Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Part 8

Chapter 83,428 wordsPublic domain

Alors, en un chœur plaintif, les petits moucherons zézaient Autour des saules du fleuve, remontant dans l'atmosphère Ou redescendant, suivant que la brise légère s'élève ou meurt; Et les agneaux déjà grands bêlent haut parqués sur le coteau, Les grillons des haies chantent; à son tour en trilles mélodieux Le rouge-gorge siffle d'un jardin enclos; Et les hirondelles se rassemblant gazouillent dans les cieux.

Automne 1819.

[Pg 179]

SONNET

La journée a disparu, disparues sont toutes ses douceurs! Voix suave, lèvres suaves, douce main et sein plus doux encore, Souffle chaud, léger soupir, tendre murmure, Yeux brillants, forme accomplie et taille langoureuse! Effacée est la fleur et tous ses charmants bourgeons, Effacée la vue de la beauté hors de mes regards, Effacée la forme de la beauté hors de mes bras, Evaporés la voix, la chaleur, la blancheur, le paradis.-- Tout s'est évanoui prématurément au crépuscule, Lorsque sombre le jour de fête--ou que la nuit de fête De l'Amour sous les rideaux parfumés, commence à tisser La trame d'épaisses ténèbres, qui cache ses délices; Mais comme tout le long du jour j'ai lu le Missel de l'Amour, Il me laissera dormir, voyant que je jeûne et que je prie.

1819.

[Pg 180]

A FANNY

J'implore votre merci--pitié--amour!--oui, l'amour! L'amour miséricordieux qui n'excite pas les désirs, Qui n'a qu'une pensée, ne vagabonde jamais, l'amour sincère, Sans masque, et quand il se montre--sans aucune tache! Oh! que tout cela soit à moi,--tout--soit mien! Cette forme, cette beauté, cette douce, cette légère marque D'amour, votre baiser,--ces mains, ces yeux divins. Ce sein brûlant, éclatant de blancheur, prometteur de mille plaisirs,-- Vous même--votre âme--par pitié donnez-moi tout. Ne me refusez pas un atome d'atome, ou je meurs, Ou, si je vis, peut-être, votre esclave infortuné Oubliera, plongé dans une langoureuse détresse, Le but de son existence--le palais de mon esprit Perdant son goût, et mon ambition aveugle!

1819.

[Pg 181]

SON DERNIER SONNET

_Ecrit sur un exemplaire des Poèmes de Shakespeare donné à Severn quelques jours avant._

Astre brillant! puissé-je, immobile comme tu l'es-- Non pas, resplendir à l'écart suspendu dans la nuit, Et surveiller, les paupières éternellement redressées, Tel un forçat de la Nature, Ermite sans sommeil, Les eaux mouvantes, dans leur tâche lustrale, Purifiant de leur ablution les rivages des hommes, Ou contempler le masque floconneux, que, fraîchement tombée, La neige impose aux montagnes et aux bruyères,-- Non,--mais, puissé-je, toujours immobile, toujours immuable, Posséder comme oreiller le sein mûrissant de ma bien aimée, Pour le sentir à jamais doucement se soulever puis s'abaisser,

[Pg 182]

Eveillé à jamais en une délicieuse insomnie, Pour entendre encore, et encore, sa tendre respiration, Et vivre ainsi toujours--ou sinon m'évanouir dans la mort![1]

1820.

[1] Autre texte:

«A moitié apaisé, ainsi m'évanouir dans la mort!»

