Poésies religieuses Préface de J. K. Huÿsmans

Part 7

Chapter 73,528 wordsPublic domain

Ou si c'est l'enfer ce lieu Ne me parlant plus de Dieu?

--L'indignité de ton sort Est le plaisir d'un plus Fort.

Dieu plus juste, et plus Habile Que ce toi-même débile.

Tu souffres de tel mal profond Que des volontés te font,

Plus bénignes que la tienne Si mal et si peu chrétienne,

Tes humiliations Sont des bénédictions

Et ces mornes sécheresses Où tu te désintéresses

De purs avertissements Descendus de cieux aimants

Tes ennemis sont les anges Moins cruels et moins étranges

Que bons inconsciemment, D'un Seigneur rude et clément.

Aime tes croix et tes plaies, Il est saint que tu les aies.

Face aux terribles courroux, Bénis et tombe à genoux.

Fer qui coupe et voix qui tance, C'est la bonne Pénitence.

Sous la glace et dans le feu Tu retrouveras ton Dieu.

XV

Un scrupule qui m'a l'air sot comme un péché Argumente.

Dieu vit au sein d'un coeur caché, Non d'un esprit épars, en milliers de pages, En millions de mots hardis comme des pages, A tous les vents du ciel ou plutôt de l'enfer, Et d'un scandale tel, précisément tout fier. Il faut pour plaire à Dieu, pour apaiser sa droite, Suivre le long sentier, gravir la pente étroite, Sans un soupir de trop, fût-il mélodieux, Sans un geste au surplus, même agréable aux yeux, Laisser à d'autres l'art et la littérature Et ne vivre que juste à même la nature Tu pratiquais jadis et naguère ces us Content de reposer à l'ombre de Jésus Y pansant de vin, d'huile de lin tes blessures Et maintenant, ingrat à la Croix, tu t'assures En la gloire profane et le renom païen, Comme si tout cela n'était pas trois fois rien, Comme si tel beau vers, telle phrase sonore, Chantait mieux qu'un grillon, brillait plus qu'un fulgore. Va, risque ton salut, ton salut racheté Un temps, par une vie autre, c'est vérité, Que celle de tes ans primes, enfance molle, Age pubère fou, jeunesse molle et folle Risque ton âme, objet de tes soins d'autrefois Pour quels triomphes vains sur quels banals pavois! Malheureux!

Je réponds avec raison, je pense: Je n'attends, je ne veux pas d'autre récompense A ce mien grand effort d'écrire de mon mieux Que l'amitié du jeune et l'estime du vieux Lettrés qui sont au fond les seules belles âmes, Car où prendre un public en ces foules infâmes D'idiotie en haut et folles par en bas? Ou,--le trouver ou pas, le mériter ou pas, Le conserver ou pas!--l'assentiment d'un être Simple, naïf et bon, sans même le connaître Que par ce seul lien comme immatériel, C'est tout mon attentat au seul devoir réel, Essentiel: gagner le ciel par les mérites, Et je doute, Jésus pieux, que tu t'irrites Pour quelque doux rimeur chantant ta gloire ou bien Étalant ses péchés au pilori chrétien; Tu ne suscites pas l'aspic et la couleuvre Contre un poème ou contre un poète. Ton oeuvre, Consolant les ennuis de ce morne séjour Par un concert de foi, d'espérance et d'amour; Puis ne me fis-tu pas, avec le don de vivre, Le don aussi, sans quoi je meurs! de faire un livre, Une oeuvre où s'attestât toute ma quantité, Toute, bien mal, la force et l'orgueil révolté Des sens et leur colère encore qui sont la même Luxure au fond et bien la faiblesse suprême, Et la mysticité, l'amour d'aller au ciel Par le seul graduel du juste graduel, Douceur et charité, seule toute-puissance. Tu m'as donné ce don, et par reconnaissance J'en use librement, qu'on me blâme, tant pis. Quant à quêter les voix, quant à téter les pis De dame Renommée, à ses heures marâtre, Fi!

