Poignet-d'acier, Ou, Les Chippiouais

Chapter 11

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--Elle pourra nous être utile.

--Utile! dites indispensable.

--Soit, je ne dispute pas sur les mots.

--Je vas lui donner à manger, car elle vient de m'avertir qu'elle avait faim.

--Dépêchez, ami Nick, le temps presse.

--Soyez tranquille, capitaine, avec Tristesse nous le rattraperons, capital et intérêt, le temps perdu. Ah! c'est que ça m'avait saigné le coeur, quand elle s'était égarée, l'autre jour à la chasse. Je ne disais rien, parce que c'est stupide un homme qui se plaint, mais j'avais là un poids qui me brisait les jambes.

Et Nick se frappa la poitrine, sans cesser de prodiguer à son chien les plus tendres caresses.

--Oui, dit-il, tout en lui coupant de menues tranches de venaison, oui, ma fille, tu as bien fait de revenir, car si tu étais restée absente, j'en aurais fait une maladie, c'est sûr. Allons, encore un morceau; mais plus qu'un. Pas de gourmandise. La gourmandise est la mère de tous les vices. C'est mon idée; et la tienne aussi, n'est-ce pas, Tristesse? As-tu soif? Un peu d'eau, avec une goutte de whiskey, ne te nuira pas. Le whiskey est l'ami des enfants du bon Dieu, lorsqu'on n'en abuse point. Calamité et Infortune ne le détestaient pas; mais ils n'en prenaient jamais trop. Ce n'était pas comme leur maître, qui quelquefois... N'est-ce pas, capitaine, que c'est drôle, ça!

--Quoi? demanda Poignet-d'Acier.

--Les hommes disent qu'eux seuls ont de la raison.

--Oui. Après?

--Après? S'ils ont seuls de la raison, pourquoi sont-ils moins raisonnables que les animaux? Voyez Tristesse, elle a mangé et bu suffisamment. Pour rien au monde elle ne toucherait maintenant à quelque chose. Mais nous autres nous prenons plaisir à dépasser les bornes de l'appétit ou de la soif. Que je prête ma gourde à Corne-de-Taureau, par exemple, il ne la quittera pas qu'il ne l'ait vidée et...

--Debout, méchant professeur de philosophie, interrompit Poignet-d'Acier.

--Tout de suite, capitaine, tout de suite.

Avec ces mots Nick se leva et s'approcha de Louis-le-Bon.

Il se pencha sur le lit pour tâter le pouls du malade, qui s'était endormi.

--Ça va bien, murmura-t-il. Dans une huitaine la fièvre sera tombée, et dans quinze jours mon cousin remontera sur jambes. Avec une bonne perruque de poil de bison, il se refera une tête de jeune homme.

--En avant! cria Poignet-d'Acier.

--Nous y sommes, capitaine, dit le trappeur, en examinant l'amorce de sa longue carabine.

Puis il chaussa ses raquettes, siffla son chien et sortit du wigwam avec Poignet-d'Acier.

La nuit finissait.

Les deux aventuriers s'acheminèrent rapidement vers la factorerie du Prince-de-Galles.

En moins d'une demi-heure ils arrivèrent sur les ruines, de l'établissement.

--Voulez-vous savoir, dit Nick, si la jeune dame accompagne les Chippiouais?

--Oui, répondit Poignet-d'Acier.

--Alors, tâchons de retrouver la chambre qu'elle occupait la nuit de l'attaque.

--Ce ne sera pas difficile, car je crois bien que j'y suis entré pendant la visite que nous avons faite avant-hier.

--A-t-elle laissé du butin [41]?

[Note 41: En français-canadien, ce terme signifie: effets, hardes, vêtements.]

--Sans doute, puisqu'elle a été brusquement enlevée.

--Tant mieux, capitaine, tant mieux.

--Pourquoi cette question?

--Vous verrez. Où est la chambre?

--Ici à droite, au-dessus de cet escalier à demi brûlé.

