Poesies Populaires Serbes Traduites Sur Les Originaux Avec Une
Chapter 7
Quand Marko se fut ainsi défait de ses armes, il tira de sa ceinture un papier où rien n'était écrit, et il traça cette lettre: «Quiconque, passant par l'Ourvina, arrivera à la fraîche fontaine entre les pins et y trouvera le hardi Marko, qu'il sache que Marko est mort. Sur lui sont trois mesures d'or, et quel or! tous jaunes ducats. Je lui en accorde une mesure, afin qu'il ensevelisse mon corps; (j'en donne) une autre mesure pour orner les églises, et la troisième aux manchots et aux aveugles, afin que les aveugles aillent par le monde et qu'ils chantent et célèbrent Marko.» La lettre terminée, il la plaça sur une branche de pin, où on pouvait l'apercevoir du chemin, et, ayant jeté l'encrier d'or dans la fontaine, il ôta son dolman vert; l'étendit sur l'herbe en-dessous d'un pin; se signant, il s'assit sur le dolman, rabattit le bonnet de martre sur ses yeux, se coucha et ne se releva plus.
Marko mort resta au bord de la source, de jour en jour toute une semaine. Quiconque par le chemin passait et voyait Marko Kralievitch le croyait endormi et faisait un long détour, de peur de l'éveiller. Où est le bonheur, là aussi est le malheur, et, là où est le malheur, il y a aussi du bonheur; et ce fut une bonne fortune qui amena l'igoumène Vaço, de la blanche église de Vilindar, sur la sainte montagne[21], avec son diacre Isaïe. Quand l'igoumène aperçut Marko, il fit signe de la main au diacre: «Doucement, mon fils (dit-il), de crainte que tu ne le réveilles; car Marko, troublé dans son sommeil, est enclin au mal, et il pourrait nous tuer tous les deux.» Pourtant le moine, le regardant dormir, vit au-dessus de lui la lettre, et il la parcourut, et la lettre lui apprit que Marko était mort. Alors il descendit de cheval et toucha le hardi guerrier, mais il y avait longtemps qu'il n'était plus. Les larmes coulent des yeux de l'igoumène Vaço, tant il regrette Marko. Il lui ôte sa ceinture avec les trois mesures d'or, et l'attache autour de son corps. Puis, songeant où il enterrera Marko, il prend cette résolution. Sur son cheval il charge le corps sans vie, et le porte sur le rivage de la mer. Avec lui il s'assied dans une barque, le conduit droit à la montagne sainte, et le transporte à l'église de Vilindar. Là il lit sur Marko les prières qui conviennent à un mort, puis dépose le corps en terre au milieu de la blanche église. Là où le vieillard avait enseveli Marko, il ne lui éleva aucun monument, afin que l'on ne reconnût point sa tombe et que ses ennemis ne pussent y exercer de vengeance.
XII
LA SOEUR DU CAPITAINE LÉKA.
_Analyse_[A].
[Note A: Ce poëme a 570 vers. Le défaut d'espace ne me permet d'en donner que l'_analyse_, et me force aussi d'omettre les treize autres chants concernant Marko Kralievitch, et que j'avais tous traduits ou analysés, dans le désir de faire connaître complétement ce personnage poétique.]
1-14. Depuis que le monde est monde, on n'a pas vu une merveille pareille à la jeune Roçanda, soeur du capitaine Léka de Prizren. Par toute la terre, dans le pays des Turcs comme dans celui des Giaours, il n'y a pas une femme, ni blanche Turque, ni Valaque, ni svelte Latine, qui approche d'elle pour la beauté. Elle l'emporte même sur la Vila des montagnes.
15. La jeune fille a quinze ans; on dit qu'elle a été élevée dans une cage et qu'elle n'a encore vu ni le soleil, ni la lune. Le bruit de sa merveilleuse beauté s'étant répandu de bouche en bouche dans le monde arrive à Prilip, aux oreilles de Marko Kralievitch, qui pense que ce serait là pour lui une épouse, et qu'en Léka il aurait un digne ami, avec qui il pourrait boire du vin et s'entretenir comme on fait entre seigneurs. Il appelle donc sa soeur et l'invite à lui préparer ses plus beaux habits, promettant qu'il la mariera lorsqu'il aura ramené chez lui Roçanda comme sa femme. En effet, Marko revêt un brillant costume, longuement et pompeusement décrit, et, avant de se mettre en selle, il boit un seau de vin, tandis qu'on en fait avaler la même mesure à son cheval, après quoi bête et cavalier deviennent «couleur de sang jusqu'aux oreilles.»
