Poésies Complètes - Tome 1

Part 2

Chapter 23,591 wordsPublic domain

Au Luxembourg souvent lorsque dans les allées Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées, Qu'aux baisers d'un vent doux, sous les abîmes bleus D'un ciel tiède et riant, les orangers frileux Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu'en gerbes Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes Toute petite fille, elle allait du beau temps A son aise jouir et folâtrer longtemps, Longtemps, car elle aimait à l'ombre des feuillages Fouler le sable d'or, chercher des coquillages, Admirer du jet d'eau l'arc au reflet changeant, Et le poisson de pourpre, hôte d'une eau d'argent; Ou bien encor partir, folle et légère tête, Et, trompant les regards de sa mère inquiète, Au risque de brunir un teint frais et vermeil, Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil!

LE SENTIER

En une sente me vins rendre Longue et estroite, où l'herbe tendre Croissait très-drue. _Le livre des quatre Dames._

Un petit sentier vert, je le pris... ALFRED DE MUSSET.

Il est un sentier creux dans la vallée étroite, Qui ne sait trop s'il marche à gauche ou bien à droite. --C'est plaisir d'y passer, lorsque Mai sur ses bords, Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors; L'aubépine fleurit; les frêles pâquerettes, Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes. La pâle violette, en son réduit obscur, Timide, essaie au jour son doux regard d'azur, Et le gai bouton d'or, lumineuse parcelle, Pique le gazon vert de sa jaune étincelle. Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots, Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos; Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles, A rendre riche en miel tout un peuple d'abeilles. Sous la haie embaumée un mince filet d'eau Jase et fait frissonner le verdoyant rideau Du cresson.--Ce sentier, tel qu'il est, moi je l'aime Plus que tous les sentiers où se trouvent de même Une source, une haie et des fleurs; car c'est lui, Qui, lorsqu'au ciel laiteux la lune pâle a lui, A la brèche du mur, rendez-vous solitaire Où l'amour s'embellit des charmes du mystère, Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs, Sans les tromper jamais conduit mes pas furtifs.

CAUCHEMAR

Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff. _Ancien proverbe breton._

Jamais je ne dors que je ne meure de mort amère. Les goules de l'abyme Attendant leur victime, Ont faim: Leur ongle ardent s'allonge, Leur dent en espoir ronge Ton sein.

Avec ses nerfs rompus, une main écorchée Qui marche sans le corps dont elle est arrachée, Crispe ses doigts crochus armés d'ongles de fer Pour me saisir: des feux pareils aux feux d'enfer Se croisent devant moi; dans l'ombre des yeux fauves Rayonnent; des vautours à cous rouges et chauves, Battent mon front de l'aile en poussant des cris sourds: En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds, Des flots de plomb fondu subitement les baignent, A des pointes d'acier ils se heurtent et saignent, Meurtris et disloqués; et mon dos cependant Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent De naseaux enflammés, de gueules haletantes: Les voilà, les voilà! dans mes chairs palpitantes Je sens des becs d'oiseaux avides se plonger, Fouiller profondément, jusqu'aux os me ronger, Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent; Ensuite le sol manque à mes pas chancelants: Un gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants, Sur des pics anguleux que la lune reflète, Tremblant je roule, roule, et j'arrive squelette Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux, Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux, Et se penchant vers moi m'apprennent les mystères Que le trépas révèle aux pâles feudataires De son empire; alors, étrange enchantement, Ce qui fut moi s'envole, et passe lentement A travers un brouillard couvrant les flèches grêles D'une église gothique aux moresques dentelles. Déchirant une proie enlevée au tombeau, En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau Croasse, et s'envolant aux steppes de l'Ukraine, Par un pouvoir magique à sa suite m'entraîne, Et j'aperçois bientôt, non loin d'un vieux manoir, A l'angle d'un taillis, surgir un gibet noir Soutenant un pendu; d'effroyables sorcières Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières Agité, je ressens un immense désir De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, Son cœur demi pourri dans sa poitrine ouverte.

LA DEMOISELLE

A MON AMI ALPHONSE B***

..... insectes agiles Cuirassés d'or. AM. TASTU.

Là de bleuâtres demoiselles Fêtant du nénuphar les hôtes bienheureux Éventails animés, se balancent sur eux Avec leurs frémissantes ailes. SAINTINE.

