Poèmes: Les bords de la route. Les Flamandes. Les Moines

Part 6

Chapter 63,930 wordsPublic domain

Il le dresse, d'un jet, sur les Crédos béants, Comme un phare de pierre au bord des océans,

Il y scelle sa fougue et son ardeur mystique, Et sa fausse science et son doute ascétique.

Il y jette sa force et sa raison de fer, Et le feu de son âme et le cri de sa chair,

Et l'oeuvre est là, debout, comme une tour vivante, Dardant toujours plus haut sa tranquille épouvante,

Empruntant sa grandeur à son isolement, Sous le défi serein et clair du firmament,

Cependant qu'au sommet des rigides spirales Luisent sinistrement, comme des joyaux pâles.

Comme de froids regards, toisant Dieu dans les cieux, Les blasphèmes du grand moine silencieux.

* * * * *

Aussi vit-il, tel qu'un suspect parmi ses frères, Tombeau désert, vidé de vases cinéraires,

Damné d'ombre et de soir, que Satan ronge et mord, Lépreux moral, chauffant contre sa peau la mort,

Le coeur tortionné, durant des nuits entières, La bouche morte aux chants sacrés, morte aux prières.

Le cerveau fatigué d'énormes tensions. Les yeux brûlés au feu rouge des visions.

Le courage hésitant, malgré les clairvoyances, A rompre effrayamment le plain-chant des croyances,

Qui par le monde entier s'en vont prenant l'essor Et dont Rome, là-bas, est le colombier d'or,

Jusqu'au jour où, poussé par sa haine trop forte, Il se possède enfin et clame sa foi morte

Et se carre massif, sous l'azur déployé, Avec son large front vermeil de foudroyé.

* * * * *

Alors il sera grand de la grandeur humaine, Son orgueil flamboiera sous la foudre romaine,

Son nom sera crié dans la rage et l'amour, Son ombre, projetée, obscurcira le jour.

Les prêches, les écrits, les diètes, les écoles, Les sectes germeront autour de ses paroles.

Le monde entier, promis par les papes aux rois, Sur le vieux sol chrétien verra trembler la croix.

Les disputes, les cris, les querelles, les haines, Les passions et les fureurs, rompant leurs chaînes,

Ainsi qu'un troupeau roux de grands fauves lâchés, Broieront, entre leurs dents, les dogmes desséchés.

Un vent venu des loins antiques de la terre Éteindra les flambeaux autour du sanctuaire.

Et la nuit l'emplira morne, comme un cercueil. Depuis l'autel désert jusqu'aux marches du seuil.

Tandis qu'à l'horizon luiront des incendies, Des glaives furieux et des crosses brandies.

LES CLOITRES

Aux siècles féodaux, quand tiares et croix Soudainement dans les guerres dégringolées, S'ensanglantaient autant que les glaives des rois Et se cassaient au heurt des superbes mêlées, Les évêques jugeaient la plainte et le grief; Leur donjon mordait l'air de ses créneaux gothiques; Ils n'avaient cure et soin jamais que de leur fief; Ils se disaient issus des déesses mythiques; Leurs coeurs étaient d'airain, mais leurs cerveaux battus, Comme une enclume en bronze, étaient tintants de gloire. Ces temps passaient de fer et de splendeur vêtus Et le progrès n'avait encor de sa râcloire Rien enlevé de grand, de féroce et de gourd Au monde, où se taillaient les blocs des épopées. Quelque moine en était le dompteur rouge et lourd, Mais moins à coups de croix qu'à taillades d'épées, Il inspirait, au peuple agenouillé, frayeur; Aux grands, respect; aux chefs, il parlait de puissance Qui leur venait d'en haut et plongeait en torpeur Les serfs dont il fallait étouffer la croissance.

Et naquirent alors des cloîtres fabuleux. En des enfoncements de bois et de mystères: D'abord gardiens sacrés de morts miraculeux, Ils vécurent ayant des rois pour donataires. Et des princes, vassaux de Dieu, pour protecteurs; Ils devinrent château, puis bourgade et village; Ils grandirent--cité géante--et leurs tuteurs Mirent le féodal pouvoir en attelage Au-devant de leur brusque et triomphal soleil. Et, dans ce flamboiement de grandeurs monastiques. Sur le trône de pourpre et sous le dais vermeil, S'élargissait l'orgueil des grands abbés gothiques: Hommes sacrés, couverts du manteau suzerain, Eblouissant leur temps de leurs majestés pâles Et, pareils à des dieux de granit et d'airain, Assis, les pieds croisés sur les foudres papales.

