Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Part 2

Chapter 23,615 wordsPublic domain

[Pg 20] Voici une remarque précieuse qui atteste la sincérité de son art; un idéaliste aurait glissé sur ce détail. Seul un précurseur du naturalisme[36] pouvait le noter:

Au lieu de saveurs agréables son énorme palais ne percevait Que le goût empoisonné du cuivre ou d'un métal corrompu[37].

Personne n'a défini mieux que lui, avec une prédilection plus marquée, les sensations du goût:

Oh! qui me donnera une gorgée d'un vin Longtemps refroidi dans la terre profonde, D'un vin qui sente Flora et la campagne verte[38].

Il est tellement peintre que pas une finesse du ton qu'il décrit ne lui échappe:

Le bleu! c'est la vie du firmament, le domaine De Cynthia--le vaste palais du Soleil! C'est la tente d'Hespérus et de toute sa suite, Le cœur même des nuages, or, gris et brun; Le bleu! c'est la vie des eaux[39]...

Nuance tout ce qui a une teinte vermillon. Que la rose s'épanouisse et réchauffe l'atmosphère,

[Pg 21] Que le vin écarlate écume dans le gobelet Frais comme une source bouillonnante, que les coquilles aux bords décolorés, Sur le sable, ou sous les insondables profondeurs, deviennent pourpres Dans tous leurs circuits, que la jeune fille Rougisse vivement, comme surprise par quelqu'ardent baiser[40]!

Quelle richesse de palette! Est-il possible d'exprimer plus picturalement avec des mots les somptuosités et les variétés d'une même tonalité? Chaque mot est lui-même une teinte dont Keats par une juxtaposition calculée atténue ou vivifie les différentes nuances avec un raffinement inouï. Si ce n'était paraître jouer trop facilement sur les vocables, les termes concernant la peinture et la musique ayant une excessive identité, on pourrait se croire autorisé, après avoir lu ce morceau à haute voix dans l'original, à soutenir qu'on a entendu une gamme, à spécifier où se trouvent les tons et les demi-tons, à vérifier et à justifier cette assertion, un peu audacieuse, en constatant, qu'images, harmonie, et pensées sont ici concomitantes.

Nulle confusion suspecte, cependant, nulle interversion n'est perceptible entre les différents arts. Constellations d'un même orbe, ils cheminent sans se choquer ni s'entraver, bien que leurs routes ne

[Pg 22] soient qu'entrelacements continuels. Chacun use de ses moyens propres: il y a simplement émulation, superposition. Quel que soit celui auquel il défère momentanément la prédominance, le poète, quand il conçoit et élabore une œuvre, les subordonne invariablement tous à la poésie. Il n'hésite d'ailleurs pas à emprunter leurs procédés au peintre, au sculpteur, au musicien, soit pendant la préparation, soit pendant l'exécution, selon qu'ils lui semblent mieux convenir au sujet qu'il aura à traiter.

Après avoir, en une esquisse très largement brossée, établi d'abord ses grandes lignes, le peintre[41] choisit une couleur, une clé, devant servir d'assiette normale à son tableau et constituer la base solide sur laquelle s'appuiera l'infinité des plans formés par les dégradations successives de cette unique couleur; ensuite, ses effets de lumière et d'ombre, toujours en camaïeu, judicieusement distribués, il fait chanter çà et là, non la note banale des tons complémentaires, mais la fanfare plus tapageuse de tons très distants s'harmonisant sans heurts. Keats, lui aussi, avant d'accorder entre elles ses colorations ou ses sonorités et de faire retentir leur puissante polyphonie, prend minutieusement

[Pg 23] soin de trouver, en premier lieu, le point de départ, la clé.

Il excelle à créer cette ambiance: parfois le vague et l'incertain planent autour de ses personnages, entretenus par des imprécisions voulues de termes[42] et d'images[43]:

.. Des vitres en losange d'une bizarre invention, Riche en couleurs et en teintes splendides, Comme sont les ailes sombres et _damasquinées_ du papillon de nuit Et au milieu entre mille figures héraldiques...

Une idée lui vint comme une rose épanouie..

