Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Part 6

Chapter 63,532 wordsPublic domain

«Qu'est cela et qui es-tu?» Chuchotai-je en touchant son front; «Qui es-tu et qu'est cela?» Chuchotai-je, et je m'efforçai de baiser La main de l'esprit, pour éveiller ses yeux. Il tressaillit à l'instant même: «Je suis Lycidas, dit-il, Célèbre par mes chants funèbres. Cette architecture est l'œuvre Du grand Océan!-- C'est ici que ses puissantes eaux font vibrer Tout le jour les orgues caverneuses; C'est ici que, tour à tour, tous ses dauphins Pèlerins à nageoires, grands et petits Viennent payer l'hommage dû,-- Chacun doit faire jaillir des perles de sa bouche! Plus d'un mortel de ces jours Ose fouler nos sentiers sacrés, Ose profaner audacieusement Cette cathédrale de la mer! Je fus le pontife souverain De ce lieu où les eaux jamais ne se calment, Où le chœur empenné des oiseaux de mer S'élève à jamais! Le feu sacré Je le garde caché à tout mortel; Protée est mon sacristain! Mais le regard stupide d'un humain A franchi ce portail de rochers: Aussi pour toujours fuirai-je

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Ce lieu ainsi souillé, et bientôt Je le dépouillerai de son enchantement.» Ce disant, avec la rapidité de l'éclair L'Esprit plongea!

26 juillet 1818.

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TEIGNMOUTH

* * * * *

Cher Reynolds! j'ai un conte mystérieux, Et ne peux pas le dire; je déchiffre la première page Sur un roc de Lampit couvert d'algues vertes Au milieu des brisants; il faisait une soirée tranquille, Les roches demeuraient silencieuses, la vaste mer roulait Sans fracas une frange d'écume argentée Sur une plage unie de sable brun; j'étais chez moi Et mon bonheur eût été complet--mais je voyais Trop profondément dans les espaces sous-marins, où chaque estomac, S'il est le plus fort, se nourrit du plus faible éternellement.-- Mais je pénétrais trop distinctement jusqu'au cœur D'une éternelle et féroce destruction; Ainsi du bonheur je m'étais éloigné. Cette pensée m'obsède encore, et quoique, aujourd'hui,

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J'aie cueilli de jeunes pousses printanières et de joyeuses fleurs De pervenches et de fraises sauvages, Je perçois encore cette destruction infiniment féroce:-- Le Requin cruel pour sa proie--le Faucon armé de ses serres,-- Le gentil Rouge-Gorge, tout comme le Léopard et l'Once Dévorant un Ver,--Arrière, horrible penchants! Penchants que chacun porte en soi!. . . . . .

* * * * *

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D'APRÈS RONSARD

FRAGMENT d'UN SONNET

La nature retint Cassandre dans les espaces éthérés Pour la parer davantage, un millier d'années, Elle prit les nuances les plus délicates de leur crème de Beauté, Et la modela et la colora avec plus de soin que ses pareilles: Pendant ce temps l'Amour la pressait tendrement dans ses ailes, Et sous leur ombrage emplissait ses yeux De tant d'éclat que les royaux habitants des nuages Du haut Olympe poussaient des soupirs d'esclaves. Aussitôt que des Cieux je la vis pour la première fois descendre, Mon cœur prit feu et ressentit de brûlantes douleurs-- Elles furent mes seuls plaisirs--elles furent la triste fin de ma Vie; L'amour avait infusé sa beauté dans mes ardentes veines...

22 septembre 1818.

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ENDORMIE

Endormie! oh dors ne fût-ce qu'un moment, blanche perle! Que je puisse m'agenouiller et prier pour toi, Et appeler les bénédictions du Ciel sur tes yeux, Et aspirer l'atmosphère bienheureuse Qui t'enveloppe et te touche de toutes parts, Offrandes de mon servage, don de moi-même, Mon adoration spontanée, mon grand amour!

1818.

