Poèmes: Les bords de la route. Les Flamandes. Les Moines

Part 5

Chapter 53,954 wordsPublic domain

Le fossoyeur éructe et croit du fond d'un trou Lancer, d'un han profond, un bloc de terreau mou; Le jeune enfant de messe avec des mains térettes Lampe d'un coup son broc, ainsi que les burettes.

Les gros porteurs assis côte à côte, le dos Bien que fruste et géant ployé sous des fardeaux D'ivresse et de sommeil, rêvent que leurs épaules Jonglent avec des morts au fond de nécropoles.

Un cousin pleure, ainsi qu'un toit que pluie et vent Râflent d'automne, et tout son corps est comme un van Sonnant et sanglotant que la douleur secoue, Jusqu'à faire égoutter les larmes de sa joue.

Seuls d'entre tous, les fils ne semblent point navrés: Ils ont les goussets lourds et les orgueils lustrés, Ils sont comme des coqs debout sur l'héritage, Et c'est à coups de becs qu'ils feront le partage.

Ils se sentent déjà maîtres du bourg et ceux Dont on craindra le geste, et le signe des yeux: Aussi, pour affirmer leur droit indubitable, L'un d'eux met un tas d'or comme un poing sur la table.

L'étonnement est si rouge et fervent, que tous, Bien que mornes, hagards, béants et comme fous, Devant ce bloc soudain sorti de son armoire, Le verre en main, la bouche ouverte, oublient de boire,

Et qu'il faut le rappel d'un porteur de cercueil Pour ranimer en eux le jovial orgueil De décanter au fond des bedaines lalave D'ivresse et de fureur qui bout encor en cave.

LES VIEILLES

Les chairs, les belles chairs en fleur des gouges mortes, Jeunes encore, où vont-elles? et qui de nous Les verra resplendir ailleurs, rouges et fortes, Et les adorera, toujours à deux genoux! Souvent, lorsque Juillet flamboie, on rêve d'elles, De leurs beaux corps défunts, qu'on a connus jadis, Et plus haut que ne va le vol des hirondelles, Près des cieux, on croit voir de lointains paradis Embrasés de lumière et tapissés de nues, Où l'oeil vainqueur, les seins sortis du corset d'or, Des anneaux de rubis cerclant leurs jambes nues, Le front plaqué d'un feu de soleil qui s'endort, Les gouges dans leur gloire ardente se promènent. Ah! celles-là, du moins, ont bien fait de mourir Avant que les laideurs et les maux se déchaînent Sur leur être superbe et trop beau pour souffrir. Mais d'autres que voilà, toutes celles que l'âge Courbe, casse, salit, ruine et rabougrit, Qui subissent, l'échine en deux, le vasselage Du cerveau qui s'ébête et du coeur qui pourrit, Qui ne veulent crever, quoique jaunes, flétries, Qui s'accrochent au monde et se sèchent d'aigreur, Bien que les temps soient là des voluptés taries, Sont celles que je hais, celles qui font horreur! Ah chair de vieilles, chair veule, rèche, moisie, Mauvaise chair, tout au plus bonne pour les vers, Pourquoi ne pas, avant la sinistre étisie, Purger de tes humeurs séniles les champs verts, De ta lèpre l'air frais et de ta jalousie Les beaux soirs, le soleil et les chemins d'amour? Chair puante, pourquoi salir de toi la terre. Et qu'avons-nous besoin de ta hideur?--Le jour! Vois donc comme il jaillit flamboyant d'un cratère D'aube, comme il émaille en bleu les cieux ardents, Comme il rosit au front l'enfance et la jeunesse! Pour vous, vieilles, le jour, c'est le masque sans dents, C'est la paupière où du pus congelé se presse, Faisant comme une plaie à chacun de vos yeux, C'est le menton piqué de poils roux, c'est la teigne Qui ronge par endroits le gris de vos cheveux, C'est un cancer, servant à vos faces d'enseigne, Ce sont vos deux sourcils râclés, ce sont vos seins Clapotant sur les flancs leur flic-flac de vessie Flasque, ce sont vos bras osseux, ce sont vos reins, Vos doigts, vos mains, vos pieds gonflés d'hydropisie, C'est votre corps entier, gluant, lépreux, perclus, Carcasse répandant une telle asphyxie, Que les chiens de la mort n'en voudront même plus!