Mais pour en finir, leur foyer ou son âtre Souffrent-ils de mon cas? Quelle poutre en mon oeil, Quelle paille en votre oeil de ce fait? De quel deuil, De quel scandale vers ou proses sont-ils cause Dont cela vaille un peu la peine qu'on en cause?

XVI

Après le départ des cloches Au milieu du GLORIA,

Dès l'heure ordinaire des vêpres On consacre les Saintes Huiles Qu'escorte ensuite un long cortège De pontifes et de lévites. Il pluvine, il neigeotte, L'hiver vide sa hotte.

Le tabernacle bâille, vide, L'autel, tout nu, n'a plus de cierges, De grands draps noirs pendent aux grilles, Les orgues saintes sont muettes. Du brouillard danse à même Le ciel encore blême.

On dispense à flots d'eau bénite, Toutes cires sont allumées, Et de solennelle musique S'enfle au choeur et monte au jubé, Un clair soleil qui grise Réchauffe l'âpre bise.

GLORIA! Voici les cloches Revenir! ALLELUIA!

XVII

L'ennui de vivre avec les gens et dans les choses Font souvent ma parole et mon regard moroses.

Mais d'avoir conscience et souci dans tel cas Exhausse ma tristesse, ennoblit mon tracas.

Alors mon discours chante et mes yeux de sourire Où la divine certitude vient de luire

Et la divine patience met son sel Dans mon long bon conseil d'usage universel.

Car non pas tout à fait par un effet de l'âge A mes heures je suis une façon de sage,

Presque un sage sans trop d'emphase ou d'embarras, Répandant quelque bien et faisant des ingrats.

Or néanmoins la vie et son morne problème Rendent parfois ma voix maussade et mon front blême,

De ces tentations je me sauve à nouveau En des moralités juste à mon seul niveau;

Et c'est d'un examen méthodique et sévère, Dieu qui sondez les reins! que je me considère,

Scrutant mes moindres torts et jusques aux derniers, Tel un juge interroge à fond des prisonniers.

Je poursuis à ce point l'humeur de mon scrupule Que des gens ont parlé qui m'ont dit ridicule.

N'importe! en ces moments est-ce d'humilité? Je me semble béni de quelque charité,

De quelque loyauté, pour parler en pauvre homme, De quelque encore charité.--Folie en somme!

Nous ne sommes rien. Dieu c'est tout. Dieu nous créa, Dieu nous sauve. Voilà! Voici mon aléa:

Prier obstinément. Plonger dans la prière, C'est se tremper aux flots d'une bonne rivière,

C'est faire de son être un parfait instrument Pour combattre le mal et courber l'élément.

Prier intensément. Rester dans la prière C'est s'armer pour l'élan et s'assurer derrière

C'est de paraître doux et ferme pour autrui Conformément à ce qu'on se rend envers lui.

La prière nous sauve après nous faire vivre, Elle est le gage sûr et le mot qui délivre.

Elle est l'ange et la dame, elle est la grande soeur Pleine d'amour sévère et de forte douceur.

La prière a des pieds légers comme des ailes; Et des ailes pour que ses pieds volent comme elles;

La prière est sagace; elle pense, elle voit, Scrute, interroge, doute, examine, enfin croit.

Elle ne peut nier, étant par excellence La crainte salutaire et l'effort en silence,

Elle est universelle et sanglotte ou sourit, Vole avec le génie et court avec l'esprit.

Elle est ésotérique ou bégaie, enfantine Sa langue est indifféremment grecque ou latine,

Ou vulgaire, ou patoise, argotique s'il faut! Car souvent plus elle est en bas, mieux elle vaut.

Je me dis tout cela, je voudrais bien le faire, O Seigneur, donnez-moi de m'élever de terre

En l'humble voeu que seul peut former un enfant Vers votre volonté d'après comme d'avant.

Telle action quelconque en tel temps de ma vie Et que cette action quelconque soit suivie

D'un abandon complet en vous que formulât Le plus simple et le plus ponctuel postulat,

Juste pour la nécessité quotidienne En attendant toujours sans fin, ma mort chrétienne.