Sur la bruyère arrosée De rosée; Sur le buisson d'églantier; Sur les ombreuses futaies; Sur les haies Croissant au bord du sentier;

Sur la modeste et petite Marguerite, Qui penche son front rêvant; Sur le seigle, verte houle Que déroule Le caprice ailé du vent;

Sur les prés, sur la colline Qui s'incline Vers le champ bariolé De pittoresques guirlandes; Sur les landes, Sur le grand orme isolé;

La demoiselle se berce; Et s'il perce Dans la bruine, au bord du ciel, Un rayon d'or qui scintille, Elle brille Comme un regard d'Ariel.

Traversant près des charmilles, Les familles Des bourdonnants moucherons, Elle se mêle à leur ronde Vagabonde, Et comme eux décrit des ronds.

Bientôt elle vole et joue Sous la roue Du jet d'eau qui, s'élançant Dans les airs, retombe, roule Et s'écoule En un ruisseau bruissant.

Plus rapide que la brise, Elle frise, Dans son vol capricieux, L'eau transparente où se mire Et s'admire Le saule au front soucieux;

Où, s'entr'ouvrant blancs et jaunes, Près des aunes, Les deux nénuphars en fleurs, Au gré du flot qui gazouille Et les mouille, Étalent leurs deux couleurs;

Où se baigne le nuage, Où voyage Le ciel d'été souriant; Où le soleil plonge, tremble, Et ressemble Au beau soleil d'Orient.

Et quand la grise hirondelle Auprès d'elle Passe, et ride à plis d'azur, Dans sa chasse circulaire, L'onde claire, Elle s'enfuit d'un vol sûr.

Bois qui chantent, fraîches plaines D'odeurs pleines, Lacs de moire, coteaux bleus, Ciel où le nuage passe, Large espace, Monts aux rochers anguleux;

Voilà l'immense domaine Où promène Ses caprices, fleur des airs, La demoiselle nacrée, Diaprée De reflets roses et verts.

Dans son étroite famille, Quelle fille N'a pas vingt fois souhaité, Rêveuse, d'être comme elle Demoiselle, Demoiselle en liberté?

1830.

LES DEUX AGES

La petite fille est devenue jeune fille. VICTOR HUGO.

Ce n'était, l'an passé, qu'une enfant blanche et blonde Dont l'œil bleu, transparent et calme comme l'onde Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été, N'exprimait que bonheur et naïve gaîté.

Que j'aimais dans le parc la voir sur la pelouse Parmi ses jeunes sœurs courir, voler, jalouse D'arriver la première! Avec grâce les vents Berçaient de ses cheveux les longs anneaux mouvants; Son écharpe d'azur se jouait autour d'elle Par la course agitée, et, souvent infidèle, Trahissait une épaule aux contours gracieux, Un sein déjà gonflé, trésor mystérieux, Un col éblouissant de fraîcheur, dont l'albâtre Sous la peau laisse voir une veine bleuâtre, --Dans son petit jardin que j'aimais à la voir A grand'peine portant un léger arrosoir, Distribuer en pluie, à ses fleurs desséchées Par la chaleur du jour, et vers le sol penchées, Une eau douce et limpide; à ses oiseaux ravis, Des tiges de plantain, des grains de chènevis!...

C'est une jeune fille à présent blanche et blonde, La même; mais l'œil bleu, jadis pur comme l'onde Du lac qui réfléchit le ciel riant d'été, N'exprime plus bonheur et naïve gaîté.

FAR NIENTE

Quant à son temps bien le sut disposer: Deux parts en fit dont il souloit passer L'une à dormir et l'autre à ne rien faire. JEAN DE LA FONTAINE.

Quand je n'ai rien à faire, et qu'à peine un nuage Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage, J'aime à m'écouter vivre, et libre de soucis, Loin des chemins poudreux, à demeurer assis Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse, Au bord des bois touffus où la chaleur s'émousse; Là, pour tuer le temps, j'observe la fourmi Qui, pensant au retour de l'hiver ennemi, Pour son grenier dérobe un grain d'orge à la gerbe, Le puceron qui grimpe et se pend au brin d'herbe, La chenille traînant ses anneaux veloutés, La limace baveuse aux sillons argentés, Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole. Ensuite je regarde, amusement frivole, La lumière brisant dans chacun de mes cils, Palissade opposée à ses rayons subtils, Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte En l'air, comme sur l'onde un vaisseau sans pilote; Et lorsque je suis las je me laisse endormir Au murmure de l'eau qu'un caillou fait gémir, Ou j'écoute chanter près de moi la fauvette, Et là-haut dans l'azur gazouiller l'alouette.

STANCES

La jeune fille rieuse. VICTOR HUGO.

