Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Part 15

Chapter 153,484 wordsPublic domain

De même que, dans l'extase d'une nuit d'été, Ces sénateurs des bois puissants dans leur verte parure, Les chênes élevés, aux branches enchantées par l'ardeur des étoiles, Rêvent, et rêvent ainsi toute la nuit sans autre frémissement Que celui de la brise qui s'enfle graduellement dans la solitude, Domine le silence, puis s'évanouit, Comme une marée montante qui n'aurait qu'une vague; De même ces paroles retentirent, puis expirèrent; un instant, en larmes, Elle toucha la terre de son front hautain et loyal, De façon que sa chevelure tombante pût étaler un tapis Soyeux et merveilleux pour les pieds de Saturne. La lune, en une lente gravitation, avait versé Ses lueurs argentées quatre heures à travers la nuit, Et toujours le groupe était demeuré immobile Telle une sculpture naturelle dans la crypte d'une cathédrale: Le Dieu glacé reposant toujours sur la terre, Et la triste Déesse pleurant à ses pieds; Jusqu'à ce qu'enfin le vieux Saturne leva Ses yeux flétris, et vit son royaume détruit, L'aspect sombre et morne du lieu, Et cette belle Déesse agenouillée; alors il parla, Comme avec une langue paralysée, tandis que sa barbe Hérissée s'agitait d'un tremblement maladif: «O tendre épouse du brillant Hypérion,

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Théa, je te devine plutôt que je ne vois ta face; Lève les yeux pour que j'y lise notre condamnation: Lève les yeux et dis-moi si cette forme fragile Est bien celle de Saturne; dis-moi si tu reconnais La voix de Saturne; dis-moi si ce front ridé, Nu et dépouillé de son haut diadème Ressemble bien à celui de Saturne? Qui eut la puissance De me plonger en cette détresse? d'où vint cette force? Comment fut-elle préparée pour éclater tout-à-coup Pendant que le Destin semblait emprisonné dans ma nerveuse étreinte? Mais c'est ainsi; me voilà anéanti, Rejeté dans l'ombre, n'exerçant plus aucun pouvoir divin Ni aucune influence favorable sur les pâles planètes, Ni de contrôle sur les vents et sur les mers, Ni d'action bienfaisante sur les moissons des hommes, Et privé de faire tout ce qu'une Déité suprême Accomplit pour soulager la tendresse de son cœur. Je suis chassé De ma propre poitrine; j'ai abandonné Ma forte identité, mon moi véritable, Quelque part entre le trône et le lieu où je suis assis, Là à cet endroit de la terre. Cherche, Théa, cherche! Ouvre tes yeux immortels, qu'ils embrassent Tous les espaces: l'espace étoilé et celui qui est sans lumière,

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L'espace qui contient l'air vivifiant et celui qui en est dépourvu; Les espaces de feu et tous les gouffres de l'enfer. Cherche, Théa, Cherche! et dis-moi si tu discernes Quelque forme ou quelque ombre, arrivant Impétueusement, avec des ailes ou sur un char, pour reprendre possession Du ciel perdu naguère: cela doit être,--c'est A maturité[3]--Saturne doit être Roi. Oui, il faut qu'il ait une victoire resplendissante comme l'or, Il faut qu'il y ait des Dieux renversés et des éclats de trompette Dans un calme triomphe, et des hymnes de fête Sur les nuages dorés de l'Olympe, Des voix sereines qui proclament la victoire, et des cordes d'argent Qui résonnent dans de creuses écailles; et il y aura De belles choses renouvelées, pour l'étonnement Des enfants du ciel. C'est moi qui ordonnerai; Théa! Théa! Théa! Où est Saturne?»