66. Le héros part et se dirige vers l'habitation de son pobratime, le voïvode Miloch, qui, l'apercevant de loin dans la campagne, envoie à sa rencontre ses serviteurs, mais en leur recommandant de le saluer et de ne prendre la bride de son cheval que lorsqu'il sera dans la cour de la maison, «car Marko pourrait être en colère ou ivre, et leur faire passer son cheval sur le ventre.»
100. Les deux amis s'embrassent, et Marko, refusant l'invitation qui lui est faite par Miloch, de monter dans les appartements, lui raconte longuement, et dans les mêmes vers, identiquement, qui ouvrent le poëme, les merveilles de la jeune Roçanda, et l'invite à en venir aussi, pour son propre compte, briguer la main, annonçant l'intention d'emmener un troisième ami commun, Relia l'Ailé (_Krilati_), qui partagera aussi la chance: «L'un sera l'alerte fiancé, les deux autres les paranymphes, et tous les amis de Léka. Miloch s'équipe non moins magnifiquement, et après avoir dépeint sa haute stature et ses larges épaules, sur lesquelles tombent de fines et noires moustaches. «Heureuse, s'écrie le poëte, celle qui le prendra!»
167. Plus beau cependant est encore Rélia, que les deux compagnons prennent ensuite dans sa demeure, et qui n'est pas moins enchanté de courir cette aventure.
193. La route suivie par les trois amis est minutieusement décrite. Ils arrivent enfin en vue de Prizren, au pied de la haute montagne du Chara. Léka, le capitaine, les aperçoit de loin au moyen de sa lunette, et reconnaît les trois voïvodes serbes. Étonné, et même un peu effrayé, craignant que la guerre n'ait éclaté dans le pays, il envoie ses serviteurs au-devant d'eux. Il sort lui-même à leur rencontre dans la cour de la maison. «Ils ouvrent les bras et se baisent au visage, s'enquièrent de leur santé de braves, se prennent par leurs blanches mains et montent dans les appartements.»
236-263. Marko, qui ne connaissait pas l'étonnement ni la honte, éprouve ces deux sentiments à la vue du luxe qui éclate dans la décoration et l'ameublement, où tout est or et argent, soie et velours. Il remarque particulièrement la coupe de Léka, contenant neuf _litras_.
264. Le festin commence aussitôt, et se renouvelle du dimanche jusqu'au dimanche suivant, sans qu'aucun des trois voïvodes ose mentionner l'objet de leur visite. Enfin, Marko se décide à marquer son étonnement au capitaine, de ce qu'il ne montre pas plus de curiosité. «A quoi bon? répond Léka. Nous buvons du vin vermeil; vous êtes venus chez moi, demain j'irai chez vous.» Marko alors est bien obligé de se déclarer, après avoir rapporté les bruits qui courent sur la merveilleuse beauté de la jeune Roçanda. «Donne ta soeur, dit-il, à l'un de nous, choisis pour beau-frère celui que tu voudras. Que l'un soit l'alerte fiancé, les deux autres seront les paranymphes, et tous trois nous serons tes amis.»
331. A cette proposition, Léka répond d'assez mauvaise humeur que ce qu'on dit de la beauté de sa soeur est vrai, mais que c'est une fille fière, qui n'a pas la moindre déférence pour lui. Elle a déjà repoussé soixante-quatorze prétendants; il n'ose accepter en son nom l'anneau des fiançailles, de crainte d'un nouveau refus.
353. Là-dessus, Marko part d'un éclat de rire: «Je te jure, s'écrie-t-il, par Dieu et par la foi, que si elle était à moi à Prilip, et qu'elle ne voulût point m'obéir, je lui couperais les mains ou je lui arracherais les yeux!» Puis il propose à Léka, s'il redoute sa soeur, d'inviter celle-ci à venir et à choisir parmi les trois voïvodes, promettant de nouveau qu'il n'y aura pas de jalousie envers le préféré.
