Poèmes: Les bords de la route. Les Flamandes. Les Moines
Part 4
Maintenant ils couvraient de leur largeur les murs, Et sur les pignons hauts et clairs, poires et pommes, Bombaient superbement des seins pourprés et mûrs.
Les troncs géants, crevés partout, suaient des gommes; Les racines plongaient jusqu'aux prochains ruisseaux, Et les feuilles luisaient comme des vols d'oiseaux.
EN HIVER
Le sol trempé se gerce aux froidures premières, La neige blanche essaime au loin ses duvets blancs, Et met au bord des toits et des chaumes branlants, Des coussinets de laine irisés de lumières.
Passent dans les champs nus les plaintes coutumières, A travers le désert des silences dolents, Où de grands corbeaux lourds battent l'air des vol lents Et s'en viennent de faim rôder près des chaumières.
Mais depuis que le ciel de gris s'était couvert, Dans la ferme riait une gaieté d'hiver, On s'assemblait en rond autour du foyer rouge,
Et l'amour s'éveillait, le soir, de gars à gouge, Au bouillonnement gras et siffleur du brassin, Qui grouillait, comme un ventre, en son chaudron d'airain.
TRUANDAILLES
Dites! jadis, ripaillait-on Dans les bouges et dans les fermes: Les gars avaient les reins plus fermes Et les garces plus beau téton.
Alors, en de longues tablées, Autour des mets grossiers, mais bons, Autour des lards et des jambons, Et des mangeailles rassemblées,
De grands buveurs compacts et forts Riaient, chantaient, gueulaient à boire, Bâfraient à casser leur mâchoire, Hurlaient à réveiller les morts.
Chacun avait, à droite, à gauche, Chair de femelle à savourer, Chair grasse, prête à se cabrer En des ruades de débauche.
Chacun avait là deux brasiers, Deux yeux allumés, deux prunelles, Bûchers de voluptés charnelles, Où rôtir des amours entiers.
Deux seins tout frais, tout ronds, tout rouges, Frais et ronds à mordre dedans, A les marquer d'un coup de dents; Deux seins appétissants de gouges,
Bombant le haut des tabliers, Et ressemblant aux pommes mûres, Qu'on voit grossir dans les ramures Gigantesques des espaliers.
Toutes ces garces en folie Sablaient aussi des brocs d'étain, Et comme leurs gars, ventre plein, Menton poissé, langue salie,
Râlaient en proie au rut fiévreux Dans un emmêlement farouche, Criaient, juraient à pleine bouche. Et pour leurs mâles amoureux
Se battaient, tombaient pêle-mêle, Parmi les tables, dans les coins, Ruaient des pieds, tapaient des poings, Roulaient dans une ivresse telle,
Qu'on eût dit entendre le bruit D'une lutte à mort dans les bermes, Et que les chiens veilleurs des fermes Hurlaient d'effroi toute la nuit.
LA VACHE
Dès cinq heures, sitôt que l'aurore fit tache Sur l'enténèbrement nocturne, piqué d'or, Un gars traça des croix sur le front de la vache. Et, le licol tendu, la mena vers la mort.
Partout dans les clochers sonnaient les réveillées; Les champs riaient, malgré les brouillards étendus Sur la campagne, ainsi que des laines mouillées, Et les froids, qui la nuit étaient redescendus.
Des ouvriers lourds et mous à leurs travaux revêches. Allaient, bâillant encor, muets, presque dolents, Sur leur énorme dos luisait l'acier des bêches, Plaquant le jour brumeux et gris de miroirs blancs.
On entendait gronder des fracas de roulages Sur les pavés, des bruits de vieux chariots pleins; Au loin se balançaient des charges de fourrages Entre les coins de blés et les recoins de lins.
Les poternes s'ouvraient partout, au long des routes, Avec des grincements de clefs et de verroux. Et les bêtes de clos à clos s'appelaient toutes, Et la vache passait très lente et beuglait doux.
A droite--on voit blondir l'immensité de plaines: Des carrés roux, faisant des angles dans les verts, Des villages par tas, des hameaux par vingtaines, Avec de grands zigzags de routes à travers.
A gauche--les vergers rajeunis, qu'effiloque Le vent de Juin, soufflant sur les massifs fleuris, Toute l'explosion de l'estivale époque, Blanche sous un azur jeune, brouillé de gris.