--Ça n'est pas la peine de monter voir. Attendez-moi sans vous commander, capitaine.

Puis Nick appela son chien.

--Ici, Tristesse! ici!

L'animal s'élança en bondissant sur les pas du trappeur, et Poignet-d'Acier comprit le dessein de ce dernier.

Peu après, Nick Whiffles reparut.

A la main il tenait un mouchoir qui avait appartenu à madame Robin.

Il le fit sentir à son chien.

Tristesse se mit à aboyer, en sautant autour du mouchoir. Ensuite, secouant la tête, abaissant son museau au ras du sol et reniflant l'air, elle fureta dans la cour de la factorerie.

Les aventuriers ne la quittaient pas du regard.

Tristesse pénétra dans la grand'salle, s'arrêta une minute, en remuant joyeusement la queue et en regardant son maître, près du banc où Victorine s'était assise.

--Bon, dit Nick, la jeune dame a fait une station ici; nous sommes sur la piste, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--En effet, répondit Poignet-d'Acier, ramassant un objet qui brillait sur le plancher, voici un étui de femme.

--Cherche, Tristesse! cherche, ma belle! criait Nick.

La chienne prit son élan, traversa la cour et sortit de la factorerie.

Mais là, les traces de pas d'hommes, d'animaux, de traîneaux, formaient un lacis des plus difficiles à débrouiller.

Une à une. Tristesse flaira toutes les empreintes.

Vingt fois elle se crut sur la piste, et vingt fois elle découvrit son erreur au bout de quelques secondes.

Alors, désespérée, elle levait tristement la tête vers Nick Whiffles, et lui disait «dans son langage de chien», suivant l'expression du bon trappeur: «Je voudrais bien trouver, je fais tout mon possible, mais je ne puis pas. Pardonnez-moi.»

Inflexible comme un bourreau, Nick commandait, par un geste de plus en plus dur, de plus en plus menaçant, de recommencer la quête.

Tristesse obéissait avec une docilité parfaite. Il semblait à son air désolé, à son empressement, qu'elle se reprochât sa maladresse.

Tout à coup, elle poussa un cri particulier, et courut, à toute vitesse, sur un léger sillon laissé, dans la neige, par le patin d'un traîneau.

--Nous y sommes, ô Dieu oui! dit Nick, en montrant le sillon à Poignet-d'Acier.

Celui-ci fit un mouvement dubitatif.

--Je vous répète que nous y sommes, répéta Whiffles. Cette piste est celle du _slé_ qui a emmené la jeune femme; oui bien, je le jure, votre serviteur! j'y mettrais ma tête à couper.

Cette assertion sur les lèvres du vieux trappeur équivalait à une évidence.

Poignet-d'Acier le connaissait assez pour ne plus douter de sa parole.

--Alors, dit-il, au pas de course!

Aussitôt, ils se posèrent sur la bouche une sorte de bâillon en cuir, afin d'atténuer l'impression du froid sur leurs dents, et filèrent aussi vivement qu'ils purent dans la direction du traîneau.

Toute la journée nos hommes firent diligence.

Vers le soir, vaincus par la lassitude, ils cherchèrent un abri pour se reposer.

La plaine était nue; pas un arbre, pas une tente sur toute l'étendue du rayon visuel. Mais à leur droite se découpait la côte de la baie d'Hudson.

Fouillant les anfractuosités de cette côte, ils finirent par trouver une caverne.

Elle paraissait offrir une retraite sûre: ils s'y réfugièrent. A défaut de bois, Nick ramassa de la mousse dans les fentes des rochers et alluma du feu, auprès duquel Poignet-d'Acier et lui se couchèrent, après un frugal repas arrosé de whiskey trempé d'eau.

Ils dormaient profondément lorsque, soudain, Tristesse se mit à aboyer d'un ton bas et effrayé.

Nick aussitôt s'éveilla, arma sa carabine.

Poignet-d'Acier avait fait de même.

