Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard
Part 7
Debout dans la nuit, j'écoute et plus d'une fois J'ai été presque amoureux de la mort apaisante, Je lui ai donné de doux noms en plus d'un vers pensif, Pour qu'elle enlevât dans l'air mon souffle calme; Maintenant plus que jamais il semble délicieux de mourir, De finir à minuit sans souffrance Pendant qu'au dehors tu répands ton âme Dans une telle extase! Tu chanterais encore; moi, j'aurais des oreilles qui n'entendraient pas-- Ton sublime Requiem résonnerait sur un tertre de gazon.
VII
Mais toi, tu n'es pas né pour la mort, immortel Oiseau! Il n'y a pas de générations affamées pour te fouler aux pieds; La voix que j'entends cette nuit fut entendue
[Pg 147]
Dans les anciens jours par empereurs et manants: Peut-être cette même chanson fit tressaillir Le triste cœur de Ruth, lorsque regrettant sa patrie, Elle se tenait en larmes parmi les blés de l'étranger; Peut-être est-ce toi-même qui souvent as Charmé de magiques fenêtres, s'ouvrant sur l'écume Des mers périlleuses, en de féeriques terres délaissées.
VIII
Délaissé! Ce mot même semble une cloche Qui sonne la séparation et me rend à la solitude! Adieu! l'imagination ne parvient pas à me leurrer autant Que sa réputation le proclame, décevant elfe. Adieu! Adieu! ton antienne plaintive va s'affaiblissant, Il franchit la prairie voisine, le silencieux ruisseau, Le sommet de la colline, puis s'anéantit dans les profondeurs De la vallée prochaine. Etait-ce une vision, était-ce un rêve? La musique s'est envolée:--Suis-je éveillé, suis-je endormi?
Avril 1819.
[Pg 148]
ODE SUR UNE URNE GRECQUE
I
O toi! fiancée encore inviolée de la quiétude, O toi! nourrisson du silence et des lentes heures, Rhapsode sylvestre, qui peux chanter Un conte fleuri plus harmonieux que nos vers: Quelle légende enveloppe tes contours d'une frange feuillagée? Est-elle de divinités ou de mortels, ou des deux, Dans la vallée de Tempé ou les gorges d'Arcadie? Quels dieux ou quels hommes sont là? Quelles vierges résistent? Quelle folle poursuite? Quelle lutte pour échapper? Quelles flûtes sont là? Quels tambourins? Quelle sauvage extase?
[Pg 149]
II
Les mélodies entendues sont douces, mais celles qu'on n'entend pas Sont plus douces encore; donc, suaves pipeaux, continuez de jouer: Non pour l'oreille sensuelle, mais des ballades plus chéries, Des ballades pour l'esprit, sans sonorités! Bel éphèbe, sous ces arbres, tu ne peux quitter Ta chanson, pas plus que les arbres ne quittent leurs feuilles; Audacieux amoureux, jamais, jamais tu n'obtiens les baisers, Quoique tu sois proche du but--cependant, ne te chagrine pas; Elle ne peut se flétrir, quoique tu n'atteignes pas ton bonheur, A jamais tu aimeras, et elle sera belle!
III
Ah! heureux, heureux rameaux! qui ne pouvez perdre Vos feuillages, ni jamais dire au printemps adieu; Et toi, heureux mélodiste, jamais lassé,
[Pg 150]
Modulant à jamais des chants qui ne vieillissent jamais; Plus heureux amour, plus heureux, heureux amour! Que l'on peut goûter sans cesse, à jamais chaud, A jamais haletant, à jamais jeune; Soupirant bien au-dessus de toute passion humaine, Qui laisse le cœur repu et plein d'amertume, Le front brûlant et la langue desséchée.
IV
Quels sont ces gens allant au sacrifice? Vers quel autel verdoyant, ô prêtre mystérieux, Conduis-tu cette génisse qui mugit aux cieux, Ses flancs soyeux tout parés de guirlandes? Quelle petite ville sur une rivière ou sur le bord de la mer Ou bâtie sur une montagne avec une paisible citadelle, Est vide de cette foule en cette pieuse matinée? Et toi, petite ville, tes rues à jamais Demeureront silencieuses; et pas une âme, pour dire Pourquoi tu es déserte, ne peut revenir jamais.
