Poèmes (nouvelle série): Les soirs, Les débacles, Les flambeaux noirs
Part 2
Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs, Car l'âme des pays du Nord, sombre et sauvage, Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs Et tord ses désespoirs d'automne en leur branchage.
LE CRI
Sur un étang désert, où stagne une eau brunie, Un rai du soir s'accroche au sommet d'un roseau, Un cri s'écoute, un cri désespéré d'oiseau, Un cri grêle, qui pleure au loin une agonie.
Comme il est faible et mince et timide et fluet! Et comme avec tristesse il se traîne et s'écoute, Et comme il se prolonge, et comme avec la route Il s'enfonce et se perd dans l'horizon muet!
Et comme il scande l'heure, au rythme de son râle, Et comme, en son accent minable et souffreteux, Et comme, en son écho languissant et boiteux, Se plaint peureusement la douleur vespérale!
Il est si lent parfois qu'on ne le saisit pas. Et néanmoins toujours, et sans fatigue, il tinte L'obscur et frêle adieu de quelque vie éteinte; Il dit les pauvres morts et les pauvres trépas:
La mort des fleurs, la mort des insectes, la douce Mort des ailes et des tiges et des parfums; Il dit les vols lointains et clairs qui sont défunts Et reposent, cassés, dans l'herbe et dans la mousse.
INFINIMENT
Voici très longuement, très lentement, les râles D'hiver et les grands soirs dressés en bûchers d'or Rouge sur des fleuves et les mers novembrales Pleines de pleurs, pleines d'affres, pleines de mort.
Les chiens du désespoir, les chiens du vent d'automne Mordent de leurs abois les échos noirs des soirs, Et l'ombre, immensément, dans le vide, tâtonne Vers la lune, mirée au clair des abreuvoirs.
De point en point, là-bas, des lumières lointaines, Fixes. Et par-dessus, toujours, comme des voix, A travers l'infini des dunes et des plaines, Des voix, nocturnement, à travers les grands bois.
Et des routes de soir continûment unies, Qui se croisent, ainsi que des voiles, sans bruit, Et s'allongent et s'écoulent indéfinies Par au delà des loins et des loins de la nuit.
MOURIR
Un soir plein de pourpres et de fleuves vermeils Pourrit, par au delà des plaines diminuées, Et fortement, avec les poings de ses nuées, Sur l'horizon verdâtre, écrase des soleils. Saison massive! Et comme Octobre, avec paresse Et nonchaloir, se gonfle et meurt dans ce décor: Pommes! caillots de feu; raisins! chapelets d'or, Que le doigté tremblant des lumières caresse, Une dernière fois, avant l'hiver. Le vol Des grands corbeaux? il vient. Mais aujourd'hui, c'est l'heure Encor des feuillaisons de laque--et la meilleure.
Les pousses des fraisiers ensanglantent le sol, Le bois tend vers le ciel ses mains de feuilles rousses Et du bronze et du fer sonnent, là-bas, au loin. Une odeur d'eau se mêle à des senteurs de coing Et des parfums d'iris à des parfums de mousses. Et l'étang plane et clair reflète énormément Entre de fins bouleaux, dont le branchage bouge, La lune, qui se lève épaisse, immense et rouge, Et semble un beau fruit mûr, éclos placidement.
Mourir ainsi, mon corps, mourir, serait le rêve! Sous un suprême afflux de couleurs et de chants, Avec, dans les regards, des ors et des couchants, Avec, dans le cerveau, des rivières de sève. Mourir! comme des fleurs trop énormes, mourir! Trop massives et trop géantes pour la vie! La grande mort serait superbement servie Et notre immense orgueil n'aurait rien à souffrir! Mourir, mon corps, ainsi que l'automne, mourir!
A TÉNÈBRES
Un catafalque d'or surgit au fond des soirs, Quand les astres, comme des lampes, Brillent, en étageant leurs rampes, Vers les lointains d'argent marbrant des parvis noirs.
Quel mort en ce cercueil? Le cœur des hommes d'ombre. Non des banals victorieux Dont l'audace brûle les yeux, Mais le cœur des vaincus que la tristesse encombre.