C'était au fond de ces monastères hautains Que le dogme du Christ, ouvrant ses bras au monde, S'armait pour l'avenir et forgeait ses destins. Les moines travaillés de passion féconde, Portant des coeurs de fer dans leurs torses de feu, Trop lourds pour s'appuyer sur la raison fragile, Dans les buccins faisaient sonner le nouveau Dieu. Sur un pavois de guerre ils dressaient l'Evangile, La garde de leur glaive était sculptée en croix, Saint Michel écrasait la payenne Bellone, Et Rome avait un roi qui par-dessus les rois Haussait un front bâti pour la triple couronne.

Ils trônèrent pareils, les cloîtres lumineux, Jusqu'au jour où les vents de la Grèce fatale Jetèrent brusquement leurs souffles vénéneux A travers la candeur de l'âme occidentale. Le monde émerveillé s'emplit d'esprit nouveau. Mais les moines soudain grandirent à sa taille, La puissance monta des bras à leur cerveau: Eux qui jadis, géants d'orgueil de la bataille, Passaient, pennons au vent, dans les rouges assauts, Se dressèrent, géants d'étude et de pensée. Ils portèrent ainsi que de puissants faisceaux Devant leur Christ nié, devant leur foi chassée, Qui se penchait déjà du côté de la nuit, Leur coeur brûlant toujours de sa flamme première. Et l'idéal superbe et noir fut reconstruit, Et tout en haut la croix monta dans la lumière. Et les livres chrétiens, les Sommes, les Décrets, Les grands éclairs jetés au loin par les génies Sur la philosophie humaine et ses secrets, Sur les mondes, les cieux, les morts, les agonies, Les éternels pourquois et le tressaillement De l'univers en proie aux angoisses mystiques, Et les dogmes nimbés, mélancoliquement, Et s'asseyant rêveurs, dans leur robes gothiques. Et les torches, avec des crinières de sang Échevelant au loin leur clarté mortuaire Sur les peuples chrétiens frappés, le doute au flanc, Et la blancheur du lange et celle du suaire, Un monde qui commence, un monde qui finit, Tout un dardement d'or de lumière mêlée Refrappa de splendeur l'assise du granit, Où les moines dressaient leur foi renouvelée. Tels se maintinrent-ils--et rien de leur orgueil N'était depuis mille ans descendu de leur tête.

Mais aujourd'hui, dans le mépris et dans le deuil, Dans l'isolement blême où leur fierté végète, Dans le dédain, c'est à jamais qu'ils sont défunts, Qu'ils sont couchés, qu'ils sont endormis dans leurs coules, Qu'ils sont les morts, les morts sans cierges, sans parfums, Sans pleurs, les morts géants insultés par les foules, Au fond des cloîtres froids et des caveaux scellés, Au loin, dans leur silence et dans leur cimetière. Pauvres moines!--ou Dieu vous a-t-il consolés Et donné votre part de ciel et de lumière?

CROQUIS DE CLOITRE

En automne, dans la douceur des mois pâlis, Quand les heures d'après-midi tissent leurs mailles, Au vestiaire, où les moines, en blancs surplis, Rentrent se dévêtir pour aller aux semailles,

Les coules restent pendre à l'abandon. Leur plis Solennellement droits descendent des murailles, Comme des tuyaux d'orgue et des faisceaux de lys, Et les derniers soleils les tachent de médailles.

Elles luisent ainsi sous la splendeur du jour, Le drap pénétré d'or, d'encens et d'orgueil lourd, Mais quand s'éteint au loin la diurne lumière,

Mystiquement, dans les obscurités des nuits, Elles tombent, le long des patères de buis, Comme un affaissement d'ardeur et de prière.

MOINE SIMPLE

Ce convers recueilli sous la soutane bise Cachait l'amour naïf d'un saint François d'Assise.

Tendre, dévotieux, doux, fraternel, fervent, Il était jardinier des fleurs dans le couvent.

Il les aimait, le simple, avec toute son âme, Et ses doigts se chauffaient à leurs feuilles de flamme.

Elles lui parfumaient la vie et le sommeil, Et pour elles, c'était qu'il aimait le soleil

Et le firmament pur et les nuits diaphanes, Où les étoiles d'or suspendent leurs lianes.