Au cri de la chienne avait répondu un grondement sinistre.

--Un ours! murmura Whiffles.

--Je le sais, dit froidement Poignet-d'Acier.

Cependant, on ne distinguait rien encore que la nappe de neige qui se déployait, sans tache, à l'orifice de la grotte.

Mais, comme le capitaine faisait sa réponse, un corps gigantesque boucha tout à coup cet orifice. Il avait la blancheur immaculée de l'espace environnant, et paraissait ne pouvoir jamais pénétrer dans la grotte, tant il était gros.

Tristesse grognait sourdement et montrait les dents; toutefois, elle se tenait tremblante à côté de son maître.

--Feu! dit Nick.

--Un moment! attendez qu'il soit entré.

De nouveau, le monarque des régions boréales poussa un grondement terrible; des souffles de chaude baleine remplirent la caverne.

L'ours fit deux pas en avant.

--A présent! dit Poignet-d'Acier.

Une triple détonation retentit.

Au milieu des formidables échos soulevés par cette détonation, s'éleva un hurlement de rage qui fit frémir les deux chasseurs, tout aguerris qu'ils fussent à ces sortes de scènes.

--Empoignez votre couteau et attention, Nick! cria le capitaine.

--Ça y est, répondit le trappeur.

Tristesse aboyait avec fureur, mais sans bouger de place.

L'obscurité était grande dans la caverne, le feu ayant cessé de brûler et le corps de l'ours interceptant la plus grande partie de la lumière sidérale qui en éclairait l'intérieur avant son arrivée.

Quelques secondes s'écoulèrent, moments d'une attente pénible, puis un grincement se fit entendre, puis un bruit lourd et mat, puis un cliquetis de fer et d'os, puis des sons épouvantables.

Et là, dans cet antre noir, profond d'une vingtaine de pieds, haut de sept ou huit, se joua un de ces drames terribles, sans nom, auxquels les régions septentrionales de l'Amérique ne servent que trop fréquemment de théâtre.

Courte en fut la durée, affreuse aussi.

Dans la pénombre, un témoin eût vu tournoyer, se rouler l'ours, les deux hommes, le chien, enlacés les uns aux autres comme des serpents. Ses oreilles eussent été frappées par des froissements stridents, des chocs secs, des respirations sifflantes, tout cela pendant une minute à peine.

Ensuite, un râle d'agonie vibrant à faire trembler la voûte de la caverne, et la voix joviale de Nick Whiffles:

--De profundis pour maître Bruin [42].

[Note 42: Ce terme est anglais. Ou l'emploie habituellement dans le désert américain. Il signifie ours, et trouve son équivalent dans Martin, sobriquet que le peuple donne chez nous à cet animal.]

--Êtes-vous blessé? demanda Poignet-d'Acier.

--Blessé! moi blessé! jamais Nick n'a été blessé! répliqua le trappeur; mais vous, capitaine?

--Quelques égratignures.

--Oh! pour des égratignures, on en jouit. Vous a-t-il des griffes, le citoyen! Elles ont au moins deux pouces de long, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Maintenant, il faut sortir l'ours d'ici, car il nous barre le passage.

--Hum! fit Nick, ce ne sera pas facile. Je veux être pendu s'il ne pèse pas un mille de livres. Sans vous, capitaine, ajouta-t-il, je crois pourtant que c'était fini. Il me serrait dans ses bras avec un amour... J'en ai les reins tout meurtris.

--Où donc est votre chien?

--Tristesse! Tristesse!

Tristesse ne répondit pas.

Inquiet, Nick scruta des yeux la caverne. Mais il n'aperçut pas la chienne.

--Allons, dit Poignet-d'Acier, elle sera sortie. Elle reviendra bien vite. Tirons cette bête hors d'ici.

--Tristesse! Tristesse! répéta Whiffles, en s'attelant au cadavre de l'ours.

Un faible cri partit de dessous l'animal.

