Poèmes: Les bords de la route. Les Flamandes. Les Moines
Part 3
Midi, d'un baiser d'or, la surprend sous les saules, Et toujours le sommeil s'alourdit sur ses yeux, Tandis que des rameaux flottent sur ses épaules Et se mêlent à ses cheveux.
ART FLAMAND
I
Art flamand, tu les connus, toi, Et tu les aimas bien, les gouges, Au torse épais, aux tétons rouges; Tes plus fiers chefs-d'oeuvre en font foi.
Que tu peignes reines, déesses, Ou nymphes, émergeant des flots Par troupes, en roses îlots, Ou sirènes enchanteresses,
Ou femelles aux contours pleins, Symbolisant les saisons belles,
Grand art des maîtres, ce sont elles, Ce sont les gouges que tu peins.
Et pour les créer, grasses, nues, Toutes charnelles, ton pinceau Faisait rougeoyer sous leur peau Un feu de couleurs inconnues.
Elles flamboyaient de tons clairs, Leurs yeux s'allumaient aux étoiles, Et leurs poitrines sur tes toiles Formaient de gros bouquets de chair.
Les Sylvains rôdaient autour d'elles, Ils se roulaient, suant d'amour, Dans les broussailles d'alentour Et les fourrés pleins de bruits d'ailes.
Ils amusaient par leur laideur, Leurs yeux, points ignés trouant l'ombre, Illuminaient, dans un coin sombre, Leurs sourires, gras d'impudeur.
Ces chiens en rut cherchaient des lices; Elles, du moins pour le moment, Se défendaient, frileusement, Roses, et resserrant les cuisses.
Et telles, plus folles encor, Arrondissant leurs hanches nues, Et leurs belles croupes charnues, Où cascadaient leurs cheveux d'or,
Les invitaient aux assauts rudes, Les excitaient à tout oser, Bien que pour le premier baiser Ces femelles fissent les prudes.
II
Vous conceviez, maîtres vantés, Avec de larges opulences, Avec de rouges violences, Les corps charnus de vos beautés.
Les femmes pâles et moroses Ne miraient pas dans vos tableaux, Comme la lune au fond des eaux, Leur étisie et leurs chloroses,
Leurs fronts tristes, comme les soirs, Comme les dolentes musiques, Leurs yeux malades et phtisiques, Où micassent les désespoirs,
Leurs grâces fausses et gommées, S'allanguissant sur les sofas, Sous des peignoirs en taffetas Et des chemises parfumées.
Vos pinceaux ignoraient le fard, Les indécences, les malices Et les sous-entendus de vices. Qui clignent de l'oeil dans notre art,
Et les Vénus de colportage, Les rideaux à demi tirés, Les coins de chair moitié montrés Dans les nids du décolletage,
Les sujets vifs, les sujets mous, Les Cythères des bergeries, Les pâmoisons, les hystéries, L'alcôve--Vos femmes à vous,
Dans la splendeur des paysages, Et des palais, lambrissés d'or, Dans la pourpre et dans le décor Somptueux des anciens âges,
Vos femmes suaient la santé, Rouge de sang, blanche de graisse; Elles menaient les ruts en laisse Avec des airs de royauté.
LES PLAINES
Partout, d'herbes en Mai, d'orges en Juillet pleines, De lieue en lieue, au loin, depuis le sable ardent Et les marais sur la Campine s'étendant, Des plaines, jusqu'aux mers du Nord, partout des plaines! Autour du plus petit village, où le clocher, Aigretté d'un coq d'or et reluisant d'ardoises, Grandit, sur des maisons hautes de quatre toises, Auprès du bourg pêcheur et du bourg maraîcher, Toujours, si large et loin que se porte la vue, Là-bas, où des boeufs noirs beuglent dans les terreaux, Où des charges de foin passent par tombereaux, Et puis encor, là-bas, où quelque voile entrevue, Toute rouge, sur fond diaphane et vermeil, Fait deviner les flots, la chanson matinière Des marins qui s'en vont au large, et la rivière Que sabrent les rayons lamés d'or du soleil, Partout, soit champ d'avoine, où sont les marjolaines, Coins de seigle, carrés de lins, arpents de prés, Partout, bien au-delà des horizons pourprés, La verte immensité des plaines et des plaines!