Parfois l'immobilité et le silence figent toute sa description:

Bel éphèbe, sous ces arbres, tu ne peux quitter Ta chanson, pas plus que les arbres ne quittent leurs feuilles, Audacieux amoureux, jamais, jamais tu n'obtiens les baisers Quoique tu sois proche du but[44]......

Ici, c'est l'art du statuaire qui lui inspire cet effet de plastique insurpassable. Il semble impossible de rassembler avec plus d'à propos les mots et les tours de phrase qui suggéreront la vision de gestes

[Pg 24] subitement arrêtés en leur élan, comme dans une photographie instantanée.

Si, au contraire, il veut rendre la succession et la plus ou moins grande rapidité des mouvements, il va de soi qu'il s'adressera au compositeur. C'est à l'école de celui-ci qu'il apprendra en quelque sorte, l'usage du métronome, c'est-à-dire qu'il prescrira, dès le début de chacune de ses pièces par le choix de sa stance et de la mesure de son vers, quel rythme devra adopter celui qui récitera son œuvre, de même que par la position de la pause (ou césure) il le contraindra de reprendre haleine à tel endroit, de façon à précipiter ensuite ou à ralentir son débit, suivant qu'après cet arrêt de respiration il y aura plus ou moins de syllabes à prononcer.

Il fera preuve, pour diversifier rythmes et pauses, d'une imperturbable sagacité et d'une science impeccable puisée chez chacun des poètes qui avaient été «la nourriture de son imagination[45]»; il en approfondit la maîtrise et se l'approprie avec un bonheur inouï.

Pour Isabelle[46], ou le Pot de Basilic, dont le canevas est emprunté à Boccace, il se sert, après Chaucer[47], de la désinvolte Ottava Rima si chère aux poètes italiens.

[Pg 25] Pour la Veille de Sainte Agnès[48], la Stance Spensérienne avec ses neuf vers, dont le dernier est un alexandrin, lui a semblé par cet allongement fournir une chute plus majestueuse à sa strophe.

Avant de commencer Lamia[49], il étudie Dryden, dont il s'assimile l'aisance dans la facture du même alexandrin, assoupli et libéré cette fois: alternativement alerte et pompeux, ce mètre avait toute la variété qui convenait pour dépeindre, soit la démarche sinueuse de la femme-serpent, soit la grandiose fantasmagorie de l'orgie qu'elle préside en son palais.

S'il veut représenter, dans Hypérion[50] la lutte des forces cosmiques, il prendra pour modèle l'ampleur et l'envergure de la période Miltonienne: qu'on lise dans le texte anglais ce passage d'une quiétude déjà Olympienne--bien avant que l'Olympe fût consacré;--est-il possible de concevoir un adagio plus solennel et d'une sérénité plus imposante:

... Dans l'extase d'une nuit d'été Ces sénateurs des bois puissants, en leur verte parure,

[Pg 26]

Les chênes élevés, aux branches enchantées par l'ardeur des étoiles. Rêvent, et rêvent ainsi, toute la nuit, sans autre frémissement Que celui de la brise qui s'enfle graduellement dans la solitude, Domine le silence, puis s'évanouit, Comme une marée montante qui n'aurait qu'une vague[51]...

D'autrefois la diction sera haletante et fébrile, en allure de scherzo:

Que toujours la Fantaisie puisse vagabonder, Le plaisir n'est jamais au logis: Au plus doux contact le plaisir s'évapore, Telles les bulles d'air assaillies par la pluie; Que la Fantaisie erre donc[52].......

Certains de ces morceaux, par contre, sont célèbres pour la multiplicité de leurs mouvements et l'ingéniosité de leurs innombrables modulations que pacifient par échappées de furtifs retours au ton initial; celui qui commence ainsi, entre autres, dont la traduction ne donne, hélas! aucune idée sous ce rapport:

Sur les flancs du Latmos s'étendait Une puissante forêt[53].....

