Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard
Part 3
Beers[79] voit en lui le poète de l'émotion romantique, de même qu'en Scott celui de l'action romantique. C'est le diminuer, les émotions ainsi que les actions romantiques étant en général dénuées de sincérité, parce que, leur amour du Beau ne trouvant pas sa satisfaction dans la vie ordinaire, ils la requéraient dans les événements du passé ou les cataclysmes de la Nature.
Il faut donc aller plus loin que Beers et que Keats lui-même, et dire que, classique par le choix de ses sujets--du moins les plus développés--il s'est montré romantique dans sa forme et naturaliste par la franchise de son impressionnabilité. Voilà sa grande originalité, sur laquelle on ne saurait trop insister, celle qui constitue sa personnalité novatrice à cette date de son siècle: ne traduisant que des sensations directes, il demeure, quand même, _actuel_, et ne tend jamais à se créer une âme grecque, ni une âme gothique, ni une âme de néo-latin.
[Pg 41]
Ce n'est pas ce que comprirent les poètes qui vinrent après lui, lorsque sa gloire fut devenue incontestée. Géographiquement ses principaux poèmes, Endymion, Lamia, Hypérion étaient grecs; son ardent amour pour le paganisme l'avait forcé de se tenir à l'écart de l'évolution scientifique, politique et religieuse qui remplissait d'orgueil ses compatriotes. Ils n'analysèrent pas davantage et estimèrent logique d'en conclure qu'il trouvait son Idéal uniquement dans le passé.
Et cependant, n'avait-il pas, à plusieurs reprises, nettement formulé ses idées sur l'évolution persistante et inéluctable de toutes choses?
Dans Hypérion, au milieu du conseil tenu par les dieux désespérés d'avoir été vaincus par Jupiter, «un enfant», un dieu nouveau, Neptune s'adressant à Saturne lui dit:
De même que le Ciel et la Terre sont plus beaux, beaucoup plus beaux. Que le Chaos et les Ténèbres vides, quoique rois autrefois, De même que nous montrons, supérieurs à eux le Ciel et la Terre, Par la forme, la cohésion et la beauté, Par la volonté, la liberté, la fraternité, Et par des milliers d'autres signes d'une vie plus pure; De même sur nos talons marche une perfection nouvelle, Un pouvoir d'une beauté plus mâle, né de nous Et destiné à nous surpasser, autant que nous surpassons En gloire les antiques Ténèbres; et nous ne sommes pas [Pg 42] Plus vaincus par eux que ne l'a été par nous la domination Du Chaos sans forme[80]..........
Etait-ce la théorie d'un artiste s'hypnotisant sur un stade de cette évolution et s'y ankylosant de propos délibéré?
......... De fraîches fleurs écloront Et de nombreuses gloires marquées au sceau de l'immortalité[81]! D'autres esprits se tiennent ici à l'écart Sur le seuil de l'âge qui vient. Ceux-là, ceux-là donneront au monde un autre cœur Et d'autres pulsations. N'entends-tu pas le ahan De puissants travaux dans les humaines entreprises! Ecoutez un instant, nations, et soyez muettes[82]!
Il espérait donc que la postérité verrait régner le bonheur universel ... ou à peu près.
Les architectes anglais, Inigo Jones et Wren avaient rédigé une sorte de code qui réglementait en principes fixes et arides la riche et indépendante imagination des Hellènes: ils mesuraient, pour chaque ordre, la proportion exacte de la colonne par rapport à son chapiteau, l'élévation de l'entablement par rapport à celle de la colonne; les sculpteurs calculaient quelle dimension précise devait avoir chaque trait de la figure, combien
[Pg 43] de fois la hauteur de la tête était contenue dans celle du corps, ils comptaient les plis de chaque Cariatide; tout était ramené à des lois mathématiques et intangibles. Les poètes n'agirent pas autrement et suivirent aveuglément la même fausse route, pensant, très sincèrement, marcher sur les traces de Keats.
Byron, malgré qu'il eût, sans discontinuer, battu en brèche le vieil édifice social et criblé de ses sarcasmes les dévotions désuètes et hypocrites, restait l'idole du gros public.