Dans son délire, il se remit sur pied, Et ses mains s'agitaient dans l'air au-dessus de sa tête, Ses boucles druidiques[4] étaient secouées et trempées de sueur,

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Ses yeux reflétaient la fièvre, sa voix s'éteignit. Toujours debout, il n'entendait pas les profonds sanglots de Théa; Après un intervalle, il recommença à jeter Ces exclamations: «Ne puis-je pas créer? Ne puis-je pas former? Ne puis-je pas façonner subitement Un autre monde, un autre univers Pour écraser et réduire en poussière celui-ci? Où y a-t-il un autre chaos? Où?» Ce mot Retentit jusque dans l'Olympe et fit frémir Les trois rebelles?[5] Théa avait tressailli, Et dans son attitude perçait une sorte d'espoir, A mesure que ses phrases se précipitaient, pourtant pleines de respect:

«Ceci mène à notre demeure détruite: viens vers nos amis, O Saturne! viens, et donne leur du courage; Je connais leur retraite, je l'ai quittée pour te trouver ici.» Elle n'en dit pas plus long: puis le suppliant du regard, elle marcha A reculons à travers l'obscurité pendant un instant. Il suivit, et elle se retourna pour le guider A travers les branches vermoulues, qui cédaient comme la brume

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Que traverse l'aigle lorsqu'il s'élance au-dessus de son nid.

Pendant ce temps, dans d'autres royaumes de nombreuses larmes étaient répandues, Une affliction semblable à celle-ci, une souffrance semblable Trop profonde pour être exprimée par la voix ou la plume d'un mortel: Les farouches Titans, soit dans leurs cachettes, soit dans les prisons, Gémissaient une fois de plus sur leur vieille fidélité, Et, dans une douloureuse angoisse écoutaient la voix de Saturne, Cependant, de toute cette lignée de géants, un seul conservait encore Sa souveraineté, son autorité et sa majesté; Hypérion, resplendissant au milieu de son orbe de feu Etait encore sur son trône, respirait encore l'encens, l'envoyant De l'homme jusqu'au Dieu du soleil; inquiet cependant: Car de même, que parmi nous, humains, les tristes présages Effraient et épouvantent, lui, de même frissonnait-- Non à cause du hurlement d'un chien, ou du nid détesté de l'oiseau de nuit, Ou de la visite familière de quelqu'un Au premier tintement de son glas funèbre,

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Ou des prophéties de la lampe à minuit; Mais des horreurs proportionnées à ses nerfs de géant Le torturaient souvent. Son rutilant palais Bastionné de pyramides d'un or étincelant, Et que touchait l'ombre des obélisques de bronze, Lançait des lueurs rouge sang à travers ses mille cours, Ses voûtes, ses dômes, et ses galeries embrasées; Et toutes ces tentures tissées avec les nuages de l'Aurore Rougeoyaient furieusement: tandis que parfois des ailes d'aigles Que n'avaient jamais vus ni les dieux ni les hommes étonnés: L'assombrissaient; et des hennissements de chevaux étaient entendus. Que n'avaient jamais entendus ni les Dieux ni les hommes étonnés. De plus lorsqu'il voulait humer les tourbillons aromatisés De l'encens, s'envolant dans l'éther du haut de la colline sacrée, Au lieu d'odeurs agréables, son énorme palais ne percevait Que le goût empoisonné du cuivre ou d'un métal corrompu: De même, lorsque réfugié dans le sommeil à l'Occident, Après le plein achèvement d'une belle journée,-- Pour gagner son divin repos sur une couche céleste Et sommeiller dans les bras de la mélodie,

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Il dépensait les heures plaisantes du délassement A passer de salles en salles en colossales enjambées; Tandis qu'au loin dans chaque nef latérale et dans les chambres profondes, Ses favoris ailés se tenaient en groupes serrés Attentifs et remplis de crainte, tels des gens inquiets Qui se rassemblent en troupes terrifiées, par les vastes plaines, Lorsque les tremblements de terre ébranlent leurs remparts et leurs tours. En ce moment même, pendant que Saturne, sorti de sa glaciale léthargie, Marchait sur les traces de Théa à travers les bois, Hypérion laissant le crépuscule derrière lui Redescendait sur le seuil de l'Ouest. Alors, ainsi que d'habitude, la porte du palais s'ouvrit Au milieu du silence le plus absolu, où seuls les solennels tubas, Dans lesquels souillaient gravement les zéphyrs, exhalèrent de suaves Et ailées sonorités, des mélodies au rythme lent: Et semblable à une rose, pour la couleur vermeille et la forme, Pour la finesse du parfum, et la fraîcheur qu'elle montrait, Cette entrée conduisant à une sévère magnificence Demeura largement ouverte pour que le Dieu y pénétrât.