Le musicien lui expliquera encore quelle est

[Pg 27] l'importance d'un ton plus haut ou plus bas, quelles lettres enflent ou assourdissent la voix, la rendent plus grave ou plus aiguë, lui dira qu'il faut être ménager de ses timbres, ne pas, à moins de chercher un effet, fatiguer son auditeur en faisant sonner indéfiniment les mêmes, préparer au contraire leur rentrée de manière à lui procurer une surprise, une sensation d'inattendu:

Inspectons la lyre, calculons la résonnance De chaque corde, et voyons ce qui peut être gagné Par une oreille industrieuse et une patiente attention, Avare du son et de la syllabe[54]......

Aucun poète a-t-il possédé à un degré supérieur l'instinct du vers plein et vibrant? Aucun s'est-il enivré davantage du charme du son et des rimes, du rappel des assonnances amené par un luxe incroyable de répétitions savamment disposées[55]. Tantôt les unissons lui semblent préférables, et tantôt il joue sur les différentes prononciations d'une même voyelle, cas assez fréquent dans la langue anglaise.

Tour à tour il sait reposer l'oreille par des cadences alanguies, puis la réveiller soudain avec le fier cliquetis des consonnes métalliques. S'il a besoin de nouvelles cordes à sa lyre, comme Berlioz

[Pg 28] faisant plus tard le désespoir de ses artistes et les forçant d'attaquer sur leurs cors des notes inemployées auparavant, il invente des accords qui indignent les pusillanimes et les officiels. Quels étranges adjectifs attirent tout à coup notre attention? Effarés de les entendre, les puristes d'Outre-Manche crient au scandale en invoquant grammaire et dictionnaires. Keats s'inquiète peu de leur colère: pour rendre son orchestration plus aérienne, sa fantaisie a forgé des mots «psalterian»[56] et «piazzian» dont la première syllabe ressemble au pincement de la harpe et dont la terminaison rappelle sa résonnance nasillarde.

Maintes fois cependant, grisé par le susurrement des s et des z, par l'élancement des h et le balancement des allitérations, il se laisse aller à ne plus donner de sens à la musique de ses paroles; il lui arrive encore d'atténuer outre mesure les contours sous l'amoncellement des empâtements, de diluer les couleurs, tant il en force l'éclat. Alors, comme chez son compatriote Turner, idée et image, tout disparaît dans un poudroiement d'or au milieu d'un prestigieux flamboiement: il ne peint plus que la lumière! _La poésie est une pluie sans fin de lumière[57]._

C'est un vertige presque irrésistible qui l'entraîne!

[Pg 29] Combien il lui est, la plupart du temps difficile de réfréner cette fougueuse, cette impérieuse imagination! Il faut reconnaître, pour être équitable, que dans ses chefs-d'œuvre--et ils sont nombreux,--il est resté maître de lui-même: aussitôt, les nuances et les harmonies et ses phrases en doublent la signification, et il lui a suffi de s'en tenir au diapason et au rythme qu'il avait adoptés avec tant de discernement.

La belle Dame sans Mercy est peut-être, de toute l'œuvre du maître écrivain, la pièce capitale en laquelle idée, image et musique s'équilibrent dans les proportions les plus justes avec la perfection la plus inattaquable[58].

Un poète aussi exclusivement sensuel, qui n'écrivait que sous la fascination et la domination de ses sens, qui s'écriait: «O vivre d'une vie de sensations plutôt que de pensées!» devait surtout choisir comme types d'humanité des personnages animés de passions violentes, de la passion surtout la plus insurmontable de toutes, de l'amour. C'est avec l'amitié le sentiment qu'il a le mieux interprété:

............... leur couronne Est tressée d'amour et d'amitié, et siège haut [Pg 30] Sur le front de l'humanité; Sa valeur la plus pesante et la plus volumineuse Est l'amitié d'où émane sans cesse Une splendeur persistante; mais au sommet Est suspendue, par d'invisibles fils, une sphère De lumière, c'est l'amour: son influence Frappant nos yeux, engendre un sens nouveau[59]..

Encore doit-on constater qu'il a plutôt chanté la Volupté que l'Amour pur:

Elle pleure solitaire ses plaisirs perdus, Douloureusement elle pleure jusqu'à la venue de la nuit, Puis alors, au lieu d'amour, o Misère! Elle médita solitaire sur la Volupté..... Mais l'égoïsme, cousin de l'amour n'imposa pas longtemps La brûlante insomnie en son sein seulement: Elle se consuma dans l'attente de l'heure fortunée et compta Les instants fiévreusement, haletante, sans relâche[60].