378. Sans répliquer un mot, le capitaine monte en hâte dans les appartements supérieurs, et invite en effet «la fière Roçanda» à descendre pour faire son choix. Les quatre convives sont à attendre, quand «voici une troupe de jeunes filles, au milieu desquelles est Roçanda, et au moment qu'elle entre, le _tchardak_ resplendit de ses magnifiques habits, de sa taille et de son visage. Les trois voïvodes serbes jetèrent les yeux sur elle, puis ils les baissèrent de honte, ils eurent vraiment honte devant Roçanda. Marko avait vu bien des merveilles, il avait vu les Vilas dans la montagne et en avait eu pour amies; jamais il n'avait eu peur, jamais il n'avait ressenti la honte, et voici que Marko s'émerveille à la vue de Roçanda, et que, devant Léka éprouvant quelque honte, ses yeux se baissent vers la terre noire.» Léka regarde sa soeur, il regarde les voïvodes, attendant que l'un des héros adresse la parole, soit à lui, soit à la svelte jeune fille. Voyant enfin que nul d'entre eux ne se décide à parler, il s'adresse à sa soeur et l'engage à choisir un époux parmi les trois voïvodes, dont il fait successivement un prolixe éloge.
444. Mais Roçanda répond à ce discours par un autre encore plus long et fort insultant, il est vrai, pour les trois prétendants: Marko n'est qu'un courtisan des Turcs, qui n'aura point de prières sur sa tombe. Miloch a été enfanté et allaité par une jument, c'est pour cela qu'il est si fort et si haut de taille. Quant à Rélia, c'est pire encore: «Où est, dit-elle à son frère, ta raison? puisses-tu la perdre! Où est ta langue? puisse-t-elle devenir muette! Que ne demandes-tu, frère, à Rélia de quelle famille il est, quel est son père et quelle est sa mère? Les gens racontent et j'ai ouï dire qu'il n'est qu'un bâtard; on l'a trouvé un matin dans la rue, et une Tzigane[22] l'a allaité.» Bref, elle termine en refusant d'épouser aucun des trois prétendants, puis elle sort.
495. Les braves, en se regardant, rougissent de colère et pâlissent de honte. Marko «s'allume comme un feu vivant,» et, prenant son sabre, il en veut couper la tête à Léka. Mais Miloch le retient: «Voudrais-tu, lui dit-il, ôter la vie à un frère qui nous a si bien reçus, et cela à cause d'une vilaine pécore?»
509. Marko, revenu à lui, laisse son sabre aux mains de Miloch, et, saisissant son poignard, il s'élance au dehors. En bas de la maison, trouvant Roçanda entourée de ses femmes, et joignant la ruse à la férocité, il la prie de s'avancer seule et de lui montrer son visage, qu'il n'a pu bien voir encore, dans le trouble où il était afin qu'il puisse plus tard en donner des nouvelles à sa soeur.
531. La jeune fille écarte les femmes, se retourne et montre son visage. «Vois, dit-elle, Marko, et regarde Rosa.» Transporté de rage, Marko s'élance et fait un bond en avant. Il saisit la jeune fille par la main, et tirant de la ceinture son poignard tranchant, il lui coupe le bras droit, le bras jusqu'à l'épaule; il lui met la main droite dans la gauche, puis, de son poignard, lui arrachant les yeux, il les met dans un mouchoir de soie, qu'il lui jette dans le sein, en lui disant: «Choisis à présent, jeune Roçanda, choisis celui qui te plaira, ou le courtisan des Turcs, ou Miloch né d'une jument, ou Rélia le bâtard.»
550. Roçanda pousse un gémissement qui s'entend au loin, et elle appelle son frère au secours. Mais Léka «reste muet, comme une pierre froide,» n'osant rien dire, de peur d'être aussi immolé. «Venez, frères, crie Marko à ses deux amis, apportez-moi mon sabre; il est temps de partir.» Ils sautent, en effet, du tchardak à terre, et quand Marko a son sabre entre les mains, le poëte termine ainsi froidement son récit: «Ils s'élancèrent sur leurs bons chevaux et prirent leur course par la vaste plaine; Léka demeura comme une pierre froide, et Roçanda poussant des gémissements de douleur.»
NOTES
I. [Note 1: Les Merniavtchevitch, c'était Voukachine et ses deux frères, Ougliécha et Goiko. «Voukachine Merniavtchévitch résidait à Prichtina, et son autorité s'étendait sur tous les pays environnants; il avait donné à son frère Ougliécha le titre de despote, avec le commandement de Drama, de Serres et des lieux avoisinants jusqu'à Salonique» (_Istoria Tzèrne Gore, napisao Milakovitch_, 1856, page 20.)]
