Poèmes (nouvelle série): Les soirs, Les débacles, Les flambeaux noirs

Part 3

Chapter 33,793 wordsPublic domain

C'est bien mon deuil, le tien, ô l'automne dernière? Quelque chose, là-bas, broyé dans une ornière, Qui grince immensément ses désespoirs ardus Et qui se plaint, ainsi que des arbres tordus, Cris des lointains, mes cris, mes pauvres cris perdus.

MES DOIGTS

Mes doigts, touchez mon front et cherchez, là, Les vers qui rongeront, un jour, de leur morsure, Mes chairs; touchez mon front, mes maigres doigts, voilà Que mes veines déjà, comme une meurtrissure Bleuâtre, étrangement, en font le tour, mes las Et pauvres doigts--et que vos longs ongles malades Battent, sinistrement, sur mes tempes, un glas, Un pauvre glas, mes lents et mornes doigts!

Touchez ce qui sera les vers, mes doigts d'opale, Les vers, qui mangeront, pendant les vieux minuits Du cimetière, avec lenteur, mon cerveau pâle, Les vers, qui mangeront et mes dolents ennuis Et mes rêves dolents et jusqu'à la pensée Qui lentement incline, à cette heure, mon front, Sur ce papier, dont la blancheur, d'encre blessée, Se crispe aux traits de ma dure écriture.

Et vous aussi, mes doigts, vous deviendrez des vers, Après les sacrements et les miséricordes, Mes doigts, quand vous serez immobiles et verts, Dans le linceul, sur mon torse, comme des cordes; Mes doigts, qui m'écrivez, ce soir de rauque hiver, Quand vous serez noués--les dix--sur ma carcasse Et que s'écrasera sous un cercueil de fer, Cette âpre carcasse, qui déjà casse.

AU LOIN

Eau qui s'égoutte en des sous-sols, pleurs de lumières. Sous des porches de fer, où s'engouffrent des voix, Pignons crasseux, greniers obscurs, mornes larmières Et gouttières régulières, au long des toits; Et blocs de fonte et crocs d'acier et cols de grues Et puis, au bas des murs, dans les caves, l'écho Des pas et des chevaux, sur le pavé des rues Et sur les ponts dont les piles cassent le flot; Et le vaisseau plaintif, qui dort et se corrode, Dans les havres, et souffre, et les poumons criards Des machines et le mystérieux exode Des navires silencieux, vers les hasards Des caps et de la mer affolée en tempête; O mon âme, quel s'en aller et quel souffrir! Et quel vivre toujours, pour les rouges conquêtes De l'or, quel vivre et quel souffrir et quel mourir!

Pourtant regarde au loin s'illuminer les îles, Fais ton rêve d'encens, de myrrhe et de corail, Fais ton rêve lascif vers de roses asiles, Fais ton rêve éventé, par le large éventail De la brise océane, au clair des étendues; Et songe aux Orients et songe à Benarès, Songe à Thèbes, songe aux Babylones perdues, Songe aux siècles tombés des Sphinx et des Hermès; Songe à ces Dieux d'airain debout au seuil des porches, A ces colosses bleus broyant des léopards Entre leurs bras, à ces processions de torches Et de prêtres, par les forêts et les remparts, La nuit, sous l'œil dardé des étoiles australes; Oh mon âme d'adieux de rêve et de lointain! Songe aux golfes, songe aux déserts, songe aux lustrales Caravanes, en galop blanc dans le matin, Songe qu'il est peut-être encor, par la Chaldée, Quelques pâtres, hagards de soir et d'infini, Dont la bouche jamais n'a pu crier l'idée; Et va, par ces chemins de fleurs et de granit, Et va si loin et si profond dans ta mémoire, Que l'heure et le moment s'abolissent pour toi.

Impossible!--voici la boue et puis la noire Fumée et les tunnels et le morne beffroi Battant son glas dans la brume et qui ressasse Toute ma peine tue et toute ma douleur, Et je reste, les pieds collés à cette crasse, Dont les odeurs montent et puent, jusqu'à mon cœur.

S'AMOINDRIR

En ce minuit de force à bas, combien j'envie --Demain j'aurai changé--tout ce qui circonscrit: Les pratiques toutes humbles de cette vie Qu'on mène en des villes de simple et pauvre esprit.