[Pg 183]

POÈMES

[Pg 184]

[Pg 185]

SOMMEIL ET POÉSIE

Quoi de plus suave que la brise estivale? Quoi de plus charmeur que le subtil ronronnement Qui se pose une seconde sur une fleur épanouie, Et bourdonne gaiement de bocage en bocage? Quoi de plus paisible qu'une rose musquée fleurissant Dans une île verdoyante complètement ignorée des hommes? De plus salubre que les vallées ombreuses? De plus mystérieux qu'un nid de rossignols? De plus serein que la contenance de Cordélia? De plus fertile en visions qu'une fière épopée? C'est toi, Sommeil, qui clos délicatement nos yeux! Qui fredonnes à voix basse de tendres berceuses! Qui voltiges léger autour de nos moelleux oreillers! Qui entrelaces les bourgeons de pavots, et les saules pleureurs! Qui silencieusement emmêles les cheveux d'une beauté! Le plus fortuné des écouteurs! lorsque le matin te bénit

[Pg 186]

D'avoir donné la vie à tous les yeux en joie Dont l'éclat sourit à l'aurore nouvelle.

Mais qu'y a-t-il de plus élevé que toi par delà la pensée? Plus frais que les fruits de l'arbre de la montagne? Plus étrange, plus beau, plus suave, plus royal Que les ailes du cygne, que les colombes, les aigles à peine entrevus? Qu'est-ce? Et à quoi la comparerai-je? Elle a une auréole, et rien d'autre ne peut l'égaler: La pensée en est haute, et douce, et sacrée, Elle chasse toute folie, toute frivolité; Survenant parfois comme de redoutables coups de tonnerre, Ou de sourds grondements des régions souterraines; Et parfois comme un gentil chuchotement De tous les secrets de quelqu'étonnante chose Dont le souffle nous enveloppe dans l'atmosphère vide; De sorte que nous jetons autour de nous des regards curieux, Peut-être pourvoir des formes de lumière, des peintures aériennes, Et saisir les flottantes harmonies d'une hymne faiblement perceptible; Pour voir, suspendue dans les cieux, la couronne de lauriers Qui doit couronner nos noms lorsque nous serons morts. Parfois cela prête une magnificence à la voix, Et du fond du cœur retentit: réjouis-toi! réjouis-toi!

[Pg 187]

Paroles qui montent jusqu'au Créateur de toutes choses. Puis s'évanouissent au loin en d'ardents murmures.

Celui qui a contemplé une fois le soleil dans sa gloire Et les nués du ciel, et senti son cœur purifié Par la présence du Souverain Maître, celui-là seul saura Ce que je veux dire et sentira son être s'embraser: Donc je n'insulterai pas son esprit En disant ce qu'il voit par don de naissance.

O Poésie! c'est pour toi que je tiens ma plume Moi qui ne suis pas encore un glorieux citoyen De ton vaste Empyrée. M'agenouillerais-je plutôt Sur quelque pic montagneux jusqu'à ce que je sente Une réchauffante splendeur rayonner autour de moi, Et renverrais-je l'écho de ta propre voix? O Poésie! c'est pour toi que je saisis ma plume Moi qui ne suis pas encore un glorieux citoyen De ton vaste Empyrée; pourtant exauce mon ardente prière, Que de ton sanctuaire me parvienne un air limpide, Imprégné, pour m'intoxiquer, des effluves De fleurissantes baies, qui me fassent mourir De volupté, et que mon jeune esprit suive Les premières lueurs matinales vers le Grand Apollon Comme une victime sans tache; ou si je peux supporter Les accablantes ivresses, elles me suggéreront les féeriques Visions de tous les espaces: un recoin ombragé

[Pg 188]

Sera mon élysée--un livre éternel D'après lequel je copierai maintes chansons exquises Sur les feuilles et les fleurs--sur les jeux Des nymphes dans les bois et les sources; et l'ombre, Sentinelle silencieuse auprès d'une vierge endormie; Et maintes poésies d'une si étrange inspiration Que nous nous demanderons toujours où et comment Elles naquirent. Des fantaisies aussi planeront Autour de mon foyer et peut-être y découvriront Des horizons de solennelle beauté, là où j'ai erré Dans un bienheureux silence, comme le ruisseau vagabond Qui franchit la vallée déserte, où j'ai trouvé soit un lieu D'ombre majestueuse, soit une grotte enchantée, Soit une colline verdoyante couverte d'une parure diaprée De fleurs, où intimidé par tant de charmes J'ai écrit sur mes tablettes tout ce que me permettait Notre sensibilité humaine, tout ce qui s'accordait avec elle. Alors j'avais embrassé les événements de ce vaste monde Comme un géant robuste, et mon esprit fut en travail Jusqu'à ce qu'il pût avec orgueil constater à ses épaules Des ailes qui l'emporteraient vers l'immortalité.