--Ah! s'écria le trappeur, aidez-moi, capitaine, Bruin a écrasé ma pauvre chienne en tombant! Le coquin, s'il est arrivé malheur à Tristesse, il me le paiera!

Cette naïveté fit sourire Poignet-d'Acier.

--Toujours le même! dit-il.

--Une, deux, ça y est-il? capitaine.

--Oui.

--Han! han! souffla Nick.

Grâce à la vigueur extraordinaire des aventuriers, le corps du monstre fut un peu soulevé, et Tristesse délivrée du fardeau qui l'étouffait.

Heureusement, elle n'avait d'autre mal que quelques contusions sans importance.

L'ours tut alors traîné sur une étroite esplanade qui dominait la baie.

D'une dimension colossale, il mesurait plus de douze pieds du museau à la queue. La petitesse relative de sa tête faisait ressortir davantage l'énormité de son corps.

--Voilà qui fera une fameuse fourrure, dit le trappeur en se mettant immédiatement en devoir de l'écorcher. Mais ça n'empêche que si vous n'eussiez été là, capitaine, Nick y passait. Quel coup de couteau! comme c'est ajusté! En plein coeur, capitaine, en plein coeur! oui bien, je le jure!

--Il faut abandonner cette carcasse et continuer notre chemin, dit Poignet-d'Acier.

--Une carcasse! une carcasse! l'abandonner! Y pensez-vous, capitaine? Et les jambons! et les jambons!

--Je ne m'en soucie guère.

--Ah! capitaine, je ne vous reconnais plus. Abandonner des jambons d'ours comme ceux-là, ça serait tenter le Grand Distributeur. Jamais Nick ne fera cela, ô Dieu non!

Le jour allait bientôt paraître. Poignet-d'Acier insista pour qu'ils reprissent leur route. Whiffles fut intraitable.

--Quand, dit-il, il y aurait autour de nous cinquante vermines d'Indiens, je ne laisserais pas aux loups d'aussi beaux morceaux; le Créateur m'en punirait.

Après deux ou trois heures de travail, ayant dépecé l'ours, il ralluma du feu, fit cuire quelques tranches sur des charbons, plaça dans son carnier une grosse portion de viande, et serra le reste, enveloppé de la peau dans une enfonçure de la roche, qu'avec l'aide de Poignet-d'Acier il scella d'une pierre assez lourde pour que quatre hommes de force ordinaire ne la pussent remuer.

--Du diable si les Peaux-Rouges découvrent cette cache! dit-il en terminant. Quant aux ours blancs qui auraient envie de venir goûter à défunt leur frère je les défie bien d'écarter la pierre qui...

--Chut! fit à cet instant Poignet-d'Acier.

Et il colla son oreille contre le sol de la caverne.

CHAPITRE XIX

NICK WHIFFLES DANS «UNE MAUDITE PETITE DIFFICULTÉ»

--Ah! marmotta Nick Whiffles entre ses dents, c'est pas pour dire, mais le capitaine commence à entendre un peu dur. On voit bien qu'il n'a plus ses vingt ans! Le moindre bruit, un caillou qui se détache d'un rocher, une feuille qui tombe lui fait peur. Peur! non, car il n'a jamais peur, le capitaine! mais ça lui donne sur les nerfs. Moi qui ne suis plus tout à fait jeune, non plus, à ce qu'on prétend, mais du diable si je sais mon âge...

Le bruit d'un coup de feu arrêta le trappeur dans son soliloque.

--Tiens! tiens! vous aviez donc raison, capitaine? dit-il.

Poignet-d'Acier se releva vivement.

--Ce sont, dit-il, des Indiens qui poursuivent des blancs.

--Vous croyez.

--Oui, je l'ai reconnu au grincement de la neige soin leurs raquettes. Ils sont à un demi-mille d'ici.

--Vraiment, capitaine! vous avez encore de bonnes oreilles, oui bien, je le jure, votre serviteur! Moi je pensais, au contraire...

