Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Part 16

Chapter 163,491 wordsPublic domain

De même que, chez nous mortels, le cœur oppressé Est plus harcelé encore et plus fiévreux, Lorsqu'il approche de la maison de deuil Où d'autres cœurs souffrent des mêmes affres; De même Saturne, comme il avançait au centre Se sentit défaillir, et serait tombé au milieu de tous, S'il n'avait rencontré les yeux d'Encelade, Dont la grandeur d'âme, dont la vénération pour lui, tout d'un coup Le frappèrent comme une inspiration; et il s'écria-- «Titans, regardez votre Dieu.» A ces paroles, quelques uns gémirent; Quelques uns se dressèrent sur leurs pieds, d'autres aussi crièrent; Les uns pleuraient, les autres se lamentaient, tous se prosternaient avec respect; Alors Ops, relevant son voile aux plis noirs,

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Découvrit ses joues pâles et son front blême, Ses sourcils maigres et hérissés, et ses yeux caves. Un grondement surgit parmi les pins qui ont poussé sous le vent glacé Lorsque l'Hiver élève la voix; un vacarme surgit Parmi les immortels lorsqu'un Dieu fait du doigt un geste Qui impose le silence, et exprime combien est chargée Sa langue de tout le poids de pensées inexprimables: La foudre, la musique et la majesté: C'est un ronflement semblable à celui de pins qui ont poussé sous le vent glacé; Quand il cesse dans les montagnes de ce monde, On n'entend aucun autre bruit; mais lorsqu'il cessa ici Parmi ces déchus, la voix de Saturne dans ce silence S'enfla comme un orgue, qui recommence A tonner, quand les autres harmonies, arrêtées net, Laissent dans l'air, étouffées, leurs vibrations argentines. Il éclata en ces termes «Ce n'est pas dans mon propre cœur brisé, Qui est à lui-même son juge suprême et son enquêteur, Que je peux trouver des raisons pour que vous soyiez ainsi: Ce n'est pas dans les légendes du tout premier jour Recueillies dans ce livre aux feuillets imprégnés de l'esprit antique, Que l'étincelant Uranus de son doigt glorieux Sauva des rivages ténébreux, lorsque les vagues

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Même pendant les reflux le cachaient dans les sombres bas fonds; Vous savez que ce livre, je l'ai toujours pris Comme un solide point d'appui:--Ah, malheureux! Ni ici, ni en signe, en symbole, en présage D'éléments, terre, eau, air et feu,-- En guerre, en paix, ou se querellant Un contre un, contre deux, contre trois, ou chacun d'eux tous En particulier contre les trois autres; Ainsi le feu lutte contre l'air dans un orage, les torrents de pluie Noient l'un et l'autre, et les poussent contre la surface de la terre, Où ils rencontrent le soufre, en sorte qu'une quadruple fureur Bouleverse le pauvre univers;--ce n'est pas dans ce conflit, D'où je tire d'étranges leçons, en l'étudiant attentivement, Que je peux trouver des raisons pour que vous en soyiez réduits là: Non, rien ne peut expliquer, quelles que soient mes recherches, Et mes investigations poursuivies sur le développement universel de la Nature Jusqu'à en être épuisé, pourquoi vous, Divinités, Les premiers nées parmi les Dieux visibles et palpables,

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Vous fléchiriez devant une puissance, qui, en comparaison Ne doit pas vous faire trembler. Cependant, vous en êtes là! Abattus, méprisés, écrasés, voilà ce que vous êtes! O Titans, vous dirai-je «Levez-vous?»--Vous gémissez. Vous dirai-je «Rampez.»--Vous gémissez. Que puis-je alors? O vaste Ciel! O cher parent que je ne vois pas! Que puis-je? Dites-moi, vous tous, Dieux, mes frères, Comment pouvons-nous combattre, comment assouvir notre grande colère! O donnez-nous un conseil maintenant, l'oreille de Saturne Est avide de l'entendre. Toi, Océanus, Tes pensées sont hautes et profondes; et sur ta face Je lis, étonné, ce sévère contentement Qui naît de la réflexion et de la pensée: viens à notre aide!»

