Poesies Populaires Serbes Traduites Sur Les Originaux Avec Une
Chapter 12
Les deux jeunes Iakchitch boivent du vin, Dimitri et Bogdan Iakchitch. Quand de vin ils se furent rassasiés, Bogdan dit à Dimitri: «Mitar, mon cher frère, lorsque nous demeurions ensemble, et que notre mère gouvernait la maison, alors notre demeure était blanche (brillante), des hôtes nombreux nous visitaient, les knèzes de la Sirmie venaient chez nous, et en personne le tzar serbe Étienne; mais depuis, frère que nous avons grandi, et que nos femmes gouvernent la maison, notre maison s'est obscurcie, les hôtes nous ont abandonnés, et nous n'avons plus la visite des knèzes de Sirmie, non plus que du tzar serbe Étienne. Qui en est cause? Puisse Dieu le lui valoir!» Et Dimitri dit à son frère: «Bogdan Iakchitch, mon cher frère, cela vient de ta fidèle épouse, de Voukoçava, puisse Dieu le lui valoir!»--Grand fut le chagrin de Bogdan, et il reprit: «Mitar, mon cher frère; allons éprouver nos femmes: nous verrons si cela vient de la tienne, frère, ou de la mienne.»
Ce qu'ils avaient dit, ils le firent; ils s'en vinrent à la maison de Bogdan, qui entre près de sa femme, tandis que Dimitri restait auprès de la fenêtre, pour écouter ce qui se dirait. Or Bogdan ainsi parla: «Youkoçava, ma fidéle épouse, je voudrais te dire quelque chose, mais je ne sais si ce sera à ton gré.»--Et doucement sa femme lui répondit: «Seigneur, Bogdan Iakchitch, dis, mon âme, ce qu'il te plaira; je n'ai pas encore enfreint ta volonté, et jamais je ne l'enfreindrai.--Voukoçava, ma fidèle épouse, reprit Bogdan, le roi de Bude marie son fils, et il a invité notre frère Dimitri aux noces. Mitar demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs, et une selle à plaques d'argent; les lui donnerai-je, ma chère âme?--Donne-lui, mon âme, donne à ton frère et le cheval et les armes, les habits turcs, et encore la selle aux plaques d'argent; moi j'y ajouterai la chabraque, que pour toi j'avais brodée encore chez mon père, et dont jamais je ne t'ai parlé, parce qu'elle n'était point achevée, mais je viens de finir de la (broder) en or, et avec elle je donnerai les colliers qui sont à mon cou, l'un de jaunes ducats, l'autre de blanches perles; je veux les entrelacer dans la crinière du cheval, afin d'émerveiller les conviés du roi.»
Dimitri auprès de la fenêtre entendait ce que disait la dame sa belle-soeur, et d'attendrissement ses larmes coulaient.
Ensuite ils se rendirent à sa maison, où Bogdan restait près de la fenêtre pour écouter, tandis que Dimitri entrait près de sa femme, à laquelle il dit: «Militza, ma chère petite dame, je voudrais te dire quelque chose, mais je ne sais si ce sera à ton gré.»--Et doucement sa femme lui répondit: «Dis, mon âme, tout ce qu'il te plaira.--Militza, ma fidèle épouse, le roi de Bude marie son fils, et il a invité Bogdan aux noces, Bogdan demande un cheval et des armes, avec nos vêtements turcs, et une selle garnie d'argent: les lui donnerai-je, ma chère âme?»--Mais voici comment répondit la dame Militza: «A lui des chevaux? que (plutôt) les loups les dévorent! à lui des armes? que les Turcs les enlèvent! à lui des habits? qu'il en soit dépouillé (par la mort)!»
Quand Dimitri eût entendu ces paroles, il la saisit par son col blanc, et si doucement l'eût-il touchée, les deux yeux lui sautèrent (de leurs orbites); mais Bogdan Iakchitch s'élançant, prit Dimitri par la main:--«Que fais-tu, Mitar? Dieu te le rende! songe à tes petits faucons[A]: tu trouveras pour toi une meilleure épouse, mais jamais pour eux de mère; ne souille point ta main de sang. Et voici que tu viens de nous séparer, mon frère!»
[Note A: Tes jeunes enfants; expression figurée qui se rencontre fréquemment.]
V
DONS MOSCOVITES ET CADEAUX TURCS.