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A UNE DAME QU'IL AVAIT ENTREVUE QUELQUES INSTANTS AU VAUXHAL

La mer de ma vie a été pendant cinq ans à sa marée basse; De longues heures ont laissé rouler le sable par flux et reflux; Depuis que je fus enlacé dans les rets de ta beauté, Que je fus séduit par le dégantement de ta main. Et maintenant je ne fixe plus le ciel à minuit, Sans que m'apparaisse la lueur de tes yeux restée vivace en moi; Jamais je n'admire la couleur d'une rose, Sans que mon âme prenne son élan vers ta joue; Il m'est impossible de regarder une fleur en bouton, Sans que mon oreille passionnée, en pensée à tes lèvres, Et guettant un amoureux soupir, se rassasie De sa douceur en sens inverse[1]:--Tu éclipses Avec ton souvenir toutes les autres délices, Et mélanges de chagrin mes plaisirs les plus chers.

[1] C'est-à-dire: de son amertume.

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FANTAISIE

Que toujours puisse vagabonder la Fantaisie, Le Plaisir n'est jamais au logis: Au plus doux contact le Plaisir s'évapore, Telles les bulles d'air assaillies par la pluie. Que la Fantaisie ailée erre donc A travers la pensée toujours flottante au dessus d'elle! Ouvre toute grande la porte de la cage qui emprisonne l'esprit: Il se précipitera au dehors et volera sous la garde des nuées. O charmante Fantaisie! mets-là en liberté, Les joies de l'Eté sont gâtées par l'usage, Et l'enchantement du Printemps, Disparaît comme fait sa floraison; De même les fruits de l'Automne à la peau incarnate Rougissant au milieu de la brume et de la buée Rassasient avec l'abus. Que faire alors! Assieds-toi près de l'âtre, lorsque

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Les fagots pétillants jettent de brillantes flammes. Esprit d'une nuit d'hiver; Lorsque la silencieuse terre est recouverte, Et que la neige durcie est grattée Par la pesante semelle du valet de charrue; Lorsque la Nuit se rencontre avec le Midi En une noire conspiration Pour bannir le Soir de son Ciel. Assieds-toi là, et renvoie dehors, Avec le plus grand respect d'elle-même, La Fantaisie, investie d'une haute mission: renvoie-là au loin! Elle a des vassaux, pour la servir: Elle rapportera, en dépit des frimas Des beautés que la terre a perdues; Elle te rapportera, tout ensemble Toutes les délices d'une température d'été, Tous les bourgeons et les clochettes de Mai, Nés dans le gazon humide ou la ramille épineuse; Toutes les richesses amoncelées de l'automne En un calme et mystérieux secret. Elle mélangera ces plaisirs Tels trois vins savoureux dans une coupe, Et tu t'en abreuveras;--tu entendras Distinctement les chants lointains des moissonneurs: Le bruissement du blé qu'on récolte; Les oiseaux roucoulant les antiennes du matin: Et, au même moment--écoutez! Voici la matinale alouette d'Avril,

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Ou les freux avec leurs coassements affairés Fourrageant pour recueillir paille et brindilles: D'un seul coup d'œil, tu reconnaîtras La marguerite et le souci, Les lis au blanc duvet, et la première Primevère des haies qui ait bourgeonné, L'hyacinthe ombragée, toujours Reine Saphir de la Mi-Mai; Puis chaque feuille et chaque fleur Ornée de sa propre pluie de perles; Tu verras la souris des champs épier Décharnée après sa réclusion ensommeillée, Et le serpent tout maigri par l'hiver, Dépouillé de sa peau, sur un talus ensoleillé; Tu verras une nichée d'œufs tachetés Près d'éclore dans l'aubépine, Lorsque la femelle demeure les ailes Immobiles sur son nid moussu; Puis le tumulte et l'alarme Lorsque la mouche à miel lance son essaim; Et la pluie de glands qui tombent Pendant que siffle la brise d'automne.