AUX FLAMANDES D'AUTREFOIS

Au grand soleil d'été qui fait les orges mûres, Et qui bronze vos chairs pesantes de santé. Flamandes, montrez-nous votre lourde beauté Débordante de force et chargeant vos ceintures.

Sur des tas de foin sec et fauché, couchez-vous! Vos torses sont puissants, vos seins rouges de sève. Vos cheveux sont lissés comme un sable de grève, Et nos bras amoureux enlacent vos genoux.

Laissez-vous adorer, au grand air, dans les plaines, Lorsque les vents chauffés tombent du ciel en feu, Qu'immobiles d'orgueil, au bord de l'étang bleu, Dans les midis vibrants et roux, trônent les chênes.

Au temps où les taureaux fougueux sentent venir L'accès dit rut, la fièvre affolante, hagarde, Lorsque dans les vergers des fermes on regarde Les jeunes étalons, le cou tendu, hennir;

Lorsque l'immense amour dans les coeurs se décharge, Lorsqu'ils s'enflent, au souffle intense de la chair, Comme s'ouvre la voile aux rages de la mer, Aux assauts redoublés d'un vent qui vient du large.

Telles, avec vos corps d'un éclat éternel, Votre oeil miroitant d'or, votre gorge fleurie, Nous vous magnifions, femmes de la patrie, Qui concentrez en vous notre Idéal charnel.

* * * * *

LES MOINES

1885

_A GEORGES KHNOPFF_

LES MOINES

Je vous invoque ici, Moines apostoliques, Chandeliers d'or, flambeaux de foi, porteurs de feu, Astres versant le jour aux siècles catholiques, Constructeurs éblouis de la maison de Dieu;

Solitaires assis sur les montagnes blanches, Marbres de volonté, de force et de courroux, Prêcheurs tenant levés vos bras à longues manches Sur les remords ployés des peuples à genoux;

Vitraux avivés d'aube et de matin candides, Vases de chasteté ne tarissant jamais, Miroirs réverbérant comme des lacs lucides Des rives de douceur et des vallons de paix;

Voyants dont l'âme était la mystique habitante, Longtemps avant la mort, d'un monde extra-humain, Torses incendiés de ferveur haletante, Rocs barbares debout sur l'empire romain;

Étendards embrasés, armures de l'Église, Abatteurs d'hérésie à larges coups de croix, Géants chargés d'orgueil que Rome immortalise, Glaives sacrés pendus sur la tête des rois;

Arches dont le haut cintre arquait sa vastitude, Avec de lourds piliers d'argent comme soutiens, Du côté de l'aurore et de la solitude, D'où sont venus vers nous les grands fleuves chrétiens;

Clairons sonnant le Christ à belles claironnées, Tocsins battant l'alarme, à mornes glas tombants, Tours de soleil de loin en loin illuminées, Qui poussez dans le ciel vos crucifix flambants.

VISION

Vers une hostie énorme, au fond d'un large choeur, Dans un temple bâti sur des schistes qui pendent, Voici dix-huit cents ans que les moines ascendent Et jettent vers le Christ tout le sang de leur coeur.

Le temple est assis haut, là-bas, où rien ne bouge; Du fond de l'univers, du Zénith, du Nadir, On regarde l'hostie immense l'esplendir Sous le jaillissement d'un grand soleil d'or rouge.

Et les moines, les saints, les vierges, les martyrs. Foulant à pas égaux les routes ascétiques, S'en viennent là, du fond de leurs cloîtres mystiques, S'incendier l'esprit au feu des repentirs:

Les uns, n'ayant jamais péché, portent leur âme Comme un faisceau de lys sur leur manteau brodé, Ils ont le front de calme et d'ardeur inondé Et dans leurs doigts d'argent ils portent une flamme;

Il en est dont les reins se ceinturent d'orties Et qui marchent, hagards, par les sentiers étroits, Le dos raidi, les flancs creusés, les bras en croix, La bouche effrayamment ouverte aux prophéties;

D'autres, la gorge sèche et la poitrine en feu, Sont les suppliciés de jeûne et de prière Dont le corps s'éternise en des gestes de pierre Et qui dans les déserts hurlent après leur Dieu.

Et tous s'en vont ainsi, vêtus de larges voiles, Comme des marbres blancs qui marcheraient la nuit, Qu'il fasse aurore ou soir, une clarté les suit Et sur leur front grandi s'arrêtent les étoiles,

Et parvenus au temple ouvrant au loin son choeur, Dans un recourbement d'ogives colossales, Ils tombent à genoux sur la froideur des dalles Et jettent vers leur Dieu tout le sang de leur coeur.