Enfin par un dernier détour de sente verte, On parvient au village assis sur un plateau: La boucherie est là, tout en haut, large ouverte, Dans un encadrement plaqué de champs et d'eau.
La vache brusquement s'arrête au seuil du porche. Tout est rouge autour d'elle et fumant, sur le sol Un taureau tacheté de rousseurs, qu'on écorche Et dont coule le sang par un trou fait au col.
Des moutons appendus au mur, tètes fendues, Des porcs, gisant sur la paille, moignons en l'air, Un veau noir sur un tas d'entrailles répandues Avec le coutelas profond fouillant la chair.
Et plus loin, au-delà de ces visions rouges, Ce sont des coins verdis de blés quelle entrevoit, Où des boeufs laboureurs, que bàtonnent des gouges. Entaillent le terreau gluant d'un sillon droit.
Et voici que se fait la lumière complète, Le creusement profond des lointains horizons, Le grand jour triomphal et doré, qui projette Ses flammes d'incendie au ras des floraisons,
Qui baigne les champs gras d'une sueur fumante, Les pénètre, à plein feu, de ses rayons mordants, Les brûle de baisers d'amour, comme une amante, Et leur gonfle le sein de germes fécondants.
La vache voit bleuir le grand ciel qui surplombe L'embrasement du sol où luit l'Escaut vermeil, Lorsqu'un coup de maillet l'étourdit;--elle tombe, Mais son dernier regard s'est empli de soleil.
LES PAYSANS
Ces hommes de labour, que Greuze affadissait Dans les molles couleurs de paysanneries, Si proprets dans leur mise et si roses, que c'est Motif gai de les voir, parmi les sucreries D'un salon Louis-Quinze animer des pastels, Les voici noirs, grossiers, bestiaux--ils sont tels.
Entre eux, ils sont parqués par villages; en somme, Les gens des bourgs voisins sont, déjà l'étranger, L'instrus qu'on doit haïr, l'ennemi fatal, l'homme Qu'il faut tromper, qu'il faut leurrer, qu'il faut gruger.
La patrie? Allons donc! Qui d'entre eux croit en elle? Elle leur prend des gars pour les armer soldats, Elle ne leur est point la terre maternelle, La terre fécondée au travail de leurs bras. La patrie! on l'ignore au fond de leur campagne. Ce qu'ils voient vaguement dans un coin de cerveau, C'est le roi, l'homme en or, fait comme Charlemagne, Assis dans le velours frangé de son manteau; C'est tout un apparat de glaives, de couronnes, Écussonnant les murs de palais lambrissés, Que gardent des soldats avec sabre à dragonnes. Ils ne savent que ça du pouvoir.--C'est assez. Au reste, leur esprit, balourd en toute chose, Marcherait en sabots à travers droit, devoir. Justice et liberté--l'instinct les ankylose; Un almanach crasseux, voilà tout leur savoir; Et s'ils ont entendu rugir, au loin, les villes, Les révolutions les ont tant effrayés, Que, dans la lutte humaine, ils restent les serviles, De peur, s'ils se cabraient, d'être un jour les broyés.
I
A droite, au long de noirs chemins, creusés d'ornières, Avec des tufs derrière et des fumiers devant, S'étendent, le toit bas, le mur nu, des chaumières, Sous des lames de pluie et des soufflets de vent. Ce sont leurs fermes. Là, c'est leur clocher d'église, Taché de suintements vert-de-grisés au nord, Et plus loin, où le sol fumé se fertilise, Grâce à l'acharnement des herses qui le mord, Sont leurs labours. La vie est close tout entière Entre ces trois témoins de leur rusticité, Qui les ploient au servage et tiennent en lisière L'effort de leur labeur et de leur âpreté. Ils sont là, travaillant de leurs mains obstinées Les terreaux noirs, l'humus tout imprégné d'hiver, Pourri de détritus et creux de taupinées; Ils bêchent, front en eau, du pied plantant le fer, Le corps en deux, sur les sillons qu'ils ensemencent, Sous les gréions de Mars qui flagellent leur dos. L'été, quand les moissons de seigle se balancent Avec des éclats d'or, tombant des cieux à flots, Les voici, dans le feu des jours longs et torrides, Peinant encor, la faux rasant les seigles mûrs, La sueur découlant de leurs fronts tout en rides Et transperçant leur peau des bras jusqu'aux fémurs: Midi darde ses rais de braise sur leurs têtes: Si crue est la chaleur, qu'en des champs de méteil Se cassent les épis trop secs et que les bêtes, Le cou criblé de taons, ahannent au soleil. Vienne Novembre avec ses lentes agonies, Et ses râles roulés à travers les bois sourds, Ses sanglots hululants, ses plaintes infinies, Ses glas de mort--et les voici suant toujours, Préparant à nouveau les récoltes futures, Sous un ciel débordant de nuages grossis, Sous la bise, cinglant à ras les emblavures, Et trouant les forêts d'énormes abatis, De sorte que leurs corps tombent vite en ruine, Que jeunes, s'ils sont beaux, plantureux et massifs, L'hiver qui les froidit, l'été qui les calcine, Font leurs membres affreux et leurs torses poussifs; Que vieux, portant le poids renversant des années, Le dos cassé, les bras perclus, les yeux pourris, Avec l'horreur sur leurs faces hérissonnées, Ils roulent sous le vent qui s'acharni aux débris; Et qu'au temps où la mort ouvre vers eux ses portes, Leur cercueil, descendant au fond des terrains mous, Ne semble contenir que choses deux fois mortes.