Arrête-toi et réfléchis! la vie n'est qu'un jour; Une fragile goutte de rosée dans sa périlleuse descente Du sommet d'un arbre; le sommeil d'un misérable Peau-Rouge

[Pg 189]

Tandis que sa pirogue se précipite vers les monstrueux tourbillons De Montmorenci. Pourquoi gémir si tristement? La vie est l'espoir de la rose non encore épanouie; La lecture d'un conte qui change éternellement; Le léger soulèvement du voile d'une vierge; Un pigeon tournoyant dans l'air transparent de l'été; Un écolier rieur, sans crainte ni souci A cheval sur les branches souples d'un orme.

Oh! pour dix ans, que je puisse m'abîmer Dans la poésie; que je puisse accomplir l'œuvre Que mon âme s'est imposée. Alors je traverserai les campagnes que j'aperçois En longue perspective, et sans me rassasier Je m'abreuverai à leurs sources pures. Je parcourrai d'abord le royaume De Flora et du vieux Pan; je dormirai sur l'herbe, Me nourrirai de pommes rouges et de fraises, Et choisirai chaque plaisir que percevra ma fantaisie; Je surprendrai les nymphes aux blanches mains dans les sites ombreux Pour mendier les doux baisers de leurs faces détournées-- Jouer avec leurs doigts, faire courir sur leurs blanches épaules Un délicieux frisson avec une morsure Aussi dure que les lèvres la peuvent donner: jusqu'à ce que je sois agréé,

[Pg 190]

Nous lirons un aimable conte de la vie humaine. Une nymphe enseignera à une colombe apprivoisée comment elle pourra Le mieux m'éventer gentiment tandis que je dors; Une autre se courbant dans sa démarche preste, Couvrira sa tête d'une verte écharpe flottante, En même temps qu'elle dansera avec une grâce toujours nouvelle Souriant aux arbres et aux fleurs: Une autre m'excitera toujours et toujours Avec des fleurs d'amandiers et la capiteuse cannelle, Jusqu'à ce qu'au sein du monde feuillu Nous reposions en silence, comme deux gemmes enroulées Dans les replis d'une écaille de perle. Pourrai-je jamais dire adieu à ces joies?

Oui, je dois les laisser de côté pour une vie plus noble, Où je puisse trouver les agonies, les luttes Des cœurs humains: car Io! je discerne au loin Fendant les espaces bleus et escarpés, un char Et ses coursiers aux crinières en désordre--le conducteur Surveille les vents avec une glorieuse anxiété: Et voilà que leurs nombreux piétinements tremblent légèrement Le long de l'arête d'une énorme nuée, voilà qu'avec rapidité Ils descendent en tournoyant dans des cieux plus frais

[Pg 191]

Tout frangés de l'argent reflété par les yeux brillants du soleil. Ils glissent de plus en plus bas en vaste tourbillon; Et maintenant je les aperçois sur les flancs d'une verte colline Dans un bienfaisant repos, parmi les tiges inclinées. Le conducteur, avec de merveilleux gestes, s'adresse Aux arbres et aux montagnes; là bientôt apparaissent Des formes de joie, de mystère, de crainte Qui passent devant l'ombre Projetée par de puissants chênes; comme si elles poursuivaient Quelque mélodie sans cesse fuyante, ainsi elles balaient l'air. Io! comme elles murmurent, rient, sourient et pleurent: Les unes, la main levée et la bouche sévère; D'autres, la figure couverte jusqu'aux oreilles Par leurs bras croisés; les unes épanouies en jeune floraison Vont allègres et souriantes à travers le sombre espace, D'autres regardent derrière, d'autres au-dessus d'elles; Oui, des milliers, de mille façons différentes Volent en avant--tantôt c'est un gracieux feston de jeunes filles Qui dansent les cheveux luisants, les boucles emmêlées; Tantôt ce sont de larges ailes. Très ému et très attentif Celui qui dirige ses coursiers est penché en avant Et semble écouter: Oh! puissé-je savoir

[Pg 192]

Tout ce qu'il écrit avec une telle hâte, avec une telle ferveur.

