre; telles que deux figures de bronze, leurs têtes jaillissaient au sommet de la singulière nécropole, et ajoutaient encore à l'étrangeté de son aspect.
Pêle-mêle, toujours au pied du monument, dansaient les sauvages, dirigés par Kitchi-Ickoui et James Mac Carthy.
Nick Whiffles avait beaucoup voyagé, c'était un des plus vieux trappeurs du désert américain. Entre la baie d'Hudson et l'océan Pacifique, il n'y avait guère d'endroits où il n'eût eu quelque «maudite difficulté» avec ces vermines d'Indiens, comme il disait. Tout ce pays ne le connaissait-il pas? Jamais, cependant, il ne s'était vu en présence d'une scène aussi bizarre, «ô Dieu non!»
--Je crois bien que les serpents à sonnettes sont fous, murmurait-il en approchant du sépulcre. A quoi bon, je vous demande, se démener de la sorte, par un temps du diable! Si c'est un effet de leur tempérament, je les plains. Et cette femme qui commande leur sabbat! Vous a-t-elle une taille! Ça doit être l'épouse de mon frère aîné [43] en nom, oui bien, je le jure, votre serviteur!
[Note 43: On sait que Nick est, dans le langage familier des Anglais, l'équivalent de diable.]
Tandis qu'il marmottait ces réflexions, la bande dont il faisait partie s'arrêta.
Le cadavre de Kit-chi-ou-a-pous fut dressé droit dans la neige, et les deux Chippiouais qui l'avaient apporté lui placèrent, l'un son calumet entre les dents, l'autre son tomahawk dans la main droite.
Ensuite, ils s'avancèrent, en hurlant, près de Kitchi-Ickoui, et se postant à ses côtés, sans qu'elle interrompît la ronde qu'elle conduisait. Ils tinrent ensemble le dialogue suivant:
PREMIER SAUVAGE.--L'époux de ma soeur a laissé tomber sa hache de guerre.
LA GRANDE-FEMME.__Kitchi-Ickoui la relèvera.
DEUXIÈME SAUVAGE.--L'époux de ma soeur était le plus brave des guerriers chippiouais.
LA GRANDE-FEMME.--Kitchi-Ickoui estimait sa valeur. Elle trouvera un remplaçant digne de lui.
PREMIER SAUVAGE.--Kitchi-Ickoui avait méprisé les conseils des Esprits. Matcho-Manitou l'a puni.
DEUXIÈME SAUVAGE.--Il n'est point mort dans un combat glorieux.
PREMIER SAUVAGE.--Ce n'est ni le feu, ni le plomb, ni le bois, ni les mains d'un robuste ennemi qui l'ont enlevé à ses jeunes hommes, mais la colère de celui qu'il avait offensé.
DEUXIÈME SAUVAGE.--Une roche a écrasé Kit-chi-ou-a-pous.
PREMIER SAUVAGE.--Mais nous avons saisi et amené à ma soeur le Visage-Pâle que le méchant Esprit avait envoyé pour nous ravir Kit-chi-ou-a-pous.
LA GRANDE-FEMME.--Où est ce Visage-Pâle?
PREMIER SAUVAGE.--Ici. Mais je dois prévenir ma soeur que Kit-chi-ou-a-pous a défendu de lui faire aucun mal.
DEUXIÈME SAUVAGE.--L'oreille de ma soeur sera-t-elle ouverte à cette dernière parole de son illustre époux?
LA GRANDE-FEMME.--Kitchi-Ickoui n'a plus maintenant d'autre époux que Visage-de-Cuivre. Ce qu'il commandera, elle l'exécutera.
En disant ces mots, elle désignait le métis.
Les deux Chippiouais firent un geste de mécontentement. Mais la Grande-Femme reprit d'un ton décidé:
--Je veux qu'il soit aujourd'hui adopté par les Chippiouais et devienne leur okema comme successeur de Kit-chi-ou-a-pous.
Cessant alors de danser, elle saisit Mac Carthy par le bras et le souffleta deux fois sur chaque joue, en disant:
--Je te fais chef suprême.
Puis divers sagamos s'approchèrent tour à tour du demi-sang et répétèrent, après l'avoir souffleté:
--Je te fais chef suprême.
La foule entière criait:
--Il est fait chef suprême.
