Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard
Part 4
Combien de bardes dorent le cours du temps! Quelques uns d'entre eux furent toujours la nourriture De mon imagination charmée--Je pouvais longuement méditer Sur leurs beautés, terrestres ou célestes: Et souvent, lorsque je m'asseois pour rimer, Elles font en foule irruption dans mon cerveau: Mais ni confusion, ni trouble grossier Elles n'apportent; c'est un harmonieux accord. Ainsi les innombrables sonorités qui sont l'apanage du soir; Les chants des oiseaux--le bruissement des feuilles-- La voix des eaux--la grande cloche qui se balance En résonnant solennellement--et des milliers d'autres encore, Que la distance empêche de reconnaître, Forment non un vacarme incohérent, mais une délicieuse symphonie.
Avril 1816.
[Pg 63]
A G. A. W.
Nymphe du sourire en dessous et du coup d'œil de côté, Dans quels plus divins moments de la journée Es-tu la plus séduisante? Est-ce lorsque, t'écartant des droits chemins, Tu t'engages dans les labyrinthes des douces paroles? Ou lorsque avec sérénité tu vagabondes en un ravissement De pensée plus raisonnable? Ou lorsque, partant au loin En costume désordonné pour affronter les rayons du matin, Tu jettes les fleurs éparses dans ta danse vertigineuse? Peut-être est-ce lorsque tes lèvres de rubis s'entrouvrent délicieusement, Et restent ainsi parce que tu écoutes: Mais tu as été éduquée si exclusivement en vue de plaire Qu'il m'est impossible de dire jamais quelle disposition est la meilleure. J'aurai aussi vite jugé quelle Grâce plus élégamment Danse devant Apollon, que résolu cette question.
Avril 1816.
[Pg 64]
O SOLITUDE
O Solitude! si je dois habiter avec toi, Que ce ne soit pas parmi les entassements confus De sombres masures! Gravis avec moi le pic escarpé,-- Observatoire de la nature,--d'où le vallon Avec ses pentes fleuries et le gazouillis cristallin de sa rivière, Puisse sembler un empan[1]; que je passe tes veillées Sous des voûtes de branches où le daim, par ses bonds rapides, Ecarte l'abeille sauvage de la digitale à clochettes. Mais, quoique je sois heureux d'assister à ces scènes en ta compagnie, Pourtant, l'aimable causerie avec un esprit naïf, Dont les propos sont des images de pensées délicates Est la joie de mon âme; et, sûrement ce doit être A peu près la plus haute félicité de la race humaine, Lorsque dans tes retraites se réfugient deux âmes sœurs.
Mai 1816.
[1] C'est-à-dire puisse sembler de la taille de la main.
[Pg 65]
ÉPITRE A MON FRÈRE GEORGES
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Tels sont les plaisirs qui échoient au poète vivant: Mais plus riche est la récompense de la postérité. Que murmurera-t-il dans son dernier soupir, Lorsque ses fiers regards perceront les ténèbres de la mort?
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Quant à mes sonnets, quoique personne n'y ait fait attention, Je me réjouis, cependant, à l'idée que vous les lirez. Depuis peu, aussi, j'ai éprouvé un grand et paisible plaisir, Etendu sur le gazon, occupé à ce que j'aime par dessus tout: A griffonner ces lignes pour vous. Voilà ce que je pensais Tandis que sur mon visage je sentais la brise la plus fraîche. En ce moment, je repose sur un lit de fleurs
[Pg 66]
Qui couronne une falaise élevée; et celle-ci domine fièrement Les vagues de l'Océan. Les pédoncules, les brins d'herbe Strient ma table de leurs ombres tremblotantes. D'un côté est un champ d'avoines penchées, Que les coquelicots émaillent de leurs folioles écarlates. Si choquantes et si inutiles, puisqu'elles rappellent à l'esprit Les vêtements rouges que déteste l'humanité, Et de l'autre côté, se déploie devant mes yeux Le manteau bleu de l'Océan avec des raies pourpres et vertes. Tantôt j'aperçois un navire avec ses voiles, et tantôt Je remarque le remous, brillant comme de l'argent, qui enveloppe sa proue. Je vois l'alouette redescendant vers son nid, Et la mouette, aux vastes ailes, qui jamais ne se repose; Car, lorsqu'elle n'étale plus largement ses ailes, Sa poitrine danse sur la mer inlassablement agitée
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Août 1816.