Les visions se sont toutes envolées--le char a fui Dans le ciel transparent, et à leur place Un sens des choses de la vie me pénètre doublement intense, Et, comme un torrent fangeux, entraînerait Mon âme vers le néant; mais je lutterai Contre tous les doutes, et conserverai vivace Le souvenir de ce même char et de l'étrange Chemin qu'il parcourut.

A-t-elle si peu de champ La force de l'humanité de notre époque, que la haute Imagination ne peut y voler en liberté Comme c'était jadis son habitude? préparer ses coursiers, Les lancer contre la lumière et perpétrer d'étranges exploits Au-dessus des nuages? Ne nous a-t-elle pas tout dévoilé? Depuis le limpide espace de l'éther, jusqu'au léger Souffle des nouveaux bourgeons s'entr'ouvrant? depuis la signification Des larges sourcils de Jupiter, jusqu'à la tendre verdure Des prairies en Avril? Ici son autel resplendissait Dans cette île même; et qui pourrait égaler Le chœur fervent qui éleva un bruissement D'harmonie, jusqu'aux sommets où il balancera sans fin Sa puissante essence de sons tourbillonnants,

[Pg 193]

Vaste comme une planète et comme elle virant Eternellement au milieu d'un vide vertigineux? Ah! dans ces jours les Muses étaient ardemment caressées Et honorées; il n'y avait alors pas d'autre souci Que de chanter et de lisser leurs onduleuses chevelures. Serait-il possible d'oublier tout cela? Oui, un schisme Entretenu par la frivolité et la barbarie Fut cause que le grand Apollon rougit pour son pays. Ceux-là étaient considérés comme sages qui étaient incapables de comprendre Ses gloires; avec la faiblesse d'un enfant piailleur Ils se balancèrent sur un cheval à bascule Croyant enfourcher Pégase. O âmes impitoyables! Les vents du ciel soufflaient, l'Océan roulait Ses vagues rassemblées en un élan--vous ne l'avez pas senti. L'azur Découvrait son sein éternel, et la rosée Des nuits d'été se condensait toujours pour rendre Le matin précieux: c'était l'éveil de la beauté! Pourquoi, vous, n'étiez-vous pas éveillées? Mais vous étiez mortes Aux choses que vous ne connaissiez pas,--vous étiez étroitement Liées à des lois surannées que nous imposaient de pitoyables règles Et de mesquines limitations: de sorte que vous appreniez à une troupe

[Pg 194]

De butors à polir, à marqueter, à rogner, à ajuster, Jusqu'à ce que, semblables à certaines baguettes de l'esprit de Jacob, Leurs vers se fussent taillés. Aisée était la tâche: Un millier d'artisans portaient le masque De poètes. Race déshéritée! Race impie! Qui blasphémait le brillant lyrique Et qui ne s'en apercevait pas,--non, ils marchaient Brandissant un misérable étendard décrépit Sur lequel étaient inscrites les plus falotes devises et en grands caractères Le nom d'un certain Boileau!