Le sang frappe l'autel et sur terre s'épanche, Éclabousse de feu les murs éblouissants, Mais quoi qu'ils aient souffert depuis dix-huit cents ans, L'hostie est demeurée implacablement blanche.

SOIR RELIGIEUX

Sur le couvent qui dort, une paix d'ombre blanche Plane mystiquement et, par les loins moelleux, Des brouillards de duvet et des vols nébuleux Égrènent en flocons leur neigeuse avalanche.

Le ciel d'hiver, empli d'un espace géant, Nacre l'azur profond d'une clarté sereine; Il semble que la nuit tende sur de l'ébène Des manteaux de silence et des robes d'argent.

Les peupliers penchant, pâles, leur profil triste, Nimbé de lune, au bord des rives sans remous, Avec un va-et-vient de balancement doux, Font trembler leurs reflets dans les eaux d'améthyste.

A l'horizon, par où les longs chemins perdus Marchent vers le matin, à la lueur des chaumes, Flottent, au son du vent, des formes de fantômes Qui rasent les gazons de leurs pieds suspendus.

Car c'est l'heure où, là-bas, les Anges, en guirlande, Redescendent cueillir, mélancoliquement, Dans les plaines de l'air muet, le lys dormant, Le lys surnaturel qui fleurit la légende.

On les rêve passant sur les cimes, où luit, Comme des baisers d'or, l'adieu de la lumière, Ils vont par le sentier, le champ et la bruyère, Et, le doigt sur la bouche, ils écoutent la nuit.

Et tel est le silence éclos autour du cloître Et le mystère épars autour de l'horizon, Qu'ils entendent la pure et belle floraison Du pâle lys d'argent sur les montagnes croître.

LES CRUCIFÈRES

Avec leur manteau blanc, ouvert ainsi qu'une aile, On les voit tout à coup illuminer la nuit Dont le barbare et grand moyen âge crénèle Le monde, où rien d'humain ni de juste ne luit.

C'est eux, quand l'Occident s'arme contre l'Asie, Qui conduisent l'Europe à travers les déserts; Et les peuples domptés suivent leur frénésie, Emportés, dans leur geste, au bout de l'univers!

C'est eux, les conseillers des pontifes suprêmes, Qui démasquent le schisme et qui fixent les lois, Qui se dressent debout, sous leurs vêtements blêmes, Pour tirer d'adultère et de stupre leurs rois!

C'est eux, qui font flamber les bûchers d'or superbes, A la gloire du Christ et des papes romains, Où les feux rédempteurs échevèlent leurs gerbes Et se nouent en serpents autour des corps humains!

C'est eux, les patients inquisiteurs des foules, Qui jugent les pensers et pèsent les remords, Avec de noirs regards traversant leurs cagoules Et des silences froids comme la peau des morts!

C'est eux, la voix, le coeur et le cerveau du monde. Tout ce qui fut énorme en ces temps surhumains Grandit dans le soleil de leur âme féconde Et fut tordu comme un grand chêne entre leurs mains!

Aussi, vienne leur fin solennelle et tragique. Elle ébranle le siècle et jette un deuil si grand, Que l'Histoire rebrousse en son cours héroïque, Comme si leur cercueil eût barré son torrent.

SOIR RELIGIEUX

Le déclin du soleil étend, jusqu'aux lointains, Son silence et sa paix comme un pâle cilice; Les choses sont d'aspect méticuleux et lisse Et se détaillent clair sur des fonds byzantins.

L'averse a sabré l'air de ses lames de grêle, Et voici que le ciel luit comme un parvis bleu, Et que c'est l'heure où meurt à l'occident le feu, Où l'argent de la nuit à l'or du jour se mêle.

A l'horizon, plus rien ne passe, si ce n'est Une allée infinie et géante de chênes, Se prolongeant au loin jusqu'aux fermes prochaines. Le long des champs en friche et des coins de genêt.

Ces arbres vont--ainsi des moines mortuaires Qui s'en iraient, le coeur assombri par les soirs, Comme jadis partaient les longs pénitents noirs Pèleriner, là-bas, vers d'anciens sanctuaires.

Et la route d'amont toute large s'ouvrant Sur le couchant rougi comme un plant de pivoines, A voir ces arbres nus, à voir passer ces moines, On dirait qu'ils s'en vont ce soir, en double rang,

Vers leur Dieu dont l'azur d'étoiles s'ensemence; Et les astres, brillant là-haut sur leur chemin, Semblent les feux de grands cierges, tenus en main, Dont on n'aperçoit pas monter la tige immense.