II
Les soirs de vents en rage et de ciel en remous, Les soirs de bise aux champs et de neige essaimée, Les vieux fermiers sont là, méditant, calculant, Près des lampes, d'où monte un filet de fumée. La cuisine présente un aspect désolant: On soupe dans un coin, toute une ribambelle D'enfants sales gloutonne aux restes d'un repas; Des chats osseux, râclés, lèchent des fonds d'écuelle; Des coqs tintent du bec contre l'étain des plais; L'humidité s'attache aux murs lépreux; dans l'âtre, Quatres pauvres tisons se tordent de maigreur, Avec des jets mourants d'une clarté rougeâtre; Et les vieux ont au front des pensers pleins d'aigreur. «Bien qu'en toute saison tous travaillassent ferme, Que chacun de son mieux donnât tout son appoint, Voilà cent ans, de père en fils, que va la ferme, Et que bon an, mal an, on reste au même point; Toujours même train-train voisinant la misère.» Et c'est ce qui les ronge et les mord lentement. Aussi la haine, ils l'ont en eux comme un ulcère, La haine patiente et sournoise, qui ment. Leur bonhomie et leurs rires couvent la rage; La méchanceté luit dans leurs regards glacés; Ils puent les fiels et les rancoeurs que, d'âge en âge, Les souffrances en leurs âmes ont amassés. Ils sont âpres au gain minime; ils sont sordides; Ne pouvant conquérir leur part, grâce au travail, La lésine rend leurs coeurs durs, leurs coeurs fétides; Et leur esprit est noir, mesquin, pris au détail, Stupide et terrassé devant les grandes choses: C'est à croire qu'ils n'ont jamais vers le soleil Levé leurs yeux, ni vu les couchants grandioses S'étaler dans le soir ainsi qu'un lac vermeil.
III
Aux kermesses pourtant les paysans font fête, Même les plus crasseux, les plus ladres. Leurs gars Y vont chercher femelle et s'y chauffer la tête. Un fort repas, graissé de sauces et de lards, Sale à point les gosiers et les enflamme à boire. On roule aux cabarets, goussets ronds, coeurs en feu, On y bataille, on y casse gueule et mâchoire Aux gens du bourg voisin, qui voudraient, Nom de Dieu! Lécher trop goulûment les filles du village Et gloutonner un plat de chair, qui n'est pas leur.