I
Sous les premiers ciels bleus du printemps, au soleil. Dans la chaleur dorée à neuf, elles tressaillent, Landes grises encor et lourdes au réveil, Et ne se doutant pas que les sèves travaillent, Tellement le sol tarde à secouer l'hiver. Même, quand les vergers dressent les houppes blanches De leurs pommiers, que la feuille, papillon vert, S'est attachée et bat de l'aile au long des branches, Quelques terreaux là-bas boudent compacts et nus. L'eau des fossés déborde et les terres sont sales, L'orée et le sentier boueux, les bois chenus, Bien que Mars ait craché ses poumons en rafales. Pourtant l'on voit déjà des groupes de fermiers, Avec leurs lourds chevaux, lustrés de blancheurs crues, Dans les champs, divisés par cases de damiers, Couper le sol massif, au tranchant des charrues. Déjà l'on sème. Un grand vieillard, qui va rêvant, Semoir autour des reins, jette à pleines poignées Les graines d'or, qu'abat un brusque coup de vent. Les sillons sont à point; les bêches alignées Reluisent d'un feu blanc sous les coups du soleil, Et Mai paraît, le mois des fleurs aromatiques, Et servantes et gars, en rustique appareil. Habits usés, bras nus, sabots au bout des piques, Qui de l'aurore au soir fatiguent les labours. Voici: les champs sont pleins, les fermes délaissées, On en remet la garde aux chiens veilleurs des cours, La glèbe, avec des mains calleuses, convulsées, Avec fièvre, avec joie, avec acharnement, La glèbe, pied par pied, coin par coin, est conquise; Partout la lutte et la sueur, le groupement Des efforts arrachant la récolte promise: Femmes sarclant le lin, hommes tassant l'engrais, Chevaux traînant la herse à travers les cultures, Pendant qu'autour, flattés de soleil tranquille et frais, Les trèfles verts, les foins en fleur, les emblavures, Les taillis, que l'on voit bondir sous le vent clair, Les jardins, les enclos, les vergers, les fleurettes, Roulent leur bonne odeur excitante dans l'air, Où chante, ailes au vent, un millier d'alouettes.
II
Sous les éclats cuivrés et flambants du soleil Languit la frondaison des chênes, sur les routes Un sable jaune et fin cuit dans un clair sommeil, Au ras des fossés verts les mousses sèchent toutes.
Une atmosphère ardente encercle la moisson; D'âcres vapeurs, venant de marais noirs, enfument Tout l'espace enfermé dans le vaste horizon, Où les orges aux feux méridiens s'allument.
Alors par au dessus des champs, un large vent, Un vent du Sud, traînant, voluptueux, oppresse, Avec le va-et-vient de son souffle énervant, La campagne vautrée en sa lourde paresse.
Un tressaillement d'or court au ras des moissons, La terre sent l'assaut du rut monter en elle, Son sol générateur vibrer de longs frissons, Et son ventre gonfler de chaleur éternelle.
De partout sort le flot des germes fécondants, Condensés en nuage épaissi dé poussières Et qui descend baigner d'amour les blés ardents. On dirait voir fumer de géantes braisières,
Des débris d'incendie encor chauds. Chaque arpent, Chaque tige entr'ouverte est entourée et prise, Des vibrions en font l'assaut, éperdument, Et l'union se fait en des moiteurs de brise.
III
Le polder moite et qui suait sa force crue, Sous les midis, par coins de glaise étincelants, S'étalait tel: en champs luisants de miroirs blancs Taillés à chocs brutaux de pique et de charrue.
La Flandre--au coup de col de ses gros chevaux roux, Bavochant de l'écume au branle de leur tête Et pieds gluants--traînait son vieux travail de bête Par à travers les blocs de ses lourds terreaux mous.
De la graisse d'humus et de labour, fondue, Coulait dans le vent d'or d'automne--et lentement Toute la plaine enflait sous ce débordement De vie éparse aux quatre coins de l'étendue.
C'étaient, à l'angle clair d'un bois et d'un marais, Des gars casseurs de terre, avec de grandes bêches; On entendait souffler leur corps d'ahans revêches Et, d'un rythme visqueux, tomber des tas d'engrais.
Plus loin, les servantes tassaient les sacs, par groupes, En mouchoirs rouges, en sabots noirs, en jupons bleus; Et se baissaient-elles: leurs reins, plies en deux, Faisaient surgir du sol, monstrueuses, leurs croupes.
Et derrière eux l'Escaut poussait son flux vermeil, Par au delà des prés et des digues masquantes, Et les bateaux cinglaient, toutes voiles claquantes Leur proue et leurs sabords souffletés de soleil.