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Il entra, mais il entra plein de courroux; Sa robe de flammes traînant loin derrière ses talons Faisait entendre un sifflement, comme d'un feu terrestre, Qui effarouchait les douces heures éthérées, Et faisait trembler les ailes des colombes. En avant il flamboyait Majestueusement de nef en nef, de voûte en voûte, A travers le scintillement des salles odorantes et enguirlandées Et les longues arcades pavées de diamants éblouissants, Jusqu'à ce qu'il gagnât la grande coupole principale; Là s'arrêtant, debout, farouche, il frappa du pied, Et depuis les profondeurs des fondations jusqu'au faîte des tours Il ébranla sa demeure d'or massif; puis avant Que le roulement du tonnerre eût cessé dans les cintres, Sa voix retentit, en dépit de la retenue que se doit un dieu, Pour clamer: «O rêves du jour et de la nuit! O formes monstrueuses! O faces de douleur! O spectres s'agitant dans une froide, froide obscurité! O fantômes aux longues oreilles, hôtes des étangs aux herbes sombres! Pourquoi vous ai-je connus? pourquoi vous ai-je vus? pourquoi Mon éternelle essence est-elle ainsi harcelée Par la vue et le spectacle de ces nouvelles horreurs? Saturne est vaincu, dois-je aussi l'être?

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Dois-je quitter cet asile de mon repos, Ce berceau de ma gloire, ce doux séjour, Cette paisible abondance de lumière bienheureuse, Ces pavillons de cristal, ces temples purifiés, Qui forment mon radieux empire? Tout est Déserté, abandonné, tout ce qui fut ma retraite. Eclat, splendeur, symétrie! Où êtes-vous? Je ne distingue que ténèbres, mort et ténèbres. Même ici, au centre de mon refuge, Les visions spectrales viennent me tyranniser, Pour insulter, aveugler, étouffer mon faste. Tomber!--Non, par Tellus et sa parure d'ondes salées! Par delà les frontières de flamme qui bornent mes royaumes J'avancerai et de ma redoutable droite Je terrifierai cet enfant maître du tonnerre, ce Jupiter rebelle, Et je demanderai au vieux Saturne de reprendre possession de son trône.» Il dit, puis se tut, tandis qu'une menace plus formidable Luttait pour sortir de sa gorge, sans y parvenir; Ainsi, lorsque les hommes sont en foule dans les théâtres, Le brouhaha augmente plus ils crient: «Hush» De même aux paroles d'Hypérion, les livides fantômes S'enfuirent, trois fois horribles et glacés: Et du lieu, uni comme un miroir, où il parlait S'éleva un brouillard, comme d'un lac couvert d'écume.

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Alors, à travers tout son corps, une agonie Se glissa peu à peu, des pieds jusqu'à sa couronne, Avec la souplesse d'un serpent puissant et musculeux Rampant lentement, la tête et le cou convulsés Par suite d'un trop violent effort. Revenu à lui, il vola Vers les confins de l'Orient, et pendant six heures brumeuses Avant que l'aube, à l'heure habituelle, rougît l'horizon, Il projeta son souffle impétueux contre les portes du sommeil Les dégagea des lourdes nuées, et les fit éclater tumultueusement Tout à coup sur les flots gelés de l'Océan. L'astre de feu, sur lequel il parcourait Chaque jour de l'Est à l'Ouest les espaces du ciel, Décrivait une circonférence dans un sombre rideau de nuages; Il n'était donc pas tout à fait voilé, ni éclipsé, ni caché, Mais de temps en temps les sphères étincelantes, Les cercles, et les arcs, et les vastes ceintures des colures, Brillaient au travers et dessinaient sur ce manteau opaque Des éclairs aux formes délicates, depuis les profondeurs du nadir Jusqu'au zénith--hiéroglyphes antiques, Que les sages et les astrologues aux yeux exercés Alors habitant la terre, à l'aide de laborieux calculs

