Poesies Populaires Serbes Traduites Sur Les Originaux Avec Une
Chapter 10
Quand Grouïtza eut les mains libres, il sauta sur ses pieds, fit le signe de la croix sacrée, et prononça le nom de saint Nicolas, le nom de Pâques et du Saint Évangile, puis prenant son sabre, il entra dans la tente où étaient les Turcs, écarta de dessus eux là couverture de soie, et il ne leur trancha point le col blanc, mais les coupa par la ceinture, de trois en faisant six. Puis il courut à Andrinople, chez sa soeur Mara, la tavernière, et ayant rapporte du vin et de la rakia, avec du pain blanc et de la viande grasse de bélier, il s'assit sous la tente de soie, et quand il eût mangé ainsi avec Étienne, il se mit à chanter d'une voix claire et haute. Maxime s'éveilla, et voulut réveiller les trois Turcs: «Levez-vous, dit-elle, maudite soit votre mère! Voici Grouïtza qui chante, tout lié qu'il est.» Mais quand elle eût écarté la couverture de soie, et vu les Turcs fendus en deux, elle demeura debout à réfléchir: «Dieu clément! que faire et que devenir? Malheureuse, si je veux fuir, les chevaux même n'échappent pas à Grouïtza, bien moins une femme!» Croisant les bords de ses vêtements et ses blanches mains, elle va d'elle-même trouver Grouïtza, franchit la portière de la tente, et baise la soie qui couvrait la poitrine de son mari: «Mon seigneur Grouïtza Novakovitch, (dit-elle), les Turcs m'avaient jeté un sortilège.» Mais Grouïtza lui réplique: «Maxime, créature perfide, vivants les Turcs t'avaient ensorcelée, et morts ils t'ont renvoyée vers moi.» Puis il lève la tente de soie, s'avance plus haut dans la montagne, jusqu'au lieu où il avait campé, et dresse de nouveau la tente; après quoi il dit à Maxime: «Créature perfide, lequel aimes-tu le mieux de m'éclairer avec un flambeau, ou de baiser mon sabre?--Seigneur, lui répondit Maxime, je ne puis baiser ton sabre, car il est plein de souillures, mais je veux tenir le flambeau pour l'éclairer, quand même je ne devrais point dormir[14].» Alors Grouïtza se lève et la saisit par les cheveux, il la dépouille de ses habits de soie et de velours, et après lui avoir enlevé le mouchoir qui lui couvrait la tête, et le collier qu'elle avait au col, et ne lui laissant que la chemise, il l'enduit de cire et de goudron, de soufre et de poudre rapide, puis l'enveloppant de coton délicat, il verse sur elle de l'eau-de-vie forte, l'enterre jusqu'à la ceinture, et ayant mis le feu aux cheveux, il s'assied et boit du vin frais, tandis que sa femme l'éclaire d'une triste lumière.
Quand elle fut brûlée jusqu'à ses yeux noirs, Maxime commença à dire: «Mon seigneur Grouïtza Novakovitch, si tu ne regrettes point mes cheveux blonds, qu'a si souvent pressés ta main, comment ne regrettes-tu pas mes yeux noirs? Assez souvent aussi tu les as baisés.» Lorsqu'elle fut brûlée jusqu'à son blanc visage, elle dit encore: «Grouïtza, mon seigneur, si tu ne regrettes point mes yeux noirs, comment n'as-tu pas regret de mon blanc visage, car il n'a point son égal, et ton père, épris pour lui d'admiration, t'a fait riche.» Grouïtza alors lui répond: «Maxime, créature perfide, il est vrai, et je le sais bien, que, ton visage n'a point d'égal, et que dans son admiration, mon père m'a richement doté, mais j'aime mieux qu'il soit consumé par le feu que s'il me livrait aux Turcs.» Quand elle fut brûlée jusqu'à ses seins blancs, le petit Étienne fondit en pleurs: «Beau papa, voilà les seins de ma mère brûlés, les seins qui m'ont nourri, père, et qui ont fait que je marche.» En voyant pleurer le petit Étienne, Grouïtza Novakovitch s'émut de pitié, et les larmes lui coulérent des yeux; il éteignit ce qui n'était point encore consumé, et soigneusement l'inhuma.