O vous dont l'office Est de planer au-dessus de nos plaisantes collines! Dont la majestueuse réunion comble tellement Mon humble[1] vénération que je n'ose inscrire Vos noms consacrés à cette place profane, Si près de cette vile populace: leurs hontes Ne vous ont-elles pas épouvantés? Les lamentations de notre vieille Tamise Vous ont-elles enchantés? Ne vous êtes-vous jamais groupés Sur les bords du délicieux Avon, en répandant de lugubres Larmes? Ou avez-vous complètement dit adieu Aux contrées où plus jamais n'a crû le laurier? Ou demeuriez-vous pour souhaiter la bienvenue

[Pg 195]

A quelques esprits solitaires qui pouvaient fièrement chanter La perte de leur jeunesse et mourir? C'était précisément ainsi Mais éloignons de notre pensée ces époques malheureuses: Maintenant nous voilà dans une saison plus favorable; vous avez soufflé De riches bénédictions sur nos têtes; vous avez tressé De fraîches guirlandes; car de douces mélodies furent entendues En maints endroits;--quelques-unes ont été tirées De leur demeure cristalline au fond d'un lac, Par le bec d'ébène d'un cygne; d'un épais fourré Nichées et tranquilles en une paisible vallée D'autres s'égrènent en notes de pipeaux; de belles harmonies flottent en désordre Sur la terre: heureux vous êtes et contents.

Comment douter de tout cela? oui, c'est certain, La puissance du chant nous a dotés d'étranges tonnerres, Des tonnerres mélangés avec ce qui est doux et fort, Issus de la majesté. Mais, pour être juste, les thèmes Sont d'informes monstres, les Poètes eux-mêmes sont des Polyphèmes Qui perturbent le grand Océan. C'est une ondée inépuisable De lumière que la poésie; c'est le pouvoir suprême;

[Pg 196]

C'est une puissance sommeillant à demi, sur son propre bras droit. Le plissement de ses sourcils arqués suffit pour forcer A obéir des milliers de serviteurs empressés, Et toujours elle commande avec le froncement le plus indulgent. Mais la force seule, quoique née des Muses, Est comme un ange déchu: arbres arrachés, Obscurité, larves, suaires et sépulcres Font ses délices; elle est alimentée par les bardanes Et les ronces de la vie; oubliant le véritable but De la poésie: qu'elle doit être une amie Qui allège les soucis et élève les pensées de l'homme.

Oui, je me réjouis: un myrthe comme il n'en est Jamais poussé à Paphos, au milieu des broussailles amères Dresse dans l'air sa douce tête, et emplit Un espace silencieux d'une verdure sans cesse bourgeonnante. Les oiseaux les plus amoureux y trouvent un plaisant abri, Se glissent sous son ombrage avec de gracieux battements d'ailes, Picotent les calices des fleurettes et chantent. Dégageons-le donc des ronces qui l'étouffent En enserrant son noble tronc; que les jeunes faons Mis bas plus tard, quand nous sommes partis, Trouvent en dessous un gazon frais, recouvert De simples fleurs; que là ne soit rien De plus violent que le genou fléchi d'un amant;

[Pg 197]

Rien de plus cruel que le regard placide D'un lecteur penché sur un livre fermé, Rien de plus agité que les pentes herbeuses Entre deux collines. Salut au délicieux espoir! Comme elle en avait l'habitude, l'imagination Se sera égarée dans les plus charmants labyrinthes, Et ils seront proclamés poètes rois Ceux qui simplement disent les choses les plus touchantes pour le cœur. O que ces joies soient mûres avant que je meure!

Ne dira-t-on pas que j'ai présomptueusement Parlé? que devant une disgrâce précipitée Il eut été bien préférable de voiler ma face insensée? Qu'une enfance geignarde devrait s'incliner respectueusement Plutôt que la redoutable foudre ne l'atteigne? Comment! Si je me cache, ce sera sûrement Dans le temple même, la lumière de la Poésie: Si je succombe, au moins je serai porté Sous l'ombre silencieuse d'un peuplier Et sur moi l'herbe tendre sera tondue; Et là on sculptera une image aimable de moi. Cependant, arrière! Découragement! misérable fléau! Ils ne devraient pas te connaître ceux qui dans leur soif d'atteindre Un noble but, ont soif à chaque heure. Quoique je ne sois pas riche des dons D'une sagesse bien ample; quoique je ne connaisse pas