IV
Voici les nuits, les nuits longues, les jours blafards, Novembre emplit d'hiver, l'immense plaine morne, Où tout est boue et pluie et se fond en brouillards, Où nuit et jour, matin et soir, l'ouragan corne.
Villages et hameaux geignent au vent du Nord; L'humidité flétrit les murs de plaques vertes, La neige tombe et pèse et lourdement endort Les chaumes noirs groupant entre eux leurs dos inertes.
Les chiens, au seuil des cours de ferme, sont muets; Les chemins recouverts de flaques et de fanges; On travaille les lins à nonchalants poignets, Avec la roue à bras qui ronfle dans les granges.
Le fleuve, à clapotis rudes, fouette son bord. Dans les bouleaux, plantés en rangée équivoque Sur les digues, un nid d'oiseau ballotte encor, Un seul--et lentement la bise l'effiloque.
Des bruits lointains et sourds sortent des horizons, Comme des grondements venus du bout des mondes, Ils passent, tristes vents des funèbres saisons, Et sonnent le néant dans leurs notes profondes.
La terre geint et crie à les subir, les bois Ont des plaintes d'enfant, des râles et des rages, A se sentir plies et domptés sous leur poids, Dans un cassement sec et brutal de branchages.
Ils s'acharnent au ras des champs planes et mous, Cinglant les nudités scrofuleuses des terres, La végétation pourrie--et leur remous Abat sur les chemins les ormes solitaires.
Les sapins isolés sont coupés au jarret, Ou fendus tout du long, en ligne verticale, Les chênes débranchés--il faut une forêt Pour résister aux chocs hurleurs de la rafale.
Et dans la plaine vide, on ne rencontre plus Que sur les chemins noirs de poussifs attelages, Que des voleurs, le soir, le matin, des perclus, Se traînant mendier de hameaux en villages,
Que de maigres troupeaux, rentrant par bataillons, Sous les soufflets du vent, avec des voix bêlantes, Que d'énormes corbeaux plânants, aux ailes lentes, Qu'ils agitent dans l'air ainsi que des haillons.
KATO
Après avoir lavé les puissants mufles roux De ses vaches, curé l'égout et la litière, Troussé son jupon lâche à hauteur des genoux, Ouvert, au jour levant, une porte à chatière.
Kato, la grasse enfant, la pataude, s'assied. Un grand mouchoir usé lui recouvrant la nuque, Sur le viel escabeau, qui ne tient que d'un pied. Dans un coin noir, où luit encor un noctiluque.
Le tablier de cuir rugueux sert de cuissart; Les pieds sont nus dans les sabots. Voici sa pose: Le sceau dans le giron, les jambes en écart, Les cinq doigts grapilleurs étirant le pis rose,
Pendant qu'au réservoir d'étain jaillit le lait, Qu'il s'échappe à jet droit, qu'il mousse plein de bulles, Et que le nez rougeaud de Katu s'en repaît, Comme d'un blanc parfum de pâles renoncules.
C'est sa besogne à l'aube, au soir, au coeur du jour, De venir traire, à pleine empoignade, ses bêtes, En songeant d'un oeil vide aux bombances d'amour, Aux baisers de son gars dans les charnelles fêtes.
De son gars, le meunier, un grand rustaud râblé, Avec des blocs de chair bossuant sa carcasse, Qui la guette au moulin, tout en veillant au blé, Et la bourre de baisers gras dès qu'elle passe.
Mais son étable avec ses vaches la retient, Elles sont là, dix, vingt, trente, toutes en graisse, Leur croupe se haussant dans un raide maintien, Leur longue queue, au ras des flancs, ballant à l'aise.
Propres? Rien ne luit tant que le poil de leur peau; Fortes? Leur cuisse énorme est de muscles gonflée; Leur grand souille, dans l'auge emplie, ameute l'eau, Leur coup de corne enfonce une cloison d'emblée.
Elles mâchonnent tout d'un appétit goulu: Glands, carottes, navets, trèfles, sainfoins, farines, Le col allongé droit et le mufle velu, Avec des ronflements satisfaits de narines,
Avec des coups de dent donnés vers le panier, Où Kato fait tomber les raves qu'elle ébarbe, Avec des regards doux fixés sur le grenier, Où le foin, par les trous, laisse flotter sa barbe.