IX
THADÉE DE SÈGNE.
Extrait.
L'aube n'avait pas encore blanchi, ni l'étoile du matin montré son visage, quand les portes de Sègne s'ouvrirent, et il en sortit une petite troupe de trente-quatre compagnons (haïdouks), qui commencèrent à gravir la montagne.
* * * * *
Iovan de Kotar court vers le berger, et il ramène un bélier de neuf ans, et un fort bouc de sept ans. Thadée de Sègne les écorche vifs tous les deux, puis les lâche parmi les branches des sapins. Au contact des branches le bouc commence à crier, tandis que le bélier reste muet, ne pousse pas une plainte. «O Thadée, chef de notre troupe, dit alors Iovan de Kotar, pourquoi lâcher des animaux écorchés?» et Thadée de Sègne lui répond: «Voyez-vous, mes chers frères, quels tourments endurent ces animaux; eh bien! il en faut souffrir de plus grands aux mains des Turcs, quand ils s'emparent de nos braves. Celui qui peut les supporter, qu'il le fasse en silence, frères, comme ce bélier écorché dans la forêt; celui qui ne croit pas pouvoir les souffrir, je lui pardonne au nom de Dieu; qu'il s'en retourne à Sègne sur la frontière.»
X
LA FEMME DU HAÏDOUK VOUKOÇAR.
Extrait.
Voukoçar est surpris dans son sommeil par un Turc d'Oudbigua, qui l'emmène à sa maison et le laisse languir pendant trois ans dans un cachot. Au bout de ce temps, le haïdouk, désespérant d'être rendu à la liberté, écrit à sa jeune femme pour l'engager à se remarier. Mais celle-ci «éclate de rire» à cette invitation, et après s'être fait couper les cheveux, et s'être revêtue de somptueux habits d'homme et d'un splendide équipement de guerre, elle se rend à Oudbigna, chez le Turc. Elle se présente à lui, la menace à la bouche, comme un messager impérial chargé de le conduire, lui et son prisonnier, devant le sultan. Alil Boïtchitch (c'est le nom du Turc), frappé de terreur, la reçoit, l'héberge et remplit même à son égard des offices serviles.
Quand il fit jour et que le soleil parut, elle prit ses armes brillantes, et montant son grand cheval, elle se rendit à la porte du cachot. Là elle trouve le geôlier, auquel elle fait sauter la tête, puis frappant la porte de sa masse: «Sors, s'écrie-t-elle, homme du sultan; le tzar m'a envoyé pour que je vous conduise devant lui, toi et Alil.»
Les tourments avaient abattu le haïdouk, il était résigné à perdre sa tête, et sortit de la froide prison. Elle le frappe de sa lourde masse, le frappe deux à trois fois, afin de ne pas éveiller les soupçons des Turcs, puis elle appelle Alil Boïtchitch: «Amène, dit-elle, un cheval au haïdouk, et pour toi trouves-en un aussi.» Le Turc rentre dans sa blanche maison, et en ramène un fort cheval, de l'autre main tenant un sabre forgé, et une bourse de cinq cents ducats: «Voilà pour toi, messager impérial, ne me conduis pas devant le tzar.» Sans tarder alors, la jeune femme jette le haïdouk sur le cheval, puis s'élance à travers la campagne.