Kitchi-Ickoui le reprit bientôt par la main et le mena près du cadavre de Kit-chi-ou-a-pous.
Là, elle lui ordonna de baiser ce cadavre sur les lèvres.
Malgré une profonde répugnance, Mac Carthy obéit.
Kitchi-Ickoui, enlevant ensuite le calumet que le mort avait à la bouche, le remplit de tabac qu'elle alluma, et donna le poagan à notre avocat, en disant:
--Fume.
Mac Carthy était décidé à se soumettre à tout. Il fuma.
Ce ne fut pas tout.
On lui mit aux doigts le tomahawk de Kit-chi-ou-a-pous en l'invitant à charger le corps sur son épaule et à le porter dans une des cellules du tombeau d'hiver.
Cela terminé, au milieu des chants et des danses, et le défunt enseveli suivant la méthode que nous avons précédemment décrite, la Grande-Femme s'arracha une dent à l'aide d'un fil de fer, exigea du misérable Mac Carthy qu'il s'en laissât arracher une par elle, et, avant qu'il eût songé à opposer quelque résistance, lui perça la cloison du nez avec le fil de fer qui avait servi à l'extirpation des deux dents.
La sienne, elle la suspendit à ce fil de fer roulé en anneau; celle de Bois-Brûlé, elle s'en orna de même avec des cris de joie effroyables.
Cette pratique constitue, parmi les Chippiouais, une des plus importantes cérémonies du mariage.
Nick Whiffles avait trop peu souci de son existence, et il était trop habitué aux vicissitudes du métier de trappeur, pour s'inquiéter de la situation assez critique, d'ailleurs, dans laquelle il se trouvait. Aussi riait-il cordialement de la mine piteuse que faisait Mac Carthy, pendant que sa robuste amante procédait à ces diverses opérations.
Il se doutait bien que c'était là le métis, ce fils de l'ancien gouverneur du fort du Prince-de-Galles dont avait parlé Louis-le-Bon.
Au surplus, il l'avait déjà rencontré quelques mois auparavant et lui avait presque sauvé la vie.
--J'ai été bête, marmottait Nick, avec son sourire narquois; oui bête comme une bête à quatre pattes, quoique je n'as aie que deux; mais dans la famille des Whiffles on n'en fait jamais d'autre. Si au lieu de lui donner à manger, ce jour où je le trouvai couché dans le creux d'un rocher, manquant de munitions et mourant de faim, je n'eusse point partagé mes provisions avec lui, tout ça n'aurait pas eu lieu et je ne serais pas, à présent, dans une des plus maudites petites difficultés qui me soient jamais arrivées, ô Dieu, non! Après tout, le voici joliment arrangé! Ah! ce n'est jamais impunément qu'on fait le mal en ce monde. Je suis sûr que, d'une façon ou d'une autre, ceux qui s'écartent de la bonne route sont châtiés même ici-bas! Mais il faudra ruser avec ce gaillard-là! Le voici qui me reconnaît. Jouons au plus fin.
Mac Carthy avait effectivement aperçu Nick Whiffles, dont on ne pouvait oublier les traits fantastiques une fois qu'on les avait entrevus.
Honteux d'abord du rôle ridicule auquel Kitchi-Ickoui le condamnait en présence d'un blanc, il détourna ses regards. Mais, après réflexion, il résolut de faire contre fortune bon coeur et d'employer Nick Whiffles à un projet qu'il méditait depuis son retour au village chippiouais.
--A qui appartient cette face pâle? demanda-t-il à la Grande-Femme.
--Elle appartient à Kitchi-Ickoui, répondit celle-ci.
--Mon épouse chérie veut-elle m'en faire présent?
--Dans quel but?
--Je désire que cet homme soit mon esclave.
--Si tel est le désir de mon bien-aimé, qu'il soit satisfait, dit Kitchi-Ickoui en couvant des yeux l'avocat.
--Je remercie l'amante de mon coeur.
--Maintenant, dit la Grande-Femme, je t'ai investi de l'autorité souveraine; tu es mon mari; je ferai tout ce qui te plaira; en moi tu trouveras la soumission, l'empressement à courir au-devant de tes souhaits, la constance, car je t'aime avec passion, et nul autre homme que toi n'entrera dans ma couche; mais, sache-le, en échange de mes preuves de tendresse, je veux une fidélité égale à la mienne; je veux que tu m'appartiennes tout entier et que tu renonces à jamais à l'idée de retourner parmi les Visages-Pâles.