--Écoutez!

Diverses détonations se succédèrent: les unes rapides, pressées, mais lointaines; les autres beaucoup plus proches, mais séparées par de longs intervalles.

--Qu'en dites-vous? demanda Poignet-d'Acier.

--Hum! repartit Nick, je suis de votre avis, capitaine. Cependant, sans vous désobliger, rien ne prouve...

--Que ce soient des Peaux-Rouges qui donnent la chasse à des gens de notre couleur?

--Tout juste, capitaine, tout juste!

--Est-ce bien Nick Whiffles qui m'adresse cette question? fit Poignet-d'Acier avec un accent de surprise.

Le trappeur baissa la tête d'un air humilié, en murmurant:

--Ours et buffles! je ne connais pas vos vermines du Nord, moi! Pour ce qui est de celles de l'Ouest, je les connais toutes, depuis la première jusqu'à la dernière, ô Dieu oui!

Eh bien! dit Poignet-d'Acier, rappelez-vous, ami Nick, que les sauvages courent sur la neige aveu dix fois plus de légèreté que les civilisés. Et comme nous sommes près de l'embouchure d'un cours d'eau gelé, immédiatement au-dessus de l'endroit où il se verse dans la baie, personne ne saurait passer à un mille d'ici sur la glace qui le recouvre, sans qu'une oreille exercée comme la mienne entendît...

Oui-dà, capitaine; Alors, nous allons...

--Apprêtez vos armes.

--Oh! ce ne sera pas long.

--Et en route!

--Mais, observa Nick, si c'étaient des Anglais!

--Des Anglais! Qu'est-ce que cela fait?

--Comment! capitaine, qu'est-ce que cela fait?

--Oui.

--Vous secourriez des Anglais!

--Pourquoi non?

Whiffles, qui rechargeait sa carabine, suspendit l'opération pour fixer sur Poignet-d'Acier un regard où se peignait la stupeur.

--Mais vous oubliez donc, dit-il, que les Anglais sont vos ennemis acharnés, qu'ils ont mis votre tête à prix; qu'ils vous assassineraient s'ils le pouvaient; qu'il y a huit jours, le gouverneur du fort du Prince-de-Galles a voulu s'emparer de vous; que tout dernièrement encore, quand nous avons sauvé ce pauvre Louis-le-Bon...

--Je n'oublie rien, ami Nick. Mais un adversaire dans le malheur n'est plus pour moi un adversaire. C'est un homme à aider.

--Avec ça que les Anglais, c'est des hommes! grommela le trappeur.

Des pas précipités retentirent à ce moment au-dessus de leurs têtes.

--Allons! allons! Nick, en avant! dit Poignet-d'Acier en s'avançant vers l'orifice de la caverne.

Mais, comme il allait sortir, un homme apparut tout essoufflé.

--Sauvez-moi! sauvez-moi! pour l'amour du ciel sauvez-moi! cria-t-il en entrant.

Ces paroles avaient été prononcées en anglais.

--Qui êtes-vous et que voulez-vous? interrogea Poignet-d'Acier.

--Les Indiens! les Indiens! répondit l'homme, fou de terreur.

--Quels Indiens?

--Les Chippiouais.

--Je m'en doutais, se dit le capitaine.

Et à haute voix:

--Vous êtes un des employés du fort du Prince-de-Galles?

--Oui, monsieur.

--Vous avez été attaqué par les Chippiouais, n'est-ce pas?

Le nouveau venu fit un signe de tête affirmatif.

Poignet-d'Acier poursuivit:

--Puis vous vous êtes mis sur leur trace?

--Ils ont tué notre gouverneur.

--M. Boyer?

--Lui-même.

--Ah! dit le capitaine en réfléchissant, je comprends! Mais où sont-ils maintenant?

--Ils approchent! répondit l'étranger, en jetant autour de lui des yeux inquiets.

--Où donc les avez-vous rejoints?

--Près de leurs villages.