Quand ils furent dans la verte forêt, ils arrivèrent à un carrefour, d'où partaient deux chemins, l'un allant à Stambol, l'autre vers le littoral uni. Là, dit la belle jeune femme: «Allons, regarde, connais-tu ces armes?» Quand le haïdouk les eut considérées: «Je les connais, dit-il, mais c'est en vain; et toi, d'où te sont-elles venues?--C'est ta femme qui me les a apportées, je l'ai prise pour ma fidèle épouse.» Lorsque le haïdouk Voukoçar entendit ces paroles, le fièvre le prit; mais la belle jeune femme lui dit: «N'aie point de crainte, mon cher seigneur, je suis ta fidèle épouse, mais pardonne-moi ces coups de masse, j'ai ainsi vengé bien des coups de pied[A].»
[Note A: Ceux qu'elle avait reçus de son mari.]
XI
LE VIEUX VOUÏADIN.
Une fille maudissait ses yeux: «Mes yeux noirs, puissiez-vous ne point voir! partout vous regardiez, et aujourd'hui vous n'avez pas vu les Turcs de Liévo ramenant des haïdouks de la montagne: Vouïadin avec ses deux fils...»
Quand ils furent près de Liévo, et qu'ils l'aperçurent, la ville maudite, et sa blanche tour, ainsi parla le vieux Vouïadin: «Mes fils, mes faucons, voyez-vous le maudit Liévo, et la tour qui y blanchit! c'est là qu'on va vous frapper et vous torturer, briser vos jambes et vos bras, et arracher vos yeux noirs; mes fils, mes faucons, ne montrez point un coeur de veuve, mais faites preuve d'un coeur héroïque; ne trahissez pas un seul de vos compagnons, ni les recéleurs chez qui nous avons hiverné, hiverné, et laissé nos richesses; ne trahissez point les jeunes tavernières, chez qui nous avons bu du vin vermeil, bu du vin en cachette.»
Lorsqu'ils arrivèrent à Liévo, la ville de plaine, les Turcs les mirent en prison, et trois jours les y laissèrent, délibérant sur les supplices qu'ils leur infligeraient. Au bout de trois jours blancs, on fit sortir le vieux Vouïadin, on lui rompit les jambes et les bras, et comme on allait lui arracher ses yeux noirs, les Turcs lui dirent: «Révèle-nous, débauché, vieux Vouïadin, révèle-nous le reste de ta bande, et les recéleurs que vous avez visités, chez qui vous avez hiverné, hiverné et laissé vos richesses, dis-nous les jeunes tavernières, chez qui vous buviez du vin vermeil, buviez du vin en cachette.»
Mais le vieux Vouïadin leur répond: «Ne raillez point, Turcs de Liévo; ce que je n'ai point confessé pour mes pieds rapides, qui savaient échapper aux chevaux, ce que je n'ai point confessé pour mes mains vaillantes qui brisaient les lances et saisissaient les sabres nus, je ne le dirai point pour mes yeux perfides qui m'induisaient à mal, en me faisant voir du sommet des montagnes, en me faisant voir au bas les chemins par où passaient les Turcs et les marchands.»
XII
LE PETIT RADOÏTZA.
Bon Dieu, la grande merveille! est-ce le tonnerre qui gronde, ou la terre qui tremble? Est-ce la mer qui se brise sur les écueils, ou les Vilas qui se battent dans la montagne?--Ce n'est point le tonnerre qui gronde, ni la terre qui tremble, ce n'est point la mer qui se brise sur les écueils ou les Vilas qui se battent dans la montagne, mais les canons qui grondent à Zadar, où l'aga Békir-Aga fait réjouissance, pour avoir pris le petit Radoïtza. Ensuite il le jette au fond d'un cachot, où sont vingt prisonniers, tous pleurant, sauf un seul qui chante et dit à ses compagnons: «Ne craignez point, mes chers frères; peut-être Dieu enverra-t-il quelque brave pour nous délivrer.» Mais quand Radoïtza entra parmi eux, tous d'une commune voix éclatèrent en sanglots et en imprécations contre Radoïtza: «Radoïtza, sois-tu livré aux supplices! C'est en toi que nous espérions, de toi que nous attendions notre délivrance, et voici que tu viens nous rejoindre! Quel brave maintenant nous tirera d'ici?» Mais le petit Radoïtza leur répond: «Ne craignez point, mes chers frères, mais demain, dès l'aube, appelez l'aga Békir, et dites-lui que Radé est mort: peut-être ordonnera-t-il qu'on m'enterre.»