Voici--me rabaisser à des niaiseries: Petites croix, petits agneaux, petits Jésus, Petite offrande douce aux petites Maries, En des niches, avec des fleurs peintes dessus.

Prière, à jointes mains, en des recoins d'église; Et se recommencer enfant, avec calcul; Un mot! qui dans son bruit, toujours le même, enlise Et vous endorme, en un ronron pieux et nul.

Et les benoîts conseils savourés à confesse; Et les fermes propos de se garer en Dieu, Contre toute surprise et contre toute adresse Du rouge enfer, où les démons brassent du feu.

Et se sécher le cœur de soins et de scrupules Et de soucis; jeûnes furtifs, vœux aigrelets, Et ce grignotement aux choses minuscules Lèvres pour oraisons et doigts pour chapelets.

Et se blottir l'esprit, dans le damier des sectes, Et se moisir toujours, en un coin plus dévôt, Jusqu'à miner enfin, avec des dents d'insectes, Le vertical palais d'orgueil de son cerveau.

HEURES MORNES

Hélas, quel soir! ce soir de maussade veillée. Je hais, je ne sais plus; je veux, je ne sais pas; Ah mon âme, vers un néant, s'en est allée, Vers un néant, très loin, je ne sais où, là-bas?

Il bat des tas de glas au-dessus de ma tète, Le vent, il corne à mort, et les cierges bénits Qu'on allumait, pendant la peur de la tempête, Les bons cierges se sont éteints et sont finis.

Cela se perd, cela s'en va, cela se disloque, Cela se plaint en moi, si monotonement, Et cela semble un cri d'oiseau, qui s'effiloque, Qui s'effiloque au vent d'hiver, lointainement.

Oh ces longues heures après ces longues heures, Et sans trêve, toujours, et sans savoir pourquoi; Et sans savoir pourquoi ces angoisses majeures; Oh ces longues heures d'heures à travers moi!

Une torture?--Oh vous qui les savez si mornes Ces nuits mornes, et qui dansez, au vent du Nord, Ruts d'ouragan, sur les marais et les viornes Et les étangs et les chemins et sur la mort;

Une torture en moi qui frappe et me lacère? Une torture à pleins éclairs, comme des faulx Et des sabres, par à travers de ma misère; Une torture, à coups de clous et de marteaux?

Là-bas, ces grandes croix au carrefour des routes, Ces croix!--Oh! n'y pouvoir saigner son cœur; ces croix, Où s' accrochent des cris d'espace et de déroutes, Des cris et des haillons de vent dans les grands bois.

LE MEURTRE

En ces heures de vice et de crime rigides, Se rêve un meurtre ardent, que la nuit grandirait De son orgueil--plafond d'ébène et clous algides-- Et de la toute horreur de sa noire forêt, Là-bas, quand, parmi les ombres qui se menacent, Au clair acier des eaux, un glaive d'or surgit Vers les rages qui vont et les haines qui passent.

--Et pieds mystérieux, pieds de marbre, sans bruit, Là, quelque part, aux carrefours, en des ténèbres--

Un silence total ferme la plaine, au loin: Le ciel indifférent voile ses clairs algèbres, Et rien, pas même Dieu, ne semble être témoin. Tous les mêmes, luisants de lierre et tous les mêmes D'écorce et de rameaux, comme un effarement, Sur double rang, là-bas, jusqu'aux horizons blêmes, Muets et seuls, des arbres vont, infiniment.

--Un grand éclair nerveux, au bout d'un poing logique, Et puis un râle, à peine ouï par les taillis--

Et de la gorge ouverte et tordue et tragique, Un sang superbe et rouge, en légers gargouillis, Coule, comme un ruisseau de corail parmi l'herbe Et, du torse troué, s'épand sur le sol noir. La voix assassinée éclate en bouche acerbe Et les regards derniers fixent comme un espoir Quelque chose, là-bas, qui serait la justice.