Ainsi termina Saturne, et le Dieu de la Mer Sophiste et sage, non qu'il eût fréquenté les bosquets d'Athènes, Mais parce qu'il avait médité sous l'ombre de ses eaux, Se leva. Ses cheveux n'étaient plus humides. Il débuta D'une voix murmurante; sa langue à son premier essai Etait comme celle d'un enfant, embarrassée, de plus, par l'écume des sables.

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«O vous, que la rage consume! que la passion aiguillonne, Que la défaite torture, et qui vous repaissez de vos agonies! Calmez vos sens, bouchez vos oreilles, Ma voix n'est pas un rugissement vers la colère. Cependant, écoutez, vous qui le voulez, pendant que j'apporte la preuve Que vous devez, de force, vous contenter de vous soumettre. A cette preuve, d'ailleurs, j'ajouterai une immense consolation, Si vous consentez à accepter cette consolation comme véritable. Nous sommes vaincus par les lois de la nature, non par la force Du tonnerre ou de Jupiter. Grand Saturne, tu As bien analysé les atomes de l'univers; Mais, pour cette raison, que tu es le Roi, Et aveuglé par l'autorité suprême, Une route était cachée à tes yeux, Par laquelle je suis parvenu à l'éternelle vérité. En premier lieu, de même que tu ne fus pas le premier souverain, De même tu n'es pas le dernier; cela ne peut être: Tu n'es ni le commencement ni la fin. Du chaos et des ténèbres, ses sœurs, naquit La lumière, le premier fruit de ces brouilles intestines, Ce ferment infectieux, qui pour des fins sublimes

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Mûrissait intérieurement. L'heure de la maturité arriva, Et avec elle la lumière, et la lumière, s'engendrant En se produisant elle-même, spontanément transforma L'énorme ensemble de la matière pour lui insuffler la vie. C'est à cette heure précisément que notre parenté, Les Cieux et la Terre, devint manifeste: A cette phase, toi le premier né, et nous la race géante, Nous nous trouvâmes à la tête d'empires nouveaux et magnifiques. Maintenant, voilà la vérité pénible à ceux pour lesquels elle est pénible; O folie! car de supporter les vérités sans voiles, Et d'envisager les circonstances, en gardant son sang-froid, N'est-ce pas le summum de la toute puissance. Notez le bien! De même que le Ciel et la Terre sont plus beaux, beaucoup plus beaux Que le Chaos et les Ténèbres vides, quoique rois autrefois; Et de même que nous montrons supérieurs à eux, le Ciel et la Terre, Par la forme, la cohésion et la beauté, Par la volonté, la liberté, la fraternité, Et par des milliers d'autres signes d'une vie plus pure; De même sur nos talons marche une perfection nouvelle, Un pouvoir d'une beauté plus mâle, né de nous Et destiné à nous surpasser, autant que nous surpassons

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En gloire les antiques Ténèbres: et nous ne sommes pas Plus vaincus par eux que ne l'a été par nous la domination Du Chaos sans forme. Dites-le? Le sol stupide Se querelle-t-il avec les majestueuses forêts qu'il a nourries, Et les nourrit-il plus volontiers que lui-même? Peut-on lui dénier la souveraineté des verts bocages? Ou les arbres porteront-ils envie aux colombes Parce qu'elles roucoulent, et qu'elles ont des ailes de neige Pour voler de ci de là et y trouver leurs joies? Nous sommes tels que les arbres des forêts et nos vigoureuses branches Ont nourri jadis, non de blanches colombes solitaires, Mais des aigles aux plumes dorées qui planent Au-dessus de nous dans leur beauté, et régneront A cause de cela, en toute justice; car c'est une loi éternelle Que celui qui l'emporte en beauté doit l'emporter en puissance: Oui, au nom de cette loi, une autre race contraindra Nos vainqueurs à gémir comme nous le faisons maintenant. Avez-vous contemplé le jeune Dieu des Mers, Celui qui me dépossède? Avez-vous vu sa figure! Avez-vous regardé son char, couvert de l'écume Des nobles êtres munis de nageoires qu'il a créés? Je l'ai vu parcourir les flots calmes,