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Déchiffraient grâce aux observations de nombreux siècles: Ils sont perdus maintenant, excepté ceux que nous trouvons sur les énormes blocs De pierre ou de marbre noir; leur signification oubliée, Leur sagesse, a depuis longtemps disparu. Deux ailes cet orbe Possédait comme ornement, deux resplendissantes ailes en argent, Toujours étendues à l'approche du Dieu. Et maintenant, émergeant de l'obscurité, leurs plumes immenses S'élevaient une à une, jusqu'à ce qu'elles fussent toutes déployées; Tandis que le globe éblouissant demeurait éclipsé, Attendant l'ordre d'Hypérion. Volontiers eût-il donné l'ordre, volontiers eût-il repris son trône Et commandé au jour d'apparaître, si ce n'eût été que pour un changement[6]. Il n'en eut pas la force: Non, quoique Dieu des premiers âges, Il ne devait pas troubler les saisons sacrées. Donc les différentes périodes de l'aube Restèrent dans leur première phase, juste comme il est dit ici.

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Ces deux ailes d'argent s'éployèrent semblables à deux sœurs Impatientes de faire voguer leur sphère; les vastes portes Furent ouvertes sur l'obscur domaine de la nuit; Et le Titan du soleil, exaspéré par ce nouveau désastre, Inaccoutumé à plier, sous une dure contrainte plia Son esprit à la tristesse du temps; Et le long d'une lugubre traînée de nuages Sur les limites du jour et de la nuit Il s'étendit, pleurant la défaillance de sa splendeur. Comme il gisait ainsi prostré, les cieux avec leurs étoiles Jetèrent sur lui des yeux pitoyables, et la voix De Cœlus, du haut de l'espace universel, Murmura tout bas ces solennelles paroles à son oreille: «O le plus brillant de mes enfants chéris, né sur la terre, Engendré dans le ciel, Fils des Mystères Dont aucun n'a été révélé même aux puissances Qui se concertèrent pour ta création: leurs joies, Leurs douces palpitations et leurs célestes plaisirs; Moi, Cœlus, je m'en étonne: comment vinrent-ils et d'où? Et quelles sont d'après leurs fruits leurs formes Distinctes et visibles; symboles divins, Manifestations de cette admirable vie Eparses et indiscernables à travers l'éternel espace? C'est d'eux que tu fus créé à nouveau, o très brillant enfant!

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C'est d'eux que la reçurent tes frères et les Déesses! Il existe parmi vous une grave dissension, une révolte Du fils contre son père. J'ai vu vaincu, J'ai vu précipité de son trône mon premier né! Vers moi ses bras étaient tendus, c'est moi que sa voix Implora à travers le tonnerre qui menaçait sa tête! J'étais livide et je me cachais la face dans les nuées. Dois-tu, toi aussi, subir le même traitement? j'en ai un vague pressentiment: Car j'ai vu mes fils bien peu semblables à des dieux. Divins vous avez été créés, et divins Dans un grave maintien, majestueux, sereins, Calmes, comme de hauts Dieux, vous avez vécu et gouverné: Maintenant je remarque en vous crainte, espoir et colère, Des actes de rage et de passion; exactement comme Je les vois dans le monde des mortels, vos sujets, Chez ceux qui succombent. Voilà ma tristesse, o mon fils! Lugubre signe de ruine, de soudaine épouvante et de défaite! Cependant, toi, résiste; car tu en es capable, Car tu peux te mouvoir, étant un véritable Dieu; Tu peux opposer à chaque heure mauvaise Ta présence éthérée: moi, je ne suis qu'une voix; Ma vie n'est que la vie des vents et des marées, Pas plus que vents et marées je ne puis être un secours; Mais toi tu le peux. Mets-toi dans le van

