Poèmes: Les bords de la route. Les Flamandes. Les Moines
Part 2
Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer, Le chef qui se prolonge, ainsi que des murailles, Redresse immensément un front de funérailles;
Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer, Les deux seins noirs, pareils à deux lunes funèbres, Laissent deux baisers froids tomber en des ténèbres;
Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer, Les hauts bras étendus dont les mains sont coupées, Tendaient pour les vaincus l'orgueil droit des épées;
Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer, Le ventre, enguirlandé d'une toison virile, Reluit lividement, magnifique et stérile, Sur le bloc de granit ancien, mordu de fer.
(1888)
LA GRILLE
Avec de la fureur et du métal tordu Et du soleil sauvage et de l'ombre, la grille Comme une bête en fer fourmilleusement brille Et se hérisse et fend le dallage fendu Et, transversalement, coupe les stalles fières. Buissons de dards, fleurs d'aiguilles, bouquets de pointes, Lances d'acier, faisceaux de morsures--disjointes Et plus cruelles ainsi sur les barres altières.
Au fond, le tabernacle est imposé, vainqueur, Et l'ostensoir fulgure et la grille qui mord Paraît, entre ses dents, broyer des choses d'or Quand on voit à travers étinceler le choeur.
Et mâchoire pour les souffrances et langues Et crocs et tenailles pour les peines, et pal Pour les remords et les péchés, et crucial Autel pour les frayeurs et les crimes exsangues; Suspendez-y vos coeurs et vos sanglots, chrétiens, Et vos amertumes et vos espoirs anciens Et vos rêves de ciel--et la grille qui mord Paraît, entre les dents, broyer ces choses d'or.
(1888)
OBSCURÉMENT
Obscurément: ce sont de fatales tentures Où griffes de lion et d'aigle et gueules d'ours Et crocs et becs; ce sont de roides contractures Et des spasmes soudains au long de rideaux lourds.
Obscurément: un Achille de granit noir Se rue en son amour et piétine son socle: Sa peau de pierre allume éclair en un miroir, Et l'on entend craquer les reins du beau Patrocle.
Obscurément: marteaux cassés! mortes les heures! Un soir immensément oppresse et s'établit; Et rien de Dieu n'ira jamais vers ces demeures Clouer ses bras en croix, dans l'ombre, où sur un lit,
Obscurément, et nue, et, sous les langues d'or D'un grand flambeau tordu comme un rut de sirènes, Le ventre vieux et mort, Gamiani détord Avec ses doigts d'hiver ses lèvres souterraines.
LES HORLOGES
La nuit, dans le silence en noir de nos demeures, Béquilles et bâtons, qui se cognent, là-bas; Montant et dévalant les escaliers des heures, Les horloges, avec leurs pas;
Emaux naïfs derrière un verre, emblèmes Et fleurs d'antan, chiffres et camaïeux, Lunes des corridors, vides et blêmes Les horloges, avec leurs yeux;
Sons morts, notes de plomb, marteaux et limes, Boutique en bois de mots sournois Et le babil des secondes minimes, Les horloges, avec leurs voix;
Gaînes de chêne et bornes d'ombre, Cercueils scellés dans le mur froid, Vieux os du temps que grignotte le nombre, Les horloges et leur effroi;
Les horloges Volontaires et vigilantes, Pareilles aux vieilles servantes Boitant de leurs sabots ou glissant sur leurs bas, Les horloges que j'interroge Serrent ma peur en leur compas.
MINUIT BLANC
Dalles au fond des lointains clairs et lacs d'opales, Pendant les grands hivers, lorsque les nuits sont pâles Et qu'un autel de froid s'éclaire au choeur des neiges!
Le gel se râpe en givre ardent à travers branches, Le gel!--et de grandes ailes qui volent blanches Font d'interminables et suppliants cortèges Sur fond de ciel, là-bas, où les minuits sont pâles. Des cris immensément de râle et d'épouvante Hèlent la peur, et l'ombre, au loin, semble vivante Et se promène, et se grandit sur ces opales De grands miroirs.--Oh! sur ces lacs de minuits pâles. Cygnes clamant la mort, les êtes-vous, ces âmes. Qui vont prier en vain les blanches Notre-Dames?
PARABOLE
Parmi l'étang d'or sombre Et les nénuphars blancs, Un vol passant de hérons lents Laisse tomber des ombres.
Elles s'ouvrent et se ferment sur l'eau Toutes grandes, comme des mantes; Et le passage des oiseaux, là-haut, S'indéfinise, ailes ramantes.