Mac Carthy protesta de son dévouement, et la Grande-Femme ajouta:
--Prends ton esclave, conduis-le à notre wigwam, et reviens aussitôt t'asseoir au banquet de chair de phoque et d'huile de baleine que je veux offrir à nos guerriers pour les récompenser de la victoire qu'ils ont remportée!
Dès qu'elle eut parlé, Mac Carthy aborda Nick.
--Ne craignez rien... commença-t-il.
--Craindre! fit le trappeur en haussant les épaules; est-ce que j'ai jamais eu peur, moi!
--Ce n'est pas cela que je veux dire. Mais vous m'avez rendu un service.....
--Ta! ta! ta! choses passées, choses oubliées, oui bien, je le jure, votre serviteur!
--Vous êtes un drôle de corps! dit James en souriant.
--Pour ça, oui, mais pas si drôle que vous, avec votre boucle d'oreille au nez, riposta Whiffles.
Mac Carthy sentit le rouge lui monter au visage. Néanmoins, il sut dissimuler son dépit.
--Voulez-vous m'obliger? dit-il au bout d'un instant.
--Obliger! obliger quelqu'un, c'est mon état; et quoique, entre nous, je n'aime pas beaucoup la couleur de votre peau, car les demi-sang, voyez-vous, c'est...
James, prévoyant que Nick allait, avec sa rude franchise, lui lancer à la face quelque nouvelle injure, James l'interrompit.
--Si vous voulez recouvrer votre liberté, il s'agit, dit-il, de suivre mes avis.
--On verra, dit Whiffles d'un ton bourru.
--Ici, reprit Mac Carthy, je suis le maître, comprenez-le bien. D'un mot, d'un signe, je puis vous envoyer au bûcher. Il est donc de votre intérêt de m'écouter.
La nécessité d'opposer l'astuce à l'astuce avertit Nick de baisser le diapason de sa voix.
--Oui bien, je le jure, votre serviteur! répondit-il avec une humilité dont, certes, il n'était guère coutumier.
--Je suis prisonnier comme vous, poursuivit James, mais la passion de cette vieille folle pour moi m'a affublé de titres...
--Vous appelez ça des titres?
--Oh! soyez certain que je ne les ambitionnais guère.
--C'est pourtant beau, ma foi, d'être le mari d'une créature comme celle-là! dit Nick avec une sorte d'ironie. Quelles épaules elle vous a! Quelle tête, quels bras quelles jambes, et les pieds! Hum! rien qu'à la regarder...
--Si elle vous plaît!
--Sans doute qu'elle me plairait. Mais si j'avais jamais avec elle une maudite petite difficulté...
Nick s'arrêta et hocha la tête.
--Eh bien? fit Mac Carthy en riant.
--J'aurais peur de n'être pas le plus fort, ô Dieu, oui!
--Revenons à notre sujet, dit James; vous me servirez?
--Sans doute, puisqu'il le faut.
--Si vous tenez votre parole, dans huit jours nous serons libres, car j'ai hâte de quitter ces horribles sauvages. Mais vous me jurez une obéissance aveugle, n'est-ce pas?
--Parlez, bourgeois.
--Il y a, continua James, dans la hutte où l'on vous enfermera, une jeune personne blanche, qui a été enlevée de la factorerie du Prince-de-Galles par ces brigands. La frayeur lui a fait perdre la tête. Elle me prend pour son ravisseur, et vous racontera de moi des choses insensées. N'en croyez pas un mot; car je l'aime de tout mon coeur.
Elle-même a pour moi une véritable affection, et nous nous marierons dès qu'elle aura recouvré la raison...
--Compris! compris! Mais auparavant il faudra nous échapper, dit Nick avec un air de bonhomie dont Mac Carthy fut complètement la dupe.
--Alors c'est entendu, reprit ce dernier.
--Entendu, bourgeois.
--Soyez certain d'une récompense...
--Bon, bon. Mais j'ai les mains attachées!
--On va vous les délier, dit James en retournant vers Kitchi-Ickoui.