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Avec un tel rayonnement de beauté dans les yeux Que cela me força de dire un triste adieu A mon empire: de tristes adieux je reçus, Et vins ici pour apprendre quelle douloureuse destinée Vous avait torturés, et comment je pourrais le mieux Vous consoler dans ce malheur extrême. Acceptez la vérité, et qu'elle soit votre baume.» Fut-ce par conviction embarrassée, fut-ce par dédain, Qu'ils gardèrent le silence, lorsque Océanus Cessa son murmure, quelle sagacité très profonde le dira? Mais il en fut ainsi; personne ne répondit pendant un certain temps, Sauf une, dont personne ne s'occupait, Clymène; Et encore ne répondit-elle pas, mais geignit seulement, Les lèvres hectiques, les yeux humbles, levés, S'exprimant avec timidité devant ce farouche auditoire: «O Père, je suis ici la voix la plus naïve, Et tout ce que je sais c'est que la joie a fui Et que la pensée du malheur a envahi nos cœurs, Pour y demeurer à jamais, comme je le redoute: Je ne présagerais pas de danger, si je croyais Qu'une créature aussi débile pût attirer l'aide Qui devrait, en bonne justice, nous venir des Dieux puissants: Laissez-moi, toutefois, dire mon chagrin, dire Ce que j'ai entendu, et comment cela fit couler mes larmes D'apprendre que tout espoir nous était interdit.

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J'étais sur un rivage, un rivage charmant Sur lequel était soufflé un climat[1] exquis d'une terre Parfumée, pleine de quiétude, d'arbres et de fleurs. Pleine aussi elle était de joie paisible, autant que je le suis de tristesse, Trop pleine de joie, de calme et de délicieuse chaleur; Au point que je ressentis un mouvement au cœur Pour murmurer, pour déplorer cette solitude En exhalant des chansons plaintives, musique de nos infortunes; Je m'assis et saisis une coquille entr'ouverte Puis soupirai dedans et composai une mélodie-- Oh! assez de mélodie! car tandis que je chantais, Et faisais, avec peu d'adresse, résonner dans la brise Le faible écho de la coquille, des ombrages d'une rive Opposée, une île de la mer, Les vents changeants m'apportèrent un enchantement, Qui à la fois engourdit et excita mes oreilles. Je jetai ma coquille au loin sur le sable, Bientôt une vague la remplit comme mon ouïe était remplie De cette mélodie inconnue, enivrante et dorée. Une mort vivante était dans chaque bouffée de sons,

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Chaque groupe de notes précipitées me ravissait, Elles tombaient l'une après l'autre, et pourtant en même temps Comme des perles s'échappant subitement de leur fil: Puis encore un autre, puis un autre son, Chacun semblable à une colombe quittant son perchoir d'olivier, Avec une musique ailée au lieu de plumes silencieuses, Pour voltiger autour de ma tête et me faire souffrir Simultanément de joie et de tristesse. La tristesse l'emporta Et je bouchais mes oreilles frénétiques Lorsqu'à travers l'obstacle de mes tremblantes mains, Une voix m'arriva plus suave, plus suave que toute harmonie, Et sans cesse elle s'écriait: «Apollon! Jeune Apollon! Apollon, splendeur du matin: jeune Apollon!» Je m'enfuis, la voix me poursuivait, criant «Apollon»! O mon Père, o mes Frères, si vous aviez éprouvé Ma douleur; O Saturne, si tu l'avais éprouvée, Vous n'appelleriez pas cette langue trop longtemps entendue Présomptueuse, parce qu'elle osa espérer être écoutée par vous.»