Tout enfant, il pleurait aux légendes d'antan Où sont tués des lys sous les pieds de Satan,

Où dans un infini vague, fait d'apparences, Passent des séraphins parmi des transparences.

Où les vierges s'en vont par de roses chemins, Avec des grands missels et des palmes aux mains,

Vers la mort accueillante et bonne et maternelle A ceux qui mettent l'or de leur espoir en elle.

* * * * *

Aux temps de Mai, dans les matins auréolés Et l'enfance des jours vaporeux et perlés,

Qui font songer aux jours mystérieux des limbes Et passent couronnés de la clarté des nimbes,

Il étalait sa joie intime et son bonheur, A parer de ses mains l'autel, pour faire honneur

A la très douce et pure et benoîte Marie, Patronne de son coeur et de sa closerie.

Il ne songeait à rien, sinon à l'adorer, A lui tendre son âme entière à respirer,

Rose blanche, si frêle et si claire et si probe, Qu'elle semblait n'avoir connu du jour que l'aube,

Et qu'au soir de la mort, où, sans aucun regret, Jusqu'aux jardins du ciel, elle s'envolerait

Doucement de sa vie obscure et solitaire, N'ayant rien laissé d'elle aux buissons de la terre,

Le parfum, exhalé dans un soupir dernier, Serait depuis longtemps connu du ciel entier.

AUX MOINES

Moines venus vers nous des horizons gothiques, Mais dont l'âme, mais dont l'esprit meurt de demain. Qui retrempez l'amour dans ses sources mystiques Et le purifiez de tout l'orgueil humain. Vous marchez beaux et forts par les routes des hommes, L'esprit encor fixé sur les feux de l'enfer, Depuis les temps lointains jusqu'au jour où nous sommes, Dans les âges d'argent et les siècles de fer, Toujours du même pas sacerdotal et large. Seuls vous survivez grands au monde chrétien mort, Seuls sans ployer le dos vous en portez la charge Comme un royal cadavre au fond d'un cercueil d'or.

Moines -- oh! les chercheurs de chimères sublimes-- Vos rêves, ils s'en vont par delà les tombeaux, Vos yeux sont aimantés par la lueur des cimes, Vous êtes les porteurs de croix et de flambeaux Autour de l'idéal divin que l'on enterre. Oh! les moines vaincus, altiers, silencieux, Oh! les géants debout sur les bruits de la terre, Faces d'astres, brûlés par les astres des cieux, Qui regardez crier autour de vous les foules Sans que la peur ne fasse un pli sur votre front Ni que le vent d'effroi n'en fasse un dans vos coules; Oh! les moines que les siècles contempleront, Moines grandis, parmi l'exil et les défaites, Moines chassés, mais dont les vêtements vermeils Illuminent la nuit du monde, et dont les têtes Passent dans la clarté des suprêmes soleils, Nous vous magnifions, nous les poètes calmes, Et puisque rien de fier n'est aujourd'hui vainqueur, Puisqu'on a déchiré les lauriers et les palmes, Moines, grands isolés de pensée et de coeur, Avant que la dernière âme ne soit tuée, Mes vers vous bâtiront de mystiques autels Sous le vélum errant d'une chaste nuée, Afin qu'un jour cette âme aux désirs éternels, Pensive et seule et triste, au fond de la nuit blême, De votre gloire éteinte allume encor le feu, Et songe à vous encor quand le dernier blasphème Comme une épée immense aura transpercé Dieu!

CROQUIS DE CLOITRE

Sous un pesant repos d'après-midi vermeil, Les stalles, en vieux chêne éteint, sont alignées, Et le jour traversant les fenêtres ignées Etale, au fond du choeur, des nattes de soleil.

Et les moines dans leurs coules toutes les mêmes, --Mêmes plis sur leur manche et même sur leur froc, Même raideur et même attitude de roc-- Sont là, debout, muets, plantés sur deux rangs blêmes.

Et l'on s'attend à voir ces immobilités Brusquement se disjoindre et les versets chantés Rompre, à tonnantes voix, ces silences qui pèsent;

Mais rien ne bouge au long du sombre mur qui fuit, Et les heures s'en vont, par le couvent, sans bruit, Et toujours et toujours les grands moines se taisent.