Vous ne connaissez pas les molles rêveries Où l'âme se complaît et s'arrête longtemps, De même que l'abeille, en un soir de printemps, Sur quelque bouton d'or, étoile des prairies;

Vous ne connaissez pas cet inquiet désir Qui fait rougir souvent une joue ingénue, Ce besoin d'habiter une sphère inconnue, D'embrasser un fantôme impossible à saisir;

Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes Sans cause, qu'on voudrait, mais en vain, réprimer, Cette vague langueur et ce doux mal d'aimer, Pour un objet chéri ces mortelles alarmes;

Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté; Sur votre lèvre rose un frais sourire vole; Votre entretien naïf, sérieux ou frivole, Est égal et serein comme un beau jour d'été.

Sur votre main jamais votre front ne se pose, Brûlant, chargé d'ennuis, ne pouvant soutenir Le poids d'un douloureux et cruel souvenir; Votre cœur virginal en lui-même repose.

Avenir et présent, tout rit dans vos destins; Vous n'avez pas encore aimé sans être aimée, Ni, retenant à peine une larme enflammée, Épié d'un regard les aveux incertains.

Jeune fille, vos yeux ignorent l'insomnie; Une pensée ardente et qui revient toujours Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours; Votre vie en sa fleur n'a pas été ternie.

Ainsi qu'un ruisseau clair où se mirent les cieux, Dont le cours lentement par les prés se déroule, Votre existence pure et limpide s'écoule, Heureuse d'un bonheur calme et silencieux.

PROMENADE NOCTURNE

Allons, la belle nuit d'été, ALFRED DE MUSSET.

C'était par un beau soir, par un des soirs que rêve Au murmure lointain d'un invisible accord Le poète qui veille ou l'amante qui dort. VICTOR PAVIE.

La rosée arrondie en perles Scintille aux pointes du gazon, Les chardonnerets et les merles Chantent à l'envi leur chanson.

Les fleurs de leurs paillettes blanches Brodent le bord vert du chemin; Un vent léger courbe les branches Du chèvrefeuille et du jasmin;

Et la lune, vaisseau d'agate, Sur les vagues des rochers bleus S'avance comme la frégate Au dos de l'Océan houleux.

Jamais la nuit de plus d'étoiles N'a semé son manteau d'azur, Ni du doigt, entr'ouvrant ses voiles, Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur.

Prends mon bras, ô ma bien-aimée, Et nous irons, à deux, jouir De la solitude embaumée, Et, couchés sur la mousse, ouïr

Ce que tout bas, dans la ravine Où brillent ses moites réseaux, En babillant l'eau qui chemine Conte à l'oreille des roseaux.

SONNET II

Amour tant vous hai servit Senz pecas et senz failhimen, Et vous sabez quant petit Hai avut de jauzimen. PEYROLS.

Ne sais tu pas que je n'eus onc D'elle plaisir ny un seul bien. MAROT.

Ne vous détournez pas, car ce n'est point d'amour Que je veux vous parler; que le passé, madame, Soit pour nous comme un songe envolé sans retour, Oubliez une erreur que moi-même je blâme.

Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour De vos sourcils arqués luit un regard de flamme Si perçant, qu'on ne peut vous avoir vue un jour Sans porter à jamais votre image en son âme.

Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur; Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire, Dans mon cœur je nourris une pensée austère,

Et mon front avant l'âge a perdu cette fleur Qui s'entr'ouvre vermeille au printemps de la vie, Et qui ne revient plus alors qu'elle est ravie.

LA BASILIQUE

The pillared arches were over their head And beneath their feet were the bones of the dead. _The lay of last minstrel._

On voit des figures de chevaliers à genoux sur un tombeau, les mains jointes... les arcades obscures de l'église couvrent de leurs ombres ceux qui reposent. GÖERRES.

Il est une basilique Aux murs moussus et noircis, Du vieux temps noble relique, Où l'âme mélancolique Flotte en pensers indécis.

Des losanges de plomb ceignent Les vitraux coloriés, Où les feux du soleil teignent Les reflets errants qui baignent Les plafonds armoriés.

Cent colonnes découpées Par de bizarres ciseaux, Comme des faisceaux d'épées Au long de la nef groupées Portent les sveltes arceaux.

La fantastique arabesque Courbe ses légers dessins Autour du trèfle moresque, De l'arcade gigantesque Et de la niche des saints.

Dans leurs armes féodales, Vidames et chevaliers, Sont là, couchés sur les dalles Des chapelles sépulcrales, Ou debout près des piliers.