V
O chef-d'œuvre Attique! contours si purs qu'étroitement Enserrent une race d'hommes et de vierges de marbre,
[Pg 151]
Des branches des forêts et des herbes foulées; Forme silencieuse, ta hantise dépasse notre pensée Comme fait l'éternité: Froide Pastorale! Quand la vieillesse consumera cette génération, Tu resteras, au milieu d'autres douleurs Que les nôtres, une amie de l'homme, à qui tu dis: «Beauté, c'est Vérité, Vérité, c'est Beauté»--, voilà tout Ce que vous savez sur terre, tout ce qu'il vous faut savoir.
Avril 1819.
[Pg 152]
ODE A PSYCHÉ
I
O Déesse! écoute ces harmonies sans rythme, expression D'une douce contrainte et d'un cher souvenir. Et pardonne-moi de murmurer tes secrets Même à ta propre oreille à la conque délicate: Sûrement ai-je rêvé aujourd'hui, ou ai-je vu L'ailée Psyché de mes yeux éveillés? J'errais, ne pensant à rien, dans une forêt Lorsque soudain, défaillant de surprise, J'aperçus deux belles créatures, étendues côte à côte Dans l'herbe la plus touffue, sous le dais bruissant Des feuilles et des tremblantes floraisons, là où court Un ruisselet, à peine visible.
II
Parmi les silencieuses fleurs, aux fraîches racines, aux taches parfumées Bleu, blanc d'argent, aux boutons pourpres de Tyr,
[Pg 153]
Elles reposent, la respiration calme, sur le jeune gazon; Leurs bras et leurs ailes s'enlacent; Leurs lèvres ne se touchaient pas, mais ne s'étaient jamais dit adieu, Comme si, disjointes par la caressante main du sommeil, Elles étaient prêtes encore à dépasser le nombre des baisers échangés Lorsque tendrement l'amour ouvre les yeux du matin[1]: L'enfant ailé je le reconnus. Mais qui étais-tu, o heureuse, heureuse colombe? Sa Psyché! elle-même!
III
O la dernière née et de beaucoup la plus aimable vision De toute la hiérarchie évanouie de l'Olympe! Plus belle que l'étoile de Phœbé entourée de saphirs Ou que Vesper, l'amoureux ver luisant du ciel; Plus belle qu'eux, quoique tu n'aies aucun temple, Ni autel enguirlandé de fleurs, Ni chœurs de vierges exhalant de délicieuses litanies Aux heures de minuit; Ni voix, ni luth, ni pipeau, ni suave encens
[Pg 154]
Fumant d'un brûle-parfum balancé avec des chaînes; Ni châsse, ni bocage, ni oracle, ni fiévreuse Incantation psalmodiée par un prophète aux pâles lèvres.
IV
O toi, la plus brillante! quoique venue trop tard pour d'antiques offrandes, Trop, trop tard pour la lyre ingénûment croyante, Lorsque sacrés étaient les rameaux des forêts hantées. Sacrés l'air, l'eau et le feu; Pourtant, même en ces jours si éloignés Des heureuses piétés, tes ailes resplendissantes, S'agitant parmi les Olympiens évanouis, Je les vois, et je chante inspiré par mes propres visions. Donc, souffre que je sois ton chœur et que j'entonne une litanie Aux heures de minuit; En l'honneur de ta voix, ton luth, ton pipeau, ton suave encens Fumant d'un brûle-parfum balancé avec des chaînes; Ta châsse, ton bocage, ton oracle, ta fiévreuse Incantation psalmodiée par un prophète aux pâles lèvres.
V
Oui, je serai ton prêtre, et te construirai un temple Dans quelque région inexplorée de mon esprit,
[Pg 155]
Où mes pensées, telles des ramures, nouvellement jaillies d'une délicieuse douleur, En guise de pins, murmureront dans le vent. Loin, loin alentour, ces arbres groupés dans l'ombre Garnissent de pic en pic les sauvages déclivités de la montagne; Et là, zéphyrs, torrents, oiseaux et abeilles, Endormiront par leurs berceuses les Dryades vêtues de mousse, Puis, au cœur de cette vaste quiétude, Je veux édifier un sanctuaire rose Avec les treillis entrelacés de mon cerveau en travail, Avec des bourgeons, des clochettes, et des étoiles innommées, Avec toute la flore que peut simuler la Fantaisie, Qui créant des fleurs,--ne créera jamais les mêmes; Et là il y aura pour toi toute la joie apaisante Qu'une pensée chimérique peut procurer, Une torche étincelante, et une baie ouverte la nuit Pour permettre au chaud Amour de s'y introduire.