Tout l'argent mis à part y passe--en gaspillage, En danse, en brocs offerts de sableur à sableur, En bouteilles, gisant à terre en tas difformés. Les plus fiers de leur force ont des gestes de roi A rafler d'un seul trait des pots de bière énormes, Et leurs masques, plaqués de feu, dardant l'effroi, Avec leurs yeux sanglants et leur bouche gluante, Allument des soleils dans le grouillement noir. L'orgie avance et flambe. Une urine puante Mousse en écume blanche aux fentes du trottoir. Des soulards assommés tombent comme des bêtes; D'autres vaguent, serrant leurs pas, pour s'affermir; D'autres gueulent tout seuls quelques refrains de fêtes Coupés de hoquets gras et d'arrêts pour vomir. Des bandes de braillards font des rondes au centre Du bourg; et les gars aux gouges faisant appel, Les serrent à pleins bras, les cognent ventre à ventre, Les lâchant, les cherchant, dans un assaut charnel, Et les tombent, jupons levés, jambes ruantes. Dans les bouges--où la fumée en brouillards gris Rampe et roule au plafond, où les sueurs gluantes Des corps chauffés et les senteurs des corps flétris Étament de vapeur les carreaux et les pintes-- A voir des bataillons de couples se ruer Toujours en plus grand nombre autour des tables peintes, Il semble que les murs sous le heurt vont craquer. La soûlerie est là plus furieuse encore, Qui trépigne et vacarme et tempête, à travers Des cris de flûte aiguë et de piston sonore. Rustres en sarreaux bleus, vieilles en bonnets clairs, Gamins hâves, fumant des pipes ramassées, Tout cà saute, cognant des bras, grognant du groin, Tapant des pieds. Parfois les soudaines poussées De nouveaux arrivants écrasent dans un coin Le quadrille fougueux qui semble une bataille. Et c'est alors à qui gueulera le plus haut, A qui repoussera le flot vers la muraille, Dût-il trouer son homme à longs coups de couteau. Mais l'orchestre aussitôt redouble ses crieries Et, couvrant de son bruit les querelles des gars, Les mêle tous en des fureurs de sauteries. On se calme, on rigole, on trinque entre pochards, Les femmes à leur tour se chauffent et se soûlent. L'acide du désir charnel brûlant leur sang. Et dans ces flots de corps sautants, de dos qui boulent. L'instinct lâché devient à tel point rugissant Qu'à voir garces et gars se débattre et se tordre, Avec des heurts de corps, des cris, des coups de poings, Des bonds à s'écraser, des rages à se mordre, A les voir se rouler ivres-morts dans les coins. Se vautrant sur le sol, se heurtant aux bossages. Suant, l'écume blanche aux lèvres, les deux mains. Les dix doigts, saccageant et vidant les corsages, On dirait--tant ces gars fougueux donnent des reins. Tant sautent de fureur les croupes de leurs gouges-- Des ardeurs s'allumant au feu noir des viols.
Avant que le soleil n'arde de flammes rouges, Et que les brouillards blancs ne tombent à pleins vols, Dans les bouges, on met un terme aux soûleries. La kermesse s'épuise en des accablements, La foule s'en retourne, et vers les métairies On la voit disparaître avec des hurlements. Les vieux fermiers aussi, les bras tombants, les trognes Dégoûtantes de bière et de gros vin sablés, Gagnent, avec le pas zigzaguant des ivrognes, Leur ferme assise au loin dans une mer de blés. Mais au creux des fossés que les mousses veloutent, Parmi les plants herbus d'un enclos maraîcher, Au détour des sentiers gazonnés, ils écoutent Rugir encor l'amour en des festins de chair. Les buissons semblent être habités par des fauves. Des accouplements noirs bondissent par dessus Les lins montants, l'avoine en fleur, les trèfles mauves, Des cris de passion montent; on n'entend plus Que des spasmes râlants auxquels les chiens répondent.
Les vieux songent aux ans de jeunesse et d'ardeurs. Chez eux, mêmes appels d'amour qui se confondent. Dans l'étable où se sont glissés les maraudeurs, Où la vachère couche au milieu des fourrages, Dans l'auge, dont les gars font choix pour le déduit, Mêmes enlacements, mêmes cris, mêmes rages, Mêmes fureurs d'aimer rugissant dans la nuit. Et dès qu'il est levé, le soleil, dès qu'il crève De ses boulets de feu le mur des horizons, Voici qu'un étalon, réveillé dans son rêve, Hennit et que les porcs ébranlent leurs cloisons Comme allumés par la débauche environnante; Crête pourpre, des coqs se haussent sur le foin Et sonnent le matin de leur voix claironnante; Des poulains attachés se cabrent dans un coin; Des chiens bergers, les yeux flambant, guettent leurs lices; Et les naseaux souillants, les pieds fouillant le sol, Des taureaux monstrueux ascendent les génisses.
Alors vautrés aussi dans leur rut d'alcool, Le sang battant leur coeur et leurs tempes blêmies, Le gosier desséché de spasmes étouffants, Et cherchant à tâtons leurs femmes endormies, Eux, les fermiers, les vieux, font encor des enfants.
