Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Part 14

Chapter 143,296 wordsPublic domain

Un supplice plus affreux qu'un déjeuner d'ermite: Ceci est un conte nébuleux du pays des fées Difficile à comprendre pour les non élus. Si Lycius avait vécu pour transmettre son histoire Il aurait pu donner à la morale un nouveau froncement de sourcil Ou l'étrangler tout à fait: mais trop court fut leur bonheur Pour nourrir la défiance et la haine qui fait siffler la douce voix. De plus, là, nuitamment, jetant un regard de haine, L'Amour, devenu jaloux d'un couple aussi uni, Déploya, puis fit bruire ses ailes en un terrible grondement Au-dessus du linteau de la porte de la chambre, Tandis qu'en dessous filtrait un rayon sur le plancher.

Toutes ces circonstances amenèrent la catastrophe: côte à côte Comme sur un trône, le soir, ils étaient Couchés, abrités par un lambrequin Dont l'étoffe aérienne, tissée de fil d'or, Flottait à travers la salle, et laissait apparaître Sans voile le ciel d'été, bleu et clair, Entre deux fûts de marbre:--ils reposaient là Où la lassitude leur avait procuré le doux sommeil, les paupières closes, Sauf un mince interstice que l'amour conservait entr'ouvert

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Pour qu'ils pussent se voir pendant qu'ils étaient presque endormis; Lorsque du flanc d'une colline suburbaine, Couvrant le gazouillement de l'hirondelle, éclata une fanfare De trompettes--Lycius sursauta--les sons s'envolèrent, Mais laissèrent une pensée, un bourdonnement dans sa tête. Pour la première fois, depuis qu'il avait trouvé asile Dans ce palais, aux tentures pourprées, du doux péché, Son esprit franchit ses limites dorées Et, se parjurant presque, retourna dans le bruit du monde. La dame, toujours en éveil, pénétrante, Le remarqua avec chagrin, suspectant chez lui un désir De plus, de plus que l'empire De jouissances qu'elle lui donnait; et elle se mit à gémir et à soupirer De ce que sa pensée vaguât loin d'elle, sachant bien Qu'il suffit d'un moment de réflexion pour que tinte le glas de l'amour. --Pourquoi soupirez-vous, divine créature? murmura-t-il --Pourquoi réfléchissez-vous? riposta-t-elle tendrement: Vous m'avez désertée;--où suis-je maintenant? Pas dans votre cœur, pendant que le souci pèse sur votre front; Non, non, vous m'avez expulsée, et j'erre hors

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De votre poitrine sans abri: ah! cela doit être ainsi!» Il répondit, se penchant sur ses yeux ouverts, Céleste miroir qui reflétait son image en raccourci. --Planète mienne à la lueur d'argent, du soir et du matin! Pourquoi vous affirmer ainsi une triste délaissée Tandis que je m'efforce d'emplir mon cœur D'un sang plus ardent, et d'une double flamme? De fondre, de mêler, de lier Votre âme avec la mienne et de vous retenir captive ici Comme la senteur cachée dans une rose sans boutons? Ah! un tendre baiser!... Vous, apprenez votre extrême infortune. Mes pensées! faut-il les dévoiler? Ecoutez alors! Tout ce qui est mortel n'a de prix,--et les autres hommes Languissent et se fatiguent pour l'obtenir-- Que s'il se produit quelquefois, au grand jour, majestueusement Et s'il triomphe, de même que je serai fier de toi Au milieu des rauques clameurs poussées par les Corinthiens. Que mes ennemis suffoquent, que mes amis crient au loin, Pendant qu'à travers les rues encombrées, notre char nuptial Fera tourner ses rais éblouissants!» La joue de la dame Trembla; elle ne dit rien, mais, pâle et humble Se leva pour s'agenouiller devant lui, versa un torrent De larmes amères à ces paroles; enfin, douloureusement

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Elle l'implora, tout en pressant sa main Pour qu'il abandonnât son projet. Il en fut piqué, S'acharnant davantage dans son caprice pervers à contraindre Sa sauvage et timide nature de lui obéir. En outre, pour tout son amour, en dépit de lui-même, Malgré la meilleure partie de lui-même, il éprouva une jouissance Voluptueuse à la torturer, délicieuse et nouvelle. Sa passion, devenue cruelle prit un ton Féroce et sanguinaire, autant que cela était possible A un être dont le front n'avait pas de veine noire à gonfler. Admirable était ce délire mitigé; tel l'aspect D'Apollon, lorsqu'il se prépare à frapper Le serpent.--Ah! le serpent! Certes elle Ne l'était pas. Consumée d'amour pour son tyran, Et toute soumise, elle acceptait l'heure Où il conduirait son amante à la cérémonie. Chuchotant dans le silence de minuit, le jeune homme ajouta: --Assurément, tu dois avoir un nom charmant, bien que, par ma foi, Je ne te l'aie pas demandé, m'imaginant toujours Que tu n'étais pas mortelle, mais d'origine céleste Comme je le crois encore. As-tu un nom mortel, Une appellation digne de ta forme éblouissante? Ou des parents ou des amis dans une cité terrestre Qui partagent notre banquet et nos réjouissances nuptiales?»