Avril 1819.
[1] Plus littéralement: au tendre premier clignement d'œil de l'amoureuse Aurore.
[Pg 156]
ODE SUR LA MÉLANCOLIE
Non, non, ne te plonge pas dans le Léthé, ne pressure pas L'aconit, aux racines serrées, pour recueillir son jus empoisonné; Ne laisse pas ton front pâle subir le baiser De la belladone, raisin vermeil de Proserpine; N'égrène pas comme un rosaire les baies de l'if, Que ni l'escarbot, ni la phalène de mort ne soit Ta plaintive Psyché, ni le duveteux hibou Ton partenaire dans les mystérieuses souffrances; Car ombres sur ombres surviendront aussi assoupissantes Et étoufferont l'angoisse en éveil dans ton âme.
[Pg 157]
II
Mais lorsqu'un accès de mélancolie tombera Soudain du ciel, telle une pleurante nuée Qui revivifie chaque fleur dont la tige s'incline, Et couvre la verdoyante colline de sa parure d'avril; Alors assouvis ton désespoir sur une rose du matin, Ou sur l'arc-en-ciel de la grève salée, Ou sur l'opulence des globuleuses pivoines; Ou si ton amante témoigne quelque délicieux courroux, Emprisonne sa douce main, et laisse-la extravaguer; Et rassasie-toi pleinement, pleinement, de ses incomparables regards.
III
Elle demeure avec la Beauté--la Beauté qui doit mourir; Et la Joie, dont la main est toujours à ses lèvres Faisant un signe d'adieu; et près d'elle le douloureux Plaisir Se changeant en poison au fur et à mesure que l'abeille le suce: Oui, dans le temple même de la jouissance, La Mélancolie voilée a son autel souverain
[Pg 158]
Que seul peut voir celui dont la langue énergique Peut écraser le raisin de la Joie contre son palais délicat; Son âme goûtera la tristesse de sa puissance Et sera suspendue parmi les trophées des nuages.
Printemps, 1819
[Pg 159]
ODE SUR L'INDOLENCE
I
Un matin, j'aperçus devant moi trois figures, Les cils inclinés, les mains jointes, de profil; Et l'une derrière l'autre elles marchaient sereines Sur de molles sandales, en de blanches robes gracieusement drapées. Elles passaient, telles des figures sur une urne de marbre, Lorsqu'elles la contournent pourvoir l'autre côté. Elles revinrent, comme si, une fois de plus, l'urne Avait été tournée; les premières ombres vertes réapparurent, Et elles étaient étranges pour moi, comme il peut advenir Avec les vases, pour quiconque ayant approfondi l'art de Phidias.
[Pg 160]
II
Comment se fait-il, Ombres! que je ne vous aie pas reconnues? Comment êtes-vous venues ainsi enveloppées sous cette muette forme? Etait-ce un complot tacite, savamment dissimulé Pour me dérober, et me laisser sans occupation Mes jours de paresse? Avancée était l'heure assoupissante; La bienheureuse nuée de l'estivale indolence Engourdissait mes yeux; mon pouls diminuait de plus en plus; La douleur n'avait plus d'aiguillon, et la guirlande de plaisir plus de fleurs, Oh! pourquoi ne pas vous être dissoutes et ne pas avoir laissé mes sens Sans hantise aucune, si ce n'est celle--du néant?
III
Une troisième fois encore elles passèrent, et en passant, tournèrent Chacune leur face, l'espace d'un moment, vers moi; Puis elles disparurent; et pour les suivre, ardent Et haletant, je souhaitais des ailes parce que je reconnaissais les trois.