--Soudain, voici la peur de ce cadavre froid Et la peur de la peur crédule et subreptice--

Et vivement, avec des pleurs et de l'effroi, Avec des mains repentantes et caressantes Pour apaiser ce mort soudain et qui sera Le fantôme des nuits lourdes et malfaisantes, Le fantôme!--quel est celui qui s'en viendra Baisser, sur ces grands yeux, les paupières tombales Et clore ces lèvres, silencieusement.

--Et les remords choquent les fers de leurs cymbales Et le voici qui peut tomber le châtiment--

Alors, ouvre ton âme et déguste l'angoisse Et le mystère éclos, aux caves de ton cœur: Un flambeau qu'on déplace, une étoffe qu'on froisse, Un trou qui te regarde, un craquement moqueur, Quelqu'un qui passe et qui revient et qui repasse Te feront tressaillir de frissons instinctifs Et tu te vêtiras d'une inédite audace; D'autres sens te naîtront, subtils et maladifs, Ils renouvelleront ton être, usé de rages, Et tu seras celui qui fut sanglant un peu, Qui bondit hors de soi et creva les mirages Et, biffant une vie, a fait œuvre de Dieu!

LA TÊTE

Sur un échafaud noir, tu porteras ta tête Et sonneront les tours et luiront les couteaux Et tes muscles crîront et ce sera la fête, La fête et la splendeur du sang et des métaux.

Et les pourpres soleils et les soirs sulfuriques, Les soirs et les soleils, escarbouclés de feux, Verront le châtiment de tes crimes lyriques Et s'ils savent mourir ton front et tes grands yeux.

La foule, en qui le mal grandiose serpente, Taira son océan autour de ton orgueil, La foule!--et te sera comme une mère ardente, Qui, rouge et froid, te bercera dans ton cercueil.

Et vicieuse, ainsi qu'une floraison noire, Où mûrissent de beaux poisons, couleur d'éclair, Et despotique et fière, et grande, ta mémoire, Et fixe et roide, ainsi qu'un poignard dans la chair.

Sur un échafaud noir, tu porteras la tête Et sonneront les tours et luiront les couteaux Et tes muscles crîront et ce sera la fête, La fête et la splendeur du sang et des métaux.

INCONSCIENCE

L'âme et le cœur si las des jours, si las des voix, Si las de rien, si las de tout, l'âme salie; Quand je suis seul, le soir, soudainement, parfois, Je sens pleurer sur moi l'œil blanc de la folie.

Celui, si triste hélas! qui s'en alla, là-bas, --Pâle œil désenchanté de la raison méchante-- Rêver à quelque chose, au loin, qu'on ne voit pas A quelque chose au loin qui tremble et pleure et chante.

Morne crapaud blotti sous les roses, tout seul! Si seul!--morne crapaud pleureur de lune, appelle! Appelle! Et vous, petites fleurs, pour le linceul De mon cerveau, l'ensevelisseuse vient-elle?

Être l'errant au monde et le pauvre de soi, Avec le feu bougeant d'une âme, qui tremblotte Derrière une main frêle et ballotte son moi; Qui tremblotte comme un reflet dans l'eau ballotte.

Passer inconscient et se faire l'ami De ce qui vole et rampe et fuit, là-bas. Naguère, Avant que ne sortît du somme, l'endormi, Le premier homme, on a vu mes pareils sur terre.

Ayez amour pour eux, ayez amour un peu! Ils sont les charmeurs lents, là-bas, des brises lentes: Leurs doigts, qui n'ont jamais touché le mauvais feu, Dansent des airs lointains, sur des flûtes tremblantes:

Les puérils et les vaguants, mais loin du mal, Et les doux égarés, par les bruyères vertes: Hamlet rirait peut être, hélas! mais Parsifal? O Parsifal bénin et clair, comprendrait certes!

