Poesies Populaires Serbes Traduites Sur Les Originaux Avec Une

Chapter 14

Chapter 143,801 wordsPublic domain

Le lendemain quand elle passa encore, le noble bey Iergetch l'arrêta: «Reste donc, fille giaour, que je voie tes yeux noirs (comme) les prunelles sauvages, que je baise ton blanc visage, pareil au soleil, que je discoure avec ta bouche de miel.-- Mais la jeune infidèle lui réplique: «Où sont mes neuf jeunes frères pour qu'ils saisissent le noble bey Iergetch, et qu'ils lui mettent de lourds fers aux pieds? et s'ils ont pitié de lui, parce qu'il est jeune, qu'ils me le livrent à moi, fillette, je le jetterai dans de cruelles chaînes, dans mes bras.»

XX

Sais-tu, mon âme, quand tu étais à moi, dans mon sein tu versais des larmes amères, et au milieu de tes pleurs, tu disais: «Dieu anéantisse toute maîtresse, qui garde sa foi à un amant; de même que le ciel est pur, tantôt pur, et tantôt nuageux, telle est la foi des amants (jeunes gens): avant de vous posséder, je te prendrai[1]; et quand ils vous ont possédée: attends à l'automne.» L'automne se passe et l'hiver commence, mais alors avec une autre il s'entretient.

[Note 1: Pour femme.]

XXI

Nuit sombre, tu es pleine de ténèbres! plus plein encore de chagrin est mon coeur. Je nourris ma douleur, et ne la dis à personne: je n'ai point de mère à qui la conter, ni de soeur, à qui me plaindre; un amant seulement, il est loin de moi: le temps d'arriver, et il est plus de minuit; le temps de m'éveiller, les chanteurs chantent; le temps de m'embrasser, l'aube blanchit: «L'aube blanchit, ami, il faut partir.»

XXII

Une fille au jour de la Saint-George faisait cette prière: «Jour de Saint-George, quand tu reviendras, chez ma mère puisses-tu ne plus me trouver: (mais) soit mariée, soit ensevelie, plutôt mariée qu'ensevelie.»

XXIII

Que ne suis-je, pauvrette, un frais ruisseau! je sais ou j'aurais ma source: au bord de la Save, la froide rivière, (là) ou passent les bateaux de blé; afin de voir mon cher amant, (de voir) si au gouvernail s'épanouit la rose, si dans sa main sèche l'oeillet, que j'ai, pauvrette, cueillis samedi, et que dimanche je donnai à celui que j'aime.

XXIV

ÉLOGE DE LA VIOLETTE.

La violette se disait à elle-même:-- «Je suis la première fleur de l'année; et bien que j'aie le col onduleux, pourtant j'exhale un doux parfum. Si les fillettes savaient ce qu'est le parfum de la violette, toutes elles cueilleraient mes fleurs, et viendraient m'arroser.»

XXV

LE DÉFAUT DE LA VIOLETTE.

La violette elle-même se louait, d'être du monde la fleur la première et la plus belle, quand la rose lui dit:-- «Il est vrai, violette, que tu es la fleur des fleurs, mais tu serais plus belle encore, si tu n'avais un petit défaut: celui d'avoir la tête de travers (la tige courbe).»

XXVI

Violette, je voudrais te cueillir, mais je n'ai pas d'amant, à qui te donner. Je te donnerais bien à Ali-Bey, mais Ali-Bey est un orgueilleux garçon; il ne porte pas toutes les fleurs, (mais) seulement la rose et l'oeillet.

XXVII

ô Tzetigna, orgueilleuse rivière! c'est faussement qu'hier tu jurais, que tu ne portais point de barques. Ce matin assez tard je passais, quand je vis sur toi jusqu'à trois barques: dans l'une étaient des gens de noce, dans la seconde, le garçon et la fille (les fiancés), et dans la troisième, un frère avec sa soeur. La soeur pour son frère brodait des manches[1], le frère cousait pour sa soeur un dolman bleu; et la soeur dit tout bas à son frère: «Mets, mon frère, des boutons au corsage (le long de la poitrine), afin qu'il ne puisse passer même un homme, encore moins la main d'un frère étranger[2].» Le frère à la soeur tout bas répondit: «Que tu es sotte encore, ma soeur! lorsque s'approchera la main d'un frère étranger, d'eux mêmes s'ouvriront les boutons.»