--Pourriez-vous me dire s'ils avaient avec eux une jeune femme blanche?

--Madame Robin?

--Vous savez son nom?

--Je l'ai entendu prononcer plusieurs fois au fort.

--Était-elle avec eux?

--Je l'ignore.

--Les Chippiouais sont-ils nombreux?

--Plus de deux cents!

--Et votre parti?

--Nous pouvions compter une centaine d'hommes, mais les Indiens en ont tué plusieurs. Le reste est dispersé.

--Comment vous appelle-t-on?

--Peter.

--Eh bien, Peter, suivez-nous. On vous montrera la manière dont les francs trappeurs traitent les Peaux-Rouges.

--Vous oseriez leur résister à vous deux!

Poignet-d'Acier sourit.

--Je vous le répète, dit-il en lui tendant un pistolet, suivez-nous, et prenez cette arme.

--Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya Nick.

--Jamais... commença Peter.

Le chien de Whiffles se mit à gronder.

--Une vermine qui approche, dit le trappeur. Mais qu'elle y vienne, je vas lui servir sa dernière maladie, ô Dieu oui!

Comme il proférait ces mots, un Indien de haute taille, le visage enluminé par des peintures bizarres, se montra tout à coup à la bouche de la caverne.

Le chien se jeta sur le Peau-Rouge avec une rage inexprimable.

--Attrape! attrape! criait Nick en ajustant le sauvage.

Tristesse n'avait pas besoin d'être excitée.

De ses dents, de ses griffes elle déchirait l'Indien.

Nick Whiffles pressa la détente de sa carabine. Malheureusement, dans la crainte d'atteindre son chien, il avait visé un peu haut. Sa balle effleura la joue du Chippiouais, et s'écrasa sur la roche en faisant voler cent éclats.

--Le Grand-Lièvre! c'est le Grand-Lièvre! clamait le commis du fort.

C'était bien réellement Kit-chi-ou-a-pous.

Alors que Tristesse fondait sur lui, il lui avait plongé son couteau dans le ventre. L'animal tomba presque aussitôt, mortellement blessé, et à l'instant où Nick Whiffles, se ruant sur l'Indien et l'étreignant dans ses bras, enlevait à ses compagnons tout moyen de l'aider de leurs armes à feu. Une demi-minute au plus avait suffi à l'accomplissement de cette scène.

Les deux lutteurs roulèrent à terre, hors de la grotte.

Là, au bout de l'étroite esplanade dont nous avons parlé, une pente abrupte, hérissée de pointes de roc, descendait au pied de la falaise: le précipice avait cinquante ou soixante pieds de profondeur.

Les deux antagonistes y furent lancés avec une rapidité foudroyante.

Poignet-d'Acier et Peter sortirent pour secourir Nick Whiffles. Mais comme le crépuscule régnait encore, et comme le cap surplombait en plusieurs endroits, il leur fut impossible de rien distinguer.

L'air résonnait, cependant, ébranlé par des clameurs horribles: dans l'ombre on voyait passer et repasser--ainsi que des fantômes--des formes étranges.

--Ah! s'écria Peter, je suis mort!

Et il chancela, pirouetta sur lui-même, s'affaissa aux pieds de Poignet-d'Acier.

Il avait le coeur percé d'une flèche.

--Il faut rentrer! se dit le capitaine en se réfugiant dans la caverne.

Il y était à peine, qu'un cri forcené monta jusqu'à lui.

--C'en est fait, ajouta Poignet-d'Acier, le pauvre Nick Whiffles a succombé...

Non, le brave trappeur n'avait pas péri.

Son ennemi et lui, s'embrassant, se serrant comme deux fiancés de la mort, arrivèrent à la base de la falaise, sans s'être fait d'autre mal que quelques écorchures.