Jusque là, ses paroles coulèrent, comme le ruisseau timoré Qui s'attarde sur un lit de cailloux

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Et craint de se rencontrer avec la mer; mais il la rencontra Et frémit; car la voix écrasante De l'énorme Encelade l'engloutit avec impétuosité: Les syllabes massives, comme des flots acharnés Dans les anfractuosités à demi submergées des récifs, Bondirent en grondant, tandis que sur son bras encore Il s'appuyait; il ne se leva pas, par suprême mépris: «Ecouterons-nous le géant trop sage, Ou celui, qui est trop fou, ô Dieux? Ni foudre sur foudre, jusqu'à ce que tout L'arsenal du rebelle Jupiter soit épuisé, Ni monde sur monde accumulés sur ces épaules, Ne pourraient me supplicier plus que ces paroles puériles Prononcées dans cette horrible déchéance. Pérorez, grondez, clamez, hurlez! vous tous, Titans endormis! Oubliez-vous les meurtrissures et les coups flétrissants? N'avez vous pas été foudroyés par le bras d'un enfant? Oublies-tu, faux Monarque des Vagues, Le bouleversement de tes mers? Quoi, ai-je réveillé Vos torpeurs avec ces quelques mots si simples? O joie! car maintenant je vois que vous n'êtes pas perdus: O joie! car maintenant je vois des milliers de regards Lançant des éclairs de vengeance!» Sur ces paroles Il redressa sa haute stature, et debout Cette fois, sans aucune interruption, il continua ainsi:

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«Maintenant que vous voilà flammes, je vous dirai comment il faut brûler, Et purger l'éther de vos ennemis; Comment aiguiser les dards crochus de l'impitoyable feu, Comment incendier les nuages gonflés de Jupiter, Etouffant dans sa tente cette chétive essence. Oh! qu'il soit victime du mal qu'il a fait! Car bien que je dédaigne les leçons d'Océanus Je ressens des douleurs autrement poignantes que celle de perdre nos couronnes: Les jours de paix et de calme sommeil sont envolés; Ces jours, tous innocents des guerres destructives, Alors que toutes les loyales Existences du ciel Ouvraient les yeux pour deviner ce que nous voulions dire: C'était avant que nos fronts eussent appris à se plisser, Avant que nos lèvres n'eussent connu que des phrases solennelles, Avant que nous eussions appris que cette chose ailée, La victoire, peut être perdue, aussi bien que gagnée. Surtout n'oubliez pas qu'Hypérion Notre frère le plus brillant est encore invaincu-- Hypérion--Io! Voici son rayonnement!»

Tous les yeux étaient tournés vers Encelade, Et ils aperçurent, à l'instant où le nom d'Hypérion Sortit de ses lèvres, sur la crête des rochers en coupole, Une lueur blafarde émanant de son visage rigide,

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Sans être farouche, car il vit l'Assemblée des Dieux Courroucée comme lui. Il les regarda tous Et sur chaque face il distingua une lueur légère, Mais la plus étincelante sur celle de Saturne, dont les boucles vénérables Scintillaient semblables à une écume bouillonnante autour d'une quille Lorsque la proue pénètre dans une baie à minuit. Ils observèrent un silence pâle et argenté, Jusqu'à ce que soudain, une splendeur comme celle de l'aube, Illuminât toutes les parties saillantes des rocs sombres, Tous les tristes espaces oubliés, Chaque gouffre, chaque fissure antique, Chaque hauteur et chaque lugubre profondeur, Sans autre bruit que celui des rauques torrents et leur terrifiant tracas: Alors toutes les cataractes éternelles, Et les fleuves fougueux, les plus éloignés et les plus proches, Enveloppés d'abord dans l'obscurité et l'ombre immense, Maintenant reflétèrent la lumière et la rendirent aveuglante. C'était Hypérion: sur un pic de granit Ses pieds brillants étaient posés, et là, il s'arrêta pour contempler La misère que sa splendeur avait dévoilée A la plus odieuse vue de soi-même.