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--Je n'ai pas d'amis, dit Lamia; non, pas un; Ma présence dans la vaste Corinthe est à peine connue: Les ossements de mes aïeux reposent dans leurs urnes empoussiérées Au fond du tombeau; aucun encens incandescent n'y brûle, Puisque leur race infortunée a disparu toute entière, sauf moi; Et encore, je néglige le rite sacré, à cause de toi. Cependant, à votre choix invitez vos nombreux hôtes; Mais si, comme il semble maintenant, votre vision s'attache A moi avec quelque plaisir, ne prévenez pas Le vieil Apollonius--tenez-moi cachée à ses yeux.» Lycius, rendu perplexe par ces paroles si vagues et si obscures Voulut poursuivre l'enquête; à la première allusion, elle recula, Feignant de dormir; quant à lui, il fut envahi Subitement par l'engourdissante torpeur d'un profond sommeil.

C'était la coutume alors d'emmener La fiancée hors de sa maison, lorsque le crépuscule rougissait l'horizon, Voilée, sur un char, accompagnée de fleurs Jonchant le sol, de torches, de chants nuptiaux Et d'autres pompes: mais cette belle inconnue N'avait pas un ami. Ainsi, laissée seule.

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(Lycius était allé convoquer toute sa famille,) Ayant la certitude qu'elle ne parviendrait pas à dissuader Son cœur obstiné de lui imposer cette folle cérémonie, Elle s'assit très préoccupée par l'idée de couvrir Sa misère d'une convenable magnificence. Elle agit ainsi, mais on ignore d'où et comment Vinrent, et quels furent ses subtiles serviteurs. A travers les halls, dans des allées et venues, On discerna un bruit d'ailes, jusqu'à ce qu'en quelques minutes La salle de fête illuminée resplendît sous l'élégance des voûtes hardies. Une musique captivante, peut-être le seul et unique Point d'appui du toit magique, se fit entendre Sans relâche, comme s'il était à craindre que tout le charme pût s'évanouir. Des cèdres fraîchement taillés parodiant une futaie De palmiers et de bananiers, s'élançant de chaque côté, Formaient au centre une coupole élevée en l'honneur de la mariée. Deux palmiers puis deux bananiers, et ainsi de suite, De chaque côté enlaçaient leurs branches l'une à l'autre Le long des bas côtés; et, au-dessous de tout cela, Courait un ruissellement de lampes allant d'un mur à l'autre. Sous ce dais se célébrait un banquet tel que personne n'en a goûté, Dégageant des fumets rares. Lamia, en royal apparat,

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Silencieuse, se promenait à pas lents, et comme elle s'avançait Blafarde, heureuse en quelque sorte d'être malheureuse, Elle ordonnait à ses invisibles serviteurs de raviver sans cesse Dans chaque coin et chaque niche la flamme dont l'éclat diminuait. Entre les troncs des arbres, à des surfaces de marbre Succédaient des panneaux de jaspe; puis, çà et là, émergeaient Des silhouettes grimpantes de végétations plus sveltes, Qui avec les cépées plus grandes s'entrelaçaient intimement. Après avoir donné son approbation, elle disparut, suivant son caprice, Dans sa chambre, et tira le verrou, apaisée et calmée, Ayant repris son sang-froid et préparée à l'orgie brutale Quand les hôtes redoutés entreraient pour violer sa solitude.

Le jour parut, et toutes les clameurs se turent. Insensible Lycius! Fou! Pourquoi dédaigner Le destin qui avec le silence t'apportait la félicité, les heures d'ardente intimité? Pourquoi livrer aux yeux du vulgaire cette alcôve secrète? Le troupeau approchait; chaque invité, le cerveau enfiévré Arrivait sur le seuil, précipitait un coup d'œil Et entrait stupéfait; car ils connaissaient la rue,

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Se la rappelaient depuis leur enfance d'un bout à l'autre, Sans une lacune, et jusque-là n'avaient jamais remarqué Ce porche royal, cette luxueuse demeure aux énormes dimensions. Aussi tous se ruaient, étonnés, curieux, les yeux fougueux; Un seul jetait sur le palais un regard sévère, Puis d'un pas mesuré y pénétrait, l'air austère; C'était Apollonius: il souriait même quelque peu, Comme si quelque problème ardu, qui avait affolé Ses patientes recherches, commençait maintenant à se dénouer A se résoudre, à se fondre:--c'était juste ce qu'il avait prévu.