XVIII

A MONSIEUR BORÉLY.

Vous m'avez demandé quelques vers sur «Amour». Ce mien livre, d'émoi cruel et de détresse, Déjà loin dans mon OEuvre étrange qui se presse Et dévale, flot plus amer de jour en jour.

Qu'en dire, sinon: «Poor Yorick!» ou mieux «poor Lelian!» et pauvre âme à tout faire, faiblesse, Mollesse par des fois et caresse et paresse, Ou tout à coup partie en guerre comme pour

Tout casser d'un passé si pur, si chastement Ordonné par la beauté des calmes pensées, Et pour damner tant d'heures en Dieu dépensées.

Puis il revient, mon OEuvre, las d'un tel ahan, Pénitent, et tombant à genoux mains dressées... Priez avec et pour le pauvre Lelian!

XIX

Or tu n'es pas vaincu, sinon par le Seigneur,

Oppose au siècle un front de courage et d'honneur Bande ton coeur moins faible au fond que tu ne crois, Ne cherche, en fait d'abri, que l'ombre de la croix. Ceins, sinon l'innocence, hélas! et la candeur, Du moins la tempérance et du moins la pudeur, Et dans le bon combat contre péchés et maux S'il faut, eh bien, emprunte à certains animaux, Béhémos et Léviathan, prudents qu'ils sont, Les armures pour la défensive qu'ils ont, Puisque ton cas, pour l'offensive, est superflu. Abdique les airs martiaux où tu t'es plu. Laisse l'épée et te confie au bouclier. Carapace-toi bien, comme d'un bon acier, De discrétion fine et de fort quant-à-moi.

Puis, quand tu voudras r'attaquer, reprends la Foi!

XX

Les plus belles voix De la Confrérie Célèbrent le mois Heureux de Marie. O les douces voix!

Monsieur le curé L'a dit à la Messe: C'est le mois sacré. Écoutons sans cesse Monsieur le Curé.

Faut nous distinguer, Faut, mesdemoiselles, Bien dire et fuguer Les hymnes nouvelles. Faut nous distinguer,

Bien dire et filer Les motets antiques, Bien dire et couler Les anciens cantiques, Filer et couler.

Dieu nous bénira, Nous et nos familles. Marie ouïra Les voeux de ses filles, Dieu nous bénira.

Elle est la bonté, C'est comme la Mère Dans la Trinité, La Fille et la Mère. Elle est la bonté,

La compassion, Sans fin et sans trêve, L'intercession Qu'appuie et soulève La compassion.

Avant le salut, Chantons ses louanges. Pendant le salut, Chantons ses louanges. Après le salut,

Chantons ses louanges.

XXI

L'autel bas s'orne de hautes mauves, La chasuble blanche est toute en fleurs, A travers les pâles vitraux jaunes Le soleil se répand comme un fleuve;

On chante au graduel: FI-LI-A! D'une voix si lentement joyeuse Qu'il faudrait croire que c'est l'extase D'à-jamais voir la Reine des cieux;

Le sermon du tremblotant vicaire Est gentil plus que par un dimanche, Qui dit que pour s'élever dans l'air Faut être humble et de foi cordiale;

Il ajoute, le cher vieux bonhomme, Que la gloire ultime est réservée, Sur tous ceux qui vivent dans la pompe, Aux pauvres d'esprit et de monnaie;

On sort de l'église, après les vêpres, Pour la procession si touchante Qui a nom: du Voeu de Louis Treize: C'est le cas de prier pour la France.

XXII

L'amour de la Patrie est le premier amour Et le dernier amour après l'amour de Dieu, C'est un feu qui s'allume alors que luit le jour Où notre regard luit comme un céleste feu,

C'est le jour baptismal aux paupières divines De l'enfant, la rumeur de l'aurore aux oreilles Frais-écloses, c'est l'air emplissant les poitrines En fleur, l'air printanier rempli d'odeurs vermeilles!