LA COURONNE

Et je voudrais aussi ma couronne d'épines Et pour chaque pensée, une, rouge, à travers Le front, jusqu'au cerveau, jusqu'aux frêles racines Où se tordent les maux et les rêves forgés En moi, par moi. Je la voudrais comme une rage, Comme un buisson d'ébène en feu, comme des crins D'éclairs et de flammes, peignés de vent sauvage; Et ce seraient mes vains et mystiques désirs, Ma science d'ennui, mes tendresses battues De flagellants remords, mes chatoyants vouloirs De meurtre et de folie et mes haines têtues Qu'avec ses dards et ses griffes, elle mordrait. Et, plus intimement encor, mes anciens râles Vers des ventres, mufflés de lourdes toisons d'or, Et mes vices de doigts et de lèvres claustrales Et mes derniers tressauts de nerfs et de sanglots Et, plus au fond, le rut même de ma torture, Et tout enfin! O couronne de ma douleur Et de ma joie, ô couronne de dictature Debout sur mes deux yeux ma bouche et mon cerveau, O la couronne en rêve à mon front somnambule, Hallucine-moi donc de ton absurdité; Et sacre-moi ton roi souffrant et ridicule.

LES FLAMBEAUX NOIRS

1890

A EDMOND PICARD

III

PROJECTION EXTÉRIEURE

DÉPART

La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs Et les granits du quai, la mer démente, Tonnante et gémissante, en la tourmente De ses houles montantes.

Les baraques et les hangars comme arrachés, Et les grands ponts, noués de fer mais cravachés De vent; les ponts, les baraques, les gares Et les feux étagés des fanaux et des phares Oscillent aux cyclones Avec leurs toits, leurs tours et leurs colonnes.

Et ses hauts mâts craquants et ses voiles claquantes, Mon navire d'à travers tout casse ses ancres; Et, cap sur le zénith, Bondit, vers la tempête, Bête d'éclair, parmi la mer.

Dites, vers quel inconnu fou, Et vers quels somnambuliques réveils, Et vers quels au-delà et vers quels n'importe où Convulsionnaires soleils?

Vers quelles démences et quels effrois Et quels écueils, cabrés en palefrois, Vers quel cassement d'or De proue et de sabord, Dites, vers quels mirages ou vers quels rires Bondit le mors aux dents de mon navire?

Tandis qu'hélas! celle qui fut ma raison, La main tendant ses pâles lampadaires, Le regarde cingler, à l'horizon, Du haut de vieux débarcadères.

UN SOIR

Et des bouches d'argent et des regards de pierre Taisent immensément le glacial mystère De ce minuit, dallé d'ennui.

En des cirques d'éther et d'or, seules et seules, Les constellations tournent comme les meules De ce minuit, dallé d'ennui

Des monuments silencieux et des étages Se devinent, par au-delà des grands nuages De ce minuit, dallé d'ennui.

Sait-on jamais quels imminents sépulcres sombres, Scellés de fer, vont éclater, parmi les ombres De ce minuit, dallé d'ennui?

Quels pas sonnant la mort et quelles cohortes Viendront casser l'éternité des heures mortes De ce minuit, dallé d'ennui?

Et clore, à tout jamais, ces yeux de pierre, Cristaux mystérieux et ors, dans la paupière De ce minuit, dallé d'ennui?

LES LOIS

Un paysage noir, ligné d'architectures, Qui découpent et captivent l'éternité, En leurs parallèles et fatales structures, Impose à mes yeux clos son immobilité.

Dédales de Justice et tours de Sapience, Toute l'humanité qui s'est dardée en lois Se définit eu ces rectilignes effrois De souverain granit et de lourde science.

L'orgueil des blocs de bronze et des plaques d'airain, Brutal et solennel, de haut en bas, décide: Ce qu'il faut de bonheur et de calme serein A tout cerveau qu'émeut un cœur sage et placide.

Indestructible et clair, perpétuel et froid, Plus haut que tout sommet arquant sa vastitude, Le dôme immensément lève la certitude Sur des pilliers géants et forts, comme le droit.

Mais c'est au fond d'un soir, pesant de cataclysme, Où des couchants de roc écrasent des soleils, Que ces pierres et ces beffrois du dogmatisme. Sous un ciel d'encre et d'or, semblent tenir conseil.

Sans voir si l'œil de leur Dieu vague, ouvert la nuit, Et vers lequel s'en va l'élan du monument, Ne s'est point refermé lui-même au firmament, Par usure peut-être--ou peut-être d'ennui.

LA RÉVOLTE

Vers une ville au loin d'émeute et de tocsin, Où luit le couteau nu des guillotines, n tout à coup de fou désir, s'en va mon cœur.