[Pg 67]
ÉCRIT PENDANT UNE SOIRÉE D'ÉTÉ
Les cloches de l'église font résonner les alentours de leur mélancolie, Elles invitent les fidèles à prier encore, A se plonger encore dans le noir, dans de plus redoutables soucis, A écouter plus souvent l'affreuse éloquence d'un prédicateur. A coup sûr l'esprit de l'homme est étroitement envoûté Par quelque sombre ensorcellement; on voit chacun fuir Les joies du foyer, et les airs Lydiens, Et les entretiens élevés avec ceux que la gloire a couronnés. Toujours, toujours les cloches sonnent, et j'en sentirais un froid humide Un frisson comme celui qui émane de la tombe, si je ne savais
[Pg 68]
Qu'elles vont mourir, comme une lampe dont l'huile est consumée, Que c'est leur dernier soupir, leur lamentation avant de rentrer Dans l'oubli--si je ne savais que de fraîches fleurs écloront Et de nombreuses gloires marquées au sceau de l'immortalité.
1816.
[Pg 69]
ÉPITRE A CHARLES COWELEN CLARKE
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D'après ce qui précède, ami Charles, vous pouvez clairement concevoir Pourquoi je ne vous ai jamais adressé de vers: Parce que mes pensées n'étaient jamais nettes ni précises, Et qu'elles étaient peu dignes de plaire à une oreille classique;
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Aussi ne le ferais-je pas maintenant si je ne vous connaissais depuis longtemps; Si vous ne m'aviez le premier appris tous les charmes du chant: Le grand, le doux, l'élégant, le libre, le délicat; Celui qui s'enfle pathétiquement et celui qui va divinement droit; Les voyelles Spensériennes qui prennent leur essor en toute aisance,
[Pg 70]
Et flottent comme les oiseaux sur les mers estivales; Les tempêtes Miltoniennes, et plus encore, la tendresse Miltonienne; Michel en armes, et plus encore la charmante gracilité de la tendre Eve. Qui a lu pour moi le sonnet s'enflant bruyamment Jusqu'à son apogée, puis mourant fièrement? Qui a exalté pour moi la grandeur de l'ode, Tirant, comme Atlas, sa vigueur de son propre poids? Qui m'a fait goûter plus qu'une liqueur forte La tranchante épigramme à la pointe aiguisée? Et m'a prouvé que, de tous, l'épique était le roi, Sphérique, grandiose, enserrant tout comme l'anneau de Saturne?
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Septembre 1816.
[Pg 71]
SONNET
Piquantes, tumultueuses, les raffales sifflent çà et là A travers les buissons desséchés, à demi dénudés; Les étoiles semblent gelées, suspendues dans le ciel, Et j'ai de nombreux milles à parcourir à pied. Cependant je m'inquiète peu du froid de la bise glacée, Ou du lugubre frémissement des feuilles mortes, Ou de ces lampes d'argent allumées au-dessus de moi, Ou de la distance qui me sépare du doux repos du home; Car je suis tout imprégné de l'amitié Que j'ai trouvée dans le petit cottage, De l'éloquente détresse de Milton aux cheveux si beaux, Et de toute son affection pour le gentil Lycidas noyé, De la charmante Laura dans sa légère robe verte, Et du fidèle Pétrarque couronné par la gloire.
