Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Part 13

Chapter 133,458 wordsPublic domain

De ce côté des nuées de Jupiter, pour échappera la vue Et aux ordres impérieux de son maître, et s'était réfugié Dans une forêt sur les rivages de la Crète. Quelque part en cette île sacrée habitait Une nymphe devant laquelle s'agenouillaient tous les Satyres aux sabots fourchus; Aux pieds blancs de laquelle les langoureux Tritons répandaient Des perles, tandis qu'à terre ils dépérissaient et l'adoraient. Tout près de la source où elle aimait à se baigner, Et dans ces prairies où il était possible que parfois elle errât, Etaient parsemées de riches offrandes, qu'aucune Muse ne connaissait, Quoique les écrins fussent ouverts pour que sa Fantaisie y fît son choix. Ah! quel monde d'amour était à ses pieds! Ainsi pensait Hermès, et un feu céleste, L'embrasait de ses talons ailés à ses oreilles, Qui, d'habitude blanches comme le lis clair, Prenaient la teinte des roses au milieu de ses cheveux dorés, Tombant en boucles jalouses sur ses épaules nues. De vallon en vallon, de taillis en taillis, il volait, Exhalant sur les fleurs sa passion nouvelle, Et suivait les sinuosités de maintes rivières jusqu'à leurs sources,

[Pg 290]

Pour découvrir l'endroit où cette douce nymphe préparait en secret sa couche. En vain; nulle part il ne pouvait trouver la douce nymphe, De sorte qu'il reposait en ce lieu écarté, Pensif, plein d'amertume et de jalousie Contre les Dieux Sylvains et même contre les arbres. Comme il se tenait là, il entendit une voix si plaintive Qu'après l'avoir entendue, en son noble cœur, fut remplacée La souffrance par la pitié. Ainsi parlait cette voix solitaire: «Quand m'éveillerai-je hors de cette tombe enguirlandée? Quand pourrai-je me mouvoir dans un corps apte à jouir de la vie, De l'amour et du plaisir, de la lutte vermeille Du cœur et des lèvres! Ah, malheur à moi!» Le Dieu aux ailes de colombe, glissa silencieusement Parmi les buissons et les futaies, effleurant avec légèreté, dans sa hâte, Les graminées les plus hautes et les roseaux en pleine floraison. Il aperçut enfin, palpitant, un serpent Etincelant, roulé en cercle dans l'obscurité des broussailles.

C'était une forme gordienne, d'une nuance éblouissante, Mouchetée de vermillon, d'or, de vert et de bleu;

[Pg 291]

Rayée comme un zèbre, tachetée comme un léopard, Les taches imitant des yeux de paon, les raies toutes cramoisies; Son écaille était pleine de lunes blanches, qui, à chaque respiration, Pâlissaient, ou devenaient plus brillantes, ou alternaient Leurs éclats avec des colorations plus ternes-- Ainsi, les flancs comme un arc-en-ciel, accablée de malheurs, Elle semblait en même temps une elfe expiant ses fautes, La fiancée de quelque démon, ou le démon lui-même. Sur sa crête elle portait une lueur blafarde Piquetée d'étoiles, comme la tiare d'Ariadne: Sa tête était celle d'un serpent, mais quel charme ironique! Elle avait une bouche de femme avec sa parure complète de perles: Quant à ses yeux: que pouvaient ici faire de tels yeux Si ce n'est pleurer, et pleurer de ce qu'ils étaient nés si beaux? De même Proserpine pleure, regrettant la brise Sicilienne. Sa gorge était celle d'un serpent, mais les paroles qu'elle proférait, Comme à travers un bouillonnement de miel, évoquaient l'Amour; C'était ainsi, tandis qu'Hermès s'appuyait sur ses ailerons, Tel un faucon s'infléchirait avant de saisir sa proie:

[Pg 292]