L'enfant grandit, il sent la terre sous ses pas Qui le porte, le berce, et, bonne, le nourrit. Et douce, désaltère encore ses repas D'une liqueur, délice et gloire de l'esprit.

Puis l'enfant se fait homme ou devient jeune fille Et ce pendant que croît sa chair pleine de grâce, Son âme se répand par delà la famille Et cherche une âme soeur, une chair qu'il enlace;

Et quand il a trouvé cette âme et cette chair, Il naît d'autres enfants encore, fleurs de fleurs Qui germeront aussi le jardin jeune et cher Des générations d'ici, non pas d'ailleurs.

L'homme et la femme ayant l'un et l'autre leur tâche, S'en vont chacun un peu de son côté. La femme, Gardienne du foyer tout le jour sans relâche, La nuit garde l'honneur comme une chaste flamme;

L'homme vaque aux durs soins du dehors: les travaux, La parole à porter,--sûr de ce qu'elle vaut,-- Sévère et probe et douce, et rude aux discours faux, Et la nuit le ramène entre les bras qu'il faut.

Tous deux, si pacifique est leur course terrestre, Mourront bénis de fils et vieux dans la patrie; Mais que le noir démon, la Guerre, essore l'oestre, Que l'air natal s'empourpre aux reflets de tuerie,

Que l'étranger mette son pied sur le vieux sol Nourricier,--imitant les peuples de tous bords, Saragosse, Moscou, le Russe, l'Espagnol, La France de Quatre-vingt-treize, l'homme alors,

Magnifié soudain, à son oeuvre se hausse Et tragique et classique et très fort et très calme, Lutte pour sa maison ou combat pour sa fosse, Meurt en pensant aux siens ou leur conquiert la palme.

S'il survit, il reprend le train de tous les jours Élève ses enfants dans la crainte du dieu Des ancêtres, et va refleurir ses amours Aux flancs de l'épousée éprise du fier jeu.

L'âge mûr est celui des sévères pensées, Des espoirs soucieux, des amitiés jalouses, C'est l'heure aussi des justes haines amassées, Et quand sur la place publique, habits et blouses,

Les citoyens discords dans d'honnêtes combats (Et combien douloureux à leur fraternité!) S'arrachent les devoirs et les droits, ô non pas Pour le lucre, mais pour une stricte équité,

II prend parti, pleurant de tuer, mais terrible Et tuant sans merci, comme en d'autres batailles, Le sang autour de lui giclant comme d'un crible, Une atroce fureur, pourtant sainte, aux entrailles.

Tué, son nom, célèbre ou non, reste honoré. Proscrit ou non, il meurt heureux, dans tous les cas, D'avoir voué sa vie et tout au Lieu Sacré Qui le fit homme et tout, de joyeux petit gas.

Sa veuve et ses petits garderont sa mémoire, La terre sera douce à cet enfant fidèle Où le vent pur de la Patrie, en plis de gloire, Frissonnera comme un drapeau tout fleurant d'elle.

Mais quoi donc, le poète, à moins d'être chrétien, (Le chrétien se fait tel que Jésus dit qu'il soit) Comment en ces temps-ci ce très fier peut-il bien Aimer la France ainsi qu'il doit comme il la voit,

Dépravée, insensée, une fille, une folle Déchirant de ses mains la pudeur des aïeules Et l'honneur ataval et, l'antique parole, La parlant en argot pour des sottises seules,

L'amour, l'évaporant en homicides vils D'où quelque pâle enfant, rare fantôme, sort, Son Dieu, le reniant pour quels crimes civils! Prête à mourir d'ailleurs de quelle lâche mort!