MARINES
I
Au temps de froid humide et de vent nasillard, Les flots clairs s'étamaient d'étoupe et de brouillard, Et traînaient à travers les champs de verdeur sale Leur cours se terminant en pieuvre colossale.
Les roseaux desséchés pendaient le long du bord, Le ciel, muré de nuit, partout, du Sud au Nord, Retentissait au loin d'un fracas d'avalanches; Les neiges vacillaient dans l'air, flammêches blanches.
Et sitôt qu'il gelait, des glaçons monstrueux Descendaient en troupeau large et tumultueux, S'écrasant, se heurtant comme un choc de montagnes.
Et lorsque les terreaux et les bois se taisaient, Eux s'attaquaient l'un l'autre, et craquaient, et grinçaient, Et d'un bruit de tonnerre ébranlaient les campagnes.
II
Au sortir des brouillards, des vents et des hivers, Le site avait les tons mouillés des aquarelles; L'Escaut traînait son cours entre les iris verts Et les saules courbant leurs branches en ombrelles;
Il coulait clair et blanc dans les limpidités, Et les oiseaux chantaient parmi les oseraies: Il coulait clair dans les splendeurs et les gaietés Et mirait les hameaux, tête en bas, dans les baies.
Là, sous la chaleur neuve et la clarté d'éveil, Des chalands goudronnés luisaient dans le soleil. Des vapeurs ameutaient les flots lents de leurs roues,
Des mâts se relevaient: misaines et beauprés. Et les voiliers géants dressaient sue l'eau leurs proues, Où des nymphes en bois bombaient leurs soins dorés.
III
Sur le fleuve, rempli de mâts et de voilures, Un ciel incandescent tombait de tout son poids Et gerçait et grillait le sol de ses brûlures, Comme s'il l'eût couvé sous des ailes de poix.
Près des digues, bouillaient le limon et la vase; Les pointes des roseaux s'aiguisaient de clartés, Et les vaisseaux craquaient du sommet à la base, Sous l'accablant fardeau de ces torridités.
Plus loin, près d'une passe où le courant s'ensable, Émergeaient, s'étiraient de jaunes bancs de sable, Que des oiseaux, l'aile au soleil, tachaient de blanc;
Le site entier chauffait dans un air de fournaise Et semblait menacé d'un embrasement lent, Et les flots criblés d'or charriaient de la braise.
IV
En automne, saison des belles pourritures, Quand au soir descendant le couchant est en feu, On voit au bas du ciel d'immenses balayures De jaune, de carmin, de vert pomme et de bleu.
Les flots traînent ce grand horizon dans leurs moires, Se vêtent de ses tons électriques et faux, Et sur fond de soleil, des barques toutes noires Vont comme des cercueils d'ébène au fil des eaux.
Les voix du jour mourant, funèbres et lointaines, Roulent encor dans l'air avec le vent des plaines Et les sons d'angélus tintant de tour en tour;
Mais tous cris vont mourir, et mourir toutes flammes. L'appel des passeurs d'eau va se taire à son tour.... Voici qu'on n'entend plus qu'un bruit tombant de rames.
AMOURS ROUGES
Et qu'importent les mots méchants et les parlotes S'ils ont la volupté de se sentir à deux? Que lui font l'oeil mauvais et les cris de bigotes, Quand au soit, descendant, au long du chemin creux. Il la sent s'allumer de charnelles tendresses, Qu'il l'étreint contre lui, regarde longuement Son cou large, où sont faits des coins pour les caresses, Ses yeux d'où sort l'ardeur de son embrasement; Qu'elle vibre et s'affole et s'offre tout entière, Que la rage d'aimer l'enflamme, qu'elle veut, Tant le sang de son coeur lui brûle chaque artère, Tant hurlent ses désirs et ses instincts en feu, Ne faire de son corps qu'une table dressée, Où son gars mangerait et boirait jusqu'au jour, La bouche gloutonnante et la manche troussée. Tout un festin de chair, de jeunesse et d'amour! Et pendant qu'il la chauffe, ils vont par les saulaies, Par les sentiers moussus, faits pour s'en aller deux, Ils vont toujours, tirant les feuilles hors des haies, Les mordant avec fièvre et les jetant loin d'eux. Il confie en riant ce qui troublait sa tête, Avant qu'il n'eût espoir certain de l'épouser, Il se rappelle encor--tout connue elle--la fête Où de force il plaqua ses lèvres d'un baiser. Mais c'est