[Pg 161]
La première était une belle jeune fille, qui s'appelait l'Amour; La seconde était l'Ambition, les joues pâles, Toujours aux aguets, les yeux caves. La dernière, ma préférée, celle qui le plus de blâme Accumula sur sa tête, jeune fille sans pitié, Je la reconnus pour mon démon, c'était la Poésie.
IV
Elles disparurent, et en vérité! je n'avais pas d'ailes: O folie! qu'est l'Amour? et où est-il? Et quant à cette pauvre Ambition! elle fait naître Dans le cœur de l'homme un court accès de fièvre. Mais la Poésie!--non--elle n'offre pas une joie-- Du moins pour moi--aussi attrayante que les après-midi assoupissantes, Et les soirées plongées dans une indolence aussi suave que le miel; Oh! pour un temps ainsi abrité contre l'ennui, Puissé-je ne jamais savoir comment changent les lunes, Ou entendre la voix du bon sens affairé!
V
Encore une fois de plus elles revinrent;--hélas! pourquoi? Mon sommeil avait été brodé de rêves diffus;
[Pg 162]
Mon âme avait été une clairière sur laquelle se déversaient Confusément, fleurs, ombres mouvantes, et rayons mensongers: Le matin était nuageux, mais aucune ondée ne tombait, Quoique fussent suspendues à ses cils les douces larmes de Mai. La fenêtre ouverte pressait une vigne aux feuilles nouvelles, Laissait pénétrer la chaleur productrice de bourgeons et le chant de la grive. O ombres! c'était le moment de vous dire adieu! Sur vos robes je n'avais pas répandu de larme.
VI
Ainsi, vous trois, Fantômes, adieu! Vous ne pouvez redresser Ma tête couchée dans la fraîcheur du gazon fleuri; Car je ne voudrais pas être nourri d'éloges, Agneau favori dans une farce sentimentale! Disparaissez graduellement de mes yeux; une fois de plus, soyez Des figures de masque sur l'urne de rêve; Adieu! j'ai toujours eu des visions pour la nuit,
[Pg 163]
Et pour le jour, les visions qui s'effacent ne manquent pas; Evanouissez-vous, Fantômes! hors de mon esprit indolent, Fondez-vous dans les nuages et ne revenez jamais plus!
Printemps 1819.
[Pg 164]
UN SONGE
_Après une lecture de l'Episode du Dante, Paulo et Francesca._
De même qu'autrefois Hermès emprunta la légèreté de ses plumes Lorsqu'il berçait Argus déjoué, pâmé, endormi; De même sur un chalumeau Delphique mon esprit oisif Amusa, charma, conquit, priva De ses cent yeux, le dragon monde; Et le voyant assoupi, s'envola de même-- Non vers le mont Ida, avec ses nuages chargés de neige, Non vers Tempé où Jupiter un jour se lamenta-- Mais vers ce second cercle du sombre enfer, Où parmi les rafales, les tourbillons et les averses De pluie et de grêle, les amoureux n'ont pas besoin de dire
[Pg 165]
Leurs tourments. Pâles étaient les douces lèvres que je vis, Pâles les lèvres que je baisai, et enchanteresse la forme Que j'étreignis en flottant au milieu de cette lugubre tempête.
18 avril 1819.
[Pg 166]
LA BELLE DAME SANS MERCY[1]
Ah! qui peut te faire souffrir, être infortuné, Errant pâle et solitaire! Les joncs sont desséchés au bord du lac, Aucun oiseau n'y chante.
Ah! qui peut te faire souffrir, être infortuné, Si farouche et si malheureux? Le grenier de l'écureuil est rempli, Et la moisson est rentrée.
Je vois un lis sur ton front Avec la moiteur de l'agonie et la buée de la fièvre; Et sur la joue une rose qui se flétrit Et se fane de même rapidement.
[Pg 167]
J'ai rencontré une dame, dans les prés, D'une grande beauté--la fille d'une fée;-- Ses cheveux étaient longs, ses pieds légers Et ses yeux sauvages.
Je l'assis sur mon coursier paisible Et ne vis rien d'autre tout le long du jour; Car elle se penchait de côté et chantait Une chanson de fée.
Je tressai une guirlande pour sa tête, Puis des bracelets et une ceinture qui embaumait; Elle me regardait comme si elle m'aimait Et poussait un doux gémissement.