Ils ont passé rêveurs, muets, hagards et seuls, Toujours découragés d'eux-mêmes, Laissant l'éclat des diadèmes A d'autres fronts et se vêtant de leurs linceuls.
Après, se regardant, inquiets et des choses Et des autres--et sans amours; Et néanmoins cherchant toujours Sur les fumiers du monde à se nourrir de roses.
Lointainement par les grands mirages tentés, Et par les gloires médusaires, Mais peur des vices nécessaires, Et du cynique assaut de tant d'hostilités.
Leurs bras, rameaux tendus vers le printemps des rêves, Sont retombés,--et pas un fruit, Pas une fleur d'or ou de nuit, Jamais, pas un seul rut de feuilles ni de sèves.
Ce qui flottait de Dieu dans l'albe immensité, --Douceur éparse et messagère-- On l'a cristallisé naguère Au seuil des temps, en des vases d'éternité.
Mais le cristal s'en est fêlé. Les grands calices Se sont vidés de l'infini. Et maintenant l'esprit bruni De trouble et les regards usés par les supplices,
Raffinés de la mort, nous l'invoquons les soirs, Quand les astres, comme des lampes, Brûlent, en étageant leurs rampes, Vers les lointains d'argent marbrant des parvis noirs.
LES DÉBÂCLES
1888
A THÉO VAN RYSSELBERGHE WILLY SCHLOBACH DARIO DE REGOYOS
II
DÉFORMATION MORALE
DIALOGUE
....Sois ton bourreau toi-même; N' abandonne l'amour de te martyriser A personne, jamais. Donne ton seul baiser Au désespoir; déchaîne en toi l'âpre blasphème; Force ton âme, éreinte-la contre l'écueil: Les maux du cœur qu'on exaspère, on les commande; La vie, hélas! ne se supporte et ne s'amende Que si la volonté la terrasse d'orgueil; Sa norme est la douleur. Hélas! qui s'y résigne?
--Certes, je veux nouer mes tortures en moi: Comme jadis les grands chrétiens, mordus de foi, S'émaciaient, avec une ferveur maligne, Je veux boire les souffrances, comme un poison Vivant et fou; je cinglerai de mon angoisse Mes pauvres jours, ainsi qu'un tocsin de paroisse S'exalte à disperser le deuil sur l'horizon. Cet héroïsme intime et bizarre m'attire: Se préparer sa peine et provoquer son mal, Avec acharnement, et dompter ranimai De misère et de peur, qui dans le cœur se mire Toujours; se redresser cruel et contre soi, Vainqueur de quelque chose enfin, et moins languide Et moins banalement en extase du vide.
--Sois ton pouvoir, sois ton tourment, sois ton effroi. Et puis, il est des champs d'hostilités tentantes Que des hommes de marbre, avec de fortes mains, Ont cultivés, il est de terribles chemins; Par où des pas battants et des marches battantes Sont entendus: c'est là, que sur tel roc vermeil, Le soir allume, au loin, le sang et les tueries Et que luisent, parmi les lianes flétries, Des éclatants couteaux de crime et de soleil!
LE GLAIVE
Quelqu'un m'avait prédit, qui tenait une épée Et qui riait de mon orgueil stérilisé: Tu seras nul, et pour ton âme inoccupée L'avenir ne sera qu'un regret du passé.
Ton corps, où s'est aigri le sang de purs ancêtres, Fragile et lourd, se cassera dans chaque effort; Tu seras le fiévreux ployé, sur les fenêtres, D'où l'on peut voir bondir la vie et ses chars d'or,
Tes nerfs t'enlaceront de leurs fibres sans sèves Tes nerfs!--et tes ongles s'amolliront d'ennui, Ton front, comme un tombeau dominera tes rêves, Et sera ta frayeur, en des miroirs, la nuit.
Te fuir!--si tu pouvais! mais non, la lassitude Des autres et de toi t'aura voûté le clos Si bien, rivé les pieds si fort, que l'hébétude Détrônera ta tête et plombera tes os.
Éclatants et claquants, les drapeaux vers les luttes, Ta lèvre exsangue hélas! jamais ne les mordra: Usé, ton cœur, ton morne cœur, dans les disputes Des vieux textes, où l'on taille comme en un drap.