SOIR RELIGIEUX

Des villages plaintifs et des champs reposés, Voici que s'exhalait, dans la paix vespérale, Un soupir doucement triste comme le râle D'une vierge qui meurt pâle, les yeux baissés,

Le coeur en joie et tout au ciel déjà tendante. Les verts étaient tombés. Seule encor remuait, Là-bas, vers le couchant, dans l'air vide et muet, Une cloche d'église à d'autres répondante

Et qui sonnait, sous sa mante de bronze noir, Comme pour un départ funéraire d'escortes, Vers des lointains perdus et des régions mortes, La souffrance du monde éparse au fond du soir.

C'était un croisement de voix pauvres et lentes, Si triste et deuillant qu'à l'entendre monter, Un oiseau quelque part se remit à chanter, Très faiblement, parmi les ramilles dolentes,

Et que les blés, calmant peu ù peu leur reflux, S'aplanirent--tandis que les forêts songeuses Regardaient s'en aller les routes voyageuses, A travers les terreaux, vers les doux angelus.

CROQUIS DE CLOITRE

Dans le cadre de leurs frises historiées Et le déroulement de leurs meneaux étroits, Contre le mur lépreux des cours armoriées, Les douze stations du chemin de la croix,

Toutes en marbre blanc, montent appariées: L'usure de l'hiver a raclé leurs parois Et les scènes de deuil se sont excoriées, Sous la râpe des vents et sous la dent des froids.

C'est là, quand les lointains sur fond d'or se burinent, Qu'au son de bourdons sourds, les moines pélerinent. Lignant de leur fantôme en noir ces grands décors.

Où le soir lumineux, plein de mélancolie, Lent ensevelisseur des jours finis, replie Ses linceuls de soleil sur les horizons morts.

RENTRÉE DES MOINES

I

On dirait que le site entier sous un lissoir Se lustre et dans les lacs voisins se réverbère; C'est l'heure où la clarté du jour d'ombres s'obère, Où le soleil descend les escaliers du soir.

Une étoile d'argent lointainement tremblante, Lumière d'or, dont on n'aperçoit le flambleau, Se reflète mobile et fixe au fond de l'eau Où le courant la lave avec une onde lente.

A travers les champs verts s'en va se déroulant La route dont l'averse a lamé les ornières; Elle longe les noirs massifs des sapinières Et monte au carrefour couper le pavé blanc.

Au loin scintille encore une lucarne ronde Qui s'ouvre ainsi qu'un oeil dans un pignon rongé: Là, le dernier reflet du couchant s'est plongé, Comme, en un trou profond et ténébreux, la sonde.

Et rien ne s'entend plus dans ce mystique adieu, Rien--le site vêtu d'une paix métallique Semble enfermer en lui, comme une basilique, La présence muette et nocturne de Dieu.

II

Alors les moines blancs rentrent aux monastères, Après secours portés aux malades des bourgs, Aux remueurs cassés de sols et de labours, Aux gueux chrétiens qui vont mourir, aux grabataires,

A ceux qui crèvent seuls, mornes, sales, pouilleux Et que nul de regrets ni de pleurs n'accompagne Et qui pourriront nus dans un coin de campagne, Sans qu'on lave leur corps ni qu'on ferme leurs yeux,

Aux mendiants mordus de misères avides, Qui, le ventre troué de faim, ne peuvent plus Se béquiller là-bas vers les enclos feuillus Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides.

Et tels les moines blancs traversent les champs noirs, Faisant songer au temps des jeunesses bibliques Où l'on voyait errer des géants angéliques, En longs manteaux de lin, dans l'or pâli des soirs.

III

Brusques, sonnent au loin des tintements de cloche, Qui cassent du silence à coups de battant clair Par-dessus les hameaux, jetant à travers l'air Un long appel, qui long, parmi l'écho, ricoche.

Ils redisent que c'est le moment justicier Où les moines s'en vont au choeur chanter Ténèbres Et promener sur leurs consciences funèbres La froide cruauté de leurs regards d'acier.

Et les voici priant: tous ceux dont la journée S'est consumée au long hersage en pleins terreaux, Ceux dont l'esprit sur les textes préceptoraux S'épand, comme un reflet de lumière inclinée.

Ceux dont la solitude âpre et pâle a rendu L'âme voyante et dont la peau blême et collante Jette vers Dieu la voix de sa maigreur sanglante, Ceux dont les tourments noirs ont fait le corps tordu.