Lui-même que Dieu voit être un pur patriote L'affamant aujourd'hui, le prescrivant naguère, Pour n'avoir pas voulu boire comme un ilote Le gros vin du scandale au verre du vulgaire,

Le dénonçant aux sots pires que les méchants, Bourreaux mesquins, non moins d'ailleurs que tels méchants Pire que tous, à cause, ô honte! que ses chants Faisaient honte à plusieurs à cause de leurs chants,

Enfin, méconnaissant et l'heure et le génie Jusqu'à ce péché noir entre tous ceux de l'homme, Jusqu'à ce plongeon dans toute l'ignominie D'insulter l'ange comme en l'unique Sodome!

Mais le poète est un chrétien qui dit: «Non pas!» A ces comme velléités d'être tenté Vers les déclamations par la Pauvreté, Et d'elles dans l'horreur du premier mauvais pas.

«Non pas!» puis s'adressant à la Vierge Marie: «O vous, reine de France et de toute la terre, Vous qui fidèlement gardez notre patrie Depuis les premiers temps jusqu'à cette heure austère

Où chacun a besoin du courage de dix S'il veut garder sa foi par ses pertes de fois, La pratiquer tout simplement, ainsi jadis, Puis y mourir tout simplement, comme autrefois!

Depuis les Notre-Dame au-dessus des ancêtres Profilant leur prière immense et solennelle Jusqu'aux mois de Marie, échos des soirs champêtres Sourire de l'Église aux coeurs vierges en elle,

Depuis que notre culte intronisait nos rois, Depuis que notre sang teignait votre pennon Jusqu'au jour où quel Dogme à travers tant d'effrois Ajoutait quel honneur encore à votre nom,

Vous qui, multipliant miracles et promesses, De la Sainte-Chandelle à la Salette et Lourdes, Daignez faire chez nous éclore des prouesses Même en ces temps d'horreur d'État louches et sourdes,

Mère, sauvez la France, intercédez pour nous, Donnez-nous la foi vive et surtout l'humble foi, Que l'âme de tous nos aïeux brûle en nous tous Pour la vie et la mort, au foyer, dans la loi,

Dans le lit conjugal, sur la couche dernière, Simple et forte et sincère et bellement naïve, Pour qu'en les chocs prévus, virils à sa manière, Qui fut la bonne quand elle dut être active,

Si Dieu nous veut vaincus, du moins nous le soyons En exemple, lavant hier par aujourd'hui Et faits, après l'horreur, l'honneur des nations, Et s'il nous veut vainqueurs nous le soyons pour lui.»

XXIII

Immédiatement après le salut somptueux, Le luminaire éteint moins les seuls cierges liturgiques, Les psaumes pour les morts sont dits sur un mode mineur Par les clercs et le peuple saisi de mélancolie.

Un glas lent se répand des clochers de la cathédrale, Répandu par tous les campaniles du diocèse, Et plane et pleure sur les villes et sur la campagne Dans la nuit tôt venue en la saison arriérée.

Chacun s'en fut coucher reconduit par la voix dolente Et douce à l'infini de l'airain commémoratoire Qui va bercer le sommeil un peu triste des vivants Du souvenir des décédés de toutes les paroisses.

XXIV

La cathédrale est majestueuse Que j'imagine en pleine campagne Sur quelque affluent de quelque Meuse Non loin de l'Océan qu'il regagne,

L'Océan pas vu que je devine Par l'air chargé de sels et d'aromes. La croix est d'or dans la nuit divine D'entre l'envol des tours et des dômes;

Des Angélus font aux campaniles Une couronne d'argent qui chante; De blancs hibous, aux longs cris graciles, Tournent sans fin de sorte charmante;

Des processions jeunes et claires Vont et viennent de porches sans nombre, Soie et perles de vivants rosaires, Rogations pour de chers fruits d'ombre.

Ce n'est pas un rêve ni la vie, C'est ma belle et ma chaste pensée, Si vous voulez ma philosophie, Ma mort choisie ainsi déguisée.

XXV

Voix de Gabriel Chez l'humble Marie, Cloches de Noël, Dans la nuit fleurie, Siècles, célébrez Mes sens délivrés!

Martyrs, troupe blanche, Et les confesseurs, Fruits d'or de la branche, Vous, frères et soeurs, Vierges dans la gloire, Chantez ma victoire!