[Note 1: Les larges manches des chemises des paysans.]

[Note 2: C'est-à-dire d'un étranger, d'un homme.]

XXVIII

Une fille s'élevait contre le soleil: «Soleil resplendissant, je suis plus belle que toi, et que toi et que ton frère, ton frère, le brillant astre des nuits[1], et que ta soeur l'étoile voyageuse, qui parcourt le ciel serein, comme un berger devant ses brebis.» Le soleil resplendissant se plaignit à Dieu, et Dieu doucement lui répondit: «Soleil resplendissant, mon enfant chéri, ne t'attriste point, ne te mets pas en colère, aisément nous châtierons cette maudite fillette: toi, de tes rayons hâle-lui le visage, et moi, je lui enverrai un mauvais sort, un mauvais sort, de petits beaux-frères, une méchante belle-mère, et un pire beau-père[2]; et elle se souviendra de celui contre qui elle s'élevait.»

[Note 1: On me passera cette périphrase. En serbe, la lune, _mécétz_, est du masculin.]

[Note 2: Dans la position bien subordonnée des femmes serbes, ce sont là, en effet, de grandes calamités.]

XXIX

La jeune femme de Voukoman se promenait dans son jardin et dans son parterre, quand une fleur s'accrocha à sa robe. «OEillet, chère fleurette, lui dit-elle, à ma robe ne t'attache point, car tu fleuris et tu portes du fruit, mais moi voilà neuf années, pauvrette, que je suis mariée, sans que je fleurisse, que je porte de fruit, sans savoir ce que c'est qu'un homme.»

Elle croyait que nul ne l'entendait, mais sa chère belle-mère l'avait entendue, et à son fils ainsi elle parla: «Voukoman, mon unique enfant, ma bru dans le parterre s'est plainte, que voici neuf années déjà depuis qu'elle est la femme de Voukoman, et qu'elle ne fleurit point, ne porte pas de fruit, et ne sait ce que c'est qu'un homme; n'es-tu donc point, mon fils, un homme? n'as-tu pas d'énergie dans le coeur? --Ma vieille, ma chère mère, répondit Voukoman, il semble que je mérite ce reproche, mais je vais te dire la vérité. Le jour où tu me marias, ma mère, quand vous eûtes laissé les deux époux, je voulus baiser le visage de ma femme, mais elle me supplia par le nom de frère, de vivre ensemble comme frère et soeur.»

--Voukoman, mon unique enfant, plût à Dieu que je ne t'eusse marié, ni aujourd'hui, ni il y a neuf ans! Le jour où ton père m'amena chez lui, moi aussi je lui donnai deux fois le nom de frère, mais trois fois il me frappa (en disant): je ne t'ai point emmenée pour être ma soeur, c'est pour femme que je t'ai prise.»

Il ne s'était pas encore écoulé un an, quand la femme de Voukoman eut un enfant, eut un enfant et justement un garçon.

XXX

Que le temps me paraît long, à demeurer assise à la fenêtre, à toujours regarder sur la mer grise, sur la mer grise, et sa plaine unie, si mon amant y va voguant, si son pavillon flotte au vent, s'il joue de la tamboura, et sur la tamboura s'il me chante.

XXXI

Une fille est assise au bord de la mer, et elle se dit à elle-même: «Ah! Dieu cher et bon, y a-t-il rien de plus vaste que la mer? Y a-t-il rien de plus large que la plaine? Y a-t-il rien de plus rapide que le cheval? Y a-t-il rien de plus doux que le miel? Y a-t-il rien de plus cher qu'un frère?»

Et un poisson du milieu de l'eau lui dit: «Fille simple et sotte, le ciel est plus vaste que la mer, la mer est plus large que la plaine; les yeux sont plus rapides que le cheval; le sucre est plus doux que le miel; et plus cher que le frère est l'amant.»

XXXII

BOLOZANOVITCH.