I. [Note 2: Ouroch V (le dixième des Nemanitch), que la légende représente comme un enfant, était déjà, du vivant de son père Douchan, marié à une princesse Valaque, Hélène et avait le commandement de la vieille Serbie, avec le titre de roi.]
I. [Note 3: _Le tzar défunt_, c'est Douchan le Fort (_Silni_).]
I. [Note 4: Le texte porte: _Starostavné Knigué_ livres anciennement composés, mais d'après une leçon que propose l'éditeur (_Dictionnaire serbe_, p. 713), je lis Tzarostavné, (lettres) impériales, ce qui offre un sens plus convenable.]
I. [Note 5: _Za iounatchko se pitayou zdravlié_, littéralement, ils s'enquièrent (l'un à l'autre) de leur santé de braves, expression qui revient constamment.]
I. [Note 6: _Chetcher vyou, a rakiou piyou_ Aujourd'hui encore c'est l'étiquette parmi les Serbes, d'offrir à tout visiteur la confiture et l'eau-de-vie de prune (_chlivovitza_), ou le café, avec le tchibouk.]
II. [Note 7: Les Vilas sont des êtres surnaturels, à l'existence desquels le peuple croit encore aujourd'hui, mais sans se faire d'elles une idée bien exacte. Au physique cependant on se les représente sous la forme de jeunes filles vêtues de robes blanches, aux longs cheveux flottant sur les épaules, et qui habitent au bord des eaux dans les lieux les plus reculés des forêts et des montagnes. Leur principal attribut paraît être la connaissance des simples, et par là de l'art médical. Elles figurent aussi bien, quoique plus rarement dans les contes (non versifiés), que dans les chants, et paraissent certainement être un reste de la mythologie slave païenne.]
II. [Note 8: Le nom serbe de cette masse d'armes, garnie de noeuds, est _bouzdovan_, du turc _bouzdyghan_.]
II. [Note 9: _Zadoujbina_ (de _doucha_, âme), désigne une fondation religieuse faite, une construction quelconque élevée, une oeuvre pie accomplie en vue du salut éternel. Les souverains serbes, dépassant ce qui avait lieu en Occident, ont construit dans ce but une multitude d'églises et de monastères, dont plusieurs subsistent encore. La fondation de _Ravanitza_ par Lazare est, entre autres, le sujet d'un chant (t. II, n° 35) Ses restes qui y avaient été d'abord déposés en ont été enlevés depuis et transportés au couvent de Krouchedol en Sirmie.]
IV. [Note 10: Les gens de noces, conviés, _svat_. Les noces serbes se font avec un cérémonial tout particulier, et celui qui est décrit ici ne s'éloigne point des coutumes actuelles. Au jour fixé, le fiancé se rend avec les personnes des deux sexes qu'il a invitées, et qui portent le nom de _svat_, à la maison de l'épousée; il est assisté d'un _koum_ ou parrain, d'un _stari svat_ ou ancien des invités, qui servent de témoins, et d'un _dévèr_, ou paranymphe (il peut être marié, c'est pourquoi je ne dis pas garçon de noce), qui reçoit l'épousée des mains de ses parents, et ne doit point la quitter jusqu'à l'arrivée dans la maison conjugale. L'usage en effet interdit absolument à ses parents d'assister au mariage, et ils ne revoient d'ordinaire leur fille que huit jours après. Cette prohibition va plus loin: elle s'étend jusqu'aux couches, dans lesquelles une mère ne saurait assister sa fille. Quand on demande aux Serbes la raison d'usages aussi singuliers (pour nous, du moins), ils n'ont d'autre réponse que celle-ci: «Ce serait une honte (d'agir autrement).»]
IV. [Note 11: Il ne faut pas s'étonner de voir figurer ici le doge de Venise. Cette ville (en serbe, _Mlétzi_), par suite de ses rapports avec la Dalmatie et le Montenégro, était bien connue dans tous les pays serbes, et le long poëme d'Ivan Tzèrnoiévitch roule sur une union entre une ancienne famille princière du Montenégro et un doge.]
IV. [Note 12: Protégée. Je n'ai su comment rendre le mot _snaha_, qui marque ici la relation entre la fiancée et le _dévèr_, sous la garde duquel elle se trouve placée.]
