Poésies Complètes - Tome 1

Part 12

Chapter 122,628 wordsPublic domain

Car si la face humaine est difficile à lire, Si déjà le front nu ment à la passion, Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire Si vraiment la pensée est sœur de l'action?

Et cependant, malgré cette pensée amère, Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant; Jamais rêvé d'été, jamais blonde chimère, Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.

Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées, Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur, Comme au sortir du bain, les péris et les fées, Luire des seins d'argent et des cols en sueur.

Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine, Passer et repasser comme une aile d'oiseau, Plus suave en odeur que n'est la marjolaine Ou le muguet des bois au temps du renouveau.

O nuit! aimable nuit! sœur de Luna la blonde, Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel, Endormeuse des maux et des soucis du monde; J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel.

Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse, Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'Amour, Fais-moi, sous ton manteau, voir encore ma maîtresse, Et je brise l'autel d'Apollo dieu du jour.

1834.

TOMBÉE DU JOUR

Le jour tombait, une pâle nuée Du haut du ciel laissait nonchalamment, Dans l'eau du fleuve à peine remuée, Tremper les plis de son blanc vêtement.

La nuit parut, la nuit morne et sereine, Portant le deuil de son frère le jour, Et chaque étoile à son trône de reine, En habits d'or s'en vint faire sa cour.

On entendait pleurer les tourterelles, Et les enfants rêver dans leurs berceaux; C'était dans l'air comme un frôlement d'ailes, Comme le bruit d'invisibles oiseaux.

Le ciel parlait à voix basse à la terre; Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu, Et répétaient un acte de mystère; Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.

1834.

LA DERNIERE FEUILLE

Dans la forêt chauve et rouillée Il ne reste plus au rameau Qu'une pauvre feuille oubliée, Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.

Il ne reste plus dans mon âme Qu'un seul amour pour y chanter, Mais le vent d'automne qui brame Ne permet pas de l'écouter;

L'oiseau s'en va, la feuille tombe, L'amour s'éteint, car c'est l'hiver. Petit oiseau, viens sur ma tombe Chanter, quand l'arbre sera vert!

1837.

LE TROU DU SERPENT

Au long des murs, quand le soleil y donne, Pour réchauffer mon vieux sang engourdi, Avec les chiens, auprès du lazzarone, Je vais m'étendre à l'heure de midi.

Je reste là sans rêve et sans pensée, Comme un prodigue à son dernier écu. Devant ma vie, aux trois quarts dépensée, Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.

Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime, Mon âme usée abandonne mon corps; Je porte en moi le tombeau de moi-même, Et suis plus mort que ne sont bien des morts.

Quand le soleil s'est caché sous la nue, Devers mon trou je me traîne en rampant, Et jusqu'au fond de ma peine inconnue Je me retire aussi froid qu'un serpent.

1834.

LES VENDEURS DU TEMPLE

I

Il est par les faubourgs un ramas de maisons Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons, Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue Passent en puanteur l'odeur de la gadoue. Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris, Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris, Que ne sont ces maisons laides et rechignées. Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées; Le toit pleure toujours comme un œil chassieux; Les murs, bâtis d'hier, semblent déjà tout vieux, Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale, Ils sont tous bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale, Pareils à des vieillards de débauche pourris, Ruines sans grandeur et dignes de mépris. Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne, Un lange sale au poing sort de chaque lucarne. Ce ne sont sur le bord des fenêtres que pots, Matelas à sécher, guenilles et drapeaux, Si que chaque maison, dépassant ses murailles, A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.

Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis; Leurs femmes mettent bas, et leur font des petits Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères, Comme sous un fumier grouille un nœud de vipères. Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux, On les voit barboter, pareils à des pourceaux; On les voit scrofuleux, noués et culs-de-jattes, Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes, Descendre en trébuchant quelque roide escalier Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier. D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie, Sucent une mamelle épuisée et tarie, Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix Un ignoble refrain en ignoble patois. Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude; A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde, Le corps entortillé dans un pâle lambeau, Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau. Aucun soleil jamais ne dore ces fronts hâves, Nul rayon ne descend en ces affreuses caves, Et n'y jette à travers la noire humidité Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été. Une odeur de prison et de maladrerie, Je ne sais quel parfum de vieille juiverie Vous écœure en entrant et vous saisit au nez. Des vivants comme nous sont pourtant condamnés A respirer cet air aux miasmes méphitiques, Ainsi qu'en exhalaient les Avernes antiques. Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux, C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus; Ils sont déshérités de toute la nature, Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture. Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais? Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais, Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette, Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète, Certes, ce n'était pas dans le dessein pieux De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux. Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie, Et je dis anathème a cette race impie.

II

Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons. Moins l'aile et le bec d'aigle, ils sont en tout semblables Aux avares griffons dont nous parlent les fables, Et veillent accroupis, sans cligner leurs yeux verts, Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts. Pour y chercher de l'or ils vous fendraient le ventre; Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre, Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, Arracher vos clous d'or, portes du paradis, Et pour les faire fondre en leurs cavernes noires, Anges et chérubins, ils vous prendraient vos gloires.

Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous, Un moyen d'imposer ses volontés à tous, Et de faire fleurir sa libre fantaisie Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil, Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil, Un sérail à choisir, de belles courtisanes Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes, Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, Une collection de grands maîtres anciens, L'impérial tokay, côte à côte en sa cave, Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal, L'anneau de Salomon, le talisman fatal, Qui, forçant à venir les démons et les anges, Fait les réalités de nos rêves étranges. Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion; Le seul bonheur pour eux, c'est la possession; Comme un vieil impuissant aime une jeune fille, Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille. Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor, Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.

Les choses de ce monde et les choses divines, Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, Ils ne respectent rien et vont détruisant tout. Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout, Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies Des générations dans le temps endormies. Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice, Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins, L'ange du tabernacle et les châsses des saints, Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées Gisent au fond des cours à pleines charretées; Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois Que des débris d'autel et des morceaux de croix. C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine, Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine, Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron, Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron. L'épine de son dos est collée à son ventre, Son épaule est convexe et sa poitrine rentre, Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs; Comme un bissac de pauvre, à chacun de ses flancs Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture; On peut compter les fils de sa robe de bure, Et, quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais, Ses manches laissent voir ses coudes violets; Elle claque du bec comme fait la cigogne, Et, quand elle remue et vaque à sa besogne, On entend ses os secs à chaque mouvement, Comme un gond mal graissé, rendre un sourd grincement.

III

Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire, Hyènes du passé, vrais chacals de l'histoire, C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers, Et qui ne laissez pas debout une colonne Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne. Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, Par tout ce que mon cœur peut contenir de fiel, Soyez maudits! Jamais déluge de Barbares, Ni Huns, ni Visigoths, ni Russes, ni Tartares, Non, Genseric jamais, non, jamais Attila, N'ont fait autant de mal que vous en faites là. Quand ils eurent tué la ville aux sept collines, Ils laissèrent au corps son linceul de ruines. Ils détruisaient, car telle était leur mission, Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.

C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues Près de leurs piédestaux moisissent abattues! Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau Laisse une cicatrice au front de tout château; C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles, Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles; Vous qui déshabillez les saintes et les saints, Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitraux peints Et rompez les clochers, comme une jeune fille Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille; C'est à cause de vous que l'on dit des Français: Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais. Encor, si vous étiez la vieille bande noire! Mais vous êtes venus bien après la victoire. Vous becquetez le corps que d'autres ont tué; Vous avez attendu que sa chair ait pué, Avant que de tomber sur le géant à terre, Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire, Par une nuit sans lune, où le firmament noir N'avait pas un seul œil entr'ouvert pour vous voir, Vous avez abattu votre vol circulaire Et porté tout joyeux la charogne à votre aire. Les bons et braves chiens, lorsque le cerf est mort, S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre, Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre; Et les bassets trapus, arrivés les derniers, Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée Par les chiens courageux aux lâches préparée. Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, Et dérobent l'argent dans les poches des morts.

O fille de Satan, ô toi, la vieille bande, Comme ta mission, tu fus horrible et grande. Je ne sais quelle rude et sombre majesté Drape sinistrement ta monstruosité; Une fauve auréole autour de toi rayonne Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. Des nerfs herculéens se tordent à tes bras; L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas; Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes. C'est toi qui commenças ce périlleux duel Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel; Et quand tu secouais, de tes mains insensées, Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées, On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, En signe de douleur allait pleurer le sang; On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie Et reluire à son front une auréole vraie, Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing, Après l'avoir frappé, ne se séchassent point. Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre; On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, Et quel foudre il gardait à ces insultes-là. Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; Et, comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, Les anges effarés quittèrent leurs arceaux; Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, Leur œil de diamant et leurs lances de feu, A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu. La première et sans peur tu mis la main sur l'arche, Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche, Sans savoir si le sol tout d'un coup sous leurs pas En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. Tu fus la poésie et l'idéal du crime; Tu détrônais Jésus de son gibet sublime, Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. La vieille monarchie avec la vieille foi Râlait entre tes bras, toute bleue et livide, Comme autrefois Antée aux bras du grand Alcide. Et le Christ et le roi, sous tes puissants efforts, Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts. Au seul bruit de tes pas les noires basiliques Tremblotaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; Le dragon se tordant au bout de la gouttière Tâchait de dégager ses ailerons de pierre; Les anges et les saints pleuraient dans les vitraux; Les morts, se retournant au fond de leurs tombeaux, Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes, Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes. Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens, Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens; Tu descendais sans peur sous les funèbres porches. Les spectres, éblouis aux lueurs de tes torches, Fuyaient échevelés en poussant des clameurs. Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs, Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue, Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue; Et, quand tu soulevais de ton doigt curieux Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux, Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage, A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer Venait les emporter dans ses griffes de fer. L'épouvante crispait leur bouche violette, Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi Que pour guillotiner un véritable roi. Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes; Toutes les sommités, têtes de rois et dômes, Devaient fatalement tomber sous ton marteau, Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau; Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée, Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée, Coulait et te faisait une pourpre à ton tour. O tueuse de rois, souveraine d'un jour! Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme, Mais tu gardais au moins la majesté du crime, Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, Et, si tu profanais les cadavres des rois, C'était pour te venger et non pas pour leur prendre Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!

A UN JEUNE TRIBUN