Quand le jour eût paru et que le soleil brilla, les vingt prisonniers s'écrièrent: «Dieu t'anéantisse, aga Békir-Aga, pour nous avoir amené Radoïtza; pourquoi ne l'avoir point pendu hier? Il a expiré cette nuit au milieu de nous; nous fera-t-il mourir de puanteur?» On ouvrit les portes de la prison, et on emporta Radoïtza: «Emportez-le, dit l'aga aux prisonniers, et l'enterrez.» Mais sa femme commença à dire: «Par Dieu, Radoïtza n'est pas mort, il ne feint que de l'être[15], allumez-lui du feu sur la poitrine (pour voir) s'il ne bougera point, le brigand.» Mais Radoïtza avait un coeur héroïque, il ne remua ni ne fit un mouvement. Et la femme de l'aga reprit: «Radé n'est point mort, il ne feint que de l'être, prenez un serpent étalé au soleil, et mettez-le dans le sein de Radoïtza; peut-être aura-t-il peur et bougera-t-il, le brigand.» On prit un serpent échauffé par le soleil, et on le mit dans le sein de Radé; mais il avait un coeur héroïque, il ne remua, ni n'eut peur. Et la femme de l'aga dit encore: «Radé n'est point mort, il ne feint que de l'être, prenez vingt clous, et les lui enfoncez sous les ongles: peut-être qu'il remuera, le brigand.» Et on prit vingt clous, et on les lui enfonça sous les ongles, mais là encore Radé montra un coeur ferme, il ne bougea, ni n'exhala un soupir. Pour la quatrième fois, la femme de l'aga dit: «Radé n'est point mort, que les filles forment un _kolo_[16], et en tête la belle Haïkouna, peut-être lui sourira-t-il.» Les filles se rassemblèrent en ronde, ayant à leur tête la belle Haïkouna: autour de Radé elle conduisait la ronde, et en dansant sautait par-dessus lui; et comme elle est charmante, que Dieu la confonde! de toutes elle est la plus grande et la plus belle, c'est sa beauté qui anime le kolo, que par sa taille elle domine, le collier suspendu à son col résonne, et on entend le frémissement de ses pantalons de soie. En l'apercevant, le petit Radoïtza la regarde de l'oeil droit, et du gauche il sourit dans sa moustache; ce que voyant la jeune Haïkouna, elle prit un mouchoir de soie, qu'elle jeta sur le visage de Radé, afin que les autres filles ne vissent rien, puis elle dit à son père: «Mon pauvre père, ne souille point ton âme d'un péché, mais qu'on emporte le captif et qu'on l'enterre.» Mais la femme de l'aga s'écrie: «N'allez point l'enterrer, le brigand, mais jetez-le dans la mer profonde, et nourrissez les poissons de belle chair de haïdouk.» L'aga le prit et le lança dans la mer profonde.
Mais Radé était un merveilleux nageur, il s'en alla bien loin à la nage, puis sortit sur le rivage de la mer, en s'écriant: «Allons mes dents blanches et fines, retirez moi ces clous de dessous les ongles.» Et s'asseyant, il mit ses pieds en croix, et en retira les clous qu'il plaça ensuite dans son sein. Radé pourtant ne voulait pas se tenir tranquille: quand la sombre nuit fut arrivée, il prit le chemin de la maison de Békir-Aga, et s'arrêta un instant devant la fenêtre. En ce moment l'aga était à table, soupant, et il disait à sa femme: «Ma dame, ma fidèle épouse, voilà neuf ans que Radé s'est fait haïdouk, et que je ne pouvais souper tranquille, par crainte du petit Radoïtza. Grâce à Dieu, il n'est plus là, et je m'en suis défait: demain je veux pendre ces vingt autres, dès que le jour paraîtra.»