[Pg 198]

Les artifices des vents puissante qui soufflent Çà et là toutes les pensées changeantes Des mortels; quoique aucune grande raison directrice n'éclaire Les noirs mystères des âmes humaines D'une conception nette: pourtant toujours se dévoile Une vaste idée devant moi, et j'en déduis Ma liberté; c'est de là aussi que j'ai aperçu La fin et le but de la Poésie. C'est évident Comme la chose la plus vraie, comme l'année Est composée de quatre saisons--manifeste Comme une large croix, comme le clocher de quelque vieille cathédrale, Qui s'élève vers la blancheur des nuages. Dussé-je donc N'être que la quintessence de la laideur, Un lâche, dûssent mes yeux se fermer Lorsque j'exprime bien haut ce que j'ai osé penser! Ah! que plutôt je sois un fou se précipitant Dans quelque gouffre! que le brûlant soleil Fonde mes ailes de Dédale et me fasse tomber Convulsé et la tête la première! Arrête! un intime remords De conscience m'ordonne plus de calme pendant un instant. Un océan obscur, parsemé de nombreuses îles, S'étend majestueux devant moi. Combien de labeur! Combien de jours! Quel tumulte désespéré! Avant que j'aie pu explorer son immensité. Ah! quelle tâche! les genoux infléchis

[Pg 199]

Je pourrais renier mes paroles--non, impossible! Impossible!

Pour prendre un doux repos, je demeurerai Sur de plus humbles pensées et laisserai cet étrange essai Qui a débuté dans la grâce se terminer de même. Aussi bien, maintenant toute inquiétude s'évanouit dans mon cœur: Je me tourne plein de reconnaissance vers les aides amicales Qui m'aplanissent le sentier de l'honneur: fraternité Et amitié, qu'entretient une bienveillance réciproque. La cordiale étreinte qui inspire un aimable sonnet A votre cerveau avant qu'on ait eu le temps d'y songer; Le silence lorsque quelques rimes vous viennent; Et quand elles sont venues, qu'elles se ruent en joyeuse cohue: Voilà le message assuré pour le lendemain. Peut-être est-ce aussi bien que si on tirait Quelque précieux livre de sa confortable retraite Pour se grouper autour la prochaine fois que nous nous rencontrerons. A peine puis-je écrire d'une façon continue; de délicieuses mélodies Voltigent à travers la chambre comme des couples de colombes; Beaucoup de joies rappellent cet heureux jour Où pour la première fois mes sens ont saisi leur tendre chute.

[Pg 200]

Et avec ces mélodies apparurent des formes d'élégance, Epaules inclinées sur un cheval fringant, Insouciantes, élancées--doigts délicats et potelés Partageant de luxuriantes boucles; et le prompt élan De Bacchus hors de son char, lorsque ses yeux Firent rougir les joues d'Ariadne. C'est ainsi que je me rappelle tout le plaisant enivrement Des mots en ouvrant un portefeuille.

Des signes semblables sont toujours précurseurs D'une suite d'images pacifiques: les mouvements D'un cou de cygne entrevu parmi les joncs; Une linotte tressaillant au milieu des buissons; Un papillon, les ailes dorées grandes ouvertes, Niché sur une rose, convulsé comme s'il souffrait D'un excès de plaisir beaucoup, beaucoup plus, Pourrais-je me complaire à étaler tout mon stock De jouissances: mais je ne dois pas oublier Le sommeil, calme avec sa couronne de pavots: Car ce qu'il peut y avoir de valeur dans ces rimes Je le lui dois en partie; ainsi les accents Des voix amicales avaient juste cédé la place A un si doux silence, lorsque je commençai à décrire Le charme de la journée, à l'aise sur un divan. C'était la demeure d'un poète qui conserve la clé Du temple du plaisir. Tout autour étaient appendus Les glorieux traits des bardes qui chantèrent Dans les autres âges--bustes austères et sacrés Se souriant l'un à l'autre. Heureux qui confie

[Pg 201]