O charmante Fantaisie! mets-la en liberté: Toutes choses sont gâtées par l'usage! Où est la joie qui ne se fane pas D'être trop regardée? Où est la vierge Dont la lèvre mûre est toujours fraîche? Où sont les yeux, cependant bleus,

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Qui ne se ternissent pas? Où est la figure Qu'on voudrait rencontrer partout? Où est la voix, quoique harmonieuse, Qu'on voudrait entendre très souvent? Au plus doux contact le Plaisir s'évapore, Telles les bulles d'air assaillies par la pluie. Donc, que la Fantaisie ailée Soit reconnue par toi comme maîtresse de ton esprit Les yeux riants comme ceux de la fille de Cérès Avant que le Dieu du Tourment ne lui enseignât A froncer les sourcils et à gronder; La taille et les flancs Blancs comme ceux d'Hébé, lorsque de sa ceinture Glissa son agrafe d'or, et que sur le sol Tomba sa jupe à ses pieds Pendant qu'elle tendait le gobelet d'ambroisie Et que Jupiter s'alanguissait.--Romps les mailles Des liens de soie qui retiennent la Fantaisie; Hâte-toi de rompre la corde qui la lie, Et elle te rapportera des joies semblables à celle-ci. Que la Fantaisie ailée puisse vagabonder, Le Plaisir n'est jamais au logis.

2 janvier 1819.

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LA VEILLE DE SAINT-MARC

INACHEVÉE

Cela tomba un jour de Sabbath; Deux fois sainte était la cloche du Sabbath Qui appelait les fidèles à la prière du soir; Les rues de la ville étaient propres et nettes Purgées par les saines averses d'Avril; Et sur les vitres des croisées, à l'Occident, Le frileux coucher de soleil parlait tout bas Des froides vallées d'une verdure sans maturité, Des haies d'épines vertes sans fleurs, Des rivières récemment formées avec leurs joncs printaniers, Des primevères aux berges des ruisselets ombragés, Et des pâquerettes sur les frissonnantes collines. Deux fois sainte était la cloche du Sabbath: Les silencieuses rues étaient encombrées De groupes graves et pieux, encore

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Imprégnés de la chaleur de leurs oratoires; Ils se dirigeaient de l'air le plus réservé Vers les chants du soir et la prière de vêpres. Chaque porche cintré, chaque porte basse Etait plein d'une lente et patiente foule, Chuchotant à mi-voix, traînant les pieds, Tandis que résonnait l'orgue bruyant et doux. Les cloches avaient cessé, les prières commençaient, Et Bertha n'avait pas même lu la moitié D'un curieux volume rapiécé et déchiré, Qui, tout le long du jour, depuis la première heure, Avait retenu captifs ses deux yeux, Au milieu de ses broderies d'or. Une multitude de choses l'avaient rendue perplexe:-- Les étoiles du Ciel, les ailes des anges, Les martyrs dans des torrents de flammes, Les saints azurés et les rayons argentés, Les tables sur la poitrine de Moïse, et les sept Candélabres que Jean vit dans le Ciel, Le lion ailé de Saint-Marc, Et l'Arche d'Alliance, Avec ses nombreux mystères, Le Chérubin et la souris d'or.

Bertha était une gracieuse fille Habitant sur la place de la vieille cathédrale; Du coin de son âtre elle pouvait voir, De profil, sa vénérable splendeur, Aussi bien que les murs de l'Archevêché;

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Où les sycomores et les ormes élevés Couverts de feuilles, dépouilles des forêts, N'étaient jamais glacés par le vent froid du Nord, Etant abrités par cette masse imposante. Bertha se leva, et lut un instant, La tête appuyée contre la vitre de la fenêtre. Elle fit un nouvel effort, puis un autre encore Jusqu'à ce que le crépuscule jetât son obscurité Sur la légende de Saint-Marc. Hors de sa colerette de linon, plissée, délicate et légère, Elle souleva son menton doux et chaud, Le cou endolori, les yeux noyés, Eblouie par les saintes images.

Tout était sombre et silencieux, Sauf de temps à autre le bruit des pas D'un retardataire rentrant chez lui, Dont l'écho en passant résonnait devant le parvis de l'église. Les bruyantes corneilles qui tout le jour Croassent du sommet des arbres et des tours, Par couples étaient revenues à leur nid, Ayant toutes élu domicile dans l'ancien beffroi Où elles s'endormaient parfois Au son des musiques et des carillons berceurs. Tout était silencieux, tout était sombre Au dehors et au dedans de la chambre: Elle s'assit, pauvre âme déçue! Puis alluma une lampe aux charbons presque éteints,

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Penchée en avant, sa brillante chevelure pendant, Et le livre incliné, en plein devant la clarté. Son ombre en une attitude guindée Vacillait de ci, de là, démesurément agrandie Sur les poutres du plafond et la vieille chaise de chêne, Sur la cage du perroquet et le panneau carré, Et l'écran brûlant placé en angle Sur lequel étaient dessinés un nombre infini de monstres Appelés colombes de Siam, souris de Lima, Et des oiseaux de Paradis sans pattes, Un ara, et le tendre Avadavat Et l'Angora à la soyeuse fourrure. Sans se lasser elle lisait, et son ombre toujours S'étendait, comme si elle voulait remplir La pièce de ses formes et de ses silhouettes les plus fantasques, Comme si quelque dame de pique fantôme Etait venue ricaner derrière son dos, Danser et faire voltiger ses noirs vêtements. Sans se lasser elle lisait la légende De Saint-Marc, de son enfance à son âge mûr, Sur terre, sur mer, enchaîné par les païens, Trouvant son bonheur dans ses nombreux tourments. Quelquefois le docte ermite, Avec une astérisque d'or, ou la flèche indicatrice, Renvoyait à de pieuses poésies Ecrites avec la plus fine plume de corbeau En dessous du texte, de telle sorte que la rime Etait éparpillée de temps en temps:

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--«Il écrivit aussi sur l'état de perdition Dans lequel se trouvait l'homme avant de s'éveiller dans la béatitude, Quand ses amis le croyaient enseveli, Sous terre, dans un beau suaire plissé; Et comment un petit enfant pouvait être Un saint avant sa naissance, Etant donné que sa mère (que Dieu la bénisse!) Se gardât dans la solitude, Et embrassât dévotement la sainte Croix. Sur l'amour de Dieu et la puissance de Satan Il écrivit, et sur bien d'autres choses, De douces choses que je ne peux citer. Mais je dois en vérité parler Quelque peu de sainte Cécile, Et surtout de ce qu'il a écrit Sur la vie de saint Marc et sur sa mort:»

A la fin ses regards se fixèrent Sur le fervent martyr, Puis en dernier lieu sur sa sainte châsse Elevée au milieu des cierges étincelants A Venise,--

Janvier 1819.

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A FANNY

I[1]

Nature guérisseuse! laisse mon esprit saigner! Que mon cœur se soulage en composant des vers et que je trouve le repos; Lance-moi sur ton trépied, jusqu'à ce que la marée montante De vers qui m'étouffent déborde de ma poitrine trop pleine. Un thême! un thême! grande nature! donne-moi un thême; Que je commence mon songe! Je viens.--Je te vois telle que tu te tiens ici, Ne me renvoie pas dans l'air glacial.

[Pg 136]

II

Ah! mon plus cher amour! doux sanctuaire de mes craintes, De mes espoirs, de mes joies, de mes misères haletantes.-- Cette nuit, si je peux deviner, ta beauté montre Un sourire si délicieux, Aussi brillant, aussi éblouissant, Que lorsque avec des yeux ravis, douloureux, asservis, Perdu dans une douce extase J'admire, j'admire!

III

Qui, en ce moment, de ses regards gloutons, dévore mon festin? Quels yeux effrontés dévisagent en ce moment ma lune argentée? Ah! que du moins ta main ne soit saisie par personne; Laisse, laisse les amoureux se consumer-- Mais, je t'en supplie, ne détourne pas, Sitôt de moi, l'élan de ton cœur. Oh! conserve, par charité Les pulsations les plus rapides pour moi.

[Pg 137]

IV

Conserve-les pour moi, doux amour! quoique la musique souffle De voluptueuses visions dans l'atmosphère embrasée, Lorsque tu tourbillonnes au milieu des dangereux festons de la danse; Sois comme un jour d'Avril, Souriante, et froide, et gaie, Un lis tempéré, aussi tempéré que beau; Alors, Ciel! il y aura Pour moi un Juin plus ardent.

V

Mais, ceci--vous le direz, ma Fanny, n'est pas vrai! Mettez votre mignonne main sur votre sein de neige Là où le cœur bat: confessez,--ce n'est pas nouveau-- Une femme ne peut-elle pas être Une plume sur la mer, Ballottée çà et là au gré des vents et des marées? Ayant une direction aussi incertaine Que la balle rebondissant dans la prairie?

[Pg 138]

VI

Je le sais--et le savoir, c'est se désespérer Pour quelqu'un vous aimant comme je vous aime, douce Fanny! Quelqu'un dont le cœur bat pour vous en tous lieux, Qui lorsque vous rôdez au loin N'ose pas rester dans sa misérable demeure, Aimer, aimer seul, ses tristes, ses innombrables souffrances: Chérie entre toutes! Evitez-moi Les tortures de la jalousie.

VII

Ah! si vous estimez que mon âme subjuguée vaut plus Que le pauvre, le passager, le bref orgueil d'une heure, Que personne ne profane mon Saint-Siège d'amour, Qu'une main grossière ne rompe pas Le gâteau sacramentel: Que personne autre ne touche la fleur encore en bourgeon Sinon--que mes yeux se closent, Amour! dans leur dernier repos!

Février 1819.

[1] Keats, pour cette pièce ainsi que pour plusieurs autres, n'a pas numéroté les strophes. Mais, dans une traduction il arrive que, certains vers étant beaucoup trop longs, quelques mots sont rejetés à la ligne suivante; en sorte que, sans cet artifice typographique, il serait difficile de discerner, du premier coup d'œil, l'ensemble de chaque strophe.

[Pg 139]

ODE

Bardes de Passion et de Joie, Vous avez laissé vos âmes sur cette terre? Avez-vous aussi des âmes au ciel, Menant une double vie en des régions nouvelles? Oui, et celles du ciel communes Avec les sphères du soleil et de la lune; Avec le bruit de fontaines merveilleuses, Et le son d'éclats de tonnerre; Avec le chuchotement d'arbres célestes Et une autre, en paisible liberté Assise sur les pelouses Elyséennes Broutées seulement par les faons de Diane; Au-dessous de larges clochettes bleues, habitant Là où les marguerites ont la senteur des roses; Où la rose elle-même possède Un parfum qui n'existe pas sur terre, Où le rossignol lance, non Des vocalises sans suite, dans le délire,

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Mais la divine vérité mélodieuse; Des vers philosophiques harmonieux, Des contes et des récits dorés Sur le ciel et ses mystères.

--Ainsi vous vivez au ciel, et cependant Sur terre vous vivez aussi. Et les âmes que vous laissez derrière vous Nous enseignent ici-bas le chemin qui conduit près de vous, Là où vos autres âmes sont dans l'allégresse, Jamais engourdies, jamais rassasiées. Ici votre âme terrestre parle encore Aux mortels, des menus faits de la semaine: De leurs chagrins et de leurs joies, De leurs passions et de leurs haines, De leur gloire et de leur honte, De ce qui fortifie et de ce qui guérit. Ainsi vous nous enseignez chaque jour La sagesse, bien que vous planiez au loin.

--Bardes de Passion et de Joie Vous avez laissé vos âmes sur terre! Avez-vous aussi des âmes au ciel Menant une double vie en des régions nouvelles?

Mars 1819.

[Pg 141]

SONNET

Pourquoi ai-je ri cette nuit! Aucune voix ne le dira: Ni Dieu, ni le Démon de sévère réplique, Ne daigne répondre du Ciel ou de l'Enfer. Alors vers mon cœur d'homme je me tourne aussitôt. Cœur! Toi et Moi sommes ici, tristes et solitaires; Je demande, pourquoi ai-je ri? O mortel souci! O Ténèbres! Ténèbres! dois-je me lamenter sans fin, Pour interroger en vain Enfer, et Ciel, et Cœur[1]. Pourquoi ai-je ri? Je connais la durée de l'Etre; Ma fantaisie lui prodigue ses extrêmes remerciements. Encore voudrais-je à cette heure même de minuit cesser d'être,

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Et voir ces fastueuses insignes du monde réduites en lambeaux; Poésie, Gloire et Beauté sont éclatantes, c'est vrai, Mais la mort est plus éclatante encore--la mort est la haute récompense de la Vie.

19 mars 1819.

[1] Dans l'original les trois mots anglais commencent par un H. Nous avons essayé de rendre, faiblement hélas! cet effet avec les trois E répétés. Mais il manque encore l'aspiration.

[Pg 143]

ODE A UN ROSSIGNOL

I

Mon cœur souffre, une torpeur accablante s'empare De mes sens comme si j'avais bu de la ciguë, Ou vidé une coupe de puissant narcotique A l'instant même et m'étais plongé dans le Léthé: Ce n'est pas par envie de ton heureux destin, Mais parce que je suis enivré de ton bonheur,-- Toi, qui, Dryade ailée des arbres, Dans quelque mélodieux entrelacs De hêtres verts et d'ombrages infinis Chantes à plein gosier le calme de l'été.

II

Oh! qui me donnera une gorgée d'un vin Longtemps refroidi dans la terre profonde,

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D'un vin qui sente Flora et la campagne verte, La danse, les chansons provençales et la joie ensoleillée! Oh! qui me donnera une coupe pleine du chaud Midi, Pleine du véritable, du rougissant Hippocrène, Avec, sur le bord, des bulles d'écume bouillonnante, Que, la bouche teinte de pourpre, Je puisse m'abreuver et, fermant les yeux sur le monde, M'égarer avec toi dans l'obscurité de la forêt:

III

Disparaître dans l'espace, me dissoudre, oublier Ce qu'au milieu des bois tu n'as jamais connu, Le dégoût, la fièvre et l'agitation, Parmi les hommes qui s'écoutent gémir les uns les autres; Où le tremblement secoue les vieux aux rares cheveux gris, Où la jeunesse devient blême, puis spectrale, et meurt; Où rien que de penser remplit de tristesse Et sur les paupières pèse d'un poids de plomb, Où la Beauté ne peut conserver un jour ses yeux lumineux, Sans qu'un nouvel Amour le lendemain en ternisse l'éclat!

[Pg 145]

IV

M'égarer loin! car je veux voler vers toi, Non pas traîné par les léopards de Bacchus, Mais sur les ailes invisibles de la Poésie, Malgré les obstacles et les retards de la sottise: Déjà je me sens avec toi! tendre est la nuit, Et peut-être la Lune Reine est-elle sur son trône, Au milieu de son essaim d'étoiles Fées; Mais ici, il n'y a nulle clarté, Sauf celle que le ciel souffle avec les brises Sur les sombres feuillages et la mousse des sentiers sinueux.

V

Je ne peux même pas discerner les fleurs à mes pieds, Ni quelles essences d'arbres dégagent d'aussi suaves senteurs, Mais, dans la pénombre embaumée, je devine l'odeur spéciale Dont ce mois de la saison parfume Le gazon, le hallier, le fruit de l'arbre sauvage; La blanche aubépine et l'églantine des champs;

[Pg 146]

La violette qui se fane si vite recouverte par les feuilles; Et la fille aînée de la Mi-Mai, La rose musquée en bouton, trempée de rosée vineuse, Où ronronnent les mouches par les soirs d'été.

VI