Des lettres traversent le pays, traversent le pays et les cités, tant qu'elles parviennent au divan, aux mains du sultan des Turcs Mouyezid. C'étaient des lettres de Moscou la lointaine, et avec elles des présents magnifiques: pour le sultan lui-même une table d'or, sur la table une mosquée d'or, et autour un serpent enroulé, portant sur la tête une escarboucle, à (la lumière de) laquelle on voyait pour marcher au milieu d'une nuit sombre et sans lune, comme en plein jour, quand le soleil luit; pour le fils du sultan, Ibrahim, il y avait deux sabres tranchants avec des cordons dorés, et aux cordons des pierreries; pour la plus âgée des sultanes, il y avait un berceau d'or, surmonté d'un faucon gris.
Or, quand ces dons arrivèrent au sultan, il en ressentit du trouble et de l'inquiétude, car il n'avait rien à offrir en retour: il avait beau songer, il ne trouvait pas d'expédient; à quiconque venait le visiter, le sultan vantait les présents qu'il avait reçus du grand tzar de Moscou, espérant en obtenir quelque conseil, sur ce qu'il avait à envoyer au pays des Moscovites.
Le pacha Sokolovitch vient le visiter, et il lui vante les présents; là-dessus arrivent un hodja et un kadi, et après qu'ils l'ont humblement salué, qu'ils lui ont baisé la main et les genoux, le sultan à eux s'adresse: «Hodja et kadi, mes serviteurs, ne pourriez-vous me conseiller, sur ce qu'il convient d'envoyer au pays des Moscovites, en retour de ces présents et au nom de mon Empire?»--Mais modestement ils firent cette réponse: «Sultan souverain, cher seigneur, nous ne sommes point capables de te conseiller, et ne pouvons te donner d'avis: mais appelle le vieux patriarche, et il t'instruira de ce qu'il convient d'envoyer.»
Dès qu'il eût entendu ces paroles, le sultan envoya en hâte un kavas, pour mander le vieux patriarche, et le vieillard étant venu, le sultan lui vanta les présents qu'il avait reçus, puis il lui dit: «Mon serviteur, vieux patriarche, ne pourrais-tu m'enseigner ce qu'il faut envoyer au pays des Moscovites?--Sultan impérial, soleil resplendissant, je ne suis point capable de t'enseigner: car c'est Dieu lui-même qui t'a instruit; tu as, ô sultan, dans ton Empire, des présents à donner en retour qui ne te sont d'aucun usage, et qui aux Moscovites seraient fort agréables: Envoie-leur la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar Constantin, avec les habits de saint Jean, et l'étendard porte-croix du knèze des Serbes, Lazare; à toi seigneur, cela n'est d'aucun usage, et d'eux sera fort bien venu.»
Quand le sultan eût entendu ces paroles, il fit préparer les présents, et les remit aux cavaliers moscovites. Le vieux patriarche accompagne ceux-ci, et il leur donne ces instructions: «Dieu vous accompagne, cavaliers moscovites; ne suivez point le grand chemin, mais prenez par la forêt, à travers la montagne, car une force nombreuse vous poursuivra, pour vous enlever ces reliques chrétiennes. Pour moi, j'ai sacrifié ma tête, et déjà mon corps a succombé, mais il n'en sera point de même de mon âme, si Dieu le permet.»--Puis d'eux il se sépara.
Quand le sultan eut remis les présents, à chacun il s'en vantait et le pacha Sokolovitch étant venu, le sultan lui dit: «Sais-tu, pacha, mon fidèle serviteur, ce que j'ai envoyé au pays des Moscovites: j'y ai envoyé la crosse de Sava Nemanitch, la couronne d'or du tzar Constantin, avec l'étendard porte-croix du knèze des Serbes, Lazare, et les habits de saint Jean; cela ne m'était d'aucun usage, et sera d'eux fort bien venu.» Aussitôt le pacha Sokolovitch lui demande: «Sultan impérial, soleil resplendissant, qui t'a donné ce conseil?»--Le sultan lui dit franchement et ouvertement: «C'est le vieux patriarche qui m'a conseillé.--Sultan impérial, soleil resplendissant, reprit le pacha d'une voix calme, puisque tu envoyais ces reliques chrétiennes, pourquoi n'y pas joindre les clefs de Stambol? plus tard tu les enverras dans la honte (d'une défaite).»--Le sultan comprit le pacha, et il lui dit: «Va, pacha, mon fidèle serviteur, assemble des janissaires turcs, poursuis les cavaliers moscovites, mets-les à mort, et leur enlève les reliques chrétiennes.»