Wordsworth, qui avait d'abord--et ce fut son grand mérite--protesté éloquemment contre la préférence que les pseudo-classiques professaient pour le général, et remis le concret en honneur, finissait par prêcher sempiternellement; et, s'il restait l'éducateur moral de l'Angleterre puritaine et bourgeoise, il était peu à peu délaissé par le clan des délicats qui lui reprochaient d'être terre à terre.
Shelley, de son côté, admiré surtout, dans la suite, par Tennyson, et une petite élite, était trop grand et dépassait trop ses contemporains pour qu'ils pussent se rendre compte de sa supériorité: tout en s'imprégnant des éléments, au même degré que Keats, il savait, de plus, rajeunir les thèmes antiques, Prométhée par exemple. Enfin Shelley était un philosophe doublé d'un socialiste qui cherchait son Idéal dans l'Avenir.
Keats qui n'avait cure ni de guider les hommes
[Pg 44] dans le Présent, ni de les améliorer dans l'Avenir, qui ne s'était jamais soucié que de se poser en champion de la Forme pure, se désignait, en apparence, comme le visionnaire imaginant les rêves les plus éthérés et les plus éloignés des réalités quotidiennes. Par la magie de son style, la nature entière avait resplendi d'un éclat de pierres précieuses et des créatures immatérielles d'une impeccable Beauté avaient été ressuscitées.
Les Préraphaélites ne discernèrent que cette face de son talent; mais n'étant pas doués de la même porosité, ils utilisaient ses sensations parce qu'ils n'en éprouvaient pas de véritablement personnelles. Les maîtres seuls se dégagèrent de cette influence, Swinburne et Browning surtout; les autres, qu'ils prissent leurs sujets chez les classiques Grecs, qu'ils les situassent au Moyen-Age, pendant la Renaissance ou même dans une phase plus récente, demeurent condamnés à n'être jamais considérés que comme des virtuoses, comme des techniciens incomparables, qui, n'infusant dans leurs poèmes ni étincelle, ni vie, exerçaient industrieusement un merveilleux métier.
Grands artistes ils se prouvaient, assurément, et passionnés pour la Beauté, mais artistes dont la volonté de se manifester artistes devenait par trop perceptible! Ils divinisaient les émotions, mais n'étant pas émus eux-mêmes, ils ne frissonnaient pas à l'unisson avec ceux qu'ils côtoyaient chaque
[Pg 45] jour, d'où un désaccord flagrant entre leur génie et celui de leur époque. Ils étaient des déracinés!
Au milieu de parcs féériques, ombragés d'arbres laissant retomber sur des pelouses d'émeraude des frondaisons aux reflets métalliques, ils érigent des palais de marbre couronnés de toitures irisées. Les fleurs et les fruits des parterres semblent des améthystes, des topazes, des rubis; les ruisseaux, miroitant comme des saphirs, apportent leur tribut à des bassins du milieu desquels s'élève à des hauteurs prodigieuses une floraison de gerbes d'eau formées du cristal le plus pur. Sur ce décor se profile une profusion de Lucius Vérus avec trop de cheveux en volutes et de barbes en spirales, d'élégantes dames avec trop de corps en ivoire, trop de joues de corail, trop d'yeux de diamant et de dents de perles. Où est l'atmosphère dans ce paysage métallisé et pétrifié? Chaque détail a une égale importance, brille d'un éclat uniforme.
Sans doute les héros de Keats n'agissent pas, mais au moins leur extériorité se transforme-t-elle:
Laissée à elle-même la forme serpentine.... .... se tordit convulsée en des souffrances écarlates Le jaune safran foncé remplaça La couleur plus tendre de la lune qui ornait son corps gracieux. Et, telle la lave dévastant une prairie, Ternit ses écailles d'argent et ses tresses d'or, [Pg 46] Obscurcit ses taches fauves, ses stries et ses rayures, Eclipsa ses croissants, éteignit ses étoiles[83]...
Ses métaux fusent, ses marbres deviennent malléables, ses ondes, comme dans Endymion, prennent tour à tour l'aspect d'un saule pleureur, puis d'un cygne, d'un chêne, d'une cathédrale gothique. Sa Lamia, son Isabelle ne se satisferaient pas de n'avoir en perspective que des enfants sidéraux! Ce n'est pas un évocateur d'âmes dont les essences se modifient, c'est un créateur de formes dont la transmutation et la mobilité sont incessantes. Chez lui, tout est vivant, même le:
_Bouclier rougissant du sang des reines et des rois_[84].