L'écurie est construite à plein torchis. Le toit, Très vieux, très lourd, couvert de chaume et de ramées, Sur sa charpente haute étrangement s'asseoit Et jusqu'aux murs étend ses ailes déplumées.
Les lucarnes du fond permettent au soleil De chauffer le bétail de ses douches ignées. Et le soir, de frapper d'un cinglement vermeil Les marbres blancs et roux des croupes alignées.
Mais, au dedans, s'attise une chaleur de four, Qui monte des brassins, des ventres et des couches De bouse mise en tas, pendant qu'autour Bourdonne l'essaim noir et sonore des mouches.
Et c'est là qu'elle vit, la pataude, bien loin Du curé qui sermonne et du fermier qui rage, Qu'elle a son coin d'amour dans le grenier à foin, Où son garçon meunier la roule et la saccage,
Quand l'étable au repos est close prudemment, Que la nuit autour d'eux répand sa somnolence, Qu'on n'entend rien, sinon le lourd mâchonnement D'une bête éveillée au fond du grand silence.
LA FERME
A voir la ferme au loin monter avec ses toits. Monter, avec sa tour et ses meules en dômes Et ses greniers coiffés de tuiles et de chaumes, Avec ses pignons blancs coupés par angles droits;
A voir la ferme au loin monter dans les verdures. Reluire et s'étaler dans la splendeur des Mais, Quand l'été la chauffait de ses feux rallumés Et que les hêtres bruns l'éventaient de ramures:
Si grande semblait-elle, avec ses rangs de fours, Ses granges, ses hangars, ses étables, ses cours, Ses poternes de vieux clous noirs bariolées,
Son verger luisant d'herbe et grand comme un chantier, Sa masse se carrant au bout de trois allées. Qu'on eût dit le hameau tassé là, tout entier.
L'ENCLOS
Quatre fossés couraient autour de l'enclos. Or, Quand le soleil de Mai, brûlant l'air de ses flammes, Sabrait leur eau dormante avec toutes ses lames, La ferme s'allumait d'un encadrement d'or.
Ils s'étendaient, plaqués au bord de mousse verte Et de lourds nénuphars étoilant le flot noir. Les grenouilles venaient y coasser, le soir, L'oeil large ouvert, le dos enflé, le corps inerte.
Des canards pavoisés y nageaient fiers et lents, Des canards bleus, verts, gris, pourpres, des canards blancs, Des canards clairs et blancs, avec un grand bec jaune;
Ils y plongeaient leur aile et leur ventre lustré, Et les pattes battant les eaux, le col doré, Cassaient rageusement des iris longs d'une aune.
DIMANCHE MATIN
Les nets éveils d'été des bourgades sous branches Et sous ombre coupée au vent--et les roseaux Et les aiguilles d'or des insectes des eaux Et les barres des ponts de bois et leurs croix blanches
Et prés de beurre et lait--et métairie en planches Et le bousculement des baquets et des seaux Autour de la mangeoire, où grouillent les pourceaux, Et la servante, avec du cru soleil aux manches;
Ces nets éveils dans les matins!--Des mantelets, Des bonnets blancs et des sarreaux, par troupelets. Gagnaient le bourg et son clocher couleur de craie.
Pommes et bigarreaux!--Et, par dessus la haie. Les fruits rouges tentaient, et, dans le verger clair, Brusque, comme un sursaut, claquait du linge en l'air.
LES GRANGES
S'élargissaient, là-bas, les granges recouvertes, Aux murs, d'épais crépis et de blancs badigeons, Au faîte, d'un manteau de pailles et de joncs, Où mordaient par endroits les dents des mousses vertes.
De vieux ceps tortueux les ascendaient, alertes, Luttant d'assauts avec les lierres sauvageons, Et deux meules flanquaient, ainsi que deux donjons, Les portes qui bâillaient sur les champs, large-ouvertes.
Et par elles, sortait le ronron des moulins, Rompu par les fléaux frappant l'aire à coups pleins, Comme un pas de soldats qu'un tambour accompagne;
On eût dit que le coeur de la ferme battait, Dans ce bruit régulier qui baissait et montait, Et le soir, comme un chant, endormait la campagne.
LES VERGERS
Hôtes du moineau preste et du merle siffleur: Des arbres vieux, moussus, les branches étagées, Baignaient dans le soleil de Mai, sur vingt rangées, Leurs dômes élargis dans toute leur ampleur.