Djoul[1] la Turque convie à une assemblée, elle y invite toutes les dames, et prie aussi une fille promise, promise à Bolozanovitch. Celui-ci la chercha, un jour d'été jusqu'à midi, la chercha sans pouvoir la trouver; et ne pouvant résister à son coeur, il alla vers Djoul, la dame turque: «Ma soeur en Dieu! jeune femme, donne-moi une fine chemise, celle que tu portes le premier dimanche de la lune; mets-moi de l'antimoine sur les sourcils, une coiffure noire sur mes noirs cheveux, et du rouge sur mon blanc visage; fais-moi de fines tresses comme à une fille, de cinq jusqu'à neuf (tresses); et donne-moi une quenouille dorée avec un fuseau de buis, et une quenouille de lin d'Égypte, puis laisse-moi entrer dans ton assemblée, que je voie la fille qui m'est promise.»

La Turque agréa la prière faite au nom de Dieu, elle lui donna une fine chemise, etc., etc.[2], puis elle ajouta ce bon conseil: «Libertin que tu es, Bolozanovitch, quand tu entreras dans mon assemblée, les vieilles, baise-les aux mains, les jeunes femmes sur leurs bouches de miel, et les filles à la gorge, au-dessous du collier.»

Le libertin agréa le conseil; quand il arriva dans l'assemblée, il baisa les vieilles aux mains, les jeunes femmes sur leurs bouches de miel, et les filles à la gorge au-dessous du collier; et à son accordée quand il arriva, il lui fit une blessure au-dessous de la gorge, et la jeune accordée s'écria: «Dames de cette assemblée, mes compagnes, frappez-le de vos fuseaux et de vos quenouilles, c'est ce libertin de Bolozanovitch.»

[Note 1: Pour _gul_, en turc. rose.]

[Note 2: Je supprime la description trop minutieuse du costume.]

XXXIII

QUERELLE A PROPOS D'UN MOUCHOIR.

Une querelle éclate entre époux et femme, entre le jeune Omer-Bey et la _beyine_[1], au milieu de la nuit, sur leur molle couche. Encore si c'eût été pour quelque chose, peu importerait, mais c'est à propos d'un mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose, tant qu'il embaumait la maison, et la chambre où dormait Omer-Bey; c'étaient ses maîtresses qui le lui avaient donné. Omer à sa femme se justifiait: «Tu sais bien que j'ai une soeur, une chère soeur, la femme de Zekir-Bey, c'est d'elle que je tiens ce mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose.»--

La béyine n'eut pas plus tôt entendu cela, que sautant sur ses pieds légers, elle prit de l'encre et du papier, et écrivit cette lettre à sa belle-soeur: «Ma belle-soeur, femme de Zékir-Bey, longue vie à ton mari, et n'aie point à le regretter[2]! As-tu donné à ton frère un mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose, tant qu'il embaume la maison, et la chambre où dort Omer-Bey?»

La béyine regarde la lettre, la regarde, et verse des pleurs. «Dieu clément, aie pitié de moi! Si je déclare la vérité, je rendrai mon frère odieux à sa femme; et si j'atteste une fausseté, je crains de perdre mon mari, Dieu le fera périr.» Tout elle pèse, puis s'arrête à un parti, (eh bien! qu'il meure!) Elle prend de l'encre et du papier, et écrit à sa belle soeur une lettre: «Ma belle-soeur, femme d'Omer-Bey, longue vie à mon mari, et que je n'aie point à le regretter! J'ai donné à mon frère un mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose, tant qu'il embaume la maison, et la chambre où dort Omer-Bey.»

[Note 1: _Beijovitsa_, femme d'un bey, ou beg.]

[Note 2: C'est-à-dire: qu'il vive, si tu me dis la vérité: sinon qu'il meure. Voilà pourquoi, plus bas, la belle-soeur _craint de perdre son mari_, danger, pourtant, auquel elle aime mieux s'exposer que de troubler le ménage de son frère.]

XXXIV

LA SOEUR QUI ÉPROUVE SON FRERE.