L'atmosphère est fluide et transparente, et chacun des détails concourt à l'effet d'ensemble.
Pour résumer: ce qu'il a de primesautier et d'inimitable, c'est la subtilité de son odorat, la finesse de son goût, l'acuité de son ouïe, la netteté de sa vision; ce qui est indiscutablement à lui, c'est la qualité de sa sensibilité, sa sincérité en l'enregistrant et sa franchise en l'exprimant. Voilà pourquoi les critiques, se piquant d'idéalisme, ne
[Pg 47] pouvaient lui pardonner son sensualisme; voilà pourquoi il était moderne et pourquoi il devançait son époque.
Shelley, qui, dès le début, l'avait jugé à sa valeur, Shelley qu'il avait méconnu en refusant l'hospitalité que le poète lui offrait avec insistance à Pise, eut juste le temps d'écrire sur lui Adonaïs, son ouvrage le plus parfait peut-être, puis mourut on sait de quelle tragique façon. Par une touchante inspiration, bien digne de son grand cœur, il avait choisi pour ce poème la Stance spensérienne que Keats affectionnait particulièrement et dont il s'était servi pour construire la Veille de Sainte Agnès.
Enfin, dernier hommage du poète panthéiste au poète païen, il avait emporté un Eschyle et un Keats pour faire en mer l'excursion dans laquelle il trouva la mort. On eût dit qu'il s'était muni à dessein de ces deux compagnons d'élite en ce moment suprême où il allait entreprendre son voyage à travers cet infini qui l'avait tant hanté, et les avoir toujours avec lui pendant l'Eternité des siècles.
Et, pieusement, ses compatriotes avaient suivi cette indication: les deux jeunes gens morts, Keats à 26 ans, Shelley à 30 ans, reposaient fraternellement, tout près l'un de l'autre, dans le cimetière protestant de Rome, le long des murs Honoriens, à l'ombre de la pyramide de Cestius. Des acanthes et des digitales poussent çà et là; les silhouettes opaques des pins parasols se découpent
[Pg 48] sur le bleu velouté des montagnes de la Sabine qui barrent l'horizon; à de rares intervalles, vers le soir, les grêles clochettes de chèvres qu'appelle dans le lointain un pâtre, en sayon de laine et en sandales de drap brun, lancent leurs notes cristallines vers un ciel teinté d'orange et de vermillon; voilà le paysage au milieu duquel se dressaient les deux tombes, séparées par quelques pouces de terrain[85].
Sur celle de Keats est gravée cette inscription composée par le poète lui-même:
«Ci-gît un dont la gloire était écrite sur l'eau».
Infortunée Angleterre, dont les trois plus grands poètes au XIXe siècle sont morts en terre étrangère et méridionale! Est-ce simple caprice du hasard? Inconsciemment ou non, ont-ils fui les climats brumeux, et, semblables à Gœthe, ont-ils voulu finir dans la lumière[86]?
[1] Il prépare en ce moment une étude beaucoup plus développée sur le génie de Keats et sur le mouvement littéraire de l'Angleterre entre 1800 et 1820.
[2] Page 53.
[3] Page 181.
[4] A mon frère George. Epître. Page 66. A mes frères. Sonnet. Page 73.
[5] A Haydon. Sonnet. Page 77.
[6] A Leigh Hunt. Dédicace de son premier volume. Page 51.
[7] A Felton Mathew. Epître. Page 61.
[8] A Cowden Clarke. Epître. Page 69.
[9] Reynolds. Réponse à un sonnet. Page 101.
[10] A Byron. Sonnet. Page 56. Quelles que fussent leurs divergences, il savait, lui, apprécier Byron.
[11] Lamia. Page 318.
[12] Endymion. Page 221.
[13] Sonnet. Page 67. On supprime parfois ce sonnet dans des éditions récentes! Pour quelle cause?
[14] Hypérion. Page 323.
[15] Page 281.
[16] Page 148.
[17] Page 113.
[18] Page 58.
[19] Sur les marbres d'Elgin. Sonnet. Page 87.
[20] Après une lecture de l'Episode de Paolo et Francesca, Sonnet. Page 164.
[21] D'après Ronsard. Fragment d'un sonnet. Page 123.