Un pêcheur grave et théorique Tend vers elles son filet clair, Ne voyant pas qu'elles battent dans l'air Les larges ailes chimériques,
Ni que ce qu'il guette, le jour, la nuit, Pour le serrer en des mailles d'ennui, En bas, dans les vases, au fond d'un trou, Passe dans la lumière, insaisissable et fou.
(1894)
LA BARQUE
Il gèle et des arbres pâlis de givre clair Montent au loin, ainsi que des faisceaux de lune; Au ciel purifié, aucun nuage; aucune Tache sur l'infini silencieux de l'air.
Le fleuve où la lueur des astres se réfracte Semble dallé d'acier et maçonné d'argent; Seule une barque est là, qui veille et qui attend, Les deux avirons pris dans la glace compacte.
Quel ange ou quel héros les empoignant soudain Dispersera ce vaste hiver à coups de rames Et conduira la barque en un pays de flammes Vers les océans d'or des paradis lointains?
Ou bien doit-elle attendre à tout jamais son maître, Prisonnière du froid et du grand minuit blanc, Tandis que des oiseaux libres et flagellant Les vents, volent, là-haut, vers les printemps à naître?
* * * * *
LES PAROLES MORNES
DES SOIRS
I
Sur mes livres éteints, où comme en un miroir J'ai reflété mon coeur lassé, mon coeur du soir, Après un jour vécu sans gloire et sans vaillance, Lampes immobiles, larmez, dans le silence, Vos feux pour le sommeil qui vient, torpidement, Clore mes yeux fanés et mon attristement; Lampes, brûlez, durant des heures et des heures Encor, inutiles pour tous, mais les meilleures Pour le rêve veiller--dont mon esprit, hélas! Au clair sonnant matin ne se souviendra pas.
II
Sous les vitres du hall nitreux que le froid fore Et vrille et que de mats brouillards baignent de vair, Un soir, en tout à coup de gel, s'ouvre l'hiver, Dans le foyer, fourbi de naphte et de phosphore
Qui brûle: et le charbon pointu se mousse d'or Et le posthume été dans l'or se réitère; Il émeraude un bol, il enturquoise un verre Et multiplie en chatons d'or son âme encor.
Par à travers ce feu qui le détruit, sa joie Est de faire des fleurs parmi les lustres, vivre! Et d'allumer sa mort comme une fête. Au loin,
Lorsque tonne l'automne et que le vent disjoint On serre en noeud ses poings et que gratte le givre... O cette mort que l'on torture et qui flamboie!
(1888)
SAIS-JE OU?
C'est quelque part en des pays du Nord--le sais-je C'est quelque part sous des pôles aciéreux, Où les blancs ongles de la neige Griffent des pans de roc nitreux.
Et c'est grand gel--reflété brusquement En des marais d argent dormant; Et c'est givre qui grince et pince Les lancettes d'un taillis mince.
Et c'est minuit ainsi qu'un grand bloc blanc. Sur les marais d'argent dormant, Et c'est minuit qui pince et grince Et, comme une grande main, rince Les cristaux froids du firmament.
Et c'est en ce lointain nocturne, Comme une cloche taciturne Qui tait son glas, mortellement.
Et c'est encore grand'messe de froid Et de drèves comme en cortège... C'est quelque part en un très vieux pays du Nord,--le sais-je? Mais c'est vraiment dans un vieux coeur du Nord--en moi.
(1890)
COMME TOUS LES SOIRS
Le vieux crapaud de la nuit glauque Vers la lune de fiel et d'or, C'est lui, là-bas, dans les roseaux, La morne bouche à fleur des eaux, Qui rauque.
Là-bas, dans les roseaux, Ces yeux immensément ouverts Sur les minuits de l'univers, C'est lui, dans les roseaux, Le vieux crapaud de mes sanglots.
Quand les taches des stellaires poisons Mordent le plomb des horizons --Ecoute, il se râpe du fer par l'étendue-- C'est lui, cette toujours voix entendue, Là-bas dans les roseaux.
Monotones, à fleur des eaux, Monotones, comme des gonds, Monotones, s'en vont les sons Monotones, par les automnes.
Les nuits ne sont pas assez longues Pour que tarissent les diphthongues, Toutes les mêmes, de ces sons, Qui se frôlent comme des gonds.