Tu t'en iras à part et seul--et--les naguères De jeunesse seront un inutile aimant Pour tes grands yeux lointains--et les joyeux tonnerres Chargeront loin de toi, victorieusement!
HEURES D'HIVER
Les molosses d'hiver, le gel, le vent, la neige, O mon vieux cœur de lassitude et de souci, Ils hurlent à la mort, écoute! et leur cortège S'enfuit, avec des pleurs, vers le néant. Voici, Qu'ils ululent sinistrement et qu'on ulule Vers eux, parmi les lourds échos du crépuscule, En réponse, là-bas.
L'horizon? c'est du sang, Du pus et de la lèpre et de la pourriture. Et toi, mon cœur piteux, caduque et vieillissant, Et toi, mon incurable et nocturne blessure, Tu sens aussi ces chiens rués, à travers toi. Oh cet interminable et novembral aboi Des chiens, des mauvais chiens, hurleurs au clair de lune, Comme ils geignent ton deuil et combien longuement Raillent leurs cris, leurs cris de hargne et de rancune, Tes naufrages d'espoir vers le renoncement.
L'arbre des pleurs, ainsi que les sorbiers d'automne, S'érige en tes songes et, rouge, les festonne Et laisse choir ses fruits et ses larmes de soir, A lente pluie et longue--avec mélancolie! Les lacs de tes ennuis, où se viennent asseoir, Pour y mirer les yeux fixes de leur folie, Et ton vouloir et ton orgueil et ton tourment, Ainsi que d'immenses linceuls, immensément, Par les plaines et les plaines se continuent. Le souvenir en toi déchaîne ses douleurs Et vous mêlez vos voix que les sanglots obstruent Mais les échos toujours repoussent ces douleurs Les voix de ces douleurs et de ces pleurs--ailleurs!
SI MORNE!
Se replier toujours sur soi-même, si morne! Comme un drap lourd, qu'aucun dessin de fleur n'adore.
Se replier, s'appesantir et se tasser Et se toujours, en angles noirs et mats, casser.
Si morne! et se toujours interdire l'envie De tailler en drapeaux l'étoffe de sa vie.
Tapir entre les plis ses mauvaises fureurs Et ses rancœurs et ses douleurs et ses erreurs.
Ni les frissons soyeux, ni les moires fondantes Mais les pointes en soi des épingles ardentes.
Oh! le paquet qu'on pousse ou qu'on jette à l'écart, Si morne et lourd, sur un rayon, dans un bazar.
Déjà sentir la bouche âcre des moisissures Gluer, et les taches s'étendre en leurs morsures
Pourrir, immensément emmailloté d'ennui; Être l'ennui qui se replie en de la nuit.
Tandis que lentement, dans les laines ourdies, De part en part, mordent les vers des maladies.
ÉPERDUMENT
Bien que flasque et geignant et si pauvre! si morne! Si las! redresse-toi, de toi-même vainqueur; Lève ta volonté qui choit contre la borne Et sursaute, debout, rosse à terre, mon cœur!
Exaspère sinistrement ta toute exsangue Carcasse et pousse au vent, par des chemins rougis De sang, ta course; et flaire et lèche avec ta langue Ta plaie, et lutte et butte et tombe--et ressurgis!
Tu n'en peux plus et tu n'espères plus; qu'importe! Puisque ta haine immense encor hennit son deuil, Puisque le sort t'enrage et que tu n'es pas morte Et que ton mal cinglé se cabre en ton orgueil.
Et que ce soit de la torture encore! encore! Et belle et folle et rouge et soûle--et le désir De se boire de la douleur par chaque pore, Et du vertige et de l'horreur--et le plaisir,
O ma rosse de souffre et d'os que je surmène Celui, jadis, là-bas, en ces minuits du Nord, Des chevaliers d'éclair, sur leurs chevaux d'ébène, Qui s'emballaient, fougueux du vide et de la mort.
PRIÈRE
Lunes du gel dans les grottes de l'or nocturne, Glaives d'acier, lames d'argent, pointes de fer, Minuit silencieux, qui t'ériges dans l'air Comme une volonté dardante et taciturne,
Voici mon cœur pour les couteaux de tes silences, Et mes ardeurs pour tes linceuls et tes tombeaux, Minuit clair et lointain, voici pour tes flambeaux Mon grand rêve brisé comme un combat de lances.