Qu'entend-on de ce côté? sont-ce les cloches qui sonnent, sont-ce les coqs qui chantent?..... Les cloches ne sonnent pas, les coqs ne chantent point, mais une soeur mande à son frère: «Je suis, frère, esclave chez les Turcs, rachète-moi, frère, du joug turc; pour moi ils ne demandent pas beaucoup, trois litras d'or et deux de perles.» Et le frère fait répondre à sa soeur: «J'ai besoin de l'or pour la bride de mon cheval, afin, lorsque je le monte, qu'il soit beau, j'ai besoin des perles pour le collier de ma belle, fin, quand je l'embrasse, qu'elle me plaise.» Alors sa soeur lui envoie dire: «Je ne suis pas, frère, esclave des Turcs, mais je suis, frère, la tzarine des Turcs.»

XXXV

L'INCENDIE DE TRAVNIK.

Quelle est cette vapeur qui couvre Travnik? est-ce qu'il brûle, est-ce que la peste le ravage? ou Iagna l'a-t-elle embrasé de ses yeux?-- Il ne brûle pas et la peste ne le ravage point, mais les yeux d'Iagna l'ont embrasé; il y a eu de consumé deux boutiques neuves, deux boutiques et deux tavernes neuves, et le tribunal où siège le kadi.

XXXVI

«Ma mie es-tu donc mariée?» --«Je le suis, ami, et j'ai mis au monde un enfant, et c'est ton nom que je lui ai donné, afin, quand je l'appelle, que ma langueur se passe; car je ne lui dis point: Viens vers moi, mon fils; mais: Viens vers moi, ami.»

XXXVII

Montagne noire, que tu es pleine d'ombre! mon coeur, que tu es plein de chagrin! voir près de soi son amant, le voir et ne pas lui donner un baiser!

XXXVIII

Un jeune garçon non (encore) marié, à Dieu fait la prière, de le changer en perle au bord de la mer, là où les filles viennent à l'eau; afin qu'elles le mettent dans leur sein, qu'elles l'enfilent à une soie verte, afin qu'elles le pendent à leur col, et qu'il entende ce que dit chacune, si elle parle de son amant, et si sa mie aussi parle de lui.

Ce qu'il demandait, Dieu le lui a accordé: il a été changé en perle au bord de la mer, là où les filles viennent à l'eau. Elles mettent la perle dans leur sein, elles l'enfilent à une soie verte, à leur col elles la suspendent, et lui, il écoute ce que dit chacune, chacune parlait de son amant, et de lui parlait sa mie.

XXXIX

«O fillette, rose vermeille, ni plantée, ni greffée, ni arrosée d'eau fraîche; ni cueillie, ni respirée, ni baisée, ni caressée; te donnerai-je, mon âme, des baisers?»

--«Tu le peux jeune homme, à ton gré; mon jardin est près de ta prairie; je viendrai arroser mon jardin, toi, viens attacher là tes chevaux; donne-moi des baisers, jeune homme, à ton gré, mais ne me mords point le visage. de crainte qu'à ma mère ne me trahissent mes joues»

XL

Une petite troupe s'est mise en marche, petite oui, mais ardente. A sa tête est le porte-étendard Mouïo, il porte son drapeau, et chante en turc: «Malheur à celui chez qui je prendrai mon gîte! je lui tuerai ses boeufs sous son chariot, et je tuerai le bélier qui porte la clochette; je me ferai donner du vin de trois ans, et de la rakia de quatre années; et ce seraient là ses moindres maux, mais sans nouvelle mariée je ne souperai point, et sans pucelle je ne veux pas dormir.»

Mouïo en était là de son discours, quand un fusil part de dessous le vert taillis, le coup avait bien frappé Mouïo, au milieu des plaques qui ornaient sa large poitrine, il tombe sur l'herbe verte, et de la forêt un brave lui crie: «Tu voulais, Mouïo, une belle fille, n'en est-ce pas une belle que tu as, une fille jolie, l'herbe verte.»

XLI

LE BASILIC ET LA ROSÉE.

Le basilic aux feuilles menues se plaignait: «Rosée silencieuse, que ne tombes-tu sur moi?» --«Pendant deux matinées j'ai tombé sur toi, celle-ci je l'ai passée à me distraire, à regarder une grande merveille: une Vila et un aigle se disputaient touchant cette verte montagne; la Vila disait: La montagne est à moi. --«Non, disait l'aigle, elle m'appartient. La Vila brisa l'aile de l'aigle, et les jeunes aiglons gémirent amèrement, (ils) gémissaient, car ils étaient en péril, quand une hirondelle ainsi les consola: «Ne gémissez point, jeunes aiglons, je vous porterai dans la terre des Indes, où l'amarante croît jusqu'au genou des chevaux, et le trèfle jusqu'à leur épaule, où le soleil ne disparaît jamais.-- Là-dessus les aiglons s'apaisèrent.»