Il rencontra dans le vestibule au milieu de la rumeur Son jeune disciple.--Ce n'est pas la règle commune, Lycius, dit-il, qu'un hôte, sans être convié, S'impose à vous, et trouble En se présentant sans y être requis, la joyeuse cohorte D'amis plus jeunes; et cependant je dois commettre cette infraction, Et vous devez me pardonner.» Lycius rougit, et conduisit Le vieillard à travers les portes intérieures larges ouvertes, Cherchant par ses paroles de conciliation et sa mine courtoise A tourner en lait sucré le spleen du sophiste.

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La salle du banquet était d'une éclatante opulence, Eblouissante de lumière imprégnée d'effluves embaumées. Devant chaque rutilant panneau, fumait Un encensoir rempli de myrrhe et de bois épicé, Chacun juché sur un trépied sacré Dont les tiges frêles s'écartaient largement sur le moelleux Tapis en tissu laineux; cinquante spirales de fumée Au-dessus des cinquante encensoirs faisaient leur voyage aérien Vers le haut plafond, se reflétant, à mesure qu'elles s'élevaient, Sur les murs garnis de miroirs sous forme de nuées jumelles odoriférantes. Douze tables sphériques encerclées par des sièges en soie Arrivant au niveau de la poitrine d'un homme, soutenues Sur des pattes de léopards, supportaient l'or pesant Des coupes et des gobelets et la moisson tant de fois citée De la corne de Cérès; puis, dans d'énormes cratères le vin Jaillissait de la sombre amphore en joyeux rayonnement. Ainsi chargées de victuailles, les tables se dressaient, Chacune ayant enchâssée au centre l'image d'un Dieu.

Lorsque dans une antichambre chaque convive

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Eut senti l'éponge pleine de fraîcheur, pressée selon son plaisir Par les esclaves qui les servaient, sur ses mains et ses pieds, Et les huiles odorantes avec le cérémonial consacré Versées sur sa chevelure, tous se dirigèrent vers le festin En robes blanches, et se placèrent en ordre Autour des couches soyeuses, se demandant avec étonnement D'où pouvait venir ce fastueux ruissellement et ce torrent de richesses.

Douce soupira la musique dans la douce atmosphère Tant que le Grec harmonieux au chant de voyelles Domina parmi les invités, discourant tout bas D'abord, car le vin commençait à peine à couler. Mais lorsque le jus divin émut leurs cerveaux, Plus haut ils parlèrent et plus haut sonnèrent les accords Des puissants instruments:--les somptueuses colorations, L'immensité du hall, la splendeur des draperies, Le luxe imposant du plafond, l'ivresse du nectar, La beauté des esclaves, celle de Lamia elle-même, apparurent. Alors, quand le vin eut exercé son action rosée, Et que chaque âme se fut libérée de toute entrave humaine, Tout cessa de paraître étrange; le vin joyeux, le vin succulent,

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Ne rendra pas les ombres Elyséennes trop belles, ni trop divines. En peu de temps le Dieu Bacchus fut à son apogée; Cramoisies étaient les joues, et les yeux brillants brillaient doublement; Des guirlandes de toutes les nuances et de toutes les senteurs, Dépouilles des vallées; ou les branches, dîmes prélevées sur les arbres des forêts En des corbeilles de luisant osier doré, étaient apportées Aussi haut que montaient les anses, pour satisfaire Les goûts de chaque convive, de façon que chacun comme il lui plaisait, Put orner son front à sa fantaisie, mollement enfoncé dans les coussins.

Quelle couronne pour Lamia? Quelle pour Lycius? Quelle pour le sage, le vieil Apollonius? Sur le front douloureux de Lamia, que l'on pende Des feuilles de saule et une langue de vipère; Quant au jeune homme, vite, dépouillons pour lui Le thyrse, pour que ses yeux enquêteurs puissent nager Dans l'oubli; et, quant au philosophe, Que le chiendent et le haineux chardon portent La guerre sur ses tempes. Tous les charmes ne sont-ils pas rompus Au simple contact de la froide philosophie? Il y avait un arc-en-ciel que nous vénérions autrefois au firmament:

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Nous connaissons sa trame, sa contexture; elle est donnée Platement dans le catalogue des choses communes. La philosophie rognera les ailes de l'ange, Conquerra les mystères à l'aide de règles et de lignes, Videra l'atmosphère hanté, la mine qu'habitent les gnomes.-- Elle dépoétisera l'arc-en-ciel, comme jadis elle fit Pour la tendre Lamia dissoute en une ombre.