elle, à présent, qui s'en poisse la bouche. Qui s'en soûle et s'en gave aux godailles d'amour, Au grand air, sous l'éclat du soleil qui se couche Et dans le rouge adieu de la nature au jour. Et d'un commun accord, sans pourtant se rien dire. Au coude d'un chemin menant droit aux fouillis, Le coeur battant son plein, le visage en sourire. Ils cherchent où s'asseoir dans l'épais des taillis. Et près d'un blond carré d'orge, dans la verdure Fraîche et vibrante encore et gazouilleuse au vent. Ils dénichent, comme au hasard, une encoignure. Faite d'un bois derrière et de buissons devant, Un coin calme, où bruit seule parmi l'épeautre, La respiration onduleuse des blés. Se regardant toujours et s'attirant l'un l'autre, Ils se sont abattus, haletants et troublés. Et c'est alors un cri des sens, une fringale, Un assouvissement de désirs et d'instincts, Un combat chair à chair de gouge avec son mâle, Des étreintes de corps à se briser les reins, Des vautrements si fous que l'herbe en est broyée Comme après un assaut de vents et de grêlons, Les buissons cassés net et la terre rayée D'un grattage lascif de pieds et de talons. Elle sert de sa chair autant qu'il en demande, Sans crier, se débattre ou simuler des peurs, Ne craignant même plus que le village entende L'explosion d'amour, qui saute de leurs coeurs. Ils songent aux fureurs échauffantes des bêtes, Aux printemps allumant l'ardeur dans les troupeaux, Aux chevaux hennissants, aux vaches toujours prêtes A se courber au joug amoureux des taureaux. Et lui--roi de ce corps pâmé, lui maître d'elle, Le choisi, parmi tous, pour mener le déduit, La voyant dans ses bras frissonner comme une aile, Sent son orgueil de gars puissant monter en lui.
Ses assauts enfiévrés comme un choc de rafales Traversent la fureur de leurs accouplements, Ses spasmes ont des cris plus profonds que des râles, Son rut bondit sur elle avec des jappements, Il voudrait l'accabler dans une ardeur plénière, Et lui broyer les sens sous des poids de torpeur, Et ce débordement de lutte dernière Devient rage à tel point que leur amour fait peur.
Après l'ébruitement du scandale au village, Après de longs refus brutaux, un temps viendra, Où les parents vaincus voudront le mariage; Et l'amant d'aujourd'hui, son gars aimé, sera Le même qu'on verra venir, le jour des noces. Lui donner l'anneau d'or et conduire à l'autel, Orné de cierges neufs et de roses précoces, Ses vingt ans agités du frisson maternel.
LES FUNÉRAILLES
Voici huit jours qu'a trépassé le vieux fermier Qui, rond par rond, thésaurisa dans un sommier Tant d'or et tant d'argent que son énorme bière Semblait lourde d'écus quand on le mit en terre.
La cloche a vacarmé longtemps en son honneur Et les notes battu leur danse en ton mineur, Mais aujourd'hui ses quatre fils offrent à boire Tant que l'on veut pour qu'on se soûle à sa mémoire.
Dans leur maison, ils ont rangé trente tonneaux Pour des gosiers beaux et clairs, tels des anneaux, Et prétendant que tous aient une part des fêtes Ils ont donné du sucre et de la bière aux bêtes.
Les servantes et les valets quittant le deuil Et les quatre porteurs du colossal cercueil Et le fossoyeur borgne et les enfants de messe Sont conviés, avant tout autre, à la Kermesse.
Puis les parents les plus proches et les cousins. Ceux qui furent les vieux amis et les voisins: Et tels qui sont gaillards et savoureux de derme Sont invités dûment parce qu'ils sablent ferme.
Et depuis l'aube on trinque, à grands brocs étamés. Dans la salle la plus large, volets fermés, Portes closes, tandis que Juin gerce de rides, Dehors, les champs ardents et les polders torrides.
La fête étant vouée uniquement au mort. On boit sans bruit, on boit sans cris, si l'on boit fort; Et l'ivresse plombant les fronts de somnolence, Bientôt l'on boit et l'on se soûle en plein silence.
Ils sont là, tous, face à face, vagues et lourds, Les mains moites, les doigts gauches, les regards gourds, Les pieds allongés droits sous la table de chêne, Et seul, le hoquet gras debonde leur bedaine.