Il lui dit un mot, et la Grande-Femme ordonna de trancher les cordes qui garrottaient les bras du trappeur.
Puis les Chippiouais s'acheminèrent tumultueusement vers le village.
Quatre d'entre eux conduisirent Nick Whiffles au wigwam de Kitchi-Ickoui, pendant que leurs compagnons, dirigés par le nouvel okema et sa colossale épouse, envahissaient la hutte aux banquets de grande cérémonie.
Le trappeur fut introduit dans la cabane souterraine, et ses gardiens en refermèrent extérieurement la porte au moyen de lourds, quartiers de roches.
--Ouais! exclama Nick en entrant, il ferait joliment bon prendre une prise de tabac avant de mettre le pied ici, car ça ne sent pas tout à fait la rose! ô Dieu! non.
Et il éternua deux ou trois fois avec violence.
Puis il ajouta:
--Encore, si on y voyait clair. Mais c'est pis qu'au fin fond du Vésuve, où descendit une nuit mon oncle le grand voyageur dans l'Afrique Centrale, oui bien! je le jure, votre serviteur!
--Est-ce vous, monsieur? demanda à cet instant une voix dans l'obscurité.
--Moi-même, Nick Whiffles, fils de James, fils de Peter, fils de Joseph, fils de John, fils d'Isaac, fils d'Aaron, fils...
--Mais par quel hasard? interrompit la même voix.
--Ah! la jolie créature... c'est-à-dire, non, pardon, madame Robin! c'est moi qui suis aise de vous revoir, s'écria Nick en s'avançant vers Victorine, assise dans un coin de la loge.
--Comment se fait-il?
--On vous dira ça; on vous le dira tout de suite, chère dame du bon Dieu.
Et Nick, avec la loquacité ordinaire, se hâta de raconter à madame Robin ce qui était survenu depuis l'entretien qu'elle avait eu avec Poignet-d'Acier.
--Pensez-vous qu'il soit sorti de ce mauvais pas? dit-elle quand il eut fini.
--Lui! pas de danger pour lui. Bientôt vous en entendrez parler. Occupons-nous de vous, c'est le plus pressé.
--Ah! dit-elle, nous aurons de la peine à nous évader, ce Mac Carthy...
--Qu'il s'avise de vous regarder de travers! s'écria Whiffles d'une voix tonnante. Fiez-vous à moi, madame! Je suis l'ami de Poignet-d'Acier; je m'en fais gloire, et vous verrez avant peu que le vieux Nick a encore dans sa gibecière plus de tours que l'on ne pense, sans me vanter, oui bien, je le jure, votre serviteur!
--Votre présence seule me rend tout mon courage dit avec joie la pauvre Victorine.
--A présent, reprit le trappeur, je suis fatigué, sauf votre respect. Un peu de sommeil me rafraîchira l'esprit. Et quand je m'éveillerai, nous examinerons la situation.
Sur ce, il s'étendit sans façon près du feu, et un vigoureux ronflement ne tarda pas à annoncer que le brave aventurier voyageait dans le royaume des songes.
Une heure s'écoula ainsi.
Madame Robin, pleine de douces espérances, rêvait avec délices au bonheur d'échapper enfin à son affreuse condition, quand une sorte de grattement continu vint frapper ses oreilles.
Étonnée, indécise, elle écouta attentivement.
Le son continue, il approche, il est près d'elle!
--Nick! dit-elle à voix basse.
--Qu'y a-t-il? demanda le trappeur en se frottant les yeux.
--Entendez-vous?
--Oui bien...
--Qu'est-ce que cela?
--Attendons!
Une minute s'écoule dans un silence troublé seulement par les palpitations du coeur de la jeune femme, et tout à coup une partie de la muraille du wigwam se détache.
La tête d'un ours blanc parait au milieu des décombres. Victorine pousse un cri de terreur.
--Ah! je savais bien que la Providence nous tendrait la main, ô Dieu, oui! exclama Nick Whiffles.
Et saisissant dans ses bras madame Robin à demi évanouie, il s'enfonça avec elle dans le trou fait par l'ours, après avoir adressé à celui-ci un regard d'intelligence.