Les bourgeons sous l'éclat de la jeune chaleur Pointillaient les rameaux de rosâtres dragées, Les verdures vêtaient les cimes de frangées, Les vaches, le pis lourd, vaguaient dans l'herbe en fleur.
Les pommiers au matin se couvraient de buées, lui séchaient lentement ainsi que des suées. Midi pénétrait l'air de longs accablements.
Le soir, quand le soleil flambait dans les nuages, On croyait, à le voir cribler d'or les branchages, Qu'un grand feu crépitait dans un tas de sarments.
L'ABREUVOIR
En un creux de terrain aussi profond qu'un antre, Les étangs s'étalaient dans leur sommeil moiré, Et servaient d'abreuvoir au bétail bigarré, Qui s'y baignait, le corps dans l'eau jusqu'à mi-ventre.
Les troupeaux descendaient, par des chemins penchants: Vaches à pas très lents, chevaux menés à l'amble, Et les boeufs noirs et roux qui souvent, tous ensemble, Beuglaient, le cou tendu, vers les soleils couchants.
Tout s'anéantissait dans la mort coutumière, Dans la chute du jour: couleurs, parfums, lumière, Explosions de sève et splendeurs d'horizons;
Des brouillards s'étendaient en linceuls aux moissons, Des routes s'enfonçaient dans le soir--infinies, Et les grands boeufs semblaient râler ces agonies.
LE LAIT
Dans la cave très basse et très étroite, auprès Du soupirail prenant le frais au Nord, les jarres Laissaient se refroidir le lait en blanches mares, Dans les ronges rondeurs de leur ventre de grès.
On eût dit, à les voir crêmer dans un coin sombre, D'énormes nénuphars s'ouvrant par les flots lents, Ou des mets protégés par des couvercles blancs Qu'on réservait pour un repas d'anges, dans l'ombre.
Plus loin, les gros tonneaux étaient couchés par rangs, Et les jambons suant leurs graisses et leurs sangs, Et les boudins crevant leur peau, couleur de cierge,
Et les flancs bruns, avec du sucre autour des bords, Engageaient aux fureurs de ventres et de corps... --Mais en face le lait restait froid, restait vierge.
LES GUEUX
La misère séchant ses loques sur leur dos, Aux jours d'automne, un tas de gueux, sortis des bouges, Rôdaient dans les brouillards et les prés au repos, Que barraient sur fond gris des rangs de hêtres rouges.
Dans les plaines, où plus ne s'entendait un chant. Où les neiges allaient verser leurs avalanches, Seules encor, dans l'ombre et le deuil s'épanchant, Quatre ailes de moulin tournaient grandes et blanches.
Les gueux vaguaient, les pieds calleux, le sac au dos, Fouillant fossés, fouillant fumiers, fouillant enclos, Dévalant vers la ferme et réclamant pâture.
Puis reprenaient en chiens pouilleux, à l'aventure, Leur course interminable à travers champs et bois, Avec des jurements et des signes de croix.
LES PORCS
Des porcs, roses et gras, les mâles, les femelles, Remplissaient le verger de leurs grognements sourds, Et couraient parles champs, les fumiers et les cours, Dans le ballottement laiteux de leurs mamelles.
Près du purin, barré des lames du soleil, Les pattes s'enfonçant en plein dans le gadoue. Ils reniflaient l'urine et fouillaient dans la boue, Et leur peau frémissait sous son lustre vermeil.
Mais Novembre approchant, on les tuait. Leur ventre, Trop lourd, frôlait le sol de ses tétins. Leurs cous, Leurs yeux, leurs groins n'étaient que graisse lourde, et d'entre
Leurs fesses on eût dit qu'il coulait du saindoux: On leur raclait les poils, on leur brûlait les soies. Et leurs bûchers de mort faisaient des feux de joies.
CUISSON DU PAIN
Les servantes faisaient le pain pour les dimanches, Avec le meilleur lait, avec le meilleur grain, Le front courbé, le coude en pointe hors des manches, La sueur les mouillant et coulant au pétrin.
Leurs mains, leurs doigts, leur corps entier fumait de hâte, Leur gorge remuait dans les corsages pleins. Leurs deux poings monstrueux pataugeaient dans la pâte Et la moulaient en ronds comme la chair des seins.
Dehors, les grands fournils chauffaient leurs braises rouges, Et deux par deux, du bout d'une planche, les gouges Dans le ventre des fours engouffraient les pains mous.