Les Saints ignorés, Vertus qu'on méprise, Qui nous sauverez Par votre entremise, Priez que la foi Demeure humble en moi.

Pécheurs, par le monde, Qui vous repentez, Dans l'ardeur profonde D'être rachetés, Or, je vous contemple, Donnez-moi l'exemple.

Nature, animaux, Eaux, plantes et pierres, Vos simples travaux Sont d'humbles prières, Vous obéissez:

Pour Dieu c'est assez.

LITURGIES INTIMES

ASPERGES ME

I

Moi qui ne suis qu'un brin d'hysope dans la main Du Seigneur tout-puissant qui m'octroya la grâce, Je puis, si mon dessein est pur devant sa face, Purifier autrui passant sur mon chemin.

Je puis, si ma prière est de celles qu'allège L'Humilité du poids d'un désir languissant Comme un païen peut baptiser en cas pressant, Laver mon prochain, le blanchir plus que la neige.

Prenez pitié de moi, Seigneur, suivant l'effet Miséricordieux de vos mansuétudes, Veuillez bander mon coeur, coeur aux épreuves rudes, Que le zèle pour votre maison soulevait.

Faites-moi prospérer dans mes voeux charitables, Et pour cela, suivant le rite respecté, Gloire à la Trinité durant l'éternité. Gloire à Dieu dans les cieux les plus inabordables,

Gloire au Père, fauteur et gouverneur de tout, Au Fils, créateur et sauveur, juge et partie, Au Saint-Esprit, de qui la lumière est sortie Par quel rayon?--ainsi qu'une eau lustrale, mon sang bout,--

Moi qui ne suis qu'un brin d'hysope dans la main...

AVENT

II

«Dans les Avents», comme l'on dit Chez mes pays qui sont rustiques Et qui patoisent un petit Entre autres usages antiques,

«Dans les Avents les côs chantont», Toute la nuit, grâce à la lune «Clartive» alors, et dont le front S'argente et cuivre dès la brune

Jusqu'à l'aube en peu d'ombre et ces Chante-clair, clair comme un beau rêve, Proclament jusques à l'excès Le soleil... qui plus tard se lève,

Trop tard pour ceux qui sont reclus Au poulailler,--tout comme une âme Ne tendant que vers les élus, Dans le péché, prison infâme,--

Et comme une âme les bons coqs, Vigilants, tels au temps de Pierre, Souffrent, mais, en dépit des chocs D'ombre, chantent, et l'âme espère.

NOËL

III

Petit Jésus qu'il nous faut être, Si nous voulons voir Dieu le Père, Accordez-nous d'alors renaître

En purs bébés, nus, sans repaire Qu'une étable, et sans compagnie Qu'une âne et qu'un boeuf, humble paire;

D'avoir l'ignorance infinie Et l'immense toute-faiblesse Par quoi l'humble enfance est bénie;

De n'agir sans qu'un rien ne blesse Notre chair pourtant innocente Encor même d'une caresse,

Sans que notre oeil chétif ne sente Douloureusement l'éclat même De l'aube à peine pâlissante,

Du soir venant, lueur suprême, Sans éprouver aucune envie Que d'un long sommeil tiède et blême...

En purs bébés que l'âpre vie Destine,--pour quel but sévère Ou bienheureux?--foule asservie

Ou troupe libre, à quel calvaire?

SAINTS INNOCENTS

IV

Cruel Hérode, noir Péché, De tes sept glaives tu poursuis Les innocents, lesquels je suis Dans mes cinq sens,--et, qu'empêché Me voici pour, las! me défendre!

L'argile dont Dieu les forma, Leur faiblesse à ces tristes sens Par quoi je suis les innocents Que l'on immole dans Rama, Trahissent leur âge trop tendre.

Nulle fuite. Mais mon Sauveur, Assumant mon sort et ma mort, Vit en Égypte dont il sort A temps pour l'insigne faveur Qu'il me fait de donner sa vie