CHAPITRE XXI
CONCLUSION
On sait généralement que l'Outaouais ou Ottawa, séparation naturelle du Haut et du Bas-Canada, est une superbe rivière, longue de deux cents lieues environ, qui se jette dans le Saint-Laurent à quelques milles au-dessus de Montréal, après avoir arrosé dans son parcours une des régions les plus fécondes du globe.
Cependant, aujourd'hui même, les rives de l'Outaouais sont à peine colonisées sur le tiers de leur étendue. Mais, depuis plus de deux siècles, cette rivière sert de grande route aux aventuriers qui voyagent du Canada aux solitudes de la baie d'Hudson. C'est leur principale voie de communication entre l'est, l'ouest ou la nord, l'océan Atlantique, le Pacifique ou la mer Glaciale [44].
[Note 44: Pour les détails de l'un de ces voyages, voir la _Huronne_.]
Non loin de sa source, sur la limite extrême des établissements et du désert, entre les 47° et 48° de latitude et 80° de longitude, l'Outaouais se développe en une expansion à laquelle on a donné le nom de lac Timmiskaming.
Quoique très-fertiles, les bords de ce lac étaient encore incultes en 1883. Seuls le pied de la bête fauve et le mocassin du Peau-Rouge ou du trappeur blanc les avaient foulés. Rarement, et à de grandes distances les uns des autres, y rencontrait-on quelques wigwams en peau; plus rarement encore une hutte de bois grossière, et cela quoique les prairies et forêts environnantes fussent aussi giboyeuses que les eaux du lac étaient poissonneuses.
Cependant, par une chaude soirée du mois d'août de cette année 1833, on pouvait remarquer, à la pointe du promontoire qui, s'avançant au nord du lac, lui donne la figure d'un coeur, deux cabanes, d'un aspect agréable, presque élégant.
L'une surtout, avec son toit et ses murs tout tapissés de chèvrefeuilles, liserons, convolvulus, clématites et autres plantes grimpantes, semblait une corbeille de fleurs, tant l'or, l'émeraude, l'écarlate, l'azur, l'ornaient de leurs vives couleurs.
Placée à l'est, sa porte regardait le lac, uni comme une glace, et dont les ondes transparentes laissaient apercevoir des troupes folâtres de poissons aux écailles aussi étincelantes que le diamant. Au nord, un tertre couvert d'une fraîche verdure abritait contre la bise cette habitation primitive il est vrai, mais dont le site et le cadre conviaient irrésistiblement à l'amour.
Pour moins coquette qu'elle fût, la seconde loge, élevée à vingt-cinq ou trente pas en avant de celle que nous venons d'esquisser, annonçait, dans son architecte, une main intelligente et un esprit prévoyant. Cette loge protégeait l'autre, et des meurtrières, ouvertes dans la haute palissade dont elle était entourée, annonçaient que les occupants ne se croyaient pas tout à fait en sûreté dans leur retraite.
Les précautions qu'ils avaient prises n'étaient assurément pas superflues le soir dont nous parlons, car, couchés dans des buissons sur la lisière d'un petit bois, à une portée de fusil des deux huttes, une douzaine de sauvages, armés en guerre, paraissaient attendre que la nuit fût tout à fait venue pour accomplir un mauvais dessein.
Ils parlaient bas; mais à la douceur, à la facilité de leur idiome, à l'abondance de leurs paroles, un nord-ouestier eût aisément reconnu des Chippiouais.
Il n'y avait pas à s'y méprendre, bien que leur costume fût celui des Indiens du Sud.
A quelque distance d'eux causaient chaleureusement un homme et une femme:--lui un métis, portant les insignes de chef; elle une squaw, aux proportions colossales, à la voix fière, impérieuse.
C'était Kitchi-Ickoui, et c'était James Mac Carthy.
--J'ai eu confiance en ta parole, disait la première mais si tu me trompais!
--Te tromper! s'écria le métis avec vivacité; crois-tu donc que j'aie oublié tes bontés pour moi? crois-tu que je ne sache pas apprécier la grandeur de ta tendresse et la supériorité de tes charmes?
--Oui, mais la face-pâle est bien belle aussi! dit Kitchi-Ickoui d'un ton soucieux.
--Mes yeux sont fermés à tous les attraits qui ne sont pas les tiens.