Or Radé entendait et voyait; il se précipite dans la chambre, saisit par le col l'aga encore à table, et lui fait voler la tête de dessus les épaules; puis saisissant la femme de l'aga, il tire de sa poitrine les clous, et les enfonce sous les ongles de la Turque; mais il en avait à peine enfoncé la moitié, qu'elle expira, la chienne: «C'est pour que tu saches, lui crie-t-il, les tourments que causent les clous.» Puis, prenant la jeune Haïkouna: «Haïkouna, coeur de ma poitrine, trouve-moi les clefs de la prison, que je délivre les vingt prisonniers.» Haïkouna trouva les clefs, et il fit sortir les captifs. Ensuite il lui dit encore: «Haïkouna, ma chère âme, trouve-moi les clefs de la dépense, que je cherche quelque chose pour mes frais de route, j'ai un long voyage à faire, et il faut que j'aie de quoi boire en chemin.» Elle lui ouvrit le coffre aux talaris: «Mon cher coeur, lui dit Radé, que ferai-je de ces fers à cheval? je n'ai point de chevaux pour les leur mettre.» Elle ouvrit le coffre aux ducats, et il partagea les ducats parmi la troupe; puis prenant la jeune Haïkouna, il l'emmena dans la terre de Serbie, la conduisit dans une blanche église, et, d'Haïkouna en ayant fait Angelia, il la prit pour sa fidèle épouse.
XIII
RADÉ DE SOKOL ET ACHIN-BEY.
(_L'hivernage des haïdouks_.)
Trois amis boivent du vin dans la montagne, sous les verts sapins: l'un était Radé de Sokol, le second, Sava des bords de la Save et le troisième, Paul de la plate Sirmie; avec eux boivent leurs quatre-vingt-dix compagnons.
Quand de vin vermeil ils se furent rassasiés, Radé de Sokol commença à dire: «Écoutez-moi, mes amis; l'été se passe, et le triste hiver arrive, les feuilles sont tombées, et il ne reste que la forêt (nue), mais par la forêt on ne peut plus aller; où chacun de nous passera-t-il l'hiver? chez quel ami dévoué?» Paul de Sirmie lui répond: «Ami Radé de Sokol, je passerai l'hiver à Ioug, la blanche cité, chez mon ami Drachko, le capitaine. Chez lui déjà j'ai séjourné durant sept hivers, et j'y passerai celui-ci encore, et avec moi mes soixante compagnons.» Sava, des bords unis de la Save, dit ensuite: «Pour moi, j'hivernerai chez mon père, dans sa cave profonde, aux bords de la Save, et avec moi mes trente compagnons; mais toi, frère, Radé de Sokol, où veux-tu hiverner, as-tu quelqu'un de ta parenté?» Radé leur réplique: «Écoutez-moi, mes amis, je n'ai plus de parents, mais j'ai un pobratime en Dieu, le bey Achin de Sokol; chez lui, frères, j'ai passé neuf hivers en neuf années, et celui-ci sera le dixième. Mais écoutez-moi, frères. Quand le triste hiver sera passé, l'hiver passé et le jour de saint George venu, que la forêt se sera revêtue de feuilles, et la terre d'herbes et de fleurs, que l'alouette chantera parmi les buissons sur les bords de la Save, et qu'on entendra les loups dans la montagne, alors, frères, il sera temps de nous réunir, au lieu même où nous nous séparons aujourd'hui: celui qui ce jour là ne serait point au rendez-vous, attendez-le une semaine; celui qui au bout d'une semaine ne serait pas venu, attendez-le quinze jours; mais qui après deux semaines n'aura point paru, cherchez-le, frères, dans son quartier d'hiver.» Cela dit, ils se levèrent, se baisèrent sur leur blanc visage, et saisissant son long fusil chacun se mit en marche.