MOINE ÉPIQUE

On eût dit qu'il sortait d'un désert de sommeil, Où, face à face, avec les gloires du soleil,

Sur les pitons brûlés et les rochers austères, S'endort la majesté des lions solitaires.

Ce moine était géant, sauvage et solennel, Son corps semblait bâti pour un oeuvre éternel;

Son visage, planté de poils et de cheveux. Dardait tout l'infini par les trous de ses yeux;

Quatre-vingts ans chargeaient ses épaules tannées Et son pas sonnait ferme à travers les années;

Son dos monumental se carrait dans son froc, Avec les angles lourds et farouches d'un roc;

Ses pieds semblaient broyer des choses abattues Et ses mains agripper des socles de statues,

Comme si le Christ-Dieu l'eût forgé tout en fer Pour écraser sous lui les rages de l'enfer.

* * * * *

C'était un homme épris des époques d'épée, Où l'on jetait sa vie aux vers de l'épopée,

Qui dans ce siècle flasque et dans ce temps bâtard, Apôtre épouvantant de noir, venait trop tard,

Qui n'avait pu, suivant l'abaissement, décroître, Et même était trop grand pour tenir dans un cloître,

Et se noyer le coeur dans le marais d'ennui Et la banalité des règles d'aujourd'hui.

* * * * *

Il lui fallait le feu des grands sites sauvages, Les rocs tortionnés de nocturnes ravages,

Le ciel torride et le désert et l'air des monts, Et les tentations en rut des vieux démons,

Agaçant de leurs doigts la chair en fleur des gouges Et lui brûlant la lèvre avec de grands seins rouges,

Et lui bouchant les yeux avec des corps vermeils, Comme les eaux des lacs, avec l'or des soleils.

On se l'imaginait, au fond des solitudes, Marmorisé dans la raideur des attitudes,

L'esprit durci, le coeur blême de chasteté, Et seul, et seul toujours avec l'immensité.

On le voyait marcher au long des mers sonnantes, Au long des bois rêveurs et des mares stagnantes,

Avec des gestes fous de voyant surhumain, Et s'en venir ainsi vers le monde romain,

N'ayant rien qu'une croix, taillée au coeur des chênes, Mais la bouche clamant les ruines prochaines.

Mais fixes les regards, mais énormes les yeux, Barbare illuminé qui vient tuer les dieux.

* * * * *

Maintenant qu'il repose obscurément, sans bière, Dans quelque coin boueux et gras de cimetière,

Saccagé par les vers, pourri, dissous, séché, A voir le tertre énorme où son corps est couché,

On rêve aux tueurs d'ours, abattus dans la chasse, A ces hommes d'un bloc de granit et de glace.

Que l'on n'enterrait point, mais dont les restes lourds, Sur un bûcher tendu de soie et de velours,

Dans le décor géant des forêts allumées, Au fond des soirs, là-bas, s'en allaient en fumées.

MOINE DOUX

Il est des moines doux avec des traits si calmes, Qu'on ornerait leurs mains de roses et de palmes,

Qu'on formerait, pour le porter au-dessus d'eux, Un dais pâlement bleu comme le bleu des cieux,

Et pour leurs pas foulant les plaines de la vie, Une route d'argent d'un chemin d'or suivie.

Et par les lacs, le long des eaux, ils s'en iraient, Comme un cortège blanc de lys qui marcheraient.

Ces moines, dont l'esprit jette un reflet de cierge, Sont les amants naïfs de la Très Sainte Vierge,

Ils sont ses enflammés qui vont La proclamant Étoile de la mer et feu du firmament,

Qui jettent dans les vents la voix de ses louanges, Avec des lèvres d'or comme le choeur des anges,

Qui l'ont priée avec des voeux si dévorants Et des coeurs si brûlés qu'ils en ont les yeux grands,

Qui la servent enfin dans de telles délices, Qu'ils tremperaient leur foi dans le feu des supplices,

Et qu'Elle, un soir d'amour, pour les récompenser, Donne aux plus saints d'entre eux son Jésus à baiser.