[22] Le premier a écrit: «L'homme dans la lune» et le second «Le berger fidèle», deux poèmes que Keats avait étudiés de près avant de commencer Endymion.
[23] Imitation de Spenser. Page 53. Sonnet à Spenser. Page 59.
[24] Avant de relire le roi Lear. Sonnet. Page 100.
[25] Dans Hypérion Keats a réussi à s'assimiler le style de l'auteur du Paradis perdu.
[26] La veille de Sainte Agnès a plus d'une ressemblance avec le Christabel de Coleridge, mais l'art de ce dernier est plus suggestif, celui de Keats plus pictural et plus plastique.
[27] Dante. Page 164.
[28] A Chatterton. Sonnet. Page 57. Il lui a dédié Endymion.
[29] Où est le poète? Page 106.
[30] Sur la sauterelle et le grillon. Sonnet. Page 80.
[31] Sonnet. Page 59.
[32] Je me haussais sur la pointe du pied. Page 98.
[33] Id. Page 92.
[34] Sur la mer. Page 89.
[35] Ode à un Rossignol. Page 142.
[36] Pour n'effaroucher personne, il est urgent de constater qu'il n'est naturaliste ni par ses sujets, ni par sa forme--mais sans alléguer l'impersonnalité de son art,--surtout pour la franchise de ses impressions.
[37] Hypérion. Page 332.
[38] Ode à un Rossignol. Page 142.
[39] Réponse à un sonnet de Reynolds. Page 101.
[40] Hypérion. Page 359.
[41] Ceci était plutôt la pratique des peintres d'autrefois, Rembrandt par exemple. De nos jours, Carrière employa principalement la méthode du ton fondamental, et finit même par négliger tous les autres.
[42] La veille de Sainte Agnès. Page 299. Deep-damasked, littéralement damassées en creux, incisées. Le poète veut évoquer à chaque vers l'idée de blason.
[43] La veille de Sainte Agnès. Page 279. Le substantif Pensée eût été préférable, mais eût semblé un jeu de mots.
[44] Ode sur une Urne grecque. Page 148.
[45] Sonnet. Page 62.
[46] Page 235.
[47] Les rimes ne sont pas combinées de la même façon chez Chaucer et chez Keats. Le premier fait rimer ensemble les lignes 1 et 3, les 2, 4, 5, 7, les 6, 8, et Keats les 1, 3, 5, les 2, 4, 6, les 7, 8.
[48] Page 265.
[49] Page 288.
[50] Page 323.
[51] Hypérion. Page 327.
[52] Fantaisie. Page 126.
[53] Endymion. Page 206.
[54] Sonnet. Page 171.
[55] Rappels de phrases: pages 126 et 129; 166 et 168; 187; 227 et 228; 239; 261 et 263; 332.
[56] Dans Lamia.
[57] Endymion, Chant I.
[58] Keats avait trouvé cette ballade dans les œuvres de Chaucer auquel en est attribuée la traduction anglaise, et il s'imaginait que c'était une ballade provençale (voir la Veille de Sainte-Agnès). Elle a été composée par Alain Chartier, secrétaire de Charles VI. Page 164.
[59] Endymion. Pages 218, 219 et suivantes. Strophe XXXI.
[60] Isabelle ou le Pot de basilic. Page 249.
[61] A Fanny. Page 135.
[62] Page 83.
[63] A George Felton Matthew. Page 61.
[64] Premier vers d'Endymion.
[65] Sommeil et poésie. Page 196.
[66] A mes frères. Sonnet. Page 73.
[67] O Solitude. Sonnet. Page 65.
[68] Teignmouth. Page 121.
[69] A Chatterton. Sonnet. Page 189.
[70] Sonnet. Page 114.
[71] Sonnet. Page 31.
[72] Sommeil et Poésie. Page 189.
[73] Littéralement, mûrissant.
[74] Son dernier sonnet. Page 181.
[75] Page 130.
[76] Ode à une urne grecque. Page 148.
[77] C'est ce qui lui attira la haine de Byron, féru d'admiration pour l'auteur de l'Essai sur l'homme.
[78] Sommeil et Poésie. Page 194.
[79] Voir l'Appendice bibliographique.
[80] Hypérion. Page 350.
[81] Sonnet. Page 68.
[82] Adressé à Haydon. Sonnet. Page 78.
[83] Lamia. Page 295.