Ni les noroits assez stridents, Ni les hivers assez mordants Avec leur triple rang de dents, Gel, givre et neige, Afin que plus ne montent en cortège Les lamentables lamentos Du vieux crapaud de mes sanglots.
(1889)
L'HEURE MAUVAISE
Depuis ces temps troublés d'adieux et de retours Et de soudaine lassitude D'être celui qui va, cerné de solitude, Mes jours toujours plus lourds s'en vont roulant leur cours.
J'avais foi dans ma tête; elle était ma hantise. Et mon entêtement--haine et splendeur--vermeil, Où s'allumait l'intérieur soleil, Dardait contre le bloc de roc de la bêtise.
De vivre ainsi hautement, j'avais Muette joie à me sentir et seul et triste, Ne croyant plus qu'à ma perdurance d'artiste Et à l'oeuvre que je rêvais.
Celle qui se levait tranquille et douce et bonne Et s'en allait par de simples chemins, Vers les foyers humains, Où l'on pardonne.
Ah! comme il fut plombant ce soir d'opacité, Quand mon âme minée infiniment de doutes, En tout à coup d'arbre à terre barra mes routes Et lézarda, craquement noir, ma volonté.
A tout jamais mortes, mes fermetés brandies! Mes poings? flasques; mes yeux? fanés; mes orgueils? serfs; Mon sang coulait péniblement jusqu'à mes nerfs Et comme des suçoirs gluaient mes maladies.
Et maintenant que je m'en vais vers le hasard.... Dites, le voeu qu'en un lointain de sépulture, Comme un marbre brûlé de gloire et de torture, Rouge éternellement se crispera mon art!
(1887)
LES RIDEAUX
Sur mes rideaux comme des cieux, Les chimères des broderies Tordent un firmament silencieux; Les chimères des railleries.
Elles flagellent de leurs queues La paix plane des laines bleues Et le sommeil des laines tombantes et lentes Sur les dalles, Mais aussi sur mon coeur.
En ces plaines de laines, Dites, me bâtirai-je un asile aux douleurs?
Les douces les bonnes laines comme des mains, Réchaufferaient les coeurs Que froidissent les pleurs humains.
Les douces, les bonnes laines sont sûres: Elles feraient le tour de nos blessures Et nous seraient l'apaisement De nos tourments, Brusques, n'étaient ces railleries Des chimères des broderies Et leurs langues perforant l'air Et leurs ongles et l'or au clair De leurs ailes diamantaires.
Sur mes lentes tapisseries Les chimères de haine et de méchanceté Font des buissons en pierreries.
Elles dardent la cruauté; des yeux, Qui m'ont troué de leurs regards.
Aux jours d'erreurs et de hasards; Elles ont des ongles aigus et lents Et leurs caprices sont volants Comme des feux à travers cieux; Bêtes de fils et de paillettes, Faites de stras et de miettes Et de micas de nacre et d'or, Dites comme j'ai peur de leur essor Et crainte et peur de leurs yeux, Couleur d'éclair parmi la mer!
A quoi riment les tissus et les laines Pour les douleurs et pour les peines? Les lentes laines pour les peines?
Je sais de vieux et longs rideaux, Avec des fleurs et des oiseaux, Avec des fleurs et des jardins Et des oiseaux incarnadins; De beaux rideaux si doux de joie, Aux mornes fronts profonds Qu'on roule en leurs baisers de soie.
Les miens, ils sont hargneux de leurs chimères, Ils sont, mes grands rideaux, couleur de cieux, Un firmament silencieux De signes fous et de haines ramaires.
A quoi riment leurs traînes et leurs laines? Mon âme est une proie Avec du sang et de grands trous Pour les bêtes d'or et de soie; Mon âme, elle est béante et pantelante, Elle n'est que loques et déchirures Où ces bêtes, à coupables armures D'ailes en flamme et de rostres ouverts, Mordent leur faim par au travers.
A quoi riment les tissus et les laines Pour y rouler encor mes peines?
Les jours des douleurs consolées, Avec des mains auréolées, Et la pitié comme témoin, Ces jours de temps lointains, comme ils sont loin!
Mon âme est désormais: celle qui s'aime, A cause de sa douleur même, Qui s'aime en ces lambeaux
Qu'on arrache d'elle en drapeaux De viande rouge.
Les chimères de soie et d'or qui bouge, Qu'elles griffent les laines De mes rideaux à lentes traînes, Il est trop tard pour que ces laines Me soient encore ainsi qu'haleines.