Radé vers le soir arriva à Sokol, devant la cour d'Achin-Bey, et il secoua le marteau de la porte. Le bey dormait dans sa blanche maison, ayant sa femme à ses côtés, mais la Turque l'éveille: «Seigneur, bey Achin-Bey, quelqu'un frappe à la porte, il me semble reconnaître la main du haïdouk, du haïdouk ton pobratime, Radé de Sokol.» Le bey saute sur ses pieds légers, ouvre la porte de la maison, et en sortant va ouvrir celle de la cour. Le Turc accueillit son pobratime en Dieu, sur leurs blancs visages ils se baisèrent, puis s'enquirent de leur santé, et rentrèrent dans la maison. La _boula_ aussi vint à la rencontre de Radé, lui baisa la main, prit sa légère carabine, et apporta le souper à Radé, qui était assis sur la molle couche.
Le haïdouk commença à souper, et, en soupant, à boire du vin frais; puis, quand de vin il fut rassasié, il ôta sa ceinture: le voilà qui en tire trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats; il en offre deux à son frère en Dieu: «Voilà pour toi, mon frère en Dieu, parce que tu me nourriras cet hiver.» Il jette la troisième sous l'oreiller et mettant la main dans son _dolama_, il en tire trois rangs de ducats, et les donnant à la femme du bey: «Voilà pour toi, ma chère belle-soeur, il y a longtemps que je ne t'ai fait visite, ni apporté de présents.» Il lui donne encore un réseau de perles: «Voilà pour toi, ma chère belle-soeur, car tu me serviras cet hiver, et laveras le linge fin.» Puis il met le dolama sous l'oreiller, et laisse à ses côtés deux couteaux tranchants. Le haïdouk était épuisé de fatigue: il s'endormit comme un jeune agneau, Achin-Bey à ses côtés. Mais la boula l'éveille et lui dit: «Seigneur bey Achin-Bey, écoute bien ce que je vais dire: demain les Turcs te reprocheront de nourrir un haïdouk de la forêt; donne donc la mort à ton pobratime.» Le bey se laissa séduire, et prenant un des couteaux de Radé, il en égorgea son frère en Dieu; mais il avait oublié de retirer de dessous l'oreiller le dolama aux plaques de métal; puis il prit le corps de Radé et le jeta au bas de la maison pour être dévoré des aigles et des corbeaux.
Ainsi fut-il, mais pas long temps ne dura, l'hiver s'écoula et le printemps vint, la forêt se revêtit de feuilles, et la terre noire d'herbes et de fleurs, l'alouette chantait parmi les buissons sur les bords de la Save, et les loups hurlaient dans les rochers autour du Tzèr. Les haïdouks alors le gravirent, et arrivèrent au rendez-vous: Paul de la Sirmie le premier, Sava le second, et avec eux leurs quatre-vingt-dix compagnons; mais Radé de Sokol ne paraît point. Ils l'attendirent deux semaines, puis s'en allèrent de là en troupe, et prirent le chemin de Sokol. Arrivés devant la cour d'Achin-Bey, Paul secoua le marteau de la porte. Le bey était dans sa blanche maison, à souper avec sa femme, et la boula lui dit: «Quelqu'un frappe, descends de la maison et va ouvrir la porte de la cour.»