XLII

LES ADIEUX.

L'aurore blanchissait, le jour allait naître, et un guerrier sellait son cheval pour partir. Sa vieille mère but à son voyage, but, tout en versant des larmes et en pleurant doucement elle dit: «Dieu permette, mon fils, qu'en santé tu partes, qu'en santé tu partes et tu reviennes, et qu'en vie tu retrouves ta vieille mère!»--

Sa fidèle épouse lui ceint le sabre, lui ceint le sabre, tout en versant des larmes, et en pleurant doucement elle dit: «Dieu permette, ami, qu'en santé tu partes, qu'en santé tu partes et tu reviennes, et qu'en vie tu retrouves ta vieille mère, en vie, sous la terre noire! et ta fidèle épouse, dans une blanche maison, dans une blanche maison, mais dans une autre, dans une autre maison, chez un autre époux.»

XLIII

«O Danube! fleuve tranquille, pourquoi n'es-tu pas limpide? est-ce un cerf qui t'a troublé avec son bois, ou le voïvode Mirtchéta? --Ce n'est ni un cerf qui avec son bois m'a troublé, ni le voïvode Mirtchéta; mais des fillettes, petits démons, qui viennent chaque matin cueillir des glaïeuls et laver leur blanc visage.»

XLIV

Écoute, fillette, écoute, ma belle, tes yeux sont les sauvages prunelles du rivage, et moi jeune homme je suis le marchand de la mer. qui trafique en prunelles du rivage.

Écoute, fillette, écoute, ma belle, tes dents sont des perles menues, et moi jeune homme je suis le marchand de la mer, qui trafique en perles menues.

Écoute, fillette, écoute, ma belle, tes mains sont du doux coton, et moi, jeune homme je suis le marchand de la mer qui achète le doux coton.

XLV

«O fille de Smederevo, descends et viens ici, que je voie ton visage. --O jeune homme, sois-tu vermeil[1]! Es-tu allé au bazar? y as-tu vu une feuille de papier? tel est mon visage. Es-tu allé dans quelque taverne? y as-tu vu du vin vermeil? telles sont mes joues. Es-tu allé par la plaine? y as-tu vu des prunelles sauvages? tels sont mes yeux. As-tu été le long de la mer? y as-tu vu des sangsues? tels sont mes sourcils.»

[Note 1: C'est-à-dire beau; des joues rosées sont, à ce qu'il paraît, une des conditions de la beauté masculine.]

XLVI

AMULETTE POUR LES FILLES.

Mon amant a une haleine d'ambre, de sa main blanche et de son qalam il écrit pour les filles de fines amulettes, voici dans l'une d'elles ce qu'il écrit: «Qui ne veut point de toi, ne t'impose pas à lui; qui t'aime, ne lui dis point: Je ne veux pas.»

XLVII

Ma mère, marie-moi jeune, avant que ne m'ait poussé la barbe, une barbe épaisse et des moustaches; car les filles alors diraient en me montrant à leur mère: «Voilà, mère, un ours qui sort du bois; ou: Voilà un lièvre qui sort des choux.»

XLVIII

«O mon Miyo[1], où as-tu été cette nuit?» «--Ma chère, j'ai eu mal à la tête.» «--Ne te l'ai-je pas dit, Michel; ne bois point d'eau, n'aime pas une veuve, car toute eau donne la fièvre, (toute) veuve a le coeur chagrin; mais bois du vin, et aime une fille.»

[Note 1: Diminutif de Michel.]

XLIX

Épanouis-toi, rose, sans songer à moi, garçon, j'ai pris pour femme une veuve, plus âgée que moi, où qu'elle aille, elle pleure son premier mari: «Mon premier mari, mon premier bien! avec toi que j'étais heureuse! de bonne heure je me couchais, et tard je me levais; pour m'éveiller, tu me baisais sur les yeux, (en disant:) debout, mon coeur, le soleil est levé, notre vieille mère est debout, elle a balayé la maison et apporté de l'eau[1].»