--Bel Hermès, couronné de plumes, au vol léger, J'eus de toi un splendide rêve la nuit dernière: Je te voyais assis sur un trône en or, Parmi les Dieux, sur le vénérable Olympe, Seul triste entre tous; car tu n'entendais pas Les suaves, les claires vocalises que les Muses accompagnent sur le luth, Ni même Apollon lorsqu'il chanta seul, Sourd tu fus devant le long, long gémissement de sa voix sanglotante. Je rêvais que je te voyais, paré d'écailles pourpres, Emergeant plein d'amour du sein des nuages, comme émerge le matin, Et rapidement comme un fulgurant javelot de Phœbus, Pénétrant dans l'île de Crète; et t'y voilà maintenant! Trop séduisant Hermès, as-tu trouvé la bien aimée?» Aussitôt l'étoile du Léthé ne fit pas attendre Sa réponse fleurie, et s'informa ainsi: --Toi, serpent aux lèvres flatteuses, sûrement inspiré par le ciel! Toi, guirlande de beauté, aux yeux mélancoliques, Prouve que tu détiens toute la félicité que tu peux t'imaginer, Apprends-moi seulement où ma nymphe s'est enfuie, Où elle respire!»--Astre brillant, tu as bien parlé, Reprit le serpent, mais lie-toi par un serment, aimable Dieu!» --Je jure, dit Hermès, par mon caducée, Et par tes yeux, et par ta couronne étoilée!»

[Pg 293]

Légères volèrent ses chaleureuses paroles lancées parmi les fleurs. Alors de nouveau se fit entendre la voix enchanteresse. --Cœur trop sensible! ta nymphe perdue Libre comme l'air, invisible, rôde A travers ces déserts sans ronces; ses radieuses journées, Elle les goûte sans être vue; elle n'est pas vue lorsque ses pieds agiles Laissent des traces sur le gazon et les fleurs odorantes; Des pampres chargés et des vertes ramures inclinées Elle cueille les fruits sans être vue, elle se baigne sans être vue: C'est par mon pouvoir que sa beauté est voilée Pour demeurer hors d'affront, hors d'atteinte Des regards d'amour jetés par les yeux peu dignes d'amour Des Satyres, des Faunes, et des soupirs du chassieux Silène. Son immortalité se consumait dans la répulsion Que lui inspiraient tous ces adorateurs, et elle se plaignait tant Que je pris pitié d'elle, lui recommandai de tremper Ses cheveux dans des liqueurs magiques, qui conserveraient L'invisibilité à ses charmes et lui permettraient De folâtrer à sa fantaisie, en liberté. Tu vas la contempler, Hermès, toi seul, Si tu veux, ainsi que tu l'as juré, obtenir de moi cette faveur».

[Pg 294]

Une fois encore, le Dieu séduit, renouvela Son serment qui résonna à travers les oreilles du serpent, Brûlant, frémissant, pieux, implorateur. Ravie, elle releva sa tête Circéenne, Se colora de l'incarnat de la vie, et balbutia hâtivement: --J'étais une femme; qu'une fois de plus je prenne La forme d'une femme aussi attrayante qu'autrefois. J'aime un jeune Corinthien. O Félicité! Rends-moi mon corps de femme, et transporte-moi où il est. Courbe-toi, Hermès, laisse-moi souffler sur ton front Et tu verras ta nymphe aimée à l'instant même». Le Dieu se pencha confiant sur ses ailes à demi repliées, Elle souffla sur ses yeux; aussitôt apparut devant eux La nymphe sequestrée, souriante sur la pelouse. Ce n'était pas un rêve, ou autant dire que c'en était un; Les rêves des Dieux sont des réalités: paisiblement ils jouissent De leurs plaisirs en un long rêve immortel. Un moment plana sur eux, d'ardeur, de rougeur, pendant lequel il sembla Emerveillé par la beauté de la nymphe sylvestre, tant il était enflammé; Puis se posant sur la verdure sans y laisser d'empreinte, il se tourna Vers le serpent pâmé, et d'un bras alangui, Délicatement, il mit à l'épreuve le charme du flexible Caducée. Après quoi, sur la nymphe il inclina ses yeux

[Pg 295]

Pleins de larmes d'adoration et de caresse. Il fit un pas vers elle; mais, telle une lune à son déclin, Elle disparut petit à petit devant lui, s'affaissant; et sans pouvoir retenir Ses sanglots angoissées, elle se repliait comme une fleur Qui rentre en elle-même à l'heure du crépuscule: Cependant, le Dieu protégeant sa main frissonnante, Elle sentit sa chaleur, ses paupières se rouvrirent caressantes, Et comme les fleurs nouvelles au bruissement matinal des abeilles, Elle s'épanouit, et rendit son parfum à la brise. Dans la profondeur des vertes frondaisons ils volèrent Et jamais ne se refroidirent ainsi que font les amoureux mortels.