(1892)
VERS
Rayures d'eau, longues feuilles couleur de brique, Par mes plaines d'éternité comme il en tombe! Et de la pluie et de la pluie--et la réplique D'un gros vent boursouflé qui gonfle et qui se bombe Et qui tombe, rayé de pluie en de la pluie.
--Il fait novembre en mon âme-- Feuilles couleur de ma douleur, comme il en tombe!
Par mes plaines d'éternité, la pluie Goutte à goutte, depuis quel temps, s'ennuie.
--Il fait novembre en mon âme-- Et c'est le vent du Nord qui clame Comme une bête dans mon âme.
Feuilles couleur de lie et de douleur, Par mes plaines et mes plaines comme il en tombe; Feuilles couleur de mes douleurs et de mes pleurs, Comme il en tombe sur mon coeur!
Avec des loques de nuages, Sur son pauvre oeil d'aveugle S'est enfoncé, dans l'ouragan qui meugle, Le vieux soleil aveugle.
--Il fait novembre en mon âme--
Quelques osiers en des mares de limon veule Et des cormorans d'encre en du brouillard, Et puis leur cri qui s'entête, leur morne cri Monotone, vers l'infini!
--Il fait novembre en mon âme--
Une barque pourrit dans l'eau, Et l'eau, elle est d'acier, comme un couteau, Et des saules vidés flottent, à la dérive. Lamentables, comme des trous sans dents en des gencives.
--Il fait novembre en mon âme--
Il fait novembre et le vent brame Et c'est la pluie, à l'infini, Et des nuages en voyages Par les tournants au loin de mes parages --Il fait novembre en mon âme-- Et c'est ma bête à moi qui clame, Immortelle, dans mon âme!
(1891)
SONNET
Par les pays des soirs, au nord de ma tristesse, Mous d'automne, le vent se pleure en de la pluie Et m'angoisse soudain d'une nuée enfuie, Avec un geste au loin d'âpre scélératesse.
Est-ce la mort qu'annoncerait la prophétesse, Au fond de ce grand ciel d'octobre où je m'ennuie --Depuis quel temps?--à suivre un vol d'oiseaux de suie Tourner dans l'infini leur si même vitesse?
Attendre et craindre d'être! Et voir, en attendant Toujours le même rêve, en l'air moite et fondant, Avec ces cormorans de deuil curver des lignes,
Le soir, quand le pêcheur lassé de la douleur, Celui dont la nuée interprète les signes, Pêche de la rancune en les bas-fonds du coeur.
(1891)
LA-BAS
Calmes voluptueux, avec des encensoirs Et des rythmes lointains par le soir solitaire, Claire heure alanguissante et fondante des soirs, Le soir sur des lits d'or s'endort avec la terre, Sous des rideaux de pourpre, et longuement se tait!
Calmes voluptueux, avec de grands nuages, Et des îles de nacre et des plages d'argent Et des perles et des coraux et le bougeant Saphir des étoiles, à travers les feuillages, Et de roses odeurs et des roses de lait, Pour s'en aller vers les couchants et se défaire De soi, comme une fin lente de jour, un jour, En un voyage ardent et moi comme l'amour Et légendaire ainsi qu'un départ de galère!
(1888)
SILENCIEUSEMENT
En un plein jour, larme de lampes, Qui brûlent en l'honneur De tout l'inexprimé du coeur, Le silence, par un chemin de rampes, Descend vers ma rancoeur. Il circule très lentement Par ma chambre d'esseulement; Je vis tranquillement en lui; Il me frôle de l'ombre de sa robe; Parfois, ses mains et ses doigts d'aube Closent les yeux de mon ennui.
Nous nous écoutons ne rien dire.
Et je rêve de vie absurde et l'heure expire.
Par la croisée ouverte à l'air, des araignées Tissent leur tamis gris, depuis combien d'années?
Saisir le va-et-vient menteur des sequins d'or Qu'un peu d'eau de soleil amène au long du bord, Lisser les crins du vent qui passe, Et se futiliser, le coeur intègre, Et plein de sa folie allègre, Regarder loin, vers l'horizon fallace, Aimer l'écho, parce qu'il n'est personne; Et lentement traîner son pas qui sonne, Par les chemins en volutes de l'inutile. Etre le rais mince et ductile Qui se repose encor dans les villes du soir, Lorsque déjà le gaz mord le trottoir. S'asseoir sur les genoux de marbre D'une vieille statue, au pied d'un arbre, Et faire un tout avec le socle de granit, Qui serait là, depuis l'éternité, tranquille. Avec, autour de lui, un peu de fleurs jonquille. Ne point saisir au vol ce qui se définit; Passer et ne pas trop s'arrêter au passage; Ne jamais repasser surtout; ne savoir l'âge Ni du moment, ni de l'année--et puis finir Par ne jamais vouloir de soi se souvenir!