[84] La Veille de Sainte Agnès. Page 278. Remarquer qu'il ne joue pas sur le double sens du mot, comme l'auteur français connu. Le mot anglais, blush, signifie que la couleur semble aller et venir.
[85] Depuis quelques années les édiles romains ont entrepris de changer de place le cimetière protestant; Shelley a été transporté dans une nouvelle sépulture loin de son ami et Keats n'a plus pour compagnon dans la mort que son fidèle Severn qui avait assisté à ses derniers moments.
[86] Voir la bibliographie à l'appendice.
[Pg 49]
POÉSIES DIVERSES
[Pg 50]
[Pg 51]
DÉDICACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
A LEIGH HUNT.
_Gloire et Beauté ont disparu;_ _Car si nous errons aux premières heures du matin,_ _Nous ne voyons aucun encens en spirales s'élever_ _Vers l'Est au devant du jour qui sourit:_ _Aucune troupe de nymphes à la douce voix, jeunes et gaies,_ _Apportant des épis de froment en des couronnes tressées,_ _Des roses, des œillets et des violettes, pour orner_ _L'autel de Flora au début de son mois de Mai._ _Mais il reste encore d'autres joies aussi hautes,_ _Et je bénirai éternellement ma destinée,_ _De ce qu'à une époque où sous les arbres plaisants_ _Pan n'est plus imploré, je ressente un plaisir libre,_ _Un plaisir touffu, en constatant que je pourrais plaire,_ _Avec cette pauvre offrande, à un homme tel que toi._
Mars 1817.
[Pg 52]
[Pg 53]
IMITATION DE SPENSER
I
Maintenant le matin émergeant de son oriental séjour, Dès ses premiers pas rencontra une verdoyante colline; Il couronna de flammes ambrées sa crête dénudée, Puis argenta les limpides cascatelles de son ruisseau; Oui, jaillissant pur de sa source moussue, suintait goutte à goutte, Et après un adieu à son lit de fleurs des champs, Divisé en maints ruisselets, formait un petit lac; Celui-ci, le long de ses rives, reflétait des berceaux de ramures entrelacées, Et dans l'espace central, un ciel qui jamais ne s'abaisse.
II
Là le martin-pêcheur voyait son éclatant plumage Rivaliser avec les brillantes colorations du poisson,
[Pg 54]
Dont les soyeuses nageoires et les légères écailles d'or Dardaient au-dessus de lui, à travers les ondes, un rayon vermeil; Là le cygne voyait la courbe neigeuse de son cou Et majestueusement se promenait en ramant; Ses yeux de jais étincelaient; ses pattes se montraient Sous les vagues, semblables à l'ébène d'Afrique, Et sur son dos une fée reposait voluptueusement.
III
Ah! comment décrire les enchantements d'une île Placée au centre de ce merveilleux lac; Je pourrais plutôt distraire Didon de sa douleur, Ou chasser du vieux Lear son amère tristesse: Certes on ne vit jamais plus admirable site Parmi tous ceux qui charmèrent les yeux romantiques; L'île semblait une émeraude scintillant dans l'argent Des eaux éblouissantes; de même au plus haut de l'éther, Transperçant les nuées d'un blanc floconneux, rit le ciel céruléen.
IV
Tout autour, le lac baignait luxurieusement Des pentes de verdure à travers ses vagues miroitantes,
[Pg 55]
Qui, ainsi qu'en une gentille amitié Se ridaient avec délices sur le bord fleuri, Comme si elles s'efforçaient de recueillir les rougeoyantes larmes Qui tombaient en profusion des tiges de rosiers! Peut-être était-ce l'œuvre de son orgueil Luttant pour jeter sur la grève un joyau Qui surpassât tous les bourgeons sertis dans le diadème de Flora.
1813-14.
[Pg 56]
A BYRON
Byron que ta mélodie est suave et triste! Prêtant à l'âme des accords de tendresse, Comme si la douce Pitié, avec une force inaccoutumée, Avait touché son luth plaintif, et que toi à ses côtés, Tu eusses saisi les sons et ne leur eusses pas permis de mourir. La douleur qui couvre tout ne te rend pas moins Séduisant: bien que tes chagrins soient revêtus D'un brillant halo, d'un éblouissant éclat, Comme lorsqu'un nuage voile la lune dorée, Et que ses bords sont colorés d'une lumière resplendissante; A travers la sombre robe, souvent percent des rayons transparents Qui s'infiltrent comme de jolies veines dans le marbre noir. Chante encore, cygne agonisant! refais encore le récit, Le récit enchanteur, le récit du plaisant pitoyable.