Laissée à elle-même la forme serpentine commença A se transformer; son sang de sylphide follement circula, Sa bouche écuma, et l'herbe ainsi humectée Fut flétrie par cette rosée si enivrante et si virulente; Ses yeux, rendus fixes par la douleur et une morne angoisse Brûlants, vitreux, hagards, avec les cils des paupières collés, Dardaient du phosphore et d'acérées étincelles, sans qu'une larme les rafraîchît. Les tons de sa peau s'incendièrent le long de son corps; Elle se tordit, convulsée en des souffrances écarlates:

[Pg 296]

Le jaune soufre foncé remplaça La couleur plus tendre de la lune qui ornait son corps gracieux, Et,--telle la lave dévastant une prairie,-- Ternit ses écailles d'argent et ses tresses d'or, Obscurcit ses taches fauves, ses stries et ses rayures, Eclipsa ses croissants, éteignit ses étoiles; Si bien qu'en quelques secondes elle fut dépouillée De tous ses saphirs, ses émeraudes, ses améthystes, Et de ses rubis argentés: toutes ces parures lui furent enlevées, Il ne lui resta que la souffrance et la hideur. Sa couronne gardait encore une lueur; celle-ci évanouie, sa forme aussi Se fondit et disparut soudainement. Alors, dans l'air, sa voix nouvelle résonnant avec tendresse, Cria «Lycius! charmant Lycius!» Suspendues Dans les brumes diaphanes enveloppant les antiques montagnes Ces paroles s'évaporèrent: les forêts de Crète ne les entendirent jamais plus.

Où s'envola Lamia, devenue une dame resplendissante, Une beauté de haute lignée, jeune et élégante? Elle s'envola dans cette vallée que traverse Tout voyageur qui va des rivages de Cenchrée à Corinthe; Là, elle se reposa au pied de ces vastes collines

[Pg 297]

D'où s'écoulent parmi les rochers, les ruisseaux de Pérée, Puis au pied de cette autre cime dont les pentes stériles S'étendent, voilées de brouillards et de nuées orageuses, Dans la direction du Sud-Ouest jusqu'à Cléone. Ici elle s'arrêta, A la distance environ d'un vol d'oiseau novice, près d'un bois Hospitalier, sur la verdoyante déclivité d'un sentier moussu, Au bord d'un étang limpide; alors elle se sentit émue De se voir échappée à de si cruelles infortunes, Tandis que sa robe flottait parmi les narcisses.

Oui, heureux Lycius! car c'était une fille plus belle Qu'aucune autre qui tordît jamais sa natte, Ou soupirât, ou rosît, ou sur une prairie aux fleurs printanières, Déployât, pour chanter, son manteau vert: Une vierge aux lèvres pures, et cependant, dans la science De l'amour, très instruite jusqu'au fond de son cœur rouge[2]: Ayant à peine une heure d'existence, et cependant assez rouée

[Pg 298]

Pour garantir le bonheur contre les chagrins toujours proches, Faire la part des moments d'humeur, éloigner Les points de contact, rapidement échanger Une intrigue contre un chaos plausible, et séparer Ses atomes les plus ambigus avec un art sûr; Comme si elle avait, à l'école de Cupidon, passé, Charmant étudiant, de délicieuses journées sans être jamais punie, Et conservé sa fraîcheur en un paresseux alanguissement.