Le pacha se hâte d'obéir, il assemble des janissaires turcs, et s'élance par le grand chemin à la poursuite des cavaliers moscovites, mais jamais ils ne les atteignirent, et ils durent s'en revenir. Le pacha jura au sultan, qu'il n'avait point vu les Moscovites, et le sultan alors lui dit: «Va, mon fidèle serviteur, et mets à mort le vieux patriarche.»
Le pacha se hâta d'obéir, il saisit le vieillard, et il allait lui donner la mort quand celui-ci lui dit: «Pardon pour un peu de temps, seigneur pacha, ne me tue point sur la terre ferme; car, moi mort, il commencera une sécheresse, qui durera trois ans sans interruption.»--Ayant ouï ces paroles, le pacha l'emmena sur la mer azurée, et il allait lui donner le coup mortel quand le vieillard lui dit: «Pardon pour un peu de temps, si tu crois en Dieu, ne me tue point sur la mer azurée; car, moi mort, un orage éclatera; la mer et les lacs se soulèveront, et submergeront les vaisseaux et les galères, et la terre à ses quatre coins.»
Le vieillard mentait, mais le pacha ne se laissa point tromper; il brandit son sabre, et trancha la tête du vieux patriarche: Dieu lui donne place en son paradis! et à nous, frères, joie et santé[8].
VI
IANKO DE CATTARO ET ALIL FILS DE MOUÏO[9].
Ianko de Cattaro écrit une lettre, et l'envoie vers la rocheuse Kladoucha, aux mains d'Alil, fils de Mouïo: «O Turc, jeune Alil, on te vante dans la rocheuse Kladoucha, et moi on me vante à Cattaro, la ville de plaine, viens donc te mesurer avec moi, que l'on voie quel est de nous deux le plus brave guerrier. Je t'offre à choisir trois endroits pour la rencontre: d'abord tu peux rester à Kladoucha devant ta maison, afin que ta vieille mère te voie, ô Turc, ou succomber, ou me donner la mort; le second rendez-vous que je t'assigne est devant ma propre maison, d'où ma fidèle épouse pourra me voir, ô Turc, ou succomber ou te donner la mort; le troisième est sous le Kounar dans la plaine de Cattaro, sur la limite entre le pays des Turcs et celui des chrétiens, là où la terre est altérée de sang, et les corbeaux (affamés) de la chair des guerriers. Viens, Alil, au lieu que tu choisiras; mais si tu n'oses accepter le combat, prends une quenouille avec du lin et un fuseau de buis, et file-moi des pantalons et une chemise, pour que je laisse en repos Angelia, mon épouse.»
Quand la lettre fut remise à Alil, il la lut debout, puis descendu de la blanche tour, il se promenait avec anxiété dans la cour, les bras croisés sur la poitrine, lorsque parut Mouïo de Kladoucha, qui venait de la verte terrasse, vêtu d'un caftan vert. Le Turc était brave, il regarda son fils et lui demanda: «Qu'as-tu, mon fils, jeune Alil? qui te provoque au combat, que te voilà si abattu?»--Alil prend dans sa poche la feuille de blanc papier, et la remet à son père. Mouïo la lit, et voyant ce qu'elle contenait, il porte la main à sa poche et en tire douze ducats, qu'il donne au jeune messager, en lui tenant ce discours: «Écoute-moi, jeune Giaour, salue de ma part Ianko de Cattaro: qu'il m'attende sous le mont Kounar, je lui mènerai mon Alil, le premier dimanche qui va venir, afin que le sabre à la main ils se disputent la victoire.»--Ensuite il rentre dans la blanche maison, et prenant de l'encre et du papier, commence à écrire des lettres sur son genou: la première qu'il trace est adressée au Turc Ranko de Kovatchi: «Mon oncle (lui dit-il), rassemble dans la plaine de Kovatchi cinq cents braves, et rends-toi avec eux vers la rocheuse Kladoucha, devant ma maison, afin, en cas de danger, d'assister mon fils Alil, qu'Ianko de Cattaro a défié au combat[A].» Après avoir expédié ses lettres, Mouïo demeura quelque temps dans sa blanche maison. Mais bientôt un bruit s'éleva, on entendit les tambours retentissants, et Mouïo regardant au loin dans la campagne, la vit occupée par une armée puissante sous la conduite de deux chefs, Talé Boudalina et Ranko de Kovatchi, suivis juste de mille guerriers. Mouïo s'avança loin à leur rencontre, et ramena les agas à sa maison, laissant dans la plaine la puissante armée. Il ne s'était écoulé que peu de temps, quand voici venir Ibrahim Nakitch et avec lui Osman Tankovitch, conduisant aussi mille guerriers. Alil alla loin à leur rencontre, et laissant la puissante armée dans la plaine, ramena les agas à la blanche maison.