FÊTES MONACALES

A coups de cloche, à coups de trompe et de bourdon, Au rouge déploiement des bannières claquantes, La crosse droite en main, comme on tient l'espadon, Front nu, torse en hauteur, allures attaquantes, Les chevaux rythmant clair, de leurs sabots d'acier, Quelque tintamarrante entrée au coeur des villes. Les moines féodaux, bardés d'orgueil princier, S'étalent tout en or dans les fêtes civiles; Le peuple qui les voit surgir dans la cité, Avec des cris de foule en feu les accompagne; Sur les remparts un arc triomphal est planté, Par où, sous le grand cintre encadrant la campagne, Plus solennel encor semble entrer le soleil. L''encens éploie au loin ses bleuâtres spirales: Vingt grands abbés, la mitre au front, le doigt vermeil, Régnent, monumentaux comme des cathédrales. Le drapeau monacal se reflète à l'écart, Pesant d'orgueil sacré, dans des lambris de marbre. Vingt hérauts, plastronnes de soie et de brocart, Sont fixés, tout debout, chacun au pied d'un arbre Dont, feuille à feuille, on a doré le dôme entier. Et le soleil chrétien voit ces luxes rebelles Trôner dans la splendeur d'un vallon forestier Et sous le va-et-vient des papales flabelles. Un repas colossal souffle, fourneaux béants, Éructant vers l'azur sa flamme et sa fumée. Par les gueules de fer des soupiraux géants. Une odeur de mangeaille et de chair allumée Et de sauces fleurant les gras parfums huileux, Plaque au palais et fait suinter d'aise les bouches. Les sièges, les divans et les coussins moelleux Cerclent la table encor vide, comme des couches. L'air est coupé de longs effluves altérants; Sur les vélums tendus le vent plisse des moires; Des corbeilles de fruits bombent leurs tons safrans Sur des plintes de chêne et sur des bords d'armoires, Et les échansons vifs passent, le bras orné De la sveltesse en col de cygne des aiguières.

Dans l'attente et l'odeur du repas atourné, Les abbés, écoutant les voeux et les prières Que leur fait à genoux l'orgueil de leurs vassaux, S'imprègnent de l'encens des lourdes flatteries.

La fête se prolonge au loin sous des arceaux De guirlandes d'argent et de piques fleuries. Le long des chemins verts, près des gueules des fours. Des soldats, cuirassés d'acier et de lumières, Campés sur leurs chevaux, au coin des carrefours, Pointent leurs casques bleus sous un vol de bannières; Le soleil estival mord le fond d'un torrent. Allume les rochers et fait craquer les chênes; Dans les hameaux, tout un peuple tintamarrant Se prépare, brutal, aux kermesses prochaines, Où son rut roulera comme un fleuve au travers, Et des étalons roux, la prunelle élargie, Le ventre frémissant et les naseaux ouverts, Tendent leurs cous gonflés du côté de l'orgie.

Enfin, la table est prête et dresse ses couverts. Les vingt abbés, la croix d'argent sur leurs poitrines, Sous les arbres dorés aux feuillages roussis, Humant les lourds pâtés, les lards et les terrines, Flanqués chacun d'un haut vassal, se sont assis. On sert des paons, la queue épanouie en lyre; Des porcs, les flancs mordus de tridents ciselés; Des cuissots roux dont les odeurs d'ambre et de myrrhe Fument d'entre les dents de grands bols crénelés; Aussi le grand gibier des cuisines royales: Les sangliers, dont la hure, dans le festin, Haineusement grimace et courbe ses crocs pâles, Les aloyaux et les rognons de bouquetin, Les filets raffinés, les volailles farcies, Les daims sanglants, tués la nuit, aux alentours, Les faisans adornés de grappes cramoisies Et la chair des chevreuils avec des langues d'ours.

A gauche, au coin d'un lourd massif, entouré d'ormes, Sur les tréteaux vêtus de velours damassés, On mime, avec des cris et des clameurs énormes, Jérusalem conquise et l'assaut des Croisés, Le glaive au vent, sur la douve monumentale, D'abord s'avance au pas le héros Godefroi, Levant sur l'Orient la croix occidentale, Le duc de Normandie en vêtements d'orfroi, Pierre l'Ermite, assis sur sa mule âpre et raide, Bohemond, Adhemar, Hugues de Vermandois, Robert de Flandre, et là, fier entre tous, Tancrède. La gloire est magnifique à ces faiseurs d'exploits. On lutte à corps serré, pied à pied, et les casques, Les heaumes, les armets, sonnent clair sous les coups, Les glaives vont tournant en sanglantes bourrasques, On s'agrippe: Chrétien dessus, Maure dessous, Roulent noueusement dans le flux des mêlées, Des cimeterres bleus luisent, éclairs de deuil. Heurtant d'un choc d'acier les masses dentelées, Et les pennons tenus debout comme un orgueil. Les coeurs sont furieux, les têtes allumées. On entend le grand cri: Notre-Dame et Noël! Et cet emmêlement des deux larges armées Fait croire un long instant que le heurt est réel.