Pourquoi cette gracieuse créature se décida si paisiblement, A s'attarder le long de la route, nous allons le voir; Mais d'abord il convient de dire comment elle pouvait méditer Et rêver, alors qu'emprisonnée dans sa forme de serpent Elle embrassait tout, l'étrange et le magnifique: Comment, toujours, où elle voulait, son esprit volait; Soit dans l'Elysée éthéré, soit dans le fond Des vagues aux crêtes élevées, là où les belles Néréides Penètrent dans le berceau de Thétis en gravissant des marches en perles, Soit où le Dieu Bacchus vide sa divine coupe Etendu nonchalamment sous un pin résineux; Soit dans les jardins du palais de Pluton

[Pg 299]

Là où les colonnes de Vulcain[3] brillent alignées à perte de vue. Et parfois dans les cités elle transportait Son rêve pour se mêler aux fêtes et aux révoltes; Une fois, tandis qu'en rêve elle était parmi les mortels, Elle aperçut le jeune Corinthien Lycius Conduisant un char le premier, dans une course disputée, Tel un jeune Jupiter calme, la figure sereine; Et défaillant, elle tomba amoureuse de lui. Maintenant à l'heure des phalènes et du clair obscur, Il reprendrait cette route, elle le savait bien, Pour revenir du rivage à Corinthe; car fraîchement soufflait La douce brise de l'Est, et sa galère en ce moment Heurtait de sa proue d'airain les quais en pierre, Arrivant de l'île d'Egine, dans le port de Cenchrée Récemment mouillée; là, il avait passé quelque temps Pour sacrifier à Jupiter dont le temple en cette île Laisse entrer par ses hautes portes les victimes et le précieux encens. Jupiter écouta ses vœux et exauça son désir. En effet, par un caprice du hasard il se tint à l'écart De ses compagnons et marcha à l'aventure, Peut-être lassé de leur bavardage Corinthien; Il franchissait les collines désertes

[Pg 300]

Sans penser à rien d'abord, mais avant qu'apparût l'étoile du soir Sa fantaisie errait où la raison s'égare, Dans le calme crépuscule des ombres Platoniciennes. Lamia le vit approcher, près, plus près, Passant tout contre elle, dans une noire indifférence, Ses silencieuses sandales foulaient la mousse verte, Si proche de lui, et cependant si invisible, Elle demeurait immobile: il passa, absorbé dans les mystères, L'esprit aussi fermé que son manteau; elle, des yeux, Suivait ses pas, et tournant vers lui sa blanche nuque De reine, elle s'écria:--Ah, séduisant Lycius! Veux-tu donc m'abandonner seule sur ces collines? Lycius, regarde derrière toi et montre quelque pitié.» Il fit, ne témoignant ni froid étonnement, ni peur, Mais comme un Orphée reconnaissant une Eurydice; Car si mélodieux étaient les mots qu'elle chanta Qu'il lui sembla l'avoir aimée tout un été; Et bientôt ses yeux avaient bu sa beauté, Ne laissant aucune goutte dans l'enivrante coupe; Et toujours la coupe était pleine--mais lui, craignant Qu'elle ne s'évanouît avant que ses lèvres n'eussent exprimé L'adoration due, commença ainsi à l'adorer, tandis que Modestement elle baissait les yeux, devinant que l'emprise était sûre: --Te laisser seule! Regarder derrière moi! O, Déesse, vois

[Pg 301]

Si mes yeux pourront jamais se détourner de toi Par pitié! ne mens pas à ce triste cœur-- Car si tu disparaissais, je mourrais. Reste! quoique Naïade des rivières, reste! A tes désirs lointains, tes cours d'eau obéiront; Reste! quoique les luxuriantes forêts soient ton domaine, Sans toi elles peuvent s'abreuver de la pluie matinale: Quoique tu sois une Pléiade descendue des cieux, aucune de tes Harmonieuses sœurs ne maintiendra-t-elle en accord Tes sphères, et comme ta mandataire ne jettera-t-elle une lueur argentée? Si délicieusement ont frappé mes oreilles ravies Tes promptes paroles de bienvenue, que si tu t'évanouissais Ton souvenir me réduirait à l'état d'ombre; Par pitié, ne te fonds pas dans l'espace!»--Si je restais,» Dit Lamia, «ici, sur cette terre de boue, Si je daignais fouler ces fleurs trop rudes pour mes pieds, Que pourrais-tu dire et faire qui me captivât suffisamment Pour amoindrir le souvenir enchanteur de mon paradis? Tu ne peux me demander de vagabonder ici avec toi A travers ces collines et ces vallées où il n'y a pas de joie,--