IV. [Note 13: Aujourd'hui encore, mettre la veste _à l'envers_ est la manière de porter le deuil parmi les paysans.]
V. [Note 14: Il y a sans doute ici confusion entre la Maratza (_Hebrus_ des anciens), sur les bords de laquelle les Serbes perdirent une première bataille contre les Turcs en 1365, et quelque rivière qui traverse la plaine de Koçovo. De même, lors de cette bataille, il y avait longtemps que le roi Voukachine était mort: il avait péri en 1371, assassiné par un valet, à la suite d'un engagement avec les Turcs. (Davidovitch, _Istoria Serbskog naroda_, p. 77.)]
V. [Note 15: On connaît assez l'étiquette turque pour comprendre ce que cette action avait d'outrageant.]
V. [Note 16: _Tzaré pootchimé_. _Pootchim_ signifie quelque chose comme père d'adoption, ou de choix. C'est le nom que Marko donne ordinairement au sultan, qui lui répond par celui de _poçinko_, de _sin_ fils. Tous ces mots, ainsi que celui de _pomaika_ (de _maika_, mère), que l'on rencontre aussi, et qui sont également intraduisibles, sont dérivés des noms de parenté avec l'addition de la particule _po_. (Voir _pobratime_, aux notes de la première partie, page 59.)]
VIII. [Note 17: Le mot _Arapin_ désigne et les Arabes, et les nègres ou Maures. Il y a sans doute dans ces campagnes lointaines de Marko une réminiscence historique, car on assure que Bajazet, dans la bataille où il fut défait par Timour, en 1402, avait parmi ses troupes, vingt mille auxiliaires serbes.]
IX. [Note 18: _Deli_ (T.), brave, garde du corps, homme d'escorte.]
X. [Note 19: Les pays habités par les Serbes sont en général si montueux et si boisés, qu'ils distinguent mal les idées de montagne et de forêt, exprimées à peu près indifféremment toutes deux par les mots _gora_ et _planina, mons saltosus_.]
X. [Note 20: Aventures, _tchetovanié_. Ce mot s'applique, par exemple, aux pillages, ou _razzias_, commis réciproquement par les bandes montenégrines et turques sur le territoire ennemi. Ces bandes s'appellent _tchétas_.]
XI. [Note 21: La sainte montagne (_sveta gora_) est le mont Athos, couvert, comme on sait, de couvents fondés par les différentes nations du rit oriental. Celui de Vilindar, qui appartient encore aujourd'hui aux Serbes, a été commencé en 1197, par Stefan Nemania.]
XII. [Note 22: Les Tziganes (Bohémiens) sont nombreux en Serbie. Leur nom est la plus méprisante insulte que l'on puisse adresser à quelqu'un. Ce qui n'est nullement à mépriser, c'est la beauté de leurs femmes, ou plutôt des jeunes filles, leur musique sauvage et monotone ne manque pas d'un charme étrange, et que les Magyars en particulier sentent vivement.]
III
LES HAÏDOUKS
NOTICE
J'ai choisi parmi les _pesmas_ qui concernent les haïdouks, non seulement les plus intéressantes, mais celles aussi qui sont les plus propres à faire connaître leur genre de vie, leurs moeurs et l'esprit du métier, on pourrait presque dire de l'_institution_. Ainsi on les verra déserter leurs familles et leurs demeures, et s'enfuir dans les montagnes, pour échapper aux vexations des Turcs; faire leur coup prudemment (on pourrait employer un autre mot) à l'abri des arbres ou des rochers; venir au secours de leurs compatriotes opprimés (que d'ailleurs ils ne se faisaient pas faute de piller, surtout dans les derniers temps); se rassembler vers la Saint-Georges, «alors que la forêt s'est revêtue de feuilles et la terre d'herbe et de fleurs, et que les loups hurlent dans la montagne;» se séparer à la fin de l'automne pour regagner leurs quartiers d'hiver, tirer vengeance des _yataks_ ou recéleurs qui ont trahi et livré leurs compagnons; boire toujours «du vin dans la verte forêt,» et s'étudier à mourir dans les tourments sans se plaindre. Pour faire mieux connaître encore cette dangereuse confraternité, j'ajouterai quelques détails empruntés à M. Vouk (_Dictionnaire serbe_, au mot HAIDOUK)
«Notre nation, dit cet écrivain, est persuadée--et elle exprime cette croyance dans ses chants--que l'existence des haïdouks a été le résultat de la violence et des injustices des Turcs. Admettons que quelques-uns d'entre eux le soient devenus sans y être contraints par la nécessité, poussés par le désir de porter des habits et un équipement à leur convenance ou d'exercer une vengeance particulière, il n'en est pas moins hors de doute que plus le pouvoir ottoman a été doux et humain, moins il y a eu de haïdouks, et plus il s'est montré inique et cruel, plus leur nombre a été grand, et de là vient qu'il y a eu parfois parmi eux des gens fort honorables et même, à l'origine de la domination turque, on a compté dans leurs rangs des seigneurs et des gentilshommes de distinction.