Les sourds tambours de tant de jours De rage tue et de tempête, attent la charge dans les têtes.

Le cadran vieux d'un beffroi noir Darde son disque au fond du soir, Contre un ciel d'étoiles rouges.

Des glas de pas sont entendus Et de grands feux de toits tordus Échevèlent les capitales.

Ceux qui ne peuvent plus avoir D'espoir que dans leur désespoir Sont descendus de leur silence.

Dites, quoi donc s'entend venir Sur les chemins de l'avenir, De si tranquillement terrible?

La haine du monde est dans l'air Et des poings pour saisir l'éclair Sont tendus vers les nuées.

C'est l'heure où les hallucinés Les gueux et les déracinés Dressent leur orgueil dans la vie.

C'est l'heure--et c'est là-bas que sonne le tocsin; Des crosses de fusils battent ma porte; Tuer, être tué!--qu'importe!

L'ANCIEN AMOUR

Dans le jardin, où des lions mélancoliques Traînent le char du vieil amour, Mes yeux ont allumé leurs braises sur la tour Et regardent, mélancoliques, Traîner le char du vieil amour.

Des chapelets de seins enguirlandent le bord Des seins de reine, où sont plantés des couteaux d'or.

Le sourire des Omphales, qui plus ne bouge, Et les yeux de Méduse ornent le timon rouge.

Sur de noirs piédestaux voilés, des torses nus, Les bras coupés, disent qui fut jadis Vénus.

Et par les crins, à l'arrière, traînée, Saigne la tête atrocement glanée D'Hérodiade.

Les héros roux, buissons de feux dans les légendes, Tués!--sous quel broiement de sphinx ou de gorendes?

Les nuits avec la nacre et les marbres des soirs? En fuite--et quels brusques tombeaux d'Orients noirs.

Où le Persée et les dragons écaillés clair Et les glaives où fermentait du sang d'éclair?

Où les lotus des baisers frais, où les losanges Vers la femme--de fleurs, de chants et de louanges?

Où les bras purs, lacés en immortel sommeil, Autour de fronts penchés sur des seins de soleil?

Où les amants tordus comme des arbres d'or Dans le soir enivrant du jardin de la mort?

Là-bas, où les lions promènent, Mélancoliques, le char du vieil amour, Mes yeux l'ont vu sortir Du solennel jardin des souvenirs, Mes yeux qui veillent sur la tour.

Vers quels caveaux et quels lointains béants, Vers quels combats, vers quels néants, Vers quels oublis et vers quelles ruines, Poussaient, ces lions roux, le han de leurs poitrines? Vers où leurs pas s'en allaient-ils? Leurs pas usés, leurs pauvres pas, Vers quels exils s'en allaient-ils, Vers quels trépas?

L'horizon rouge éclate en ville colossale De toits et de palais et de ponts dans les cieux; Une fumée immense et transversale Barre des visages d'astres silencieux Comme des morts, au fond des cieux; Les usines tannent de la matière Splendide et qui sera la vie et l'infini Demain! on fait, en des sous-sols de nuit, On fait du pain avec des os de cimetière;

Les fleuves de la mer écoulent l'univers Vers les banques et les hangars ouverts; Et, brusque, un train qui siffle et passe Jette la ville en fusion par les espaces.

Vers quelle folie et quels lointains béants, Vers quels oublis, vers quels néants, Vers quels trépas et vers quelles ruines Poussaient, les vieux lions, le han de leurs poitrines, Lorsque, quittant le grand jardin peuplé de marbres Et les ombres qui leur tombaient, bonnes, des arbres, Ils sont venus promener par les rues De la ville--là-bas--et des foules bourrues, Mélancoliques, loin de la tour, Le char piteux du vieil amour?

LA DAME EN NOIR

--Dans la ville d'ébène et d'or, La dame en noir des carrefours, Qu'attendre, après autant de jours, Qu'attendre encor?

--Les chiens du noir espoir ont aboyé, ce soir, Vers les lunes de mes deux yeux, Si longuement, vers les lunes en noir De mes deux yeux silencieux, Si longuement et si lointainement, ce soir, Vers les lunes de mes deux yeux en noir.