Des escaliers en dentelles Montent avec cent détours Aux voûtes hautes et frêles, Mais fortes comme les ailes Des aigles ou des vautours.

Sur l'autel, riche merveille, Ainsi qu'une étoile d'or, Reluit la lampe qui veille, La lampe qui ne s'éveille Qu'au moment où tout s'endort.

Que la prière est fervente Sous ces voûtes, lorsqu'en feu Le ciel éclate, qu'il vente, Et qu'en proie à l'épouvante, Dans chaque éclair on voit Dieu;

Ou qu'à l'autel de Marie, A genoux sur le pavé, Pour une vierge chérie Qu'un mal cruel a flétrie, En pleurant l'on dit: _Ave_.

Mais chaque jour qui s'écoule Ébranle ce vieux vaisseau, Déjà plus d'un mur s'écroule, Et plus d'une pierre roule, Large fragment d'un arceau.

Dans la grande tour, la cloche Craint de sonner l'_Angelus_; Partout le lierre s'accroche, Hélas! et le jour approche Où je ne vous dirai plus:

Il est une basilique Aux murs moussus et noircis, Du vieux temps noble relique, Où l'âme mélancolique Flotte en pensers indécis.

L'OISEAU CAPTIF

Car quand il pleut et le soleil des cieux Ne reluit point, tout homme est soucieux. CLÉMENT MAROT.

..... yet shall reascend Self raised, and repossess its native seat. LORD BYRON.

Depuis de si longs jours prisonnier, tu t'ennuies, Pauvre oiseau, de ne voir qu'intarissables pluies, De filets gris rayant un ciel noir et brumeux, Que toits aigus baignés de nuages fumeux. Aux gémissements sourds du vent d'hiver qui passe Promenant la tourmente au milieu de l'espace, Tu n'oses plus chanter: mais vienne le printemps Avec son soleil d'or aux rayons éclatants, Qui d'un regard bleuit l'émail du ciel limpide, Ramène d'outre-mer l'hirondelle rapide, Et jette sur les bois son manteau velouté, Alors tu reprendras ta voix et ta gaîté; Et si, toujours constant à ta douleur austère, Tu regrettais encor la forêt solitaire, L'orme du grand chemin, le rocher, le buisson, La campagne que dore une jaune moisson, La rivière, le lac aux ondes transparentes, Que plissent en passant les brises odorantes, Je t'abandonnerais à ton joyeux essor. Tous les deux cependant nous avons même sort, Mon âme est comme toi: de sa cage mortelle Elle s'ennuie, hélas! et souffre, et bat de l'aile, Elle voudrait planer dans l'océan du ciel, Ange elle-même, suivre un ange Ithuriel, S'enivrer d'infini, d'amour et de lumière, Et remonter enfin à la cause première; Mais, grand Dieu! quelle main ouvrira sa prison, Quelle main à son vol livrera l'horizon?

RÊVE

Et nous voulons mourir quand le rêve finit. A. GUIRAUD.

Tout la nuict je ne pense qu'en celle Qui ha le cors plus gent qu'une pucelle De quatorze ans. MAÎTRE CLÉMENT MAROT.

Voici ce que j'ai vu naguère en mon sommeil: Le couchant enflammait à l'horizon vermeil Les carreaux de la ville; et moi, sous les arcades D'un bois profond, au bruit du vent et des cascades, Aux chansons des oiseaux, j'allais, foulant des fleurs Qu'un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs. Soudain des pas légers froissent l'herbe; une femme, Que j'aime dès longtemps du profond de mon âme, Comme une jeune fée accourt vers moi; ses yeux A travers ses longs cils luisent de plus de feux Que les astres du ciel; et sur la verte mousse A mes lèvres d'amant livrant une main douce, Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras Me dit, le front brûlant et rouge d'embarras, Ce mot mystérieux qui jamais ne s'achève:-- O nuit trompeuse!--Hélas! pourquoi n'est-ce qu'un rêve?

PENSÉES D'AUTOMNE

La rica autouna s'es passada L'hiver suz un cari tourat S'en ven la capa ementoulada D'un veû neblouz enjalibrat.

_Son autounous._

J'entends siffler la bise aux branchages rouillés Des saules qui là-bas se balancent mouillés. AUGUSTE M.