[Pg 72]
MÊME SONNET TRADUIT PAR SAINTE-BEUVE
Piquante est la bouffée à travers la nuit claire; Dans les buissons séchés la bise va sifflant; Les étoiles au ciel font froid en scintillant, Et j'ai, pour arriver, bien du chemin à faire. Pourtant je n'ai souci ni de la bise amère, Ni des lampes d'argent dans le blanc firmament, Ni de la feuille morte à l'affreux sifflement, Ni même du bon gîte où tu m'attends, mon frère! Car je suis tout rempli de l'accueil de ce soir, Sous un modeste toit où je viens de m'asseoir, Devisant de Milton, l'aveugle au beau visage, De son doux Lycidas par l'orage entraîné, De Laure en robe verte en l'avril de son âge, Et du féal Pétrarque en pompe couronné.
[Pg 73]
A MES FRÈRES
De petites flammes agitées traversent le charbon dont on vient d'emplir l'âtre, Et leur léger pétillement se fait entendre au milieu de notre solitude, Tels des chuchotements de dieux familiers qui gardent Un affectueux empire sur nos fraternelles âmes. Et pendant qu'à la recherche de rimes je voyage jusqu'aux pôles, Vos regards sont fixés, comme en un sommeil poétique, Sur la légende si abondante et si profonde Qui toujours, à la tombée de la nuit, apaise nos soucis. C'est votre jour de naissance, Tom, et je me réjouis Qu'il se passe ainsi en une reposante quiétude. Bien des veillées semblables de doux chuchotement Puissions-nous passer ensemble, et ressentir dans le calme Ce que sont les vraies joies d'ici-bas--avant que la grande voix De la céleste bouche, ordonne à nos esprits de prendre notre vol.
18 novembre 1816.
[Pg 74]
SONNET
Pour celui qui a longtemps été parqué dans la ville, Quelle joie de promener ses regards sur la sereine Et libre étendue du ciel,--d'exhaler une prière Sous le plein sourire du firmament azuré! Qui peut être plus heureux que lui, lorsque d'un cœur satisfait Il enfonce ses membres lassés dans quelque moelleux tapis D'herbe drue, et lit une débonnaire Et poétique histoire d'amour et de langueur? Quand il rentre chez lui, le soir, son oreille Perçoit les plaintes de Philomèle, ses yeux Surveillent la brillante course des nuées qui voguent dans l'espace; Il se lamente de ce que ce jour se soit si vite écoulé: Comme la chute d'une larme d'ange Qui tombe dans le lumineux éther, silencieusement.
1816.
[Pg 75]
EN QUITTANT QUELQUES AMIS DE BONNE HEURE
Qu'on me donne une plume en or, et qu'il me soit permis de m'appuyer Sur un monceau de fleurs, en des régions claires et lointaines; Qu'on m'apporte une tablette plus blanche qu'une étoile, Ou la main d'un ange chantant un hymne, lorsqu'on l'aperçoit Entre les cordes d'argent d'une harpe céleste; Qu'ici s'avancent sur de nombreux chars ornés de perles, Des robes roses, des cheveux flottants, des corbeilles de diamants, Des ailes à demi découvertes, et des regards perçants. En même temps, que la musique bourdonne autour de mes oreilles, Et chaque fois qu'arrivera quelque délicieuse Coda, Que j'écrive un vers d'une somptueuse tonalité,
[Pg 76]
Plein des multiples émerveillements des sphères: Jusqu'à quelle hauteur en effet mon esprit prétend-il s'élever! Il n'est pas satisfait de demeurer si tôt seul.
1816.
[Pg 77]
ADRESSÉ A HAYDON
Hauteur d'esprit, jalousie pour tout ce qui est bien, Une ardente tendresse pour la renommée d'un grand homme, Habitent çà et là au milieu de cette foule sans nom, Dans la ruelle infecte, dans le bois inextricable; Et là où nous pensons que la vérité est la moins comprise, Très souvent nous trouvons la «sincérité du but» Qui devrait épouvanter jusqu'à se cacher de honte Une pitoyable engeance, affamée d'argent. Combien glorieuse est cette affection pour la cause Du génie inébranlable, peinant vaillamment! Qu'arrive-t-il lorsqu'un intrépide champion fait rentrer L'Envie et la Malice dans leur taudis natal? D'innombrables âmes font retentir de discrets applaudissements, Fières de le contempler dans les yeux de sa patrie.