Quel deuil toisonné d'or agitent-ils mes crins, Pour affoler ainsi ces chiens, Et quel bondissement et quel orgueil mes reins Et tout mon corps toisonné d'or?

--La dame en noir des carrefours, Qu'attendre, après de si longs jours, Qu'attendre?

--Vers quel paradis noir font-ils voile mes seins? Et vers quels horizons ameutés de tocsins En désespoir au fond du soir? Dites, quel Wahalha tumultueux de fièvres Ou quels chevaux cabrés en tempête: mes lèvres?

Dites, quel incendie et quel effroi Suis-je? pour ces grands chiens, qui me lèchent ma rage Et quel naufrage espèrent-ils en mon orage Pour tant chercher leur mort en moi?

--La dame en noir des carrefours Qu'attendre après de si longs jours?

--Je suis la mordeuse, entre mes bras, De toute force exaspérée Vers les toujours mêmes hélas; Ou dévorante--ou dévorée.

Mes dents, comme des pierres d'or, Mettent en moi leur étincelle: Je suis belle comme la mort Et suis publique aussi comme elle.

Aux douloureux traceurs d'éclairs Et de désirs sur mes murailles, J'offre le catafalque de mes chairs Et les cierges des funérailles.

Je leur donne tout mon remords Pour les soûler au seuil du porche Et le blasphème de mon corps Brandi vers Dieu comme une torche.

Ils me savent comme une tour De fer et de siècles vêtue, Et s'exècrent en mon amour Qui les affole et qui les tue.

Ce qu'ils aiment--cœur naufragé Esprit dément on rage vaine-- C'est le dégoût surtout que j'ai De leurs baisers ou de leur haine.

C'est de trouver encore en moi Leur pourpre et noire parélie Et mon drapeau de rouge effroi Échevelé dans leur folie.

--La dame en noir des carrefours Qu'attendre, après de si longs jours, Qu'attendre?

--A cette heure de vieux soleil, chargé de soir, Qui se projette en morceaux d'or sur le trottoir, Quand la ville s'allonge en un serpentement De feux et de lueurs, vers cet aimant Toujours debout à l'horizon: la femme, Les chiens du désespoir Ont aboyé vers les yeux de mon âme, Si longuement vers mes deux yeux, Si longuement et si lointainement, ce soir, Vers les lunes de mes deux yeux en noir!

Dites, quel brûlement et quelle ardeur mes reins Font-ils courir, au long de mon corps d'or? Et de quelle clarté s'éclairent-ils mes seins Devant les yeux hallucinés des chiens?

Et moi aussi, dites, quel Wahalha de fièvres Vient me tenter les lèvres Et vers quels horizons ameutés de tocsins Et quels paradis noirs, font-ils voile mes crins?

Dites quel incendie et quel effroi Viennent le soir, me chasser hors de moi, Sur les places, vers la ville, Reine foudroyante et servile?

--La dame en noir des carrefours Qu'attendre, après de si longs jours, Qu'attendre?

--Hélas quand viendra-t-il, celui Qui doit venir--peut-être aujourd'hui-- Qui doit venir vers mon attente, Fatalement, et qui viendra;

La démence incurable et tourmentante Qui donc en lui la sentira Monter, jusqu'à mes seins qui hallucinent. Vers les deux mains de ceux qui assassinent Mon corps se dresse ardent et blême: Je suis celle qui ne craint rien Et dont personne ne s'abstient; Je suis tentatrice suprême.

Dites? Qui donc doit me vouloir, ce soir, au fond d'un bouge?

--La dame en noir des carrefours Qu'attendre après de si longs jours Qu'attendre?

--J'attends cet homme au couteau rouge.

UN SOIR

Sur des marais de gangrène et de fiel Des cœurs d'astres troués saignent du fond du ciel.

Horizon noir et grand bois noir Et nuages de désespoir Qui circulent en longs voyages Du Nord au Sud de ces parages.

Pays de toits baissés et de chaumes marins Où sont allés mes yeux en pèlerins, Mes yeux vaincus, mes yeux sans glaives, Comme escortes, devant leurs rêves.

Pays de plomb--et longs égouts Et lavasses d'arrière-goûts Et chante-pleure de nausées, Sur des cadavres de pensées.