[Note A: Le Turc écrit encore trois autres lettres, contenant identiquement la même réquisition.]
Pendant qu'avec eux Mouïo était à boire du vin, Alil alla s'équiper, revêtir ses habits et ses armes..... puis les serviteurs lui amenèrent son cheval blanc, sur le dos duquel il s'élança, et descendant vers le camp dans la plaine, il mit en marche la puissante armée et gravit le mont Kounar, où le rejoignirent Mouïo et les chefs turcs. On traversa la forêt de Kounovitza et on descendit dans la plaine de Cattaro, où Ianko était arrivé au rendez-vous, accompagné de quatre serdars, que suivaient deux mille guerriers, tous gens de la plaine de Cattaro et tous braves renommés.
Quand les Turcs arrivèrent dans la plaine, Ianko appela le petit Stoïan: «Va, mon fils, lui dit-il, au camp des Turcs, salue de ma part Mouïo de Kladoucha, et invite-le à amener son fils Alil au lieu marqué pour le combat, afin que nos sabres se disputent la victoire, et que les deux armées voient qui d'abord mettra l'autre en défaut, qui le premier donnera la mort à son adversaire.»--Stoïan se hâte d'obéir et se rend au camp turc, vers la tente de Mouïo de Kladoucha. Devant Mouïo il s'incline humblement: «Qu'y a-t-il, bâtard d'Ianko? lui demande le Turc, pourquoi Ianko t'a-t-il envoyé?»--Stoïan lui répond: «Mon père m'envoie te saluer de sa part, et t'inviter à amener ton Alil au lieu marqué pour le combat, afin que leurs sabres se disputent la victoire.--C'est bien, mon fils, bâtard d'Ianko, Alil va s'avancer au combat.»--Puis sautant sur ses pieds légers, il va équiper le jeune Alil, et lui amène son bon cheval blanc. Le Turc s'élance sur le coursier, et s'avance fièrement vers le lieu marqué, pour y attendre Ianko de Cattaro; à sa droite, épaule contre épaule, il a Ranko de Kovatchi, puis Talé Boudalina, et à sa gauche, épaule contre épaule, marche le Turc Ibrahim Nakitch, puis Osman Tankovitch, pendant que derrière lui venait Mouïo suivi de deux cents hommes, tous pour être témoins du combat qui va s'engager. Mais voici venir Ianko de Cattaro sur un fougueux cheval gris, et portant sur l'épaule sa lance de guerre.....
Quand Ianko arrive au lieu marqué, il appelle le fils de Mouïo: «Écoute, jeune Alil, frappe le premier, afin de n'avoir point de regret.»--Mais le jeune Turc lui répond: «Frappe le premier, Ianko de Cattaro, c'est toi qui as provoqué le combat, c'est toi qui as porté le défi.»--A ces paroles, Ianko rassemblant la bride de son cheval, et le frappant de la botte et de l'éperon, le fait partir bondissant sur la plaine; de l'épaule il détache son javelot et le lance contre Alil. Mais le Turc était habile dans le combat, saisissant au vol le javelot, il le brisa en deux, puis prenant le sien, il le lança contre Ianko. Ianko avait un cheval de guerre, l'animal avait creusé une fosse, assez grande pour contenir deux Alil; il s'enfonça dans la fosse, et le javelot passant par-dessus lui, alla se briser dans la terre. Voyant rompu son javelot de guerre, Ianko tira son épée, Alil tira son sabre de Damas, et tous deux fondirent l'un sur l'autre. Alil porte un coup, mais Ianko le parant, reçoit sur son épée le sabre tranchant, qui est brisé en deux. Alil aussi a la main coupée, elle tombe sur l'herbe verte. Ianko le frappe une seconde fois, et l'atteignant au visage, il le lui fend jusqu'à la mâchoire, tellement qu'on vit briller les dents au fond de la bouche; un troisième coup il lui porte, qui le fend jusqu'à la ceinture de soie, puis il le précipite en bas de son cheval blanc.