(1889)
UN SOIR
Avec les doigts de ma torture Gratteurs de mauvaise écriture, Maniaque inspecteur de maux, J'écris encordes mots, des mots....
Quant à mon âme, elle est partie.
Morosement et pour extraire L'arrière-faix de ma colère, Aigu d'orgueil, crispé d'effort, Je râcle en vain mon cerveau mort.
Quant à mon âme, elle est partie.
Je voudrais me cracher moi-même, La lèvre en sang, la face blême: L'ivrogne de son propre moi S'éructerait en un renvoi.
Quant à mon âme, elle est partie.
Homme las de rage, qui l'âge D'être lassé de son orage, La vie en lui ne se prouvait Que par l'horreur qu'il en avait.
Quant à mon âme, elle est partie.
Mes poings ont tordu dans le livre L'intordable fièvre de vivre; Ils ne l'ont point tordue assez Bien que mes poings en soient cassés.
Quant à mon âme, elle est partie.
Le han du soir suprême, écoute! S'entend là-bas sur la grand'route; Clos tes volets--c'est bien fini Le mors-aux-dents vers l'infini.
(1888)
QUELQUES-UNS
Plus loin que les soleils, une ville d'ébène Se dresse et mire énormément en leur cerveau Son deuil et sa grandeur de morte ou de caveau. La terre? elle a passé. Le ciel? se voit à peine. Et de l'ombre toujours, immensément toujours. Un horizon d'ivoire y traîne des suaires Sur des monts soulevés en tertres mortuaires Qui n'ont plus souvenir de ce qui fut les jours. Et des passants muets marchent dans les soirs blêmes, Hommes pleins de douleurs, vieux de tristesse, seuls.
Ils ont plié leurs ans ainsi que des linceuls; Ils sont les revenus de tout, même d'eux-mêmes; Les vices leur sont noirs, mais aussi les vertus; Leurs coeurs saignés à blanc et leurs ardeurs matées, Ils travaillent à vivre indulgemment athées. Leurs yeux qui se parlaient encore, ils les ont tus; Et maintenant plus rien en eux jamais ne bouge; Ni les désirs, ni les regrets, ni les effrois; Ils n'ont plus même, hélas! le grand rêve des Croix Ni le dernier espoir tendu vers la mort rouge.
(1887)
* * * * *
LES FLAMANDES
1883
A LÉON CLAUDEL
LES VIEUX MAITRES
Dans les bouges fumeux où pendent des jambons, Des boudins bruns, des chandelles et des vessies, Des grappes de poulets, des grappes de dindons, D'énormes chapelets de volailles farcies, Tachant de rose et blanc les coins du plafond noir. En cercle, autour des mets entassés sur la table, Qui saignent, la fourchette au flanc dans un tranchoir Tous ceux qu'auprès des brocs la goinfrerie attable, Craesbeke, Brakenburgh, Teniers, Dusart, Brauwer, Avec Steen, le plus gros, le plus ivrogne, au centre, Sont réunis, menton gluant, gilet ouvert, De rires plein la bouche et de lard plein le ventre. Leurs commères, corps lourds où se bombent les chairs Dans la nette blancheur des linges du corsage, Leur versent à jets longs de superbes vins clairs, Qu'un rais d'or du soleil égratigne au passage, Avant d'incendier les panses des chaudrons. Elles, ces folles, sont reines dans les godailles, Que leurs amants, goulus d'amours et de jurons, Mènent comme au beau temps des vieilles truandailles, Tempes en eau, regards en feu, langue dehors, Avec de grands hoquets, scandant les chansons grasses, Des poings brandis au clair, des luttes corps à corps Et des coups assénés à broyer leurs carcasses, Tandis qu'elles, le sang toujours à fleur de peau, La bouche ouverte aux chants, le gosier aux rasades, Après des sauts de danse à fendre le carreau, Des chocs de corps, des heurts de chair et des bourrades, Des lèchements subis dans un étreignement, Toutes moites d'ardeurs, tombent dépoitraillées. Une odeur de mangeaille au lard, violemment, Sort des mets découverts; de larges écuellées De jus fumant et gras, où trempent des rôtis, Passant et repassant sous le nez des convives, Excitent, d'heure en heure, à neuf, leurs appétits. Dans la cuisine, on fait en hâte les lessives De plais vidés et noirs qu'on rapporte chargés, Des saucières d'étain collent du pied aux nappes, Les dressoirs sont remplis et les celliers gorgés. Tout autour de l'estrade, où rougeoient ces agapes. Pendent à des crochets paniers, passoires, grils, Casseroles, bougeoirs, briquets, cruches, gamelles; Dans un coin, deux magots exhibent leurs nombrils. Et trônent, verre en main, sur deux tonnes jumelles; Et partout, à chaque angle ou relief, ici, là, Au pommeau d'une porte, aux charnières d'armoire, Au pilon des mortiers, aux hanaps de gala. Sur le mur, à travers les trous de l'écumoire, Partout, à droite, à gauche, au hasard des reflets, Scintillent des clartés, des gouttes de lumière, Dont l'énorme foyer--où des coqs, des poulets. Rôtissent tout entiers sur l'ardente litière-- Asperge, avec le feu qui chauffe le festin. Le décor monstrueux de ces grasses kermesses.