1816.
[Pg 78]
ADRESSÉ A HAYDON
De grands esprits habitent en ce moment sur terre; Celui du nuage, de la cataracte, du lac, Qui sur le sommet d'Helvellyn, les yeux ouverts, Reçoit sa fraîcheur des ailes de l'Archange: Celui de la rose, de la violette, du printemps, Du sourire social, du lien pour le salut de la Liberté: Et là!--de celui dont la fermeté jamais ne devrait prendre Un son plus humble que le chuchotement de Raphaël. D'autres esprits se tiennent ici à l'écart Sur le seuil de l'âge qui vient; Ceux-là, ceux-là donneront au monde un autre cœur Et d'autres pulsations. N'entends-tu pas le ahan De puissants travaux dans les humaines entreprises? Ecoutez un instant, nations, et soyez muettes!
20 novembre 1816.
[Pg 79]
SONNET
Heureuse est l'Angleterre! je me contenterais De ne pas voir d'autre verdure que la sienne; De ne pas sentir d'autres brises que celles qui soufflent A travers ses imposantes futaies confondues avec les grandioses légendes; Et cependant, parfois, je sens que je languis Pour le ciel Italien, que je gémis intérieurement De ne pas prendre assiette sur une Alpe comme sur un trône, Et que j'oublie à demi ce que signifient monde et mondanité. Heureuse est l'Angleterre! suaves sont ses filles dénuées d'artifice; Suffisant pour moi est leur simple charme, Suffisants sont leurs bras blancs vous enlaçant en silence: Et cependant, je brûle souvent, avec ardeur, de voir Des beautés au regard énigmatique, d'entendre leurs chants, Et de voguer avec elles sur les eaux estivales.
1816.
[Pg 80]
SUR LA SAUTERELLE ET LE GRILLON
La poésie de la terre ne meurt jamais: Quand tous les oiseaux abattus par la chaleur du soleil Se cachent sous la fraîcheur des arbres, une voix courra De haie en haie le long des prés nouvellement fauchés; C'est celle de la Sauterellle--qui conduit le concert Dans la volupté de l'été; inépuisables Sont ses délices; et, lorsqu'elle est lassée de ses jeux Elle se repose à l'aise, abritée sous quelque roseau hospitalier. La poésie de la terre ne cesse jamais: Par une solitaire soirée hivernale, quand la gelée A imposé un silence général, dans l'âtre grince Le cri du Grillon, dont la chaleur augmente l'acuité; Il semble au dormeur à moitié assoupi La voix de la Sauterelle parmi les collines herbues.
30 décembre 1816.
[Pg 81]
SONNET
Après que de sombres vapeurs ont pesé sur nos montagnes Pendant une longue et triste saison, survient un jour Enfant de l'aimable Sud, qui purge Les cieux malades de toutes malsaines souillures. Le mois anxieux, délivré de ses tourments, Prend comme un droit longtemps perdu le contact de Mai, Les paupières se jouent avec la fraîcheur qui passe, Comme les feuilles de rose avec les gouttes des pluies d'été. Les pensées les plus calmes flottent autour de nous:--les feuilles Qui bourgeonnent--le fruit mûrissant dans le silence--les soleils d'automne Souriant le soir sur les paisibles javelles-- La joue duvetée de Sapho--la respiration d'un enfant endormi-- Le sable qui parcourt grain par grain une horloge-- Un ruisselet sous bois--une mort de Poète.
Janvier 1817.
[Pg 82]
CALIDORE
* * * * *
Douces les brises arrivaient de la forêt, Douces elles soufflaient de côté la flamme de la bougie; Claire venait la chanson du berceau lointain de Philomèle; Agréable l'encens de la fleur du tilleul; Mystérieux, farouche le son de la trompette résonnant au loin; Adorable la lune dans l'éther, toute seule;
* * * * *
1817.