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De la circonstance; oui, saisis la pointe de la flèche Avant que la corde tendue ne résonne--Va vers la terre! Là tu trouveras Saturne et ses douleurs. Pendant ce temps je veillerai sur l'éclat du soleil Et serai le gardien vigilant de tes saisons». Avant que ce chuchotement fut à moitié émis, Hypérion se redressa, et sur les étoiles Leva ses paupières recourbées, puis les tint grandes ouvertes Jusqu'à ce que la voix s'éteignît; et toujours il les tenait ouvertes: Et toujours c'étaient les mêmes brillantes et patientes étoiles. Alors inclinant lentement sa large poitrine, Tel un plongeur dans les mers riches en perles, En avant, il se baissa sur le rivage aérien, Et s'enfonça, sans bruit dans la profonde nuit.

[1] Voir à l'Appendice la Théogonie d'Hésiode.

[2] Dans sa brève étude, le traducteur a signalé les rappels de phrases et de mots dont Keats a tiré un merveilleux parti. Cependant, dans plusieurs pièces inachevées, et particulièrement dans Hypérion, le poète a laissé subsister quelques répétitions fortuites et non calculées qu'il eût peut-être supprimées si la mort ne l'avait empêché de réviser son œuvre. Est-il besoin d'ajouter que le texte critique de l'auteur a été scrupuleusement respecté?

[3] Of Ripe progress: d'exécution mûrie.

[4] Deux fois dans Hypérion Keats a commis cet étrange anachronisme.

[5] Jupiter, Neptune et Pluton.

[6] Plus explicitement: Si ce n'eût été que pour un changement sans importance.

_LIVRE II_

En ce moment, au battement même des larges ailes du Temps Hypérion glissa par les airs bruissants, Et Saturne gagna avec Théa la triste place Où Cybèle et les Titans meurtris se lamentaient.

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C'était une caverne dans laquelle aucune lumière ne pouvait En les éclairant insulter à leurs larmes; où de leurs propres gémissements Ils avaient la sensation sans les entendre, car le puissant rugissement Des tonnantes cascades et des rauques torrents Précipitait sans relâche une cataracte d'eau, on ne sait où. Des rocs se projetant pêle-mêle sur des rocs, et des récifs qui semblaient Chaque instant s'éveiller d'un songe, Front contre front, dressaient leurs monstrueuses cornes; Ainsi, en des milliers de fantaisies démesurées, Ils formaient un toit qui convenait à ce refuge de vaincus. Comme trônes, ils avaient des cailloux rugueux, Comme couches, des pierres raboteuses, et des arêtes d'ardoises Dures comme du fer. Tous n'étaient pas réunis là. Les uns étaient enchaînés dans la torture, d'autres étaient en fuite. Cœcus, et Gygès et Briarée, Typhon et Dolor et Porphyrion, Ainsi que beaucoup d'autres, les plus acharnés dans l'assaut, Etaient parqués dans des régions où l'on respire difficilement:

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Emprisonnés dans un élément opaque, de façon à contraindre Les dents serrées à rester toujours serrées, et tous leurs membres Encerclés comme des faisceaux de métal, tenaillés et vissés; Sans autre mouvement que la palpitation de leurs grands cœurs Haletants dans la douleur, horriblement convulsés Par la fièvre de leur sang en ébullition et les secousses de leurs pouls. Mnémosyne menait par le monde une course vagabonde; Séparée de son astre, Phœbé était la proie des hasards; Beaucoup d'autres erraient librement à l'aventure, Mais la plupart trouvaient là un abri désolé. De vagues images de vie, de ci de là Gisaient, masses aux saillantes arêtes: tel un cercle morne De pierres druidiques, sur une lande déserte Lorsque la froide pluie commence à la tombée du jour Dans le triste novembre, alors que leur sanctuaire voûté. Le firmament lui-même, est obscurci par la nuit. Chacun se tenait sur la réserve, aucun ne se signalait à son voisin Par un mot, ou un regard, ou un geste désespéré. Créus en était un; sa pesante massue de fer A côté de lui, et un débris de roc fracassé Témoignait de sa rage, avant d'être abattu et caché, Iäpetus un autre, étreignait