Dieu clément, la grande merveille! Quand le chef des Turcs eût succombé, la colère gagna sa nombreuse parenté, et il s'éleva dans la plaine un tumulte. Pendant une demi-journée on se battit, les Serbes défirent l'armée des Turcs, et la poussèrent dans les forêts du Kounar. Peu d'entre eux s'échappèrent, il n'y eut que Talé le débauché qui se sauva grâce à son cheval gris, et avec lui Osman Tankovitch. Parmi les Serbes, peu succombèrent, mais Tzvian Charitch était blessé, et Vouk Mandouchitch avait disparu. Ianko se met à sa recherche et l'appelle: «Où es-tu, Vouk, ma main droite? mon expédition a réussi.»--Comme Ianko l'appelait, voici venir Mandouchitch conduisant Mouïo de Kladoucha, les mains liées derrière le dos; il l'amenait à Ianko, et le lui offre en présent. «Voici, dit-il, une pomme d'or; fais-en ce qu'il te plaira.» Ianko était de noble race, il renvoya Mouïo avec ces paroles: «Retourne, Mouïo, dans la rocheuse Kladoucha, garde-toi de mentir, mais raconte ce qui s'est passé, pour moi je t'accorde la vie.»
Le Turc retourne à Kladoucha, les mains liées, et Ianko avec sa troupe vers sa blanche maison, pendant trois et quatre jours il la fête, puis chacun reprend le chemin de son logis, tandis que Ianko reste à boire du vin avec Stoïan dans sa blanche maison.
VII
LA FUITE DE KARAGEORGE[10].
La Vila s'écrie du sommet du Roudnik au-dessus de l'Iacenitza, le mince ruisseau, elle appelle George Pétrovitch, à Topola, dans la plaine: «Insensé, George Pétrovitch, où es-tu en ce jour? Puisses-tu n'être nulle part[A]! Si tu bois du vin à la méhana, puisse ce vin s'écouler sur toi de blessures[B]! Si tu es couché au lit près de ta femme, puisse ta femme rester veuve! Tu ne vois donc pas, fusses-tu privé de la vue! que les Turcs ont envahi ton pays?» Et George lui répond: «Tais-toi, Vila, que la peste étouffe! tant que j'aurai Velko sur le Timok, et Miloch[11] à Ravagne, tant que Lazare Montap occupera le fort retranchement de Déligrad, je ne crains ni tzar ni vizir.» La Vila alors reprend: «Fuis, George, malheur à ta mère! Velko[12] a succombé sur le Timok; Miloch a été battu à Ravagne, et pour Montap, les Turcs l'ont enfermé dans le fort retranchement de Déligrad, puis ils se sont avancés vers la Morava, ont traversé la rivière à son embouchure, et les voici déjà à Godomine. George, ils couvrent la plaine de Godomine, cheval contre cheval, guerrier contre guerrier; leurs étendards sont (nombreux) comme les nuages, leurs tentes comme les blanches brebis, et les lances de guerre sont semblables à une noire forêt. N'espère en personne, George, personne ne peut te secourir; mais charge mulets et chevaux, sur les mulets (place) tes nombreuses richesses, sur les chevaux, du drap non taillé, et retire-toi, George, dans la Sirmie, terre plate.»
[Note A: C'est-à-dire, avoir péri.]
[Note B: Forte ellipse, facile, mais longue à suppléer.]
Quand George Pétrovitch eut entendu ces paroles, les larmes coulèrent de son blanc visage, il frappa de la main son genou, et le drap neuf éclata au genou, et les bagues d'or à ses doigts: «Malheur à moi (s'écria-t-il), Dieu clément! moi que les Turcs ont pris vivant, lorsque j'avais tant de voïvodes!» Puis il charge chevaux et mulets, et passe dans la Sirmie, terre plate. Lorsqu'il eut traversé l'eau, il se retourna du côté de son pays: «Dieu te conserve, terre de la Choumadia! Si Dieu et la fortune des braves le permettent, un an ne se passera point, sans que de nouveau je te visite, ô mon pays!» Puis George pénétra dans la Sirmie.
Les Turcs alors s'emparèrent du pays, et y commirent des violences, faisant captives les sveltes Choumadiennes, mettant à mort les jeunes Choumadiens. S'il eût été donné à quelqu'un d'être là, et d'entendre les gémissements de douleur, et les hurlements des loups, dans la montagne, et les chants des Turcs dans les villages!