Et les flammes, par les gueules s'ouvrant passage, Comme une meule énorme et chaude de chiens roux, Sautaient en rugissant leur mordre le visage.
LES RÉCOLTES
Sitôt que le soleil dans le matin luisait, Comme un éclat vermeil sur un saphir immense, Que dans l'air les oiseaux détaillaient leur romance, La ferme tout entière au travail surgissait.
Un va-et-vient, mêlé d'appels hâtifs bruissait, Et les bêtes de cour, en farfouille, en démence, Courant, sautant, volant, mêlaient d'accoutumance, Leurs cris et leur folie à ce bruit qui haussait.
Et dès l'aube, on partait ensemble au long des haies, Sarcler des champs de lin, entourés de saulaies, Couper, tasser, rentrer le foin par chariots.
Là-haut, chantaient pinsons, tarins et loriots. Les plaines embaumaient au loin; et gars et gouges Tachaient les carrés verts de camisoles rouges.
LA GRANDE CHAMBRE
Et voici quelle était la chambre hospitalière Où l'étranger trouvait bon gîte et réconfort, Où les fils étaient nés, où l'aïeul était mort, Où l'on avait tassé ce grand corps dans sa bière.
Aux kermesses, aux jours de foire et de décor, La ferme y célébrait la fête coutumière, Et jadis, quand vivait encore la fermière, Elle y trônait, au centime, avec ses pendants d'or.
Les murs étaient crépis; deux massives armoires Étalaient dans les coins leur bois zébré de moires; Au fond, un christ en plâtre expirait sous un dais,
Le front troué, les yeux ouverts sur les ivresses; Et le parfum des lards et la senteur des graisses Montaient vers son coeur nu, comme un encens mauvais.
LA CUISINE
Au fond, la crémaillière avait son croc pendu, Le foyer scintillait comme une rouge flaque, Et ses flammes, mordant incessamment la plaque, Y rongeaient un sujet obscène en fer fondu.
Le feu s'éjouissait sous le manteau tendu Sur lui, comme l'auvent par-dessus la baraque, Dont les bibelots clairs, de bois, d'étain, de laque, Crépitaient moins aux yeux que le brasier tordu.
Les rayons s'échappaient comme un jet d'émeraudes. Et, ci et là, partout, donnaient des chiquenaudes De clarté vive aux brocs de verre, aux plats d'émail.
A voir sur tout relief tomber une étincelle, On eût dit--tant le feu s'émiettait par parcelle-- Qu'on vannait du soleil à travers un vitrail.
LES GRENIERS
Sous le manteau des toits s'étalaient les greniers Larges, profonds, avec de géantes lignées De solives en croix, de poutres, de sommiers, D'où pendaient à ses fils un peuple d'araignées.
Les récoltes en tas s'y trouvaient alignées: Les froments par quintaux, les seigles par paniers, Les orges, de clarté poussiéreuse baignées, L'avoine et le colza par monceaux réguliers.
Un silence profond et lourd, tel une mare, S'étendait sur les grains que coupait de sa barre Et de ses lames d'or le soleil de Juillet.
Au reste les souris toutes se tenaient coites, Les museaux enfoncés dans leurs niches étroites, Tandis que sur un van le grand chat blanc veillait.
L'ÉTABLE
Et pleine d'un bétail magnifique, l'étable, A main gauche, près des fumiers étages haut, Volets fermés, dormait d'un pesant sommeil chaud, Sous les rayons serrés d'un soleil irritable.
Dans la moite chaleur de la ferme au repos, Dans la vapeur montant des fumantes litières, Les boeufs dressaient le roc de leurs croupes altières Et les vaches beuglaient très doux, les yeux mi-clos.
Midi sonnant, les gars nombreux curaient les auges Et les comblaient de foins, de lavandes, de sauges, Que les bêtes broyaient d'un lourd mâchonnement;
Tandis que les doigts gourds et durcis des servantes Étiraient longuement les mamelles pendantes Et grappillaient les pis tendus, canaillement.
LES ESPALIERS
D'énormes espaliers tendaient des rameaux longs, Où les fruits allumaient leur chair et leur pléthore, Pareils, dans la verdure, à ces rouges ballons Qu'on voit flamber les nuits de kermesse sonore.
Pendant vingt ans, malgré l'hiver et ses grelons, Malgré les gels du soir, les givres de l'aurore, Ils s'étaient accrochés aux fentes des moellons, Pour monter jusqu'au toit, monter, monter encore.