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Le cou fangeux d'un serpent, dont la langue acérée Pendait hors de la gorge; les anneaux s'étaient déroulés Dans la mort; c'était pour le punir de n'avoir pu darder Son poison dans les yeux de Jupiter vainqueur. Contre lui, Cottus; tout de son long étalé, le menton soulevé en avant. Comme plongé dans la douleur, sans relâche sur le gravier Il s'écorchait cruellement le crâne, la bouche ouverte Et les yeux dilatés par cet horrible travail. Plus près de lui Asia, née de la gigantesque montagne de Caf, Qui coûta à sa mère Tellus des angoisses plus cruelles, Quoiqu'elle fût femme, qu'aucun de ses fils. Il y avait plus de pensée que de tristesse dans sa face ambrée, Parce qu'elle prévoyait sa propre gloire; Et que dans sa vaste imagination se dressaient Des temples à l'ombre des palmiers et de hauts sanctuaires rivaux, Sur les rives de l'Oxus ou dans les îles sacrées du Gange. De même que l'Espérance s'appuie sur son ancre, De même s'appuyait-elle, moins belle, sur une défense Enlevée au plus grand de ses éléphants. Au-dessus d'elle, sur le flanc inhospitalier d'une roche, Dressé sur son coude, le reste du corps étendu, Etait abrité Encelade, autrefois pacifique et paisible Comme un bœuf paissant en liberté dans les prairies;

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Maintenant tigre par la passion, lion par la pensée, furieux, Il méditait, complotait; pour le moment Il lançait des montagnes, dans cette seconde lutte Qui ne tarderait pas, et réduirait les jeunes Dieux terrorisés A se cacher dans des corps d'animaux et d'oiseaux. Non loin de là, Atlas; et couché à ses côtés Phorcus, le chef des Gorgones. Son proche voisin Etait Océanus, et Thétys dans le sein de laquelle Sanglotait Clymène les cheveux embroussaillés. Au centre reposait Thémis, aux pieds D'Ops, la reine invisible tant les nuages l'enveloppaient. Aucune forme ne se précisait, pas plus que lorsque La nuit épaisse confond les sommets des pins avec les nuées: Enfin beaucoup d'autres dont les noms ne peuvent être cités. Car lorsque les ailes de la Muse sont déployées dans l'espace, Qui arrêtera son vol? Et elle doit chanter Sur Saturne, et son guide qui a maintenant escaladé Les pieds glissant dans l'humidité, surgissant des abîmes Plus affreux encore. Au-dessus d'une sombre falaise Leurs têtes apparurent et leur taille croissait Jusqu'à ce qu'étant de niveau avec le sol, ils pussent marcher à l'aise: Alors Théa étendit au loin ses bras frémissants Au-dessus des frontières de ce séjour de douleur,

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Et furtivement fixa ses regards sur la figure de Saturne. Elle y lut le plus cruel combat; le Dieu souverain Se débattant contre l'affaissement du chagrin, De la rage, de la crainte, de l'anxiété, de la revanche, Du remords, du dégoût, de l'espoir, et par-dessus tout du désespoir. Contre ces détresses il luttait en vain; puisque le Destin Avait répandu sur sa tête l'huile mortelle, Le poison dissolvant: de sorte que Théa Effrayée, se tint coite, et le laissa pénétrer Le premier, au milieu de la tribu déchue.