[Pg 83]
FEMME! LORSQUE JE TE VOIS
Femme! lorsque je te vois bavarde, vaine, Inconstante, puérile, orgueilleuse et pleine de caprices; Dénuée de cette modeste langueur qui rehausse le charme Des yeux baissés, repentants des blessures Causées par leur douce lueur et les guérissant aussitôt: Aussitôt mon esprit enfiévré s'exalte et bondit, Aussitôt mon âme tressaute et se réjouit De ce que si longtemps je sois resté fermé à l'amour. Mais quand je te discerne bonne, charitable et tendre, O ciel! avec quel acharnement j'adore Ta grâce enchanteresse;--je brûle d'être Ton défenseur--d'être ton Calidore-- Un vrai Chevalier de la Croix Rouge--un vaillant Léandre-- Pourvu que je sois aimé de toi comme ces héros de jadis!
[Pg 84]
Pieds agiles, yeux violet foncé, cheveux bien séparés. Mains potelées, cou de neige, poitrine blanche, Sont choses qui stupéfient les sens éblouis Au point que les yeux fascinés, fixes, oublient qu'ils regardent. D'un tel spectacle, o Ciel! je n'ai pas le courage De détourner mon admiration, si dépourvu Soit-il de ce qui mérite le respect, si dépouillé De l'adorable modestie et des rares vertus. Cependant, aussi insouciant que l'alouette, je me dégage De ces leurres et les oublie immédiatement--même avant d'y avoir goûté Ou d'avoir trois fois humecté mon palais; mais lorsque je remarque Que de pareils charmes unissent leur éclat avec celui d'une bienveillante intelligence, Mon oreille s'entrouvre, telle la gueule rapace d'un requin, Pour se repaître des accents d'une voix divine.
Ah! qui peut oublier jamais une créature si parfaite? Qui peut oublier ses attraits à demi dissimulés? Dieu! elle est comme l'agneau d'un blanc de lait, qui bêle Pour que l'homme le protège. Assurément Celui qui voit tout, Qui est heureux de nous savoir satisfaits de ses dons, Ne donnera jamais d'ailes au criminel qui entraîne Tant d'innocence à sa ruine--qui vilement dupe
[Pg 85]
Un cœur naïf de colombe. Pour dire vrai, rien ne peut libérer Nos pensées d'une telle beauté: lorsque j'entends Un lai dont j'ai vu une fois sa main évoquer le rythme, Son contour me semble flotter palpable et proche; L'eussé-je jamais vue cueillir d'un berceau Une fleur trempée de rosée, souvent cette main m'apparaîtrait, Et sur mes yeux secouerait les perles tremblotantes de l'humidité.
[Pg 86]
A UN AMI QUI M'AVAIT ENVOYÉ DES ROSES
Comme j'errais à travers les champs en liesse, Alors que l'alouette secoue la tremblante rosée Qui perle sur le trèfle, son abri--quand à nouveau Les chevaliers d'aventure se saisissent de leurs boucliers bossués:-- Je vis la fleur la plus délicate que produise la sauvage nature, Une rose musquée fraîchement épanouie; c'était la première qui distillât Son parfum sur l'été: gracieuse elle croissait Semblable à la baguette que manie la reine Titania. Et comme je me régalais de son odeur, Je pensais qu'elle surpassait de beaucoup la rose des jardins: Mais quand, o Wells! tes roses me parvinrent Mes sens furent délicieusement charmés: Elles avaient de douces voix, qui plaidaient tendrement Murmurant les mots de paix, de sincérité et d'amitié indomptable.