Elle trouva pour moi des racines d'un goût exquis, Du miel sauvage et la manne de la rosée; Et sûrement en langage étrange elle me dit: Je t'aime véritablement.
Elle m'entraîna dans sa grotte d'elfe; Là, me contemplant, elle poussa un profond soupir: Là, je fermai ses yeux sauvages et tristes-- Et l'embrassai jusqu'à l'endormir.
Là nous sommeillâmes sur la mousse, Et là, je rêvai, ah! malheur véritable! Le dernier rêve que j'aie jamais rêvé, Sur le flanc de la froide colline.
[Pg 168]
Je vis des rois pâles et des princes aussi, De pâles guerriers--tous avaient la pâleur de la mort, Et criaient: «La belle Dame sans Mercy Te tient en servage!»
Je vis leurs lèvres affamées, dans les ténèbres, Grandes ouvertes pour me donner cet horrible avertissement; Et je m'éveillai et me retrouvai ici, Sur le flanc de la froide colline.
Et voilà pourquoi je reste ici Errant pâle et solitaire: Bien que les joncs soient desséchés au bord du lac, Et qu'aucun oiseau ne chante.
28 avril 1819.
[1] D'après Alain Chartier.
[Pg 169]
SUR LA GLOIRE
Combien fiévreux est l'homme qui ne peut jeter les yeux Sur ses jours mortels avec un sang calme, Qui froisse toutes les feuilles du livre de sa vie, Et dépouille son beau nom de sa virginité; De même la rose se cueillerait elle-même, Ou la prune mûre s'enlèverait sa fleur bleutée, De même une Naïade, tel un elfe maladroit, Assombrirait la clarté de sa grotte d'une fangeuse obscurité; Mais la rose émerge de l'églantier Pour baiser les aquilons et nourrir les reconnaissantes abeilles, Et la prune mûre demeure revêtue de sa buée; Pourquoi donc l'homme, importunant le monde pour une grâce, Risquerait-il son salut pour une croyance erronée et excessive?
30 avril 1819.
[Pg 170]
SUR LA GLOIRE
La gloire, telle une vierge entêtée, demeurera prude Envers ceux qui la courtisent avec des genoux trop serviles; Mais elle se livre à quelque garçon irréfléchi, Et surtout raffole d'un cœur insouciant; C'est une Gypsie--qui n'adressera pas la parole à ceux Qui n'ont pas appris à être heureux sans elle; Une coquette à l'oreille de laquelle on n'a jamais chuchoté de près, Qui pense qu'on médit d'elle dès qu'on en parle; C'est une véritable Gypsie, née sur les bords du Nil, Belle-sœur de la jalouse Putiphar; Vous, Bardes ivres d'amour! rendez-lui mépris pour mépris; Vous, Artistes éperdus d'amour! fous que vous êtes! Tirez-lui votre meilleure révérence et dites lui adieu, Alors, si cela lui convient, elle vous suivra.
avril 1819.
[Pg 171]
SONNET
Si par de plaies rimes notre Anglais doit être asservi, Si, telle Andromède, le délicat Sonnet Doit être enchaîné, en dépit de sa douloureuse beauté, Essayons de découvrir si nous devons être contraints Avec des sandales plus compliquées de liens et de forme, De chausser le pied nu de la Poésie; Inspectons la lyre, calculons la résonnance De chaque corde, et voyons ce qui peut être gagné Par une oreille industrieuse et une patiente attention; Avares du son et de la syllabe, non moins Que Midas de son invention, soyons jaloux De la couronne de feuilles mortes tressée avec le laurier; Donc, si nous ne pouvons pas laisser sa liberté à la Muse, Elle sera liée par ses propres guirlandes.
avril 1819.
[Pg 172]
STANCES
(_Tirées de la Gazette littéraire, 1829._)
I
En Décembre aux lugubres nuits, Trop heureux, heureux arbre! Tes branches jamais ne se rappellent Leur verte félicité; Le vent du Nord ne peut les détruire En les traversant de son sifflement endormeur, Ni les givres glacés ne les engluent assez Pour obstruer les bourgeons du printemps.
II
En Décembre aux lugubres nuits, Trop heureux, heureux ruisseau!