Il est vrai que beaucoup ne se font point haïdouks dans l'intention de faire le mal, mais quand une fois un homme, surtout sans éducation, se sépare de la société et s'affranchit de toute autorité, il est bientôt entraîné par la contagion de l'exemple, c'est ainsi que les haïdouks font du mal à leurs compatriotes qui les aiment en comparaison des Turcs et les plaignent, et c'est encore aujourd'hui faire à un haïdouk la plus grande injure et le plus mortel outrage, que de le traiter de _lepov_ et de _pèrjibaba_ (bandit et chauffeur).
Le costume des haïdouks de notre temps en Serbie se composait généralement de culottes de drap bleu, de bas et de sandales (_opantzi_), d'un gilet et d'une veste aussi de drap, quelques-uns même portaient un _dolama_ (longue tunique sans manches), vert ou bleu, et par-dessus le tout, un manteau. Pour coiffure, ils avaient ou un bonnet conique, ou le fez, ou les bonnets de soie nommés _kitienkas_, garnis de houppes qui leur pendaient d'un côté sur l'épaule et qui étaient presque exclusivement à leur usage. Ils aimaient surtout à porter sur la poitrine une espèce de plastron (_toka_) en argent, et ceux qui n'avaient pas le moyen de s'en procurer le remplaçaient par de larges monnaies d'argent. En fait d'armes, ils avaient chacun un long fusil, deux pistolets et un grand couteau.
«Sous la domination ottomane, il y avait en Serbie, presque dans chaque district, un officier turc nommé _boulioubacha_, ayant sous ses ordres un certain nombre de pandours serbes et turcs, et chargés de poursuivre les haïdouks[A]. Quelquefois, lorsque ceux-ci se montraient en grand nombre et commettaient des meurtres et des vols fréquents, les Turcs mettaient toute la population sur pied pour leur donner la chasse. Quand la battue n'avait point de résultat, les Turcs avaient recours au _teftich_, c'est-à-dire que quelque fonctionnaire se mettait à parcourir le pays avec un nombre d'hommes assez considérable, et qu'au moyen de la prison, des coups et d'amendes, il contraignait les _kmètes_ (chefs des villages) et les parents des haïdouks à chercher les recéleurs et à capturer les haïdouks eux-mêmes; mais hors le cas de _teftich_, les parents des haïdouks aussi bien que leurs femmes et leurs enfants n'étaient inquiétés par personne, et vivaient au contraire en paix dans leurs maisons.
[Note A: Ce mode de battue s'est conservé dans la Principauté dont les lois pénales ont un caractère de sévérité draconienne. Dès que l'autorité a connaissance d'un haïdouk, ce qui signifie plus qu'un bandit ordinaire, elle convoque, exactement comme quand il s'agit d'un loup, les paysans de la localité, quelquefois en très-grand nombre, qui, sous le commandement du _natchalnik_ ou du capitaine du district, procèdent à la battue (_haika_). Si le haïdouk, à la première sommation, refuse de mettre bas les armes et de se rendre, on tire dessus immédiatement.]
Lorsqu'un haïdouk se lasse du métier, il se rend, c'est-à-dire qu'il mande aux kmètes de lui obtenir du pacha une lettre de pardon (_bourountia_), après quoi il reparaît en public, et personne dès lors n'oserait parler en sa présence de ce qu'il a fait étant haïdouk. Dans cette situation, ils deviennent le plus souvent pandours, car ils ont perdu l'habitude des travaux agricoles, il n'y a du reste que les fonctions de kmète qu'ils ne puissent pas remplir.