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Dorés étaient ses cheveux aux courtes boucles Numidiennes[2], Royale était sa forme majestueuse, ombre imposante Au milieu de son propre éclat, telle paraît la masse De la statue de Memnon, quand le soleil se couche, Au voyageur qui vient de l'Orient brunissant: Des soupirs aussi, lamentables comme ceux de la harpe de Memnon, Sortaient de sa poitrine, pendant qu'absorbe dans son examen Il pressait ses mains et restait silencieux. Le découragement ressaisit les Dieux déchus Lorsqu'ils virent l'abattement du Souverain du Jour. Beaucoup se cachèrent la face dans l'obscurité. Mais l'indomptable Encelade fixement jeta les yeux Sur ses frères; et sous leur flamme Se leva Iäpetus, de même que Creüs, Et Phorcus, issu de la mer: ensemble ils se dirigèrent Vers l'éminence d'où il les dominait. Là tous quatre proclamèrent le nom du vieux Saturne; Hypérion de son pic, à haute voix, répondait «Saturne!» Saturne était assis auprès de la mère des Dieux, Sur sa physionomie ne se reflétait aucune joie, quoique tous les Dieux Du fond de leur gorge fissent retentir le nom de «Saturne».

[1] Clime: Climat. Cette terre surnaturelle faisait en quelque sorte, naître sur ce rivage favorisé, sous l'action du souffle qui émanait d'elle, un climat idéal, c'est-à-dire, l'ensemble des perfections que les humains souhaitent pour leur patrie: la quiétude, une atmosphère embaumée et saine, la fertilité, etc.

[2] Même observation que pour les boucles druidiques.

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_LIVRE III_

C'est ainsi que tour à tour tumultueux puis anéantis par le découragement Ces Titans étaient plongés dans la consternation la plus absolue. O laisse-les, Muse! O laisse-les à leur malheur! Car tu n'as pas assez de vigueur pour chanter de tels conflits. Une douleur solitaire convient mieux A tes lèvres, un hymne à la désespérance d'un seul. Laisse-les, ô Muse! Tu trouveras bientôt Plus d'une ancienne Divinité tombée Errant à l'aventure sur des rivages inconnus. En attendant, touche pieusement la harpe de Delphes, Et aucune autre qu'une brise céleste n'exhalera, Pour l'accompagner, un doux gazouillement à travers la flûte Dorienne; Car Io! c'est en l'honneur du père de tous les vers. Nuance tout ce qui a une teinte vermillon Que la rose s'épanouisse et réchauffe l'atmosphère; Que les nuées du soir et du matin Flottent comme de voluptueuses toisons au-dessus des coteaux; Que le vin écarlate écume dans le gobelet

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Frais comme une source bouillonnante; que les coquilles aux bords décolorés, Sur le sable, ou sous les insondables profondeurs deviennent pourpres Dans tous leurs circuits; que la vierge Rougisse vivement, comme surprise par quelque ardent baiser! Ile, la plus belle des Cyclades aux berceaux feuillus, Réjouis-toi, Délos, de tes oliviers verts, De tes peupliers, de tes palmiers ombrageant les clairières, de tes hêtres, Dans lesquels le zéphir souffle ses chants les plus sonores, De tes touffus coudriers aux tiges brunes, vivant sous l'ombre: Apollon, une fois de plus est le thème doré! Où était-il, lorsque le Géant du Soleil Se tenait resplendissant au milieu de ses pairs affligés? Il avait laissé ensemble sa majestueuse mère Et sa sœur jumelle sommeillant sous leur bosquet; A travers la lueur indécise du matin, il vagabondait Parmi les oseraies d'un ruisseau, Enfoncé jusqu'à la cheville dans les lys du vallon. Le rossignol s'était tu; quelques rares étoiles S'attardaient aux cieux et la grive Cessait de chanter. Dans toute l'île Il n'y avait ni fourré ni caverne Où ne retentît le bruit crépitant des vagues