[Pg 173]
Tes bouillons jamais ne se rappellent L'aspect estival d'Apollon; Mais, en un doux oubli Ils arrêtent les frémissements de leur onde cristalline, Jamais, jamais ne s'encolérant Parce qu'il gèle.
III
Ah! pût-il en être ainsi pour maintes Filles et maints garçons aimables! Mais y en eut-il jamais qui ne furent pas Torturés par les plaisirs passés? Constater le changement et en sentir la souffrance, Lorsqu'il n'est personne qui vous en guérisse. Et que les sens ne sont pas engourdis pour l'ignorer, N'a jamais été exprimé en vers.
[Pg 174]
CHANSONS DE FÉES
I
Ne verse pas de larmes! oh n'en verse pas! La fleur s'épanouira une autre année. Ne pleure pas! oh ne pleure pas davantage? Les bourgeons naissants sommeillent dans le cœur blanchissant de la racine. Sèche tes yeux! oh sèche tes yeux! On m'a appris en Paradis A calmer mon cœur avec des mélodies-- Ne verse pas de larme.
Au-dessus de ta tête! Regarde au-dessus? Parmi les fleurs blanches et roses-- Regarde en haut, en haut. Voilà que je voltige Sur cette branche de rougissante grenade! Vois moi! C'est ce croissant d'argent Qui guérit toujours la souffrance de l'homme bon. Ne verse pas de larme! oh n'en verse pas! La fleur s'épanouira une autre année.
[Pg 175]
Adieu, adieu!--Je m'envole, adieu! Je m'évapore dans le bleu du ciel-- Adieu! adieu!
II
Ah! malheur à moi! pauvre être ailé d'Argent! Il me faut chanter la mélopée funèbre de ta dame, Et sa mort en ce féerique séjour de printemps, De mélodie, de ruisseau aux rives fleuries,-- Pauvre être ailé d'Argent! ah! malheur à moi! Il me faut voir Les fleurs de neige sur le drap funèbre de ta dame! Va gentil page, à son oreille Murmure que l'heure est proche.
Doucement dis lui de ne pas redouter Une sépulture si paisible et si favonienne![1] Va gentil page! et dis lui tout bas,-- Les fleurs sont suspendues par un charme passager, Elles tomberont avant que l'étoile cligne trois fois Sur ses yeux clos,
Qui maintenant versent en vain leurs dernières larmes En quittant la douce vie et ses verdoyants bocages,-- Fastueux don de l'Esprit des Sphères,-- Hélas! Pauvre Reine!
[1] Exposée aux vents d'Ouest: si saine.
[Pg 176]
ODE A L'AUTOMNE
I
Saison de brume et de féconde abondance, Proche parente du soleil qui dore; Contribuant avec lui à charger et à combler De fruits les vignes qui courent le long des toits de chaume; A courber sous le poids des pommes les arbres moussus du cottage, A mûrir jusqu'au cœur tous les fruits; A grossir les courges, à gonfler les coques des noisettes D'un succulent noyau; à faire bourgeonner davantage Et davantage encore, les dernières fleurs pour les abeilles, Au point de leur faire croire que les jours chauds ne cesseront jamais, Tant l'Eté a rempli jusqu'au bord leurs visqueuses alvéoles.
[Pg 177]
II
Qui ne t'a pas vue souvent parmi tes récoltes? Parfois qui cherche au dehors peut te trouver Assise nonchalamment sur le plancher d'un grenier, Les cheveux mollement soulevés par le souffle du van: Ou sur un sillon à moitié moissonné profondément assoupie, Engourdie par l'exhalaison des pavots, tandis que ta faucille, Epargne l'andain le plus proche et, toutes ses fleurs entrelacées: Et parfois, comme une glaneuse tu restes La tête chargée, bien droite, en franchissant un ruisseau; Ou près d'un pressoir à cidre, d'un patient regard Tu surveilles les dernières cuvées, heure par heure.
III
Où sont les chants du printemps? Hélas, où sont-ils? N'y pense plus, tu as ton harmonie aussi-- Pendant que les nuages striés teintent le déclin graduel du jour Et colorant d'une nuance rose le chaume des plaines;
[Pg 178]