Les Turcs creusent les rangs de sanglantes ornières; Les Chrétiens vers le ciel, d'un regard plus fervent, S'exaltent; on ne sait laquelle des bannières Triomphale et levée ira claquante au vent, Quel symbole mourra de mort rouge, quel monde Tiendra sous sa lourdeur l'autre monde écrasé Quand par-dessus les flots de la tuerie immonde, Vêtu d'un long manteau d'argent fleurdelysé, Surgit, debout, l'archange, avec sa cour de gloires, Avec ses cheveux fiers, avec son pied dompteur, Avec ses doigts dorés, d'où tombent les victoires. Et l'Asie est conquise au Christ inspirateur.

A droite, un lent cortège altier de filles belles, Vierges superbement, les cheveux en camail Sur l'épaule, le corps orné de brocatelles, La ceinture bouclée avec fermoirs d'émail. Lentes, et sur un pas de rythme ancien, procède. Elles ne font qu'aller, que venir, que passer. L'horizontal soleil, tout en splendeur, obsède De ses glissants rayons leur front, et vient baiser Les bijoux solennels qui pavoisent leurs tempes Et leur col frais et nu jusqu'au vallon des seins. Les premières s'en vont en rang, levant les hampes De l'oriflamme et des drapeaux diocésains. Le front caché suivant le vol des broderies, Les doigts cerclés d'argent et les poignets d'airain.

D'autres viennent, tenant de sveltes armoiries, Des tortils monacaux et blancs, où le burin Tailla sur fond d'azur des mitres crénelées; D'autres, devant leurs pas égaux sèment des fleurs; D'autres, les pieds battus de traînes déferlées. Les yeux auréolés de prière et de pleurs, Passent, symbolisant les lentes litanies. Avec des cartels d'or et des emblèmes bleus. Et tel, ce défilé, coulant ses symphonies Et sa mobilité de couleurs et de feux, Parmi le déploiement des ruts et des ripailles, Attire l'oeil des grands moines enluminés Qui, par-dessus les plats des lourdes victuailles, Penchent leur face énorme et leurs sens tisonnés.

Aux coupes, aux hanaps, les échansons encore Versent les vins de France et les cidres normands. Il flambe des parfums aux éclairs de phosphore Dans les ventres ouverts des cratères fumants. Les vents passent, tordant leurs feux en chevelures, Et s'imprègnent d'encens et l'épandent au loin Et le roulent parmi les flux des moissons mûres Et la marée en fleur de l'avoine et du foin. Tandis qu'arrive, rouge, à travers champs, la houle Des vacarmes touffus et des débordements Et des grosses clameurs et des ruts de la foule. On devine, là-bas, dans les hameaux fumants De liesse à pleins instincts et de joie à pleins ventres, Serves et serfs, patauds et pataudes, tous soûls, Les gars, luttant entre eux comme les loups des antres, Et les femmes hurlant autour, les regards fous.

Enfin, le long repas finit, et les lumières, Dans les massifs géants, larment l'obscurité, L'ombre descend des monts aux heures coutumières, Le ciel s'étend immense ainsi qu'un drap lacté Sur les étangs rêveurs et les plaines songeuses.

Mais bien qu'il fasse soir, les bruits croissent toujours Et montent plus grouillants des plèbes tapageuses Et roulent plus tonnants vers les échos des bourgs, Jusqu'à ce que minuit tombe sur les villages Et que les moines las, mis en joie et repus, Quittent la fête ardente encor. Leurs attelages Sont amenés, timons ornés, chevaux trapus. On les y voit monter, la face au vin rougie, Et s'en aller par les routes à travers bois. Faisant, de loin en loin, sur la foule et l'orgie Avec leurs mains en or de lents signes de croix.

L'HÉRÉSIARQUE

Et là, ce moine noir, que vêt un froc de deuil, Construit, dans sa pensée, un monument d'orgueil.

Il le bâtit, tout seul, de ses mains taciturnes, Durant la veille ardente et les fièvres nocturnes.