De même, dans la pièce adressée à Fanny, la fiancée dont il a été parlé plus haut, qui partait pour un bal auquel le poète jaloux ne pouvait pas assister, ce sont surtout des émotions physiques qu'il traduit:

Ah! que du moins ta main ne soit saisie par personne! Laisse, laisse les amoureux se consumer-- [Pg 31] Mais, je t'en supplie, ne détourne pas Sitôt de moi, l'élan de ton cœur; Oh! conserve, par charité. Les pulsations les plus vives pour moi[61]!

En réalité, il ne se trouve pas à l'aise avec les femmes, les jugeant trop peu homogènes. Il reproche à ses contemporaines de ne pas assez ressembler aux Nymphes de l'Ilyssus. Aucune, d'ailleurs ne fit faire de folies à ce sensuel qui ne l'était que par la pensée. C'est encore la Beauté qu'il poursuit en elles; et rapidement désillusionné, il leur témoigne un mépris formel:

Femme, lorsque je te vois bavarde, vaine Inconstante, puérile, orgueilleuse et pleine de caprices.. Aussitôt mon âme tressaute et se réjouit De ce que, si longtemps, je sois resté fermé à l'amour[62].

«Je sens, écrit-il à Bayley, que je ne suis pas juste envers les femmes. J'essaie, en ce moment, de leur rendre justice; je ne puis. Est-ce parce qu'elles sont tellement au-dessous de mes imaginations d'adolescent? Quand j'étais écolier, je considérais une belle femme comme une déesse.»

Et, comme sa fiancée semble se plaindre qu'il s'adresse plutôt à sa beauté qu'à elle-même, par divination sans doute, et pressentant intuitivement

[Pg 32] une rivalité qu'elle se définissait mal à elle-même, il lui répond:

«Pourquoi ne puis-je parler de votre beauté? Aurais-je pu vous aimer sans cela? Je ne puis concevoir d'autre origine à mon amour pour vous que votre beauté.»

Dans l'amitié même, il ne sépare pas ses amis de son art:

Douces sont les joies que procure la poésie, Et doublement douces quand elle chante une fraternité! Et aucun souvenir, Matthew, ne peut évoquer à nos yeux Un destin plus plaisant, une jouissance plus vraie Que celui dans lesquels s'ébattent deux poètes[63]..

Poésie! Beauté! voilà donc les deux mots qui se trouvent à tout propos sous sa plume, quel que soit le thème qui l'inspire: émotion des sens, amour, amitié, etc... C'est son Credo, c'est l'unité profonde de sa pensée:

Une chose de Beauté est une joie éternelle[64]...

L'art suffit à tout, l'art purifie tout, ennoblit tout: ........... Le véritable but De la poésie, c'est qu'elle doit être une amie Qui allège les soucis et élève les pensées des hommes[65].

C'est-à-dire que, s'il n'est ni chauvin, ni religieux,

[Pg 33] s'il juge sévèrement la science et l'histoire qui dépoétisent son domaine, il n'est pas indifférent, ni égoïste. Car la poésie lui fait aimer la nature et chacun des phénomènes qui embrasent son imagination, elle lui fait chérir tout ce qui palpite sous le soleil,

ses frères:

Bien des veillées semblables de doux chuchotement Puissions-nous passer ensemble, et ressentir dans le calme Ce que sont les vraies joies d'ici bas--avant que la grande voix. De la céleste bouche ordonne à nos esprits de prendre notre vol[66].

ses amis:

......... et sûrement ce doit être A peu près la plus haute félicité humaine Lorsque, dans tes retraites, se réfugient deux âmes sœurs[67]!

l'humanité entière sans distinction de castes ni de nations, tous les êtres qui bondissent, rampent, volent, nagent, sur terre, dans les airs ou sous les eaux; mais la poésie lui fait aussi haïr sa férocité; et plus d'une fois, cette férocité mêle d'amertume l'ivresse qui l'envahit en face des spectacles les plus enchanteurs de cette marâtre:

......... La vaste mer roulait Sans fracas une frange d'écume argentée... [Pg 34] Et mon bonheur eût été complet!--mais je voyais Trop profondément dans les espaces sous-marins, où chaque estomac, S'il est le plus fort, se nourrit du plus faible, éternellement[68]!