Et les moines qui sont rentrés aux monastères, Après visite faite aux malheureux des bourgs, Aux remueurs cassés de sols et de labours, Aux gueux chrétiens qui vont mourir, aux grabataires,

A leurs frères pieux disent, à lente voix, Qu'au dehors, quelque part, dans un coin de bruyère. Il est un moribond qui s'en va sans prière Et qu'il faut supplier, au choeur, le Christ en croix,

Pour qu'il soit pitoyable aux mendiants avides Qui, le ventile troué de faim, ne peuvent plus Se béquiller au loin vers les enclos feuillus Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides.

Et tous alors, tous les moines, très lentement, Envoient vers Dieu le chant des lentes litanies; Et les anges qui sont gardiens des agonies Ferment les yeux des morts, silencieusement.

CROQUIS DE CLOITRE

Tout blancs et comme emplis des tristesses passées, Que redisent leurs voix dans un écho pleureur, Sous le recourbement des voûtes surbaissées, Les corridors claustraux allongent leur terreur.

Les murs sont recouverts de triptyques funèbres, Où des crucifiements pendent écartelés, Le jour frappant à cru les divines vertèbres Et dorant de soleil les clous vermiculés.

Et de large et de long des couloirs clairs et sombres, Tantôt dans la lumière et tantôt dans les ombres. Avec un bruit frôlant de coules et de pas,

Des moines recueillis vont, se croisent, s'effacent.... Et tous prient Dieu les uns pour les autres et passent Et tous s'aiment en lui, ne se connaissant pas.

MOINE SAUVAGE

On trouve encor de grands moines que l'on croirait Sortis de la nocturne horreur d'une forêt.

Ils vivent ignorés en de vieux monastères, Au fond du cloître, ainsi que des marbres austères.

Et l'épouvantement des grands bois résineux Roule avec sa tempête et sa terreur en eux,

Leur barbe flotte au vent comme un taillis de verne, Et leur oeil est luisant comme une eau de caverne.

Et leur grand corps drapé des longs plis de leur froc Semble surgir debout dans les parois d'un roc.

Eux seuls, parmi ces temps de grandeur outragée, Ont maintenu debout leur âme ensauvagée;

Leur esprit, hérissé comme un buisson de fer, N'a jamais remué qu'à la peur de l'enfer;

Ils n'ont jamais compris qu'un Dieu porteur de foudre Et cassant l'univers que rien ne peut absoudre,

Et des vieux Christs hagards, horribles, écumants, Tels que les ont grandis les maîtres allemands.

Avec la tête en loque et les mains large-ouvertes; Et les deux pieds crispés autour de leurs croix vertes:

Et les saints à genoux sous un feu de tourment, Qui leur brûlait les os et les chairs lentement;

Et les vierges, dans les cirques et les batailles, Donnant aux lions roux à lécher leurs entrailles;

Et les pénitents noirs qui, les yeux sur le pain, Se laissaient, dans leur nuit rouge, mourir de faim.

Et tels s'useront-ils en de vieux monastères. Au fond du cloître, ainsi que des marbres austères.

SOIR RELIGIEUX

Vers une lune toute grande. Qui reluit dans un ciel d'hiver, Comme une patène d'or vert, Les nuages vont à l'offrande.

Ils traversent le firmament, Qui semble un choeur plein de lumières, Où s'étageraient des verrières Lumineuses obscurément.

Si bien que ces nuits remuées Mirent au fond de marais noirs, Comme en de colossaux miroirs, La messe blanche des nuées.

MOINE FÉODAL

D'autres, fils de barons et de princes royaux, Gardent amples et clairs leurs orgueils féodaux.

On les établit chefs de larges monastères Et leur nom resplendit dans les gloires austères:

Ils ont, comme jadis l'aïeul avait sa tour, Leur cloître pour manoir et leurs moines pour cour.

Ils s'assoient dans les plis cassés droits de leurs bures, Tels que des chevaliers dans l'acier des armures;

Ils portent devant eux leur grande crosse en buis, Majestueusement, comme un glaive conquis;

Ils parlent au chapitre en justiciers gothiques, Et leur arrêt confond les pénitents mystiques;

Ils rêvent de combats dont Dieu serait le prix Et de guerre menée à coups de crucifix;

Ils sont les gardiens blancs des chrétiennes idées, Qui l'estent au couchant sur le monde accoudées;

Ils vivent sans sortir de leur rêve infécond, Mais ce rêve est si haut qu'on ne voit pas leur front;

Leur chimère grandit et monte avec leur âge Et monte d'autant plus qu'on la cingle et l'outrage;

Et jusqu'au bout leur foi luira d'un feu vermeil, Comme un monument d'or ouvert dans le soleil.