A côté de celle-ci, Lycius, assis à la place d'honneur, Dans toute la salle ne voyait pour ainsi dire qu'elle, Jusqu'à ce que, réprimant son amoureuse extase, il prît une coupe Remplie jusqu'aux bords, et, en face de lui, lançât un coup d'œil A travers la large table pour implorer un regard De son vieux maître qui fronçait le sourcil, Et lui porter un toast. Le philosophe à la tête chauve Avait fixé ses yeux, sans un clignement, sans un mouvement de paupières, Droit sur le visage alarmé de la fiancée, Décontenançant sa radieuse beauté et troublant sa douce fierté, Tandis que son amant lui pressait la main, la caressant amoureusement, Comme pâle elle reposait sur la couche rose: Elle était glacée, et le froid courut à travers les veines de Lycius;

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Puis soudain elle devint brûlante, et toutes les fièvres D'une chaleur surnaturelle lui montèrent au cœur. --Lamia, que signifie ceci? pourquoi tressailles-tu? Connais-tu cet homme?» La pauvre Lamia ne répondit pas. Il darda ses yeux dans les siens, qui pas un instant N'exaucèrent l'humble prière du triste amoureux; Il les darda plus, plus encore; sa raison humaine chancelait: Une sorte de charme dévorant absorbait cette grâce, Ces orbes ne donnaient plus aucun signe de reconnaissance. --Lamia!» gémit-il. Aucune tendre voix ne répondit. La foule entendit, et la bruyante orgie instantanément Se tut; les puissantes sonorités de la musique s'étouffèrent; Les myrtes se desséchèrent dans les milles couronnes. Par degrés, la voix, le luth et le plaisir cessèrent. Un silence de mort peu à peu domina, Jusqu'à ce qu'il semblât que quelque chose d'horrible fût survenu, --Lamia!» hurlait-il d'une voix stridente, et seul ce cri strident Suivi de son lamentable écho, rompait le silence, --Va-t-en, rêve impur, gémissait-il fixant toujours La figure de la fiancée; mais aucune veine azurée maintenant Ne parcourait plus le contour parfait des tempes; aucune douce rougeur

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Ne colorait plus les joues; plus de passion pour éclairer Cette vision profondément enfouie:--tout était flétri: Lamia, sa beauté disparue, était assise mortellement blanche --Ferme, ferme ces yeux trompeurs, toi, homme cruel! Détourne les, misérable! ou l'arrêt sévère De tous les dieux, dont les majestueux portraits Représentent ici les invisibles présences, Va les percer à l'instant avec l'épine D'une douloureuse cécité, te laissant désolé, Tremblant et radotant devant la plus faible crainte De conscience, parce que tu as longtemps offensé leur puissance Par tous tes sophismes impies et orgueilleux, Tes sortilèges illicites et tes séduisants mensonges. Corinthiens! examinez ce misérable à la barbe grise, Constatez que, comme un possédé, ses paupières sans cils s'ouvrent Autour de ses yeux de démon! Regardez-le, Corinthiens! Mon aimable fiancée se fane sous leur influence.» --Fou!» dit le sophiste, à demi-voix D'un ton brusque et méprisant. Ce fut par une plainte d'agonisant Que Lycius répondit, comme, frappé au cœur, éperdu, Il s'assit sans force auprès du douloureux fantôme. --Fou! Fou!» répétait Apollonius, les yeux toujours Implacables et fixes:--De tout mal

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De la vie je t'ai préservé jusqu'à ce jour, Faut-il te voir maintenant la proie d'un serpent?» A ce moment Lamia exhala un soupir de mourante; le regard du sophiste Telle une lance affilée, la traversa de part en part, Aigu, cruel, acéré, pénétrant: elle, autant Que sa main débile pouvait exprimer une intention, Le supplia de se taire; mais vainement! Il regarda encore et encore fixement--Non! --Un serpent!» reprit-il en écho. Il n'eut pas plus tôt dit, Que, poussant un effroyable cri, elle disparut: Et les bras de Lycius furent vidés[1] de leur bonheur Comme ses membres de leur vie, à partir de cette même nuit. Sur la haute couche il est étendu!--ses amis l'entourèrent-- Le soulevèrent--ils ne trouvèrent ni pulsation, ni respiration, Mais, dans sa robe de noce, le pesant cadavre avec sa blessure.

Septembre 1819.

[1] Empty of delight.

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HYPÉRION[1]

FRAGMENT

_LIVRE PREMIER_

Tout au fond de la tristesse d'une obscure vallée[2], Dans une retraite éloignée de la brise vivifiante du matin, Loin de l'ardent midi et de l'étoile solitaire du soir, Etait assis Saturne aux cheveux gris, immobile comme un roc, Aussi muet que le silence planant autour de son repaire; Forêts sur forêts s'inclinaient autour de sa tête Comme nuées sur nuées. Aucun souffle dans l'air, Pas même autant de vie qu'il n'en faut un jour d'été,

[Pg 324]

Pour faire envoler de l'herbe effilée la graine la plus légère; Où la feuille morte tombait, là elle demeurait. Un ruisseau coulait à côté sans voix, dont le susurrement était encore assourdi Par respect pour la divinité déchue Qui projetait une ombre sur lui: une Naïade parmi ses roseaux Pressait son doigt humide appuyé sur ses lèvres.

Le long du sable de la rive, de larges empreintes étaient marquées, Aussi loin que les pieds du dieu avaient marché, Puis s'étaient fixés là. Sur le sol détrempé Sa main droite ridée reposait inerte, nonchalante, morte, Privée de son sceptre; et ses yeux de souverain détrôné étaient clos; Tandis que sa tête penchée semblait écouter la terre Son antique mère, attendant d'elle quelque consolation encore.

Il semblait qu'aucune force ne pût le faire mouvoir de sa place; Cependant vint là quelqu'un, qui d'une main familière Toucha ses vastes épaules, après s'être courbé très bas Avec déférence, quoique ce fut pour quelqu'un qui ne la connaissait plus. C'était une déesse du monde à son enfance;

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Auprès d'elle la stature de l'énorme Amazone Aurait paru de la taille d'un pygmée: elle eût saisi Achille par la chevelure et lui eût ployé le cou, Ou, d'un doigt, eût arrêté la roue d'Ixion. Sa face était grande comme celle du Sphinx de Memphis, Hissée sur quelque piédestal dans la cour d'un palais, Lorsque les sages étudiaient l'Egypte pour s'instruire. Mais, oh! comme cette figure différait du marbre! Quelle beauté! si la tristesse n'avait pas rendu La tristesse plus belle que la Beauté elle-même! Il y avait dans son regard une crainte aux aguets, Comme si le malheur venait seulement de la frapper; Comme si les nuages, avant-gardes des jours néfastes, Avaient épuisé leurs maléfices et les arrière-gardes acharnées Allaient amasser péniblement leurs provisions de tonnerres. D'une main elle pressait le point douloureux Où bat le cœur humain, comme si juste là Quoique immortelle, elle ressentait une cruelle souffrance: L'autre main sur le cou penché de Saturne Etait appuyée, et au niveau de son oreille Tendant ses lèvres ouvertes, elle proféra quelques mots D'un ton solennel, avec la sonorité profonde de l'orgue: Quelques mots désespérés qui dans notre faible langue Se traduiraient à peu près en ces termes--O combien frêles

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En comparaison de la puissante voix des Dieux primitifs!-- «Saturne, relève la tête! Cependant pourquoi, pauvre vieux Roi? Car je n'ai pas de consolation pour toi, non, je n'en ai pas: Je ne peux pas dire: Oh pourquoi dors-tu? Puisque le ciel s'est séparé de toi, et que la terre Ne te reconnaît plus, dans cette affliction, pour un Dieu: L'Océan, aussi, avec son bruit solennel, A rejeté ton sceptre, et toute l'atmosphère Est vide de ta majesté surannée. Ta foudre, sachant qui commande maintenant, Gronde contrainte au-dessus de notre demeure en ruine, Et ton éclair éblouissant entre des mains inexpérimentées Dévaste et brûle notre domaine autrefois paisible. O douloureuse époque! O minutes longues comme des années! Tout, pendant que vous passez, accroît la monstrueuse vérité, Et comprime tellement nos horribles angoisses Que l'incrédulité n'a plus de champ pour respirer. Saturne, continue à dormir--Oh! pourquoi, étourdiment ai-je ainsi Violé ton sommeil solitaire? Pourquoi ai-je rouvert tes yeux mélancoliques? Saturne, continue à dormir! tandis qu'à tes pieds je pleure!»

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