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Quoiqu'il fût presque assourdi en mainte retraite verdoyante. Il écoutait; il pleurait, et ses larmes scintillaient En tombant goutte à goutte sur l'arc doré qu'il tenait. Ainsi ses yeux à moitié clos étaient obscurcis par les pleurs, Lorsque, de dessous une branche rugueuse lui barrant le chemin, Sortit d'un pas solennel une altière Déesse. Dans le coup d'œil qu'elle lui jeta, il y avait une intention Qu'avec une prompte divination il commença à discerner, Perplexe; immédiatement il lui dit d'une voix mélodieuse: «Comment as-tu traversé l'infranchissable mer? Cet antique aspect et cette robe qui t'enveloppe Ont-ils parcouru ces vallées, invisibles jusqu'à cette heure? Sûrement, j'ai entendu ces vêtements froisser Les feuilles tombées, lorsque je m'asseyais solitaire Au cœur de la fraîche forêt. Sûrement j'ai suivi Le bruissement de cette simple jupe au milieu De ces prairies désertes, et j'ai vu les fleurs Lever leurs têtes, comme tu les frôlais en passant. Déesse! J'ai déjà contemplé tes yeux, Et leur calme éternel, et tous tes traits, Ou j'ai rêvé».--«Oui, répondit la forme souveraine, Tu as rêvé de moi; en t'éveillant Tu as trouvé une lyre tout en or à ton côté.

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Lorsque tu en pinces les cordes avec tes doigts, la vaste Oreille de l'univers entier, sans se lasser jamais, Ecoute avec tristesse ou joie la source d'où jaillit Une harmonie si neuve et si merveilleuse. N'est-il pas étrange Que tu pleures, étant ainsi doué? Jeune Ephèbe, dis-moi Quel chagrin tu peux éprouver: car je suis attristée Lorsque tu verses une larme: raconte tes malheurs A quelqu'un qui dans cette île déserte a Veillé sur ton sommeil et tes heures de vie, Depuis tes jeunes journées où pour la première fois ton enfantine main Arrachait sans réflexion les faibles fleurs, jusqu'à l'heure où ton bras Put bander cet arc héroïque en tout instant. Dévoile le secret de ton cœur à une Déesse des temps anciens Qui a abandonné son trône antique et sacré Pour annoncer ton règne et pour sauvegarder Ta beauté nouvelle venue». Apollon alors La scruta soudain de ses yeux déjà moins dolents; Ainsi lui répondit-il, et de sa gorge blanche et mélodieuse Les sanglots sortaient avec les mots: «Mnémosyne! Ton nom est sur ma langue, j'en ignore la raison; Pourquoi te dire ce que tu as si bien deviné? Pourquoi m'efforcer de t'expliquer le mystère que tes lèvres

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Expriment si clairement? Pour moi, sombre, sombre Et douloureux est l'infâme oubli qui scelle mes yeux: Je m'efforce de découvrir pour quel motif je suis affligé Au point que le chagrin engourdit mes membres; Alors je m'assieds sur l'herbe, et je gémis Comme quelqu'un qui naguère a eu des ailes. O pourquoi Me sentirais-je maudit et meurtri, lorsque l'air encore sans maître Se soumet à ma course ambitieuse? Pourquoi foulerais-je Avec mépris la terre verdoyante comme si elle repoussait mes pas? Déesse bienveillante, indique-moi quelque espace inconnu: N'y a-t-il pas d'autres régions que cette île? Que sont les étoiles? Voilà le soleil, le soleil! Et la lueur si maladive de la lune! Et les étoiles par milliers! Indique-moi la route Vers quelque étoile ravissante spécialement, Et j'y volerai avec ma lyre, Et ferai palpiter de bonheur sa splendeur argentée. J'ai entendu le tonnerre dans les nuages: Qui le gouverne? Quelle main, quelle essence, quelle divinité Déchaîne cette tempête dans les éléments, Tandis que oisif, j'écoute sur les rivages Sans la redouter, mais dans une douloureuse ignorance? Oh! dis-moi, solitaire Déesse, par ta harpe

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