1815.
[Pg 57]
A CHATTERTON
O Chatterton! que ton destin fut triste! Cher enfant du chagrin--fils de la misère! Combien prématurément les ténèbres de la mort ont éteint tes yeux, Où le génie mettait une douce lueur et un haut dessein! Combien prématurément ta voix, majestueuse et inspirée, Se dissolvait en vers mourants! Oh! combien proche Fut la nuit de ton admirable matin. Tu mourus Fleurette à demi épanouie frappée par les souffles glacés. Mais c'est le passé: te voilà parmi les astres Au plus haut du ciel: aux sphères qui tourbillonnent Tu chantes harmonieusement; rien ne gâte tes hymnes, Au-dessus du monde ingrat et des humaines épouvantes. Sur terre, l'homme juste défend contre les vils détracteurs Ton illustre nom et l'abreuve de larmes.
1815.
[Pg 58]
EN OUVRANT POUR LA PREMIÈRE FOIS L'HOMÈRE DE CHAPMANN
J'ai beaucoup voyagé à travers les royaumes dorés, Et vu maints florissants états et maintes nations; Autour de maintes îles occidentales j'ai vogué Dont les bardes restent fidèles au culte d'Apollon. Souvent on m'avait parlé de la vaste étendue Qu'Homère au front ridé gouvernait comme son domaine; Mais jamais encore je n'avais respiré son souffle pur Avant que Chapman fît résonner son haut et fier langage: Alors, je me sentis comme un veilleur des cieux Lorsqu'une nouvelle planète surgit à portée de sa vue, Ou comme le vaillant Cortez, quand de ses yeux d'aigle Il fixait le Pacifique--alors que tous ses hommes Se regardaient avec un étrange soupçon-- Silencieux, du haut d'un pic du Darien.
Août 1815.
[Pg 59]
SONNET
O combien j'aime, par un beau soir d'été Lorsque des torrents de lumière déversent l'or à l'Occident Et que sur les zéphyrs embaumés reposent immobiles Les nuages argentés, loin, très loin, laisser Les pensées vulgaires, et m'accorder un doux répit Contre les menus soucis; découvrir après une paisible recherche, Une solitude parfumée, parée des beautés de la Nature, Et là, faire délicieusement illusion à mon âme: Là m'échauffer le cœur avec des chansons de ma patrie, Méditant sur le sort de Milton--sur le cercueil de Sidney-- Jusqu'à ce que leurs formes austères se dressent devant moi: Peut-être prendre mon essor sur l'aile de la Poésie, Très souvent verser une larme délicieuse Lorsque quelque mélodieuse tristesse enchante mes yeux.
[Pg 60]
A SPENSER
Spenser, un de tes fervents admirateurs, Qui a pénétré au plus profond des arbres de ta forêt, Me fit promettre, l'autre soir, de ciseler Quelques vers dont le charme pût séduire ton oreille. Mais, Poète Elfe! il est impossible A un habitant de cette terre hivernale De s'élever, tel Phœbus, muni d'une plume d'or, Avec des ailes de flamme et de faire surgir une aube en sa joie. Il est impossible d'échapper au labeur Tout d'un coup, et de recevoir ton inspiration; La fleur doit absorber la nature du sol Avant de pouvoir s'épanouir: Sois avec moi dans les jours d'été, et je Ferai une tentative en ton honneur et pour plaire à cet ami.
[Pg 61]
ÉPITRE A GEORGES FELTON MATTHEW
Douces sont les joies que procure la poésie, Et doublement douces quand elle chante une fraternité; Aucun souvenir, Matthew, ne peut évoquer à nos yeux Un destin plus plaisant, une jouissance plus vraie Que celui dans lesquels s'ébattent deux Poètes frères, Qui, en combinant leurs inspirations, emploient leur talent A élever un trophée aux muses du drame. La pensée de cette grande association infuse Dans le cœur aimant du génie, la divination De tout ce qui est haut, grand, bon et calmant.
* * * * *
Novembre 1815.
[Pg 62]
SONNET