[Pg 87]
SUR LES MARBRES D'ELGIN
Mon esprit est trop faible; la hantise de la mort Pèse lourdement sur moi comme un invincible sommeil, Et tout pinacle que j'imagine, tout abîme De divine souffrance me dit que je dois mourir, Tel un aigle blessé qui regarde le ciel. Cependant c'est une exquise jouissance de pleurer De ce que je n'ai pas les vents des nuées à maintenir Frais pour les yeux qui s'ouvrent au matin. De telles gloires vaguement conçues dans le cerveau Font affluer au cœur une ineffable haine. Ainsi causent une vertigineuse souffrance ces merveilles Dans lesquelles on trouve mélangée la grandeur Grecque avec la rude Destruction du vieux Temps--avec une masse agitée Un soleil, une ombre d'une magnitude.
1817.
[Pg 88]
CONCLUSION DU PRÉCÉDENT SONNET
Haydon! pardonne-moi de ne pouvoir parler En termes définitifs de ces hauts chefs-d'œuvre. Pardonne-moi de ne pas avoir les ailes de l'aigle, De ne pas savoir où je dois chercher ce qui me fait défaut; Et pense que je ne voudrais pas être par trop naïf En faisant résonner des roulements de tonnerre répétés Jusque sur les escarpements d'où jaillissent les sources de l'Hélicon. Eussé-je un souffle assez puissant pour une tâche aussi fantastique. Pense aussi que toutes ces harmonies seraient tiennes; A quel autre seraient-elles? Qui, sur ce sujet, atteint le bord de ton manteau? Car lorsque les hommes regardaient ce qu'il y a de plus divin Avec une idiotie écervelée et une suffisance phlegmatique, Tu avais déjà contemplé le plein éclat Hespérien De leur splendeur orientale, et tu étais allé les adorer!
[Pg 89]
SUR LA MER
Elle entretient d'éternels murmures autour De ses rivages désolés, et de son puissant gonflement Engloutit deux fois dix mille cavernes, jusqu'à ce que le charme D'Hécate leur abandonne leurs sonores et antiques ténèbres. Souvent on la trouve d'humeur si paisible, Que c'est à peine si la plus petite écaille Sera remuée, pour des jours, de la place où elle est une fois tombée, Lorsque, la dernière fois, les vents du ciel étaient déchaînés. O vous! qui avez les prunelles des yeux meurtries et lassées, Régalez-les devant l'immensité de la mer; O vous! dont les oreilles sont rassasiées de rudes vacarmes Ou repues jusqu'à indigestion de fades mélodies,
[Pg 90]
Asseyez-vous à l'entrée de quelque vieille caverne, et méditez Jusqu'à ce que vous tressailliez, comme si les nymphes de la mer chantaient!
18 avril 1817.
[Pg 91]
SONNET
Quand je crains de cesser d'être Avant que ma plume ait glané mon fertile cerveau, Avant qu'une pile élevée de livres, dans leurs caractères imprimés, Renferme, comme de pleins greniers, une moisson bien mûre; Quand j'étudie sur la face étoilée de la nuit, Les vastes symboles nuageux d'un haut poème, Et sens que je ne vivrai jamais pour retracer Leurs ombres, avec la main magique de la chance; Et quand je sens, exquise créature d'une heure! Que je ne te verrai jamais plus devant moi, Que je ne savourerai plus l'enchanteur pouvoir De l'inconscient amour! alors sur la grève Du vaste monde, je me tiens seul, et je médite, Jusqu'à ce qu'Amour et Gloire plongent dans le néant.
1817.
[Pg 92]
JE ME HAUSSAIS SUR LA POINTE DES PIEDS[1]
Je me haussais sur la pointe des pieds au sommet d'un côteau. L'air était rafraîchissant et tellement tranquille Que les tendres fleurs en bouton qui avec une modeste fierté Ployaient languissamment, en une courbe infléchie, Leurs tiges peu garnies de feuilles et coquettement élancées, N'avaient pas encore perdu leurs diadèmes étoilés Dérobés aux premiers sanglots du matin. Les nuages étaient purs et blancs comme des troupeaux nouvellement tondus, Et sortant d'un clair ruisseau; paisiblement ils reposaient Sur les champs azurés du ciel; alors se glissa Un imperceptible frémissement parmi la feuillée,
[Pg 93]