--Pourquoi alors avoir quitté les bords de la Grande-Baie [45]? Nous y étions puissants et heureux, dit-elle rêveusement, comme si elle répondait à un pressentiment secret.
--Ne l'ai-je point dit à la reine adorée de mon coeur? L'esclave blanche que je lui avais amenée possède la médecine qui donne le pouvoir sur tous les _semagainaschouabi_ [46]. Emparons-nous d'elle, et nous dominerons les visages-pâles. Désormais la race de ma soeur aura l'omnipotence, non-seulement sur les anciens territoires de chasse qu'elle occupait naguère, mais sur les pays que possèdent ses ennemis. Devenus esclaves, ils lui fourniront autant d'armes, de poudre, de couvertes, de rassade et d'eau-de-feu qu'elle en désirera...
[Note 45: La baie d'Hudson.]
[Note 46: Les guerriers blancs.]
--Autant d'eau-de-feu que j'en voudrai! en es-tu sûr? demanda la Grande-Femme avec un accent et un geste témoignant que, parmi toutes les séduisantes promesse» dont la berçait Mac Carthy, l'alcool avait sa préférence.
--J'en suis sûr, repartit le Bois-Brûlé.
--Mais il est convenu, continua la Grande-Femme après un moment de réflexion, il est convenu que ta face-pâle nous la brûlerons.
--Quand elle m'aura livré sa médecine.
--Non pas à toi! répliqua brusquement Kitchi-Ickoui.
--Mais elle ne la peut donner qu'à un homme qui passera un quart de lune seul dans une loge avec elle.
--Je choisirai un de nos jeunes guerriers.
Mac Carthy secoua la tête.
--L'esprit que j'ai vu, dit-il, ordonne que cet homme soit une peau cuivrée.
--Toi, peut-être! s'exclama la Grande-Femme avec une explosion de colère indicible.
--Que ma soeur, dit-il froidement, consulte elle-même Kitchi-Manitou. N'est-ce pas lui qui déjà a favorisé les desseins de ma soeur? lui qui m'a amené près d'elle, lui qui a livré la factorerie de la rivière Churchill et a débarrassé mon adorée de son mari? N'est-ce pas Kitchi-Manitou aussi qui a mené la face-blanche dans notre loge, qui nous a indiqué les traces de la fugitive?
--Et, dit Kitchi-Ickoui, sa médecine donne l'eau-de-feu en abondance?
--Elle n'en laisse jamais manquer. C'est la médecine du bonheur! et cette médecine, elle est là... dans ce wigwam.
En prononçant ces mots Mac Carthy désigna du doigt la cabane fleurie dressée à la pointe du promontoire.
Que loin on était, dans cette cabane, de soupçonner la présence des Chippiouais!
A l'intérieur, un jeune homme et une jeune femme, placés l'un près de l'autre, respiraient avec amour, par la porte entr'ouverte, les senteurs de la brise du soir.
Le jeune homme était couché sur un lit de fougères et de sapinage, la jeune femme, assise sur un billot de bois, à son chevet, tenait une de ses mains doucement pressée dans les siennes.
--Mon cher Alfred, disait-elle, en le contemplant avec une affection profonde, que de bénédictions nous devons à Dieu pour nous avoir réunis. En arrivant à Québec, je fonderai une messe à perpétuité en reconnaissance....
--Du capitaine Poignet-d'Acier!
--Ah! lui aussi est bon.
--Bon, brave, généreux, libéral, l'homme de bien par excellence, celui à qui deux fois je devrai l'inestimable félicité de posséder ma Victorine [47], dit Alfred, se penchant pour donner un baiser à la jeune femme.
[Note 47: Voir la _Huronne_.]
--Oui, reprit-elle, souriante. Mais on peut dire que, chaque fois, il m'a fait peur! La première, il se présente, pour m'enlever, en Indien si horrible que tout le monde à la Mission en était épouvanté; la deuxième, c'est sous la robe d'un ours blanc qu'il apparaît...
--La peau de l'ours qu'il avait tué avec ce brave Nick Whiffles, m'as-tu dit.
--Oui, celle qui lui avait servi à échapper aux Chippiouais. Enfin, comprends-tu ma frayeur à la vue d'un ours blanc débouchant tout à coup par le mur de la hutte où j'étais prisonnière? Si Nick Whiffles n'eût été là, je serais morte...