C'est dans un pareil état d'âme qu'on discerne l'influence de Chatterton auquel il dédiait ces vers:

........ Aux sphères qui tourbillonnent Tu chantes harmonieusement; rien ne gâte tes hymnes Au-dessus du monde ingrat et des humaines épouvantes[69].

Ces crises de découragement prouvent que, s'il avait vécu plus longtemps, ce païen endurci aurait probablement fini par partager l'angoisse moderne. Depuis son plus jeune âge, une surexcitation nerveuse d'une prodigieuse intensité enfiévrait, sans lui laisser de repos, toutes les fibres de son être: il était miné. Aussi, qu'un accident survienne et l'influence du suicidé de 17 ans prédominera de plus en plus! Une maladie l'atteint dont les germes avaient été contractés pendant une tournée en Ecosse; c'en est fait, l'infortuné sera vite abattu. Déjà s'étaient trahis quelques symptômes de dépression, qui désormais iront s'aggravant sans relâche; en visitant la tombe de Burns, notamment:

[Pg 35]

Tout est froide Beauté; le chagrin ne passe jamais[70].....

Qu'elle est loin la hautaine ironie du sonnet dans le dernier vers duquel il avait précédemment fait allusion à la mort du poète qu'il préférait maintenant:

Les pensées les plus calmes flottent autour de nous, celles des feuilles. Qui bourgeonnent.--le fruit mûrissant en silence..... Un ruisselet sous bois--une mort de Poète[71].

Oui, c'en est fait! Keats n'est plus Keats! et l'inexorable destin lui refuse les années qu'il avait réclamées autrefois pour se manifester dans son entière éclosion:

Oh! pour dix ans que je puisse m'abîmer Dans la poésie, que je puisse accomplir la tâche Que mon âme s'est imposée[72].....

Ce vœu, formulé en 1817, ne sera pas réalisé. Les médecins lui conseillant de chercher en Italie une température plus clémente, il se décide à quitter l'Angleterre avec son ami, le peintre Severn, qui sera dorénavant son unique confident et le soutiendra fidèlement pendant ses dernières

[Pg 36] agonies. Il s'embarque, désespéré de ne plus voir Fanny, angoissé à l'idée de laisser son œuvre inachevée, torturé par la pensée que la gloire lui échappe; et, sur le bateau, une fois encore, une seule, une dernière fois il redevient Keats:

... Puissé-je, toujours immobile, toujours immuable, Elire comme oreiller le sein naissant[73] de ma bien-aimée Pour le sentir à jamais doucement se soulever, puis s'abaisser, Eveillé à jamais en une délicieuse insomnie, Pour entendre encore, et encore, sa tendre respiration Et vivre ainsi toujours--ou sinon m'évanouir dans la mort[74].

Après un court séjour à Naples, il vient s'installer à Rome, où tout de suite «il sent les marguerites pousser sur lui», puis il termine en retrouvant pendant les derniers jours une sérénité païenne, ce qu'il appelait sa «vie posthume».

Les zoïles d'Edimbourg n'avaient cessé de lui reprocher son affectation archaïque, son obscurité, sa téméraire absence de tout sentiment chrétien aggravée par l'imprudente évocation d'une religion disparue sans retour; et, finalement, lui avaient bienveillamment conseillé de renoncer à la littérature pour reprendre son ancien métier de pharmacien. Jeffrey, plus juste, avait reconnu en lui le don merveilleux de faire revivre le

[Pg 37] monde symbolique avec une stupéfiante réalité.