Nuits, jours, de l'aube au soir et du soir au matin. Eux, les maîtres, ils les donnent aux ivrognesses. La farce épaisse et large en rires, c'est la leur: Elle se trousse là, grosse, cynique, obscène, Regards flambants, corsage ouvert, la gorge en fleur. La gaieté secouant les plis de sa bedaine. Ce sont des bruits d'orgie et de rut qu'on entend Grouiller, monter, siffler, de sourdine en crécelle, Un vacarme de pots heurtés et se fendant, Un entrechoquement de fers et de vaisselle, Les uns, Brauwer et Steen, se coiffent de paniers, Brakenburgh cymbalise avec deux grands couvercles. D'autres râclent les grils avec les tisonniers. Affolés et hurlants, tous soûls, dansant en cercles, Autour des ivres-morts, qui roulent, pieds en l'air. Les plus vieux sont encor les plus goulus à boire. Les plus lents à tomber, les plus goinfres de chair, Ils grattent la marmite et sucent la bouilloire, Jamais repus, jamais gavés, toujours vidant, Leur nez luit de lécher le fond des casseroles. D'autres encor font rendre un refrain discordant Au crincrin, où l'archet s'épuise en cabrioles. On vomit dans les coins; des enfants gros et sains Demandent à téter avant qu'on les endorme, Et leurs mères, debout, suant entre les seins. Bourrent leur bouche en rond de leur téton énorme. Tout gloutonne à crever, hommes, femmes, petits; Un chien s'empiffre à droite;, un chat mastique à gauche; C'est un déchaînement d'instincts et d'appétits, De fureurs d'estomac, de ventre et de débauche, Explosion de vie, où ces maîtres gourmands, Trop vrais pour s'affadir dans les afféteries, Campaient gaillardement leurs chevalets flamands Et faisaient des chefs-d'oeuvre entre deux soûleries.
LA VACHÈRE
Le mouchoir sur la nuque et la jupe lâchée, Dès l'aube, elle est venue au pacage, de loin; Mais sommeillante encore, elle s'est recouchée, Là, sous les arbres, dans un coin.
Aussitôt elle dort, bouche ouverte et ronflante; Le gazon monte, autour du front et des pieds nus; Les bras sont repliés de façon nonchalante, Et les mouches rôdent dessus.
Les insectes de l'herbe, amis de chaleur douce Et de sol attiédi, s'en viennent, à vol lent, Se blottir, par essaims, sous la couche de mousse, Qu'elle réchauffe en s'étalant.
Quelquefois, elle fait un geste gauche, à vide. Effarouche autour d'elle un murmure ameuté D'abeilles; mais bientôt, de somme encore avide, Se tourne de l'autre côté.
Le pacage, de sa flore lourde et charnelle, Encadre la dormeuse à souhait: comme en lui, La pesante lenteur des boeufs s'incarne en elle Et leur paix lourde en son oeil luit.
La force, bossuant de noeuds le tronc des chênes, Avec le sang éclate en son corps tout entier: Ses cheveux sont plus blonds que l'orge dans les plaines Et les sables dans le sentier.
Ses mains sont de rougeur crue et rèche; la sève Qui roule, à flots de feu, dans ses membres hâlés, Bat sa gorge, la gonfle, et, lente, la soulève Comme les vents lèvent les blés.