L'automne va finir; au milieu du ciel terne, Dans un cercle blafard et livide que cerne Un nuage plombé, le soleil dort: du fond Des étangs remplis d'eau monte un brouillard qui fond Collines, champs, hameaux dans une même teinte. Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte; La froide bise siffle; un sourd frémissement Sort du sein des forêts; les oiseaux tristement, Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves, Sautent de branche en branche à travers les bois chauves, Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu. Le pauvre paysan se recommande à Dieu, Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées, Quand je vois le gazon sous les blanches gelées Disparaître et mourir, je reviens à pas lents M'asseoir le cœur navré près des tisons brûlants, Et là je me souviens du soleil de septembre Qui donnait à la grappe un jaune reflet d'ambre, Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau, Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau S'étendant à longs plis sur la plaine rayée, Et de la route étroite en son milieu frayée, Et surtout des bleuets et des coquelicots, Points de pourpre et d'azur dans l'or des blés égaux.

INFIDÉLITÉ

Bandiera d'ogni vento Conosco que sei tu. _Chanson italienne._

La volonté de l'ingrate est changée. ANTOINE DE BAÏF.

Voici l'orme qui balance Son ombre sur le sentier; Voici le jeune églantier, Le bois où dort le silence; Le banc de pierre où le soir Nous aimions à nous asseoir.

Voici la voûte embaumée D'ébéniers et de lilas, Où, lorsque nous étions las, Ensemble, ô ma bien-aimée! Sous des guirlandes de fleurs, Nous laissions fuir les chaleurs.

Voici le marais que ride Le saut du poisson d'argent; Dont la grenouille en nageant Trouble le miroir humide; Comme autrefois, les roseaux Baignent leurs pieds dans ses eaux.

Comme autrefois, la pervenche, Sur le velours vert des prés Par le printemps diaprés, Aux baisers du soleil penche A moitié rempli de miel Son calice bleu de ciel.

Comme autrefois, l'hirondelle Rase en passant les donjons, Et le cygne dans les joncs Se joue et lustre son aile; L'air est pur, le gazon doux.... Rien n'a donc changé que vous.

A MON AMI AUGUSTE M***

For yonder faithless phantom flie To lure thee to thy doom. GOLDSMITH.

C'est, dit-il, d'autant que j'ay veu plusieurs bouteilles qui auoient la robe toute neufve et le verre estoit cassé dedans; et plusieurs pommes desquelles l'écorce estoit vermeille et reluisante dont le dedans estoit mangé de vers et tout pourry. _Le Vagabond._

Par une nuit d'été, quand le ciel est d'azur, Souvent un feu follet sort du marais impur; Le passant qui le voit le prend pour la lumière Qui scintille aux carreaux lointains d'une chaumière; Vers le fanal perfide il s'avance à grands pas, Tout joyeux; et bientôt, ne s'apercevant pas Qu'un abîme est ouvert à ses pieds, il y tombe, Et son corps reste là sans prière et sans tombe. Aux lieux où fut Gomorrhe autrefois, et que Dieu En courroux inonda d'un déluge de feu, Sur la grève brûlée, asile frais et sombre, Des orangers touffus s'élèvent en grand nombre, Chargés de fruits riants dont la tunique d'or Ne livre que poussière à la dent qui les mord: Dans ma pensée, ami, je trouve qu'une femme Qui sous de beaux semblants cache une vilaine âme, Pour ceux que sa beauté décevante a séduits, Pareille au feu follet, l'est encore à ces fruits.

ÉLÉGIE II

Ingrate... pour t'avoir bien servie Adorant ta beauté, Je vois bien qu'à la fin tu m'osteras la vie Après la liberté. DE LINGENDES.

... je l'adore et meurs de trop aimer. PHILIPPE DESPORTES.

Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître... Oh, si j'avais pensé que dans mon cœur dût naître Ce feu qui le dévore et qui ne s'éteint pas, Loin d'elle encor à temps j'aurais porté mes pas... Mais non, il le fallait; c'était ma destinée! Contre elle vainement, dans mon âme indignée Je crie et me révolte; il le fallait. Le soir, A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir, Je la voyais. Son front candide où ses pensées D'une rougeur pudique arrivent nuancées, Sous l'arc d'un sourcil brun son œil étincelant, Par un éclair rapide en silence parlant, Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine, Et parfois dans nos jeux sa colère mutine, Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait. A des songes dorés mon âme se livrait, Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle! De ses affections ombre et miroir fidèle, Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs, Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs. Sa vie était la mienne; une espérance folle Me flattait de toucher un jour ce cœur frivole; Mais elle, à tant d'amour qu'elle n'a pas compris, N'a jamais répondu que par le froid mépris, La vague indifférence, et la haine peut-être!... Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître.

VEILLÉE

Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel, Je sais presque par cœur l'histoire véritable Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable. GRANDVAL, _le Vice puni_.