Le bey descendit, et ouvrit les portes, mais grande fut son épouvante, quand il vit deux harambachas et avec eux quatre-vingt-dix hommes. Il prit la fuite du côté de la maison, mais Paul de la Sirmie le poursuit et l'arrête à l'entrée; puis il lui demande: «Qu'est-ce donc, bey, qui t'épouvante? nous sommes de la bande de Radé de Sokol, et nous sommes venus pour nous réunir: conduis-nous vers Radé. Mais le bey leur répond: «Par Dieu, harambachas, il y a longtemps que Radé n'est plus: il est mort en hiver, le jour de Saint-Sava, je l'ai enterré alors, et distribué son bien en aumônes aux infirmes et aux aveugles.--Si tu as dissipé son bien, réplique Sava des bords unis de la Save, où est son dolama aux plaques de métal, et les deux couteaux tranchants de Radé?» Puis tirant un fouet à triple lanière, il commence à en frapper la jeune femme du bey; vaincue par la douleur, la boula ouvrit la porte du tchardak et apporta le vêtement et les armes. Quand les haïdouks virent le dolama tout taché de sang, ils saisirent le bey Achin-Bey, l'emmenèrent hors de la maison, dans la cour, au milieu de la troupe, et à coups de sabre ils le taillèrent et le mirent en pièces, pour venger leur frère en Dieu; puis ils pillèrent la maison du bey, et partirent en santé et en joie.
NOTES
I. [Note 1: Cette pièce est beaucoup plus ancienne que les suivantes, et semble antérieure à l'arrivée des Turcs, bien que le mot même de haïdouk paraisse dériver du turc _haidoud_, brigand. Leur établissement dans les pays Serbes n'a fait que donner une nouvelle impulsion et, quelquefois une direction patriotique à un métier qui là, comme ailleurs, a existé de toute éternité.]
I. [Note 2: _Prédrag_ signifie le très-cher, et _Nénad_, l'inespéré.]
I. [Note 3: Voyez les notes du n° V, première partie.]
I. [Note 4: Littéralement: «Elle apporte devant lui un doux service,» c'est-à-dire, suivant la coutume encore existante, des confitures, de l'eau-de-vie de prunes et le café, alors inconnu. Ce sont les femmes et surtout les jeunes filles qui, dans les grandes occasions, sont chargées de cet office.]
I. [Note 5: C'est à couvert, en effet, que les haïdouks montrent toute leur bravoure, et la manière de combattre, qui leur est commune avec les Montenégrins, est bien décrite dans une _pésima_ de ceux-ci qui date du siècle dernier.
«..... Les Turcs brûlèrent bien des villages et ne firent pas peu d'esclaves; mais une male fortune leur échut, car ils ne savent pas, eux, se cacher à l'abri d'un arbre ou derrière un rocher, comme le font les Montenégrins. Et le Bosniaque s'écrie: «Arrête, Montenégrin, coeur de souris! Viens nous mesurer en rase campagne, au lieu de te sauver comme une souris dans un tronc d'arbre!» Mais de derrière l'arbre un coup de fusil part, et le Turc tombe frappé d'un côté où il ne s'y attendait pas.» (_Piévannia Tzèrno-gorska_, etc., chants du Montenégro et de l'Hertzégovine, recueillis par Miloutinovitch, Buda, 1833, p. 180.)
En 1849, après la fin de la guerre de Hongrie, lorsque les débris de la légion polonaise traversèrent un coin de la Serbie pour se rendre à Choumla, ils arrivèrent à l'improviste, à cheval, mais sans armes, sur une clairière de forêt, où s'exerçait une milice de paysans. Fidèles à leur tactique, ceux-ci eurent disparu en un clin d'oeil, et à l'abri des arbres environnants firent pleuvoir des balles sur les Polonais, qui eurent quelque peine à faire reconnaître qu'ils étaient désarmés.]
I. [Note 6: Allusion à la vendette qu'il suppose devoir exister désormais entre les deux familles.--A part le motif du voyage du haïdouk et sa fin tragique, cette pièce a beaucoup d'analogie avec une des ballades sur Robin Hood; et le _green wood_ des _outlaws_ est bien la _zéléna gora_ des haïdouks.]
III. [Note 7: Le texte porte, en un seul mot, _Djaferbegovitza_. Au moyen de la finale _ovitza_ ou _itza_, on forme ainsi des noms féminins, par exemple, _konsoulovitza_, la femme du consul, la consulesse, _pachinitza_, la femme du pacha.]