La neige, qui formait un épais tapis en ce lieu, amortit leur chute. Dans le parcours de la déclivité, Kit-chi-ou-a-pous avait perdu son couteau. Les chances du combat se trouvaient donc égalisées, l'Irlandais et l'Indien n'étant plus désormais servis que par la vigueur et l'agilité de leurs membres.

L'un et l'autre possédaient ces qualités à un degré remarquable. Toutefois, Nick, plus vieux que Kit-chi-ou-a-pous et plus gêné par ses vêtements, ne tarda pas à sentir que le sagamo l'emportait sur lui.

Alors il lâcha cette exclamation de détresse qui fut entendue par Poignet-d'Acier.

--Help! help! A moi! à moi!

Hélas! le capitaine ne pouvait lui donner assistance, car une nuée d'Indiens environnait sa retraite.

Nick étouffait, étranglé par Kit-chi-ou-a-pous, qui avait réussi à lui nouer autour du cou ses doigts souples comme l'acier, durs comme ce métal.

Maintes fois, l'honnête trappeur avait juré qu'il aimerait mieux le plus atroce des supplices imaginables, que de jamais demander grâce «à une de ces vermines de Peaux-Rouges.»

Mais, en cette circonstance, l'instinct de la conservation l'emporta sur tout autre sentiment.

--Mon frère ne me reconnaît-il pas? balbutia-t-il d'un ton altéré.

--Kit-chi-ou-a-pous, qui l'avait sous lui, et dont l'haleine lui brûlait la face, releva la tête pour l'examiner.

--Barbe-Rouge! s'écria-t-il en desserrant les doigts.

--Barbe-Rouge! oui bien, je le jure, votre serviteur! repartit immédiatement Nick, avec sa jovialité habituelle.

--Pourquoi mon frère m'a-t-il attaqué le premier!

--Pourquoi mon frère n'a-t-il point parlé plus tôt! reprit Whiffles. Quand je l'aidai à se tirer des mains des Clallomes ses ennemis, il promit qu'il y aurait entra nous alliance éternelle.

--C'est vrai.

--Mon frère n'a pas tenu sa parole.

--C'est parce que, dans l'obscurité, il n'avait pas vu le visage de Barbe-Rouge, dit Kit-chi-ou-a-pous en rendant à Nick Whiffles la liberté de ses mouvements.

Tous deux se remettent debout, ils vont continuer leur conversation, lorsqu'une roche énorme, se détachant du cap, au sommet duquel rôdaient plusieurs Indiens, renverse Kit-chi-ou-a-pous.

Une demi-douzaine de Chippiouais sont entraînés avec la masse de granit. L'un est tué raide, un second blessé grièvement, les quatre autres en sont quittes pour la frayeur.

Le Grand-Lièvre avait eu le crâne fracassé. Son sang ruisselait sur la neige.

--Qu'on l'épargne! il m'a sauvé la vie, dit-il d'une voix expirante, en désignant Nick Whiffles, sur lequel les sauvages attachaient des regards menaçants.

--Mon frère n'a-t-il pas enlevé une femme blanche à la factorerie du Prince-de-Galles? demanda celui-ci.

--Oui, dit Kit-chi-ou-a-pous. Elle est bien belle, je l'aime; je la retrouverai dans le monde des Esprits. Si elle est ton amie, Barbe-Rouge, défie-toi de Double-Langue.

--Double-Langue, qui est-ce?

--Un visage-cuivré, le fils...

Un soupir convulsif l'empêcha d'achever, et il rendit le dernier souffle.

Croyant que les Chippiouais obéiraient à la recommandation de leur chef et le laisseraient libre, Nick Whiffles se disposait à partir. Mais un Peau-Rouge l'arrêta.

--Tu viendras avec nous, et Kitchi-Ickoui décidera de ton sort, lui dit-il.

Toute résistance eût été de la folie. Après quelques pourparlers assez vifs, Nick se soumit.

Les Indiens avaient été rejoints par une foule des leurs, la plupart chargés de chevelures arrachées aux cadavres des malheureux commis du fort du Prince-de-Galles.