Byron, atteint d'un accès de fureur effrénée en lisant cet éloge, avait écrit à son éditeur Murray:

«Plus de Keats, s'il vous plaît! Ecorchez-le moi tout vif, ou je me chargerai moi-même de lui ôter la peau. Je ne peux supporter l'idiotie ni le rabachage de ce petit singe. J'étais fier des éloges comme des blâmes de Messieurs les critiques d'Edimbourg. Maintenant qu'ils ont bien parlé de Keats, tous ceux qu'ils ont vantés sont déshonorés par cet article insensé».

Le pauvre poète une fois mort, le généreux Lord s'écriera frénétiquement en parlant d'Hypérion: «Ce fragment Titanique, sublime comme Eschyle!» et s'excusera de ses invectives d'antan, en alléguant qu'il avait défendu la mémoire de Pope que l'auteur de «Sommeil et Poésie» s'était permis de flageller.

Tardive, exagérément tardive, se produisit la réaction, puisque le malheureux méconnu ne la connut pas. Des rivaux littéraires--il y a, par chance, des exceptions--plutôt que de témoigner, eux-mêmes, pendant leur vie de simples regrets pour une injustice commise à l'égard d'un vivant, préféreront toujours laisser à leurs successeurs le soin de prodiguer à un mort les honneurs de l'apothéose! Et cette apothéose fut complète: peintres, poètes, musiciens, critiques des générations suivantes, Hood, Tennyson, Morris, Rossetti, O'Shaugnessy,

[Pg 38]

Marzials, Payne, Swinburne, Burne Jones, Millais, en Angleterre et chez nous Mallarmé, Mœterlinck, Debussy entre autres, recueillirent l'héritage du jeune maître.

La Veille de Saint-Marc[75] surtout devint l'Evangile des Symbolistes. Chez la plupart il est facile de reconnaître les traces de cette fervente admiration dont les conséquences furent le plus souvent heureuses, mais parfois néfastes, il faut l'avouer.

Le grand poète n'avait jamais emprunté leurs sensations à ceux mêmes qui le séduisaient le plus; il s'était, sans exception aucune, adressé invariablement à la nature. Si les sujets antiques l'avaient attiré de préférence, c'est qu'instinctivement il avait deviné que les peuples, dans leur enfance, ont, de toute évidence, et pour cause, des impressions fraîches, que leurs sens ne sont pas émoussés, ni leurs façons de les exprimer tombées dans la banalité. De plus, étant très peu livresque, son amour exclusif de la Forme et de la Beauté lui fournissait une solution satisfaisante pour toutes les énigmes de l'univers. Pour lui, comme pour les Grecs, voir les choses dans leur Beauté c'était les considérer dans leur Vérité:

Beauté, c'est Vérité. Vérité c'est Beauté; voilà tout Ce que vous savez sur terre, et tout ce qu'il faut savoir[76].

[Pg 39]

Du moment qu'on possède en toute assurance son point fixe, son étoile polaire, pourquoi se lancer dans l'inconnu des troubles et des incertitudes?

Tel est le véritable fond de son hellénisme. Par contre, il abomine ceux qu'il intitule les faux classiques, Pope[77] et ses fades imitateurs, auxquels il reproche d'être des artisans de vers, et surtout de pasticher les poètes du XVIIe siècle français. Il le proclame dès sa première pièce importante, celle qui est, en quelque sorte, sa profession de foi, sa préface de Cromwell:

............ Un schisme Entretenu par la frivolité et la barbarie Fut cause que le grand Apollon rougit pour son pays. Un millier d'artisans portaient le masque De poètes. Race déshéritée! Race impie! Qui blasphémaient le brillant lyrique Et ne s'en apercevaient pas,--non, ils marchaient Brandissant un misérable étendard décrépit Sur lequel étaient inscrites les plus falotes devises et en gros caractères. Le nom d'un certain Boileau[78].......

Il prétend être, lui, un vrai classique, non celui qui se borne à représenter l'idée aussi nue et aussi nette que possible, mais celui qui--outre ces qualités,

[Pg 40] apanage de la statuaire--à l'égal des romantiques ses contemporains, continue la tradition de leurs illustres devanciers, les Arioste, les Spenser, les Burns, et, comme les peintres de son pays, montre les objets à travers une atmosphère colorée et irradiante, au milieu d'un halo et d'un vague émouvants.