Vers tes immensités, rues yeux lèvent leur flamme, Et mes bras éreintés de l'enlacement vain, Vides, sont implorants de ton conseil d'airain, Minuit rigide et froid sur le deuil de mon âme!
Que de regards défunts, que de regards, naguère, Tout, eux aussi, fixé pendant leur désespoir, Obstinément et longuement fixé, le soir, Quand l'hiver bâtissait sa maison mortuaire.
Il ne restera rien de ce qui fut ma plainte Et tout homme travaille à son inanité; Minuit tranquille et mort, de son éternité Gèle, en mon cœur, mes pleurs, ma voix, et toi, ma crainte!
VERS L'ENFANCE
Les passions d'éveil et de savoir--Vidées.
Alors, viens voir ton bel ange gardien, le tien, Qui lentement s'assied sur tes tombeaux d'idées.
Il te parle, très doucement, de l'autrefois; Écoute: et les saluts, jadis, à l'oratoire, Et les Noël et les Pâques et puis les Croix Et les âmes des tiens qui sont en purgatoire.
Écoute: et les premiers alleluias chantés, Et, le samedi soir, les bonnes litanies, Et les psaumes, de nef en nef, répercutés Et lents, an pas égaux de leurs monotonies.
Écoute: et les processions--et puis encor Les ex-votos en Mai dressés sur des estrades, Et la Vierge Marie, avec son Jésus d'or, Et les enfants de chœur qui sont des camarades.
Écoute: et du petit village il s'en souvient Ton cœur; écoute et puis, accueille en confiance, A cette heure d'ennui, ton bon ange gardien, Le tien, qui te rhabillera de ton enfance.
Hélas! doux, tranquille et clair, il ne ferait Qu'un bruit, sur mon cerveau, de blanches étincelles, Que mon absurdité bougonneuse viendrait Lui déchirer les yeux et lui casser les ailes.
CONSEIL ABSURDE
Autant que moi malade et veule, as-tu goûté Quand ton être ployait sous les fièvres brandies. Quand tu mâchais l'orvietan des maladies, Le coupable conseil de l'inutilité?
Et doux soleil qui baise un œil éteint d'aveugle? Et fleur venue au tard décembral de l'hiver Et plume d'oiselet soufflée au vent de fer? Et neutre et vide écho vers la taure qui meugle?
O les rêves du rien, en un cerveau mordu D'impossible! s'aimer, dans son effort qui leurre! Se construire, pour la détruire, une demeure! Et se cueillir, pour le jeter, un fruit tendu!
Hommes tristes, ceux-là qui croient à leur génie Et fous! et qui peinent, sereins de vanité; Mais toi, qui t'es instruit de ta futilité, Aime ton vain désir pour sa toute ironie.
Regarde en toi, l'illusion de l'univers Danser; le monde entier est du monde la dupe; Agis gratuitement et sans remords; occupe Ta vie absurde à se moquer de son revers.
Songe à ces lys royaux, à ces roses ducales, Fiers d'eux-mêmes et qui fleurissent, à l'écart, Dans un jardin, usé de siècles, quelque part, Et n'ont jamais courbé leurs tiges verticales.
Inutiles pourtant, inutiles et vains, Parfums demain perdus, corolles demain mortes, Et personne pour s'en venir ouvrir les portes Et les faire servir au pâle orgueil des mains.
LÀ-BAS
Désir d'être, soudain, la bête hiératique, D'un éclat noir, sous le portique Escarbouclé d'un temple, à Benarès!
Gueule tordue, avec de courbes dents livides, Masque divin et criminel, Avec de grands yeux vides, Avec, sous le front d'or, un œil d'or éternel.
Sous un plafond de marbre noir, à Benarès. Ils arrivent les enfants clairs--et leurs guirlandes De vêtements laineux tournent au promenoir, O les petites mains! les mains, avec des brandes, Qui s'en viennent, jointes, ainsi qu'un double espoir, Les mains en fleur, prier, à Benarès, l'Idole.
Ils arrivent les vieux voyants usés, les pâles De jeûne et de cilice, ils arrivent, les os Rompus, les regards droits, la voix nouée en râles, Le sein vide et blanchi comme d'anciens tombeaux, Ils arrivent prier, à Benarès, l'Idole.
Désir d'être soudain la bête hiératique D'un éclat noir, sous le portique, Escarbouclé d'un temple, à Benarès.
Être ce néant de bronze et d'or inéluctable Et merveilleux, vers qui, les inlassables bras, Les bras! les bras! de la douleur incommutable, Comme des rameaux fous, s'épouvantent d'en bas. Et s'imposer à la crédulité, pour mordre Les doux cœurs confiants et la priante chair Et les larmes et les sanglots; et mordre et tordre Toute cette humanité de folie et d'éclair, Errante et angoissée aux vallons de la crainte;
La mordre et tordre en son appel et son tourment Et sa misère allante et ballante et sa plainte Toujours la même, à travers temps, infiniment. Et se complaire à se sentir cruel et fourbe: La bête immensément d'ébène et de granit Et de corne et de roc, qui surplombe la tourbe De ces pleureurs, tous les mêmes, vers l'infini: Et les haïr et regretter son impuissance Non pour les secourir, mais pour rageusement Les affoler et se prouver sa malfaisance.
Désir d'être soudain cette idole qui ment! Ils arrivent les amants, doux, comme des lampes, Le soir, dans le feuillage éteint, au loin, là-bas, Ils arrivent doux et pleins de soir, le long des rampes, Ils arrivent, par deux, les bras liés aux bras, Tristes et doux, prier à Benarès, l'Idole.
Ils arrivent les pèlerins lointains, les mornes De la misère et de la faim, les las d'avoir Un corps, ils arrivent, de loin, les malitornes, Les éclopés et les lépreux, au réservoir Miraculeux, prier à Benarès, l'Idole!
Désir d'être soudain la bête hiératique D'un éclat noir, sous le portique, Escarbouclé d'un temple, à Benarès.
Et regarder, témoin impassible et tragique, Dardés, les yeux de fer, et les naseaux, hagards, Droit devant soi, là-bas, le ciel mythologique, Où le Siva terrible échevèle ses chars, Par des ornières d'or, à travers les nuages: Scintillements d'essieux et tonnerres de feux; Étalons fous cabrés, sur des tas de carnages; Rouge, la mer au loin et ses millions d'yeux!
Et devant ce décor incendié, maudire L'homme niais et nul, qui se gave d'espoir, Alors qu'un symbolique et quotidien martyre Saigne son âme en croix, aux quatre coins du soir.
PIEUSEMENT
La nuit d'hiver élève au ciel son pur calice.
Et je lève mon cœur aussi, mon cœur nocturne. Seigneur, mon cœur! vers ton pâle infini vide, Et néanmoins je sais que tout est taciturne Et qu'il n'existe rien dont ce cœur meurt, avide; Et je te sais mensonge et mes lèvres te prient
Et mes genoux; je sais et tes grandes mains closes Et tes grands yeux fermés aux désespoirs qui crient, Et que c'est moi, qui seul, rue rêve dans les choses; Sois de pitié, Seigneur, pour ma toute démence. J'ai besoin de pleurer mon mal vers ton silence!...
La nuit d'hiver élève au ciel son pur calice!
VERS LE CLOÎTRE
Je rêve une existence en un cloître de fer, Brûlée au jeûne, et sèche et râpée aux cilices, Où l'on abolirait, en de muets supplices, Par seule ardeur de l'âme enfin, toute la chair.
Sauvage horreur de soi si mornement sentie! Quand notre corps nous boude et que nos nerfs, la nuit, Rivent sur nos vouloirs leurs cagoules d'ennui, Et les plongent dans la fièvre ou l'inertie.
Dites, ces pleurs, ces cris et cette peur du soir! Dites, ces plombs de maladie en tous les membres, Et la toute torpeur des torpides novembres Et le dégoût de se toucher et de se voir?
Et les mauvaises mains tâtillonnes de vice Encor et lentement cherchant, sur les coussins, Et des toisons de ventre, et des grappes de seins Et les tortillements dans le rêve complice?