Ainsi fut-il pendant une année, et la moitié de la suivante aussi s'écoula. Alors la Vila des bords de la Save s'écria de nouveau, appelant George Pétrovitch: «Où es-tu, George? Puisses-tu n'être nulle part! Ne sais-tu pas que l'an dernier tu as fait voeu de revoir la Choumadia et ta blanche maison à Topola? Si tu voyais où en est ta maison! pillée, consumée par le feu; (si tu voyais) comme ton église est ruinée, tes vignes sans culture, tes chemins défoncés et tes pieuses fondations abattues.»
--«Ma soeur en Dieu, Vila de la Save, répond George Pétrovitch, salue de ma part ma Choumadia, et mon parrain le knèze Miloch; qu'il poursuive les Turcs par les villages, je lui enverrai assez de poudre et de plomb, et de pierres tranchantes de Silistrie. Pour moi, je m'en vais vers le tzar des Moscovites, pour le servir pendant une année, et peut-être me renverra-t-il là-bas, pour que je visite la terre de la Choumadia, et à Topola ma blanche maison.»
NOTES
I. [Note 1: Il y a ici quelque jeu de mot fondé sur le rapport des noms propres, Stoïan et Stoïa, avec le verbe _stoïati_, se tenir debout.]
I. [Note 2: Ceci se rapporte à une coutume bien ancienne,--comme on le voit par ce passage,--et tellement générale que la loi a dû l'adopter et la consacrer (Code civil serbe, §§ 159, 520, etc., etc.). Chez les paysans de la principauté, les fils et petits-fils ne se séparent point d'ordinaire de leur père ou aïeul; non plus que les frères ne se quittent après la mort du père. Il s'établit entre eux une association domestique connue sous le nom de _zadrouga_, ayant pour chef et administrateur (_staréchina_), non toujours le plus âgé, mais celui que sa capacité a fait choisir. Chaque membre de la communauté (_zadrougar_) a ses fonctions; les femmes entre autres sont à tour de rôle _de semaine_. La _rédoucha_, outre le soin de ses enfants, a pour fonction l'entretien de la maison, la fabrication du pain, la préparation de la nourriture pour tous, et, à l'époque des travaux agricoles, l'obligation de la porter dans les champs aux zadrougars, c'est-à-dire, comme on voit, aux ouvriers gagés, etc.--L'autorité du staréchina n'est d'ailleurs nullement absolue et n'a point d'analogie avec la puissance paternelle, car il ne fait aucun acte d'administration et ne peut engager la communauté que du consentement de tous.]
I. [Note 3: «On prétend qu'aujourd'hui encore, de l'ouverture où passaient les mamelles de la pauvre jeune femme, il suinte une substance blanchâtre, semblable à de la craie, et que les femmes qui n'ont pas de lait, ou qui ont mal au sein, la recueillent pour la boire mêlée avec de l'eau. Actuellement encore, les Serbes racontent qu'il est impossible de construire un grand édifice, à moins d'enfermer ainsi quelqu'un, homme ou femme, dans les fondations; c'est pourquoi tous ceux qui le peuvent évitent de s'approcher de l'emplacement d'une construction, dans la pensée que l'ombre humaine même peut être ainsi _emmurée_, ce qui entraînerait la mort.» (Note de M. Vouk.)]
II. [Note 4: Ainsi que je l'ai dit ailleurs, une fiancée reste sous la garde du dévèr et sans aucune communication, même de paroles, avec son mari, jusqu'à l'arrivée à la maison conjugale, séparée quelquefois de celle de ses parents par plusieurs journées de marche. C'est là seulement qu'a lieu la consommation du mariage.
Ce chant a le plus grand rapport, pour le fond et aussi dans quelques détails, avec ceux intitulés _Marko Kralievitch et le Maure_, et _Marko abolit l'impôt sur les mariages_. Partout il s'agit d'atteintes à l'honneur des femmes, grief le plus insupportable des peuples conquis.]
III. [Note 5: Cette famille des Iakchitch, qui paraît avoir une existence historique, est le sujet de plusieurs autres chants, également fort anciens.]
III. [Note 6: Cette tour et cette petite église existent encore. L'église ou chapelle, convertie en poudrière, se trouve dans la partie basse de la citadelle; la _Néboïcha_ (ce qui veut dire: _ne crains pas_) est cette construction hexagone, enclavée dans le mur de la forteresse, au bord du Danube, et qui servait jadis de prison d'État.]
III. [Note 7: Ou plutôt par droit de _staréchina_, car il s'agit ici du partage d'une communauté domestique ou _zadrouga_. Voy. la note 2, N° I.]