[Pg 302]

Privée d'immortalité et de félicité! Tu es un savant, Lycius, et dois savoir Que les esprits supérieurs ne peuvent respirer ici-bas Dans l'atmosphère humaine et y vivre. Hélas! pauvre enfant, Quel parfum d'air plus pur as-tu pour charmer Mon essence? Quels palais plus superbes Dans lesquels tous mes nombreux sens puissent se plaire, Et par de mystérieux sortilèges assouvir mes insatiables soifs? Cela ne peut être. Adieu.» Ceci dit, elle se cambra Sur la pointe des pieds, ses bras blancs déployés. Lui, frémissant de perdre L'amoureuse promesse de sa solitaire lamentation, Défaillait, balbutiant des mots passionnés, pâle, angoissé. La cruelle, sans montrer aucune Tristesse pour la douleur de son tendre favori, Mais plutôt, si ses yeux pouvaient briller davantage, Avec des yeux plus brillants et une exquise lenteur, Joignit ses lèvres aux siennes et lui rendit La vie qu'elle avait enserrée dans ses mailles; Et comme il s'éveillait d'une extase pour entrer Dans une autre, elle commença à chanter, Heureuse en beauté, en vie, en amour, en toutes choses, Une cantilène d'amour trop suave pour les lis terrestres, Tandis que, tel un souffle retenu, les étoiles éteignirent leurs feux scintillants.

[Pg 303]

Alors elle chuchota d'un ton tremblant semblable à celui Que prennent ceux, qui réunis en lieu sûr, se rencontrant seuls Pour la première fois, après de nombreux jours de tourments, Usent d'autre langage que celui des yeux; elle le suppliait de relever Sa tête découragée, et de délivrer son âme du doute, Car elle était une femme, sans autre Plus subtil fluide dans les veines Que du sang palpitant; et les mêmes affres Habitaient son fragile cœur a elle, et le sien. Ensuite elle s'étonnait qu'il n'eut pas remarqué Depuis longtemps sa figure à Corinthe, où dit-elle, Elle demeurait dans une demi retraite, et où elle avait passé Des jours aussi fortunés que peut en procurer la monnaie d'or Sans l'aide de l'amour; heureuse cependant Jusqu'au moment où elle le vit, lorsqu'une fois elle le coudoya. Il était appuyé songeur contre une colonne Sous le porche du temple de Vénus, au milieu d'un amas de corbeilles D'herbes et de fleurs amoureuses fraîchement cueillies Tard dans cette soirée; car c'était la nuit qui précédait La fête d'Adonis; après, elle ne le revit plus,

[Pg 304]

Mais pleura seule ces jours-là: pourquoi, en effet, l'adorerait-elle? Lycius se réveillait de la mort pour tomber dans l'émerveillement De la voir encore, et de l'entendre chanter de si douces chansons. Puis à l'émerveillement succéda la joie D'entendre si bien chuchoter sa sagesse de femme; Et chaque mot qu'elle prononçait lui faisait ressentir Une joie sans mélange et un plaisir intense. Que les poètes dans leur folie disent tout ce qui leur plait Sur les charmes des Fées, des Péris, des Déesses, Aucune n'est un tel régal, parmi elles toutes, Qu'elles hantent cavernes, lacs ou chutes d'eaux, Qu'une femme réelle, qu'elle sorte Des cailloux de Pyrrha ou de la semence du vieil Adam. Ainsi la gracieuse Lamia jugea, et eut raison de juger Que Lycius ne pourrait pas aimer tant qu'il serait à demi intimidé, De sorte qu'elle rejeta au loin sa divinité, et gagna son cœur Plus agréablement en jouant son rôle de femme, Sans plus de pudeur que n'en comportait sa beauté Qui, même dans le spasme, en sauvegardait une part suffisante. Lycius fit à tout d'éloