Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Part 5

Chapter 53,424 wordsPublic domain

Produit par le soupir même qu'exhale le silence; Car on ne pouvait discerner le plus faible mouvement De toutes les ombres qui s'allongeaient sur la pelouse. L'œil le plus glouton pouvait vagabonder au large Pour regarder la variété de ce qui l'entourait; Sonder la transparence jusqu'au tréfonds de l'horizon Et suivre les lignes presque effacées de ses contours; S'imaginer les bizarres et capricieux méandres D'une fraîche allée de bois qui ne finit jamais; Ou d'après les ombreuses crevasses et les pentes feuillues Deviner où les gracieux ruisseaux se rafraîchissent. Un instant je regardai, et me sentis aussi léger, aussi libre Que si d'un mouvement d'éventail les ailes de Mercure Avaient joué sous mes talons: mon cœur était léger, Et de nombreuses jouissances surgissaient à mes yeux; De sorte qu'aussitôt je me mis à composer un bouquet De splendeurs brillantes, laiteuses, harmonieuses et rosées.

Un buisson de fleurs de Mai avec des abeilles les butinant; Ah certes! nul recoin plaisant n'en serait dépourvu! Que le cytise juteux fasse couler sur elles ses grappes, Que les hautes herbes croissent autour des racines pour les garder Humides, fraîches et vertes; et ombragent les violettes Pour qu'elles enlacent la mousse dans le réseau de leurs feuilles.

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* * * * *

Qui est là proche? une touffe d'onagres, Au-dessus desquelles peut voltiger l'esprit jusqu'à ce qu'il s'engourdisse; Au-dessus desquelles il lui est loisible de faire un somme délicieux, Quoique sans cesse troublé par le jaillissement De boutons en fleurs mûres, ou par le vol rapide De diverses phalènes qui abandonnent sans relâche leur lieu de repos, Ou par la lune élevant son cercle argenté Au-dessus d'un nuage, et, d'un mouvement graduel, Plongeant dans le bleu avec tout son éclat.

* * * * *

Au-dessus de nos têtes, nous apercevons le jasmin et l'églantier odorants, Et les vignes en fleurs se riant de leur verte parure; Tandis qu'à nos pieds la chanson des bouillonnements de l'eau cristalline Par son charme nous enlève aussitôt loin de tous nos soucis; De sorte que nous nous sentons planant au-dessus du monde, Marchant sur les nuées blanches entrelacées et enroulées. Ainsi le sentit le premier qui raconta comment Psyché vint

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Poussée par une brise caressante vers des royaumes merveilleux; Ce que Psyché éprouva, ainsi que l'Amour, lorsque leurs pleines lèvres Se rencontrèrent pour la première fois; de quelles amoureuses et folles morsures Ils se meurtrirent les joues; et leurs innombrables soupirs, Et comment ils baisèrent leurs yeux frémissants: La lampe d'argent--le ravissement--la surprise-- L'obscurité--la solitude--le redoutable tonnerre; Leurs épreuves terminées, et l'envolée aux cieux Où ils s'inclinèrent reconnaissants devant le trône de Jupiter. C'est ce que sentit celui qui écarta les ramures Pour nous permettre de sonder la vaste forêt, D'entrevoir les Faunes et les Dryades Venant avec le plus doux bruissement au milieu des arbres; Et des guirlandes tressées de fleurs sauvages et délicates, Soulevées par les poignets ivoirins ou les pieds agiles: Il disait comment la belle, la tremblante Syrinx échappa Au Pan Arcadien, en une mortelle épouvante. Pauvre Nymphe--pauvre Pan--comment il pleura de ne retrouver Que l'adorable soupir du vent Dans les roseaux de la rivière! murmure à peine entendu, Plein de douce désolation--douleur embaumée.

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Par quelle inspiration le barde des anciens âges chanta-t-il d'abord Narcisse languissant au-dessus de la source pure? En quelque délicieux vagabondage, il avait découvert Une petite clairière entourée de branches entrelacées; Et, au centre un étang si clair Que jamais plus clair n'a reflété dans sa plaisante fraîcheur Le ciel bleu, çà et là tamisant sa sérénité A travers les pampres grimpants et leurs fantasques festons. Puis sur la rive il surprit une fleur solitaire, Une modeste fleur abandonnée, sans aucune fierté, Penchant sa beauté sur le miroir de l'onde Pour s'approcher amoureusement de sa propre image attristée. Sourde au léger Zéphyr, elle restait immobile; Mais semblait insatiable de se pencher, languir, aimer. Ainsi tandis que le Poète était fasciné en ce site charmant, Quelques indistinctes lueurs glissèrent sur sa fantaisie; Peu de temps après il conta l'aventure Du jeune Narcisse et l'infortune de la triste Echo.

D'où venait-il celui dont l'esprit ardent exhala Le plus harmonieux des chants, éternellement nouveau, Toujours rafraîchissant, pures délices, Ne cessant de réjouir Le voyageur au clair de lune? lui apportant

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Des formes du monde invisible et des mélodies surhumaines Jaillies de l'espace éthéré, des nids fleuris, Et du soyeux capiton des nuages suspendus Là où l'on contemple les étoiles. Oh! sûrement il a brisé nos barrières humaines; Dans quelque merveilleuse région il a pénétré, Pour te rechercher, toi, divin Endymion! C'était un Poète, à coup sûr un amant aussi, Celui qui hantait le sommet du Latmos, alors qu'y soufflaient Des émanations parfumées montant des myrtes de la vallée, Apportant en une pâmoison solennelle, douce et lente, Un hymne du temple de Diane! pendant que le tourbillon De l'encens s'enlevait vers sa demeure étoilée. Mais bien que son visage fût clair comme un regard d'enfant Bien qu'au-dessus de l'autel elle sourît au sacrifice, Le Poète pleurait sur sa douloureuse destinée, Pleurait de ce qu'une telle beauté fût condamnée à la désespérance: C'est ainsi que son sublime courroux lui inspira des harmonies dorées, Et qu'il donna la tendre Cynthie à son Endymion.

Reine du vaste espace, ô souveraine la plus charmante

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Entre toutes les splendeurs que mes yeux aient vues! De même que ton éclat surpasse toutes choses, De même aucun conte n'atteint la douceur du tien. Oh! pour trois paroles suaves comme le miel, puissé-je Raconter une seule merveille de ta nuit nuptiale!

Là où de lointains navires semblent montrer leurs quilles, Phébus pour un instant arrêta ses puissantes roues Et se retourna pour sourire à tes yeux timides, Avant de vouloir solenniser son invisible magnificence. L'air du soir était si vif, et si transparent, Que les hommes de bonne santé étaient d'une gaîté inaccoutumée; S'avançant comme Homère au son de la trompette Ou le jeune Apollon sur son piédestal; Et les séduisantes femmes étaient aussi belles et chaudes, Que Vénus en alarme jetant ses regards de tous côtés. Les zéphirs étaient purs et éthérés, Et s'insinuaient à travers les croisées mi-closes pour guérir Les malades languissants, rafraîchissant leur fiévreux assoupissement Et les berçant dans un sommeil complet et profond. Bientôt ils s'éveillaient les yeux clairs: la soif ne les incendiait plus, Leurs doigts ne brûlaient plus, et leurs tempes n'éclataient plus. Alors ils se levaient, leur vue causait l'étonnement

[Pg 99]

De leurs chers amis, presque fous de joie; Ceux-ci tâtaient leurs bras et leurs poitrines, les embrassaient et les regardaient fixement, Et sur leurs fronts calmes séparaient les cheveux. Jeunes hommes et jeunes filles se regardaient curieusement les uns les autres, Les mains derrière leurs dos, immobiles, stupéfaits De voir la lueur réciproque de leurs yeux; Ainsi ils se tenaient, remplis d'une douce surprise Jusqu'à ce que leurs langues se déliassent en essor poétique. Dès lors aucun amoureux ne mourut d'angoisse: Mais les vers mélodieux prononcés en ce moment Nouèrent des liens de soie qui ne pussent jamais être brisés. Cynthia! Je ne peux énumérer les félicités plus grandes Qui suivirent la tienne, ni les baisers de ton cher berger: Un poète est-il né alors?--n'ajoutons rien pour l'instant-- Mon esprit vagabond ne doit plus errer davantage.

1817.

[1] Cette pièce était originellement le début du poème d'Endymion. Lettre du 17 décembre 1817.

[Pg 100]

ÉCRIT AVANT DE RELIRE LE ROI LEAR

O Romance à la Langue-dorée accompagnée d'un doux luth! Syrène aux beaux ramages! Reine! même lointaine! Cesse tes mélodies en ce jour d'hiver. Ferme ton volume vieilli, et sois muette. Adieu! Une fois encore la lutte farouche Entre le tourment de l'Enfer et l'argile impassible M'enflammera; une fois encore j'expérimenterai L'amère suavité de ce fruit Shakspearien. Poète Roi! et vous nuées d'Albion, Créateurs de notre profond et éternel thème, Quand j'aurai parcouru l'antique forêt de chênes, Que je ne m'égare pas en un rêve stérile. Mais lorsque je suis consumé par le Feu, Donnez-moi les ailes d'un nouveau Phénix pour voler à ma guise.

23 janvier 1818.

[Pg 101]

RÉPONSE A UN SONNET DE REYNOLDS FINISSANT AINSI:

«Les yeux sombres sont plus chers de beaucoup Que ceux que parodie la clochette de l'hyacinthe.»

Le Bleu! c'est la vie du firmament, le domaine De Cynthia--le vaste palais du Soleil-- C'est la tente d'Hespérus et de toute sa suite-- Le cœur des nuages, or, gris et brun. Le Bleu! c'est la vie des eaux--l'Océan Et tous les fleuves ses vassaux: les lacs innombrables Peuvent entrer en fureur, écumer, bouillonner, mais ne pourront Jamais subsister s'ils ont perdu leur originaire teinte bleu foncé. Oh Bleu! charmant cousin de la forêt verte, Marié au vert dans les fleurs les plus délicates-- Le «ne m'oubliez pas»--la campanule bleue--et cette reine

[Pg 102]

De la modestie, la violette: quelle puissance étrange Tu possèdes, à l'état de simple ombre! Et combien grande, Lorsque dans un Œil, par la volonté du Destin, tu es vivant!

Février 1818.

[Pg 103]

A HOMÈRE

Etant à l'écart dans une géante ignorance, J'entends parler de toi et des Cyclades, Comme quelqu'un, assis sur le rivage, qui désire ardemment Pouvoir visiter le dauphin corail dans les profondes mers. Ainsi tu étais aveugle!--Mais alors le voile était déchiré; Car Jupiter enlevait les rideaux du ciel pour te permettre de voir, Et Neptune construisit pour toi une tente d'écume, Et Pan fit chanter pour toi ses ruches des bois; Oui, sur les bords de l'obscurité il y a de la lumière, Et les précipices montrent des prairies qu'on n'a pas foulées; Il y a un matin en bourgeon dans minuit; Il y a une triple vue dans une cécité aiguë; C'est une telle vision que tu possèdes, comme il est arrivé jadis A Diane, Reine de la Terre, du Ciel et de l'Enfer.

1818.

[Pg 104]

AU NIL

Fils des antiques montagnes Africaines de la Lune! Torrent de la pyramide et du Crocodile! Nous t'appelons fertiliseur, juste au moment où Un désert remplit l'horizon intime de notre vision. Nourricier de nations basanées depuis l'origine du monde, Es-tu si généreux? ou leurres-tu Ces hommes pour qu'ils t'honorent, toi qui, entraîné avec peine, Les repose pendant l'espace situé entre le Caire et Decan? Oh! puissent ces imaginations noires se tromper! Elles se trompent sûrement; C'est l'ignorance qui fait une étendue stérile De tout ce qui est au delà d'elle. Tu arroses De verts roseaux, comme nos rivières; et tu goûtes Le plaisant lever du soleil. De vertes îles tu as aussi, Et vers la mer tu te hâtes aussi joyeusement.

Février 1818.

[Pg 105]

A REYNOLDS

O toi dont la face a senti le vent de l'Hiver, Dont les yeux ont vu les nuages de neige suspendus dans la brume Et les faîtes des ormes noirs au milieu de la froide lueur des étoiles! Pour toi le Printemps sera un temps de moissons. Toi dont le seul livre a été la lumière De l'obscurité suprême, dont tu t'es repu Nuit après nuit, lorsque Phœbus était au loin! Pour toi le Printemps sera un triple matin. Oh! ne t'épuise pas en courant après la science! Je ne sais rien, Et pourtant mes chants jaillissent naturellement avec la chaleur. Oh! ne t'épuise pas en courant après la science! Je ne sais rien, Et pourtant le soir écoute[1]. Qui s'attriste A la pensée de la paresse ne peut être paresseux, Et celui-là est éveillé qui pense qu'il est endormi.

19 février 1818.

[1] Attend une parole de moi.

[Pg 106]

OÙ EST LE POÈTE?

Où est le poète? montrez-le! montrez-le, Vous, les neuf Muses! que je puisse le reconnaître. C'est l'homme qui en face d'un homme Est toujours un égal, fût-il un roi, Qu'il soit le plus pauvre de la tribu des mendiants Ou n'importe quelle autre chose étonnante Que puisse être un homme entre un singe et Platon; C'est l'homme qui, devant un oiseau, Roitelet ou aigle, trouve le chemin De tous ses instincts; il a entendu Le rugissement du lion, et peut dire Ce qu'exprime sa gorge rugueuse, Et pour lui le hurlement du tigre A une signification et frappe Son oreille comme une langue maternelle.

[Pg 107]

ROBIN HOOD

A un ami.

Non! ces jours sont loin derrière nous, Leurs heures sont vieilles et grises, Leurs minutes enterrées toutes Sous le tapis mortuaire foulé aux pieds Et formé par les feuilles de nombreuses années! Bien des fois les grands ciseaux de l'hiver, Le Nord glacé et l'Est frissonnant, Accompagnèrent de leurs tempêtes la fête Des toisons murmurantes de la forêt, Depuis le temps où les hommes ne connurent ni termes ni rentes.

Non, le bugle ne retentit plus, Pas plus que l'archet nasillard; Silencieuse est la perçante flûte d'ivoire

[Pg 108]

A travers la bruyère et sur la colline; Dans le cœur des grands bois s'est tû le rire Dont l'Echo solitaire renvoie la moitié A quelque pauvre hère affolé d'entendre Un éclat joyeux au plus profond de la morne forêt.

Pendant le plus beau temps de Juin Vous pouvez errer, sous le soleil ou la lune, Ou les sept planètes pour vous éclairer, Ou le rayon de la polaire pour vous guider; Mais jamais vous n'apercevrez Le petit John ou le vaillant Robin; Jamais un seul, de tout le clan, Tambourinant sur une pinte vide Quelque vieille ballade de chasse, pour Charmer sa verte promenade en allant Chez la belle hôtesse Merriment[1], Dans la vallée, près de l'herbage de Trent; Car il a abandonné le joyeux conte Avant-coureur de l'ale épicée.

Disparu, le vacarme de la bachique danse moresque; Disparue, la chanson de Gamelyn; Disparu, l'outlaw au ceinturon coriace Flânant sous la «verte futaie». Tous sont disparus et passés! Et si Robin pouvait surgir

[Pg 109]

Tout à coup hors de sa tombe de gazon; Et si Marian pouvait passer, Une fois encore, ses jours en forêt, Elle pleurerait, et il deviendrait fou: Il jurerait; car tous ses chênes Abattus par les ouvriers de l'arsenal Se sont pourris dans les ondes salées; Elle pleurerait de ce que ses abeilles sauvages Ne chantent plus pour elle--étrange! que le miel Ne puisse plus être obtenu sans beaucoup d'argent!

C'est ainsi: cependant chantons, Honneur au vieil arc! Honneur au cor de chasse! Honneur aux taillis non coupés! Honneur au vert Lincoln! Honneur à l'archer infaillible! Honneur à l'adroit petit John! Au cheval sur lequel il galopait! Honneur au hardi Robin Hood! S'endormant sous la feuillée! Honneur à sa fiancée Marian! Et à tout le clan de Sherwood! Quoique leurs jours se soient enfuis, Tous deux entonnons un refrain.

3 février 1818.

[1] Littéralement: Bonheur.

[Pg 110]

VERS SUR LA TAVERNE DE LA SIRÈNE[1]

--Ames de poètes morts et disparus, Quel Elysée avez-vous connu, Riante campagne ou caverne moussue, Plus raffiné que la Taverne de la Sirène? Vous êtes-vous enivrés avec boisson plus exquise Que le vin des Canaries versé par mon hôte? Ou y a-t-il au Paradis des fruits Plus savoureux que ces friands pâtés De venaison? O nourriture généreuse! Préparée comme si le hardi Robin Hood Voulait avec sa fiancée Marian, Festoyer et se griser en vidant corne et canette. --J'ai entendu dire qu'un beau jour L'enseigne de mon hôte s'était envolée, Personne ne savait où, jusqu'à ce que

[Pg 111]

La vénérable plume d'un astrologue A une peau de mouton confiât l'anecdote-- Il raconta vous avoir vus dans votre gloire Au-dessous d'une vieille enseigne nouvelle Dégustant un breuvage divin, Et mettant en gage d'un air satisfait La Sirène dans le zodiac. --Ames de poètes morts et disparus, Quel Elysée avez-vous connu, Riante campagne ou caverne moussue, Plus raffiné que la Taverne de la Sirène?

Février 1818.

[1] Taverne fréquentée par les poètes de la période Elisabéthéenne Shakspeare, Ben Jonson etc.

[Pg 112]

LES SAISONS HUMAINES

Quatre saisons comblent la mesure de l'année; Quatre saisons se partagent l'esprit de l'homme: Il a son vigoureux printemps, lorsque sa pure fantaisie Saisit en tout la Beauté, simplement en étendant la main. Il a son Eté, lorsque voluptueusement Récoltant le miel des jeunes pensées printanières, il se plaît A ruminer, et, en s'élevant dans ces hauteurs de rêve, Il se rapproche le plus du ciel; de paisibles baies Abritent son âme en Automne, alors que, les ailes Etroitement repliées, il se contente de regarder Les brumes, dans l'oisiveté--de laisser les belles choses Le côtoyer sans les utiliser plus qu'un ruisseau à sa source. Il a son Hiver, aussi, de pâle déformation, Autrement il abdiquerait sa nature mortelle.

13 mars 1818.

[Pg 113]

FRAGMENT D'UNE ODE A MAÏA

A Raynolds.

Mère d'Hermès! O Maïa toujours jeune! Puissé-je te dédier un chant Digne des hymnes qu'on t'a chantés sur les grèves de Baïes? Ou puissé-je t'invoquer En vieil idiome Sicilien? Ou tes sourires Quêter comme naguère ils le furent, dans les îles grecques, Par des bardes qui moururent heureux sur une riante pelouse, Laissant des vers grandioses à un petit clan? Oh! donne-moi leur antique vigueur, n'ayant pour auditeur Que la paisible primerose, et l'espace Du ciel et quelques oreilles! Murmuré par toi, mon chant se mourrait Heureux comme les leurs, Riche d'avoir glorifié un seul jour.

3 mai 1818.

[Pg 114]

EN VISITANT LA TOMBE DE BURNS

La ville, le cimetière, le soleil couchant, Les nuages, les arbres, les collines environnantes, tout cela semble Quoique beau, froid--étrange--comme dans un rêve Que j'ai rêvé, il y a longtemps, et que je viens de reprendre. Le court et pâle Eté est à peine sorti Du frisson de l'hiver, pour briller l'espace d'une heure; Quoique foyers de saphir, leurs étoiles ne scintillent pas: Tout est froide Beauté; le chagrin ne passe jamais. Qui, en effet, a le courage de savourer, sage comme Minos, La réalité de la Beauté, libre de cette teinte de mort Que l'imagination maladive et l'orgueil malade Jettent blême sur elle? Burns! avec le respect qui t'est dû, Je t'ai toujours vénéré. Grande ombre! voile Ta face; je pèche contre les cieux qui t'ont vu naitre.

1er juillet 1818.

[Pg 115]

OLD MEG

La vieille Meg était une Bohémienne; Elle vagabondait par les landes, Son lit était la bruyère roussâtre Et sa demeure était hors des portes. Pour pommes elle avait des graines noires, Pour groseilles des cosses de genêts, Pour vin la rosée de la sauvage rose blanche, Pour livre la tombe du cimetière.

Ses frères étaient les rocailleux côteaux Et ses sœurs les grands mélèzes; Seule avec sa vaste famille Elle vivait à sa fantaisie. Plus d'un matin elle passait sans déjeuner, Et plus d'une après-midi sans dîner, Puis, au lieu de souper, elle fixait La lune, yeux contre rayons.

[Pg 116]

Mais, chaque matin, avec le tendre liseron Elle se composait une guirlande, Et, chaque nuit, c'était l'if sombre du vallon Qu'elle entrelaçait, puis se mettait à chanter. Ensuite de ses doigts vieux et brunis Elle tressait des nattes de joncs, Et les donnait aux villageois Qu'elle rencontrait dans les taillis.

La vieille Meg était brave comme la reine Marguerite, Et de la taille d'une Amazone. Un vieux plaid rouge enveloppait son buste, Un débris de chapeau couvrait son chef. Que Dieu donne quelque part le repos à ses os âgés! Elle mourut il y a bien des années passées!

2 juillet 1818.

[Pg 117]

ÉCRIT DANS LA DEMEURE DE BURNS

Ce corps mortel d'un millier de jours Occupe en ce moment, Burns, une place dans la propre chambre, Où tu as rêvé seul de lauriers en bourgeons, Heureux et sans penser au jour fatal! Mon pouls s'échauffe avec ton propre Barley-bree, Ma tête est légère pour porter un toast à une grande âme, Mes yeux sont hagards, et je ne peux pas voir, Mon imagination est anéantie et enivrée de son but; Et cependant je peux appuyer mon pied sur ton plancher, Je peux ouvrir le châssis de ta fenêtre pour découvrir La prairie que tu as foulée si souvent,-- Et cependant je peux penser à toi jusqu'à m'aveugler la pensée,-- Et je peux boire une rasade en ton nom,-- Oh! souris parmi les ombres, car c'est la célébrité!

22 juillet 1818.

[Pg 118]

STAFFA

Jamais Aladin le magicien N'entreprit un tel ouvrage; Jamais la sorcière de la Dee Ne put voir un tel rêve. Ni Saint Jean, en l'île de Patmos, Dans l'ardeur de sa mission, Lorsqu'il aperçut les sept églises, Aux nefs dorées, érigées dans le ciel, N'eut les yeux frappés de l'émerveillement Que j'éprouvai debout sous sa voûte. Là! je vis là quelqu'un endormi Sur le marbre froid et nu; Pendant que les flots lavaient ses pieds Et que ses blancs vêtements claquaient, Trempés, contre les sombres rocs. Sur sa nuque ses longues mèches Soulevées, sans être mouillées, au-dessus de la mer Flottaient sur les vagues comme elles ondulées.

[Pg 119]