[Note 1: La même idée est traitée dans plusieurs autres pièces.]

L

Virginité, mon empire! j'étais reine[1], tant que je fus vierge: s'il m'était donné de revenir en arrière, je saurais maintenant être (rester) vierge.

[Note 1: _Tzar_.]

LI

Chantons, dansons, tant que nous n'avons point de mari, car lorsque nous en prendrons, il nous faudra laisser ces chansons au dressoir, et les airs turcs dans la boîte, il faudra raccommoder pantalons et chemises, et plus vous les raccommodez pour le diable, plus Satan les déchire.

LII

Rose je suis rose, tant que je n'aurai point de mari; un mari quand je prendrai, ma rose tombera. Fleur je suis fleur, tant que je n'aurai point d'enfant; un enfant quand j'aurai, ma fleur sera flétrie.

LIII

Un faucon vole au-dessus de Saraïevo, il cherche de l'ombre pour y prendre le frais. Il trouve un pin au milieu de Saraïevo: sous le pin est une fraîche fontaine, au bord de la fontaine une veuve, Zoumboul[1], et une fille, la gentille Roujitza[2], le faucon commence à songer, s'il aimera Zoumboul, la veuve, ou Roujitza, la gentille vierge. A tout il songe, puis il prend une résolution, et tout bas il dit: «Mieux vaut l'or, même un peu abîmé, que l'argent récemment forgé;» et il donne un baiser à Zoumboul, la veuve, vive est la colère de Roujitza, la fillette: «Saraïevo, puisses-tu fleurir sans donner de fruits! pourquoi la coutume en toi est-elle née, que les jeunes courtisent les veuves, et les froids vieillards les belles vierges?»

[Note 1: En turc, jacinthe.]

[Note 2: En serbe, petite rose.]

LIV

LES DEUX TOURTERELLES.

Une tourterelle avait amassé du millet, vers elle vint une autre tourterelle: «Donne-moi, ma soeur, un grain.» --«Je n'en donne, ma soeur, pas un seul; il fallait amasser, et non dormir; j'ai amassé, et n'ai point dormi, je n'ai pas pris mes ébats dans la forêt, ni caché ma tête sous le taillis.»

LV

A L'EMPEREUR NAPOLÉON[1].

Dans Mitrovitza, la ville au bord de la Save, est assise une fille, qui se parle ainsi: «O Français, puissant Empereur, renvoie-nous les garçons, les filles seules sont restées; et gâtés se sont les coings et les pommes, et les chemises brodées d'or.»

[Note 1: Cette pièce rappelle l'époque où les Français occupaient Raguse et les provinces Illyriennes.]

LVI

LA PESTE

«Saraïevo, pourquoi t'es-tu obscurci? est-ce que le feu t'a consumé, la peste t'a-t-elle ravagé, ou l'eau de la Miliatzka t'a-t-elle submergé?» --«Si le feu m'eût consumé, il eût (du moins) renouvelé mes blanches maisons; si la rivière m'eût inondé, du moins, elle eût nettoyé mes rues; mais c'est la peste qui m'a dévoré, mettant à bas et jeunes et vieux, et séparant tous ceux qui s'aimaient.»

LVII

AGNÈS (IAGNA) LA FILLE UNIQUE.

Dieu clément, la grande merveille! une mère a enfanté neuf filles, et elle en porte une dixième dans son sein, demandant à Dieu de mettre au monde un garçon; mais quand son terme fut venu ce fut d'une dixième fille qu'elle devint mère.

Quand le moment du baptême arriva, le parrain demanda à la vieille mère: «Quel nom donnerons-nous à l'enfançon?» La vieille mère irritée répondit: «Appelle-la Agnès, puisse le diable l'emporter!»

Agnès devint svelte et grande, blanche et rose de visage, et quand on fut pour la marier, elle prit un seau et alla vers la fontaine. Mais une fois dans la verte forêt, voici la Vila qui du bois lui crie: «Entends-tu, Agnès, la très-belle! jette ton seau dans l'herbe verte et viens vers moi dans la forêt, car ta mère à nous t'a donnée[1], encore petit enfant qu'on porte sur les bras.»