Je rêve une existence en un cloître de fer, Brûlée au jeûne et sèche et râpée aux cilices, Où l'on abolirait en de muets supplices, Par seule ardeur de l'âme enfin, toute la chair.
Et s'imposer le gel des sens, quand le corps brûle; Et se tyranniser et se tordre le cœur, --Hélas! ce qui en reste--et tordre, avec rancœur, Jusqu'au regret d'un autrefois doux et crédule.
Se cravacher dans sa pensée et dans son sang, Dans son effort, dans son espoir, dans son blasphème; Et s'exalter de ce mépris, vain lui-même, Mais qui rachète un peu l'orgueil d'où l'on descend.
Et se mesquiniser en pratiques futiles Et se faire petit et n'avoir qu'âpreté, Pour tout ce qui n'est point d'une âcre nullité, Dans le jardin vanné des floraisons hostiles.
Je rêve une existence en un cloître de fer Brûlée au jeûne et sèche et râpée aux cilices, Où l'on abolirait, en de muets supplices, Par seule ardeur de l'âme enfin, toute la chair,
Oh! la constante rage à s'écraser, la hargne A se tant torturer, à se tant amoindrir, Que tout l'être n'est plus vivant que pour souffrir Et se fait de son mal sa joie et son épargne.
N'entendre plus ses cris, ne sentir plus ses pleurs, Mâter son instinct noir, tuer sa raison traître, Oh! le pouvoir et le savoir! Être son maître Et les avoir cassés les crocs de ses douleurs!
Et peut être qu'alors, par un soir salutaire, Une paix de néant s'installerait en moi; Et que sans m'émouvoir j'écouterais l'aboi, L'aboi tumultueux de la mort volontaire.
Je rêve une existence en un cloître de fer.
LES VÊPRES
Là-bas, cette existence en noir de grandes vieilles, Par les enclus en noir et les porches d'église, Cette existence et de prières et de veilles, Le soir, sous leurs mantes en noir, qu'immobilise, Et pendant des heures et des heures, l'extase Au pied d'un ostensoir, le soir, en des chapelles De cathédrale en noir; et la claustrale emphase Du culte et de grands dais levés et de flabelles, Le soir, sur ces vieilles en noir, dont les mains jaunes Tendent en croix leurs désespoirs et leurs misères, Vers les autels immensément et vers les trônes, Là-bas, ornés d'argent, de feux, et de rosaires, Le soir, au fond des chapelles en noir; et l'ombre D'un grand pilier, sur les dalles, droite, allongée Ainsi qu'un bras de soir et de volonté sombre Vers ces vieilles en noir, dont la ferveur figée Grandit l'hiératique allure évocatoire, Au fond des chapelles en noir; et les martyres Et les saintes, et la série incantatoire Des longs cierges et le grésillement des cires, Le soir, sur de lourds trépieds noirs, dans les chapelles En noir; et ce Jésus, vieux de siècles et triste, Ce Christ en noir du soir, dont les loques charnelles Pendent au long des croix et dont le nom persiste, Le soir, dans le vieux cœur en noir des grandes vieilles, Dans leur vieux cœur en noir et or et leurs mémoires!
Et comme elles, s'user à des marmonnements; Et comme elles, rouler, en uniformes moires, Les jours après les jours, toujours, et les moments, Les toujours mêmes jours pieusement; et comme Elles, passer vers un effacement en noir; Et comme elles vivent, vivre, presqu'en un somme De mornes oraisons autour des croix de soir, Au fond des chapelles en noir; revivre en litanies Sa peine et sa rancœur et tout son désespoir Et ses lasses douleurs de vivre indéfinies, Là-bas, le soir, au fond des chapelles en noir!
HEURE D'AUTOMNE
C'est bien mon deuil, le tien, ô l'automne dernière! Râles que roule, au vent du nord, la sapinière, Feuillaison d'or à terre et feuillaison de sang, Sur des mousses d'orée ou des mares d'étang, Pleurs des arbres, mes pleurs, mes pauvres pleurs de sang.
C'est bien mon deuil, le tien, ô l'automne dernière! Secousses de colère et rages de crinière, Buissons battus, mordus, hachés, buissons crevés, Au double bord des longs chemins, sur les pavés, Bras des buissons, nies bras, mes pauvres bras levés.