CROQUIS DE CLOITRE

Le choeur, alors qu'il est sombre et dévotieux, Et qu'un recueillement sur les choses s'embrume, Conserve encor dans l'air que l'encens bleu parfume Comme un frisson épars des hymnes spacieux.

La gravité des longs versets sentencieux Reste debout comme un marteau sur une enclume, Et l'antienne du jour, plus blanche que l'écume, Remue encor son aile au mur silencieux.

On les entend frémir et vibrer en son âme; C'est à leur frôlement que vacille la flamme Devant le tabernacle,--et que les saints sculptés

Gardent, près des piliers, leurs poses extatiques, Comme s'ils entendaient toujours les grands cantiques Autour de leur prière en sourdine chantés.

UNE ESTAMPE

Le corps émacié sous des voiles ballants, La couronne de fer et d'or mordant la tempe, L'impérière la mort règne dans une estampe, Noire d'usure et d'ombre et vieille de mille ans.

Car cette estampe ornait jadis l'hôtellerie D'un cloître bernardin relevant de Clairvaux; Ceux qui pélerinaient par bourgs, par bois, par vaux. Le soir, étaient hantés par cette allégorie,

Quand, les rêves lassés et les pensers contrits, Ils s'arrêtaient pour y dormir au monastère, Et que le grand dortoir livide et solitaire, Avec tout son silence, entrait dans leurs esprits.

Elle exerçait alors l'intime pénétrance D'un art hostile à l'homme et pourtant recherché Des cerveaux inquiets de grâce et de péché Et des coeurs tourmentés par l'énigme et l'outrance.

On sentait que celui qui l'avait faite ainsi Était un maître ardent, tourmenté de magie, Qui cherchait dans la peur du cercueil l'énergie De rester dans sa foi catholique endurci.

Que de regards avaient passé sur cette image! Que de baisers chrétiens et de pleurs pénitents, Sur le macabre et grand squelette, à qui les temps Avaient donné le ton d'un rugueux étamage!

Que de pensers remplis de deuil et d'infini! Que de lèvres déjà froides et solennelles Et qui n'avaient laissé d'autre souvenir d'elles Qu'un peu de leur moiteur sur le vélin terni!

Oh! les vieux pèlerins des grands siècles austères, Oh! les passants perdus par l'espace lointain, Ceux qui s'en vinrent hier, ceux qui viendront demain, Les résignés, les forts, les purs, les solitaires!

Oh! les bouches en feu qui l'aimeront encor, Les innombrables mains qui de leurs doigts d'argile L'attoucheront, avec un tremblement fébrile, Et qui toutes seront mortes, avant la mort!

CROQUIS DE CLOITRE

A pleine voix--midi soleillant au dehors Et les chants reposant--les nones sont chantées, Dans un balancement de phrases répétée Et hantantes, comme un rappel de grands remords.

Et peu à peu les chants prennent de tels essors, Les antiennes sont sur de tels vols portées, A travers l'ouragan des notes exaltées, Que tremblent les vitraux au fond des corridors.

Le jour tombe en draps clairs et blancs par les fenêtres; On dirait voir pendus de grands manteaux de prêtres A des clous de soleil. Mais soudain, lentement,

Les moines dans le choeur taisent leurs mélodies Et, pendant le repos entre deux psalmodies, Il vient de la campagne un lointain meuglement.

MÉDITATION

Heureux, ceux-là, Seigneur, qui demeurent en toi, Le mal des jours mauvais n'a point rongé leur âme, La mort leur est soleil et le terrible drame Du siècle athée et noir n'entame point leur foi.

Obscurs pour nos regards, ils sont pour loi les lampes, Que les anges sur terre, avec leurs doigts tremblants, Allument dans les soirs mortuaires et blancs Et rangent comme un nimbe à l'entour de tes tempes.

Heureux le moine doux, pour qui l'orgueil n'est point, Dont les yeux n'ont jamais, si ce n'est en prière, Comme des braises d'or avivé leur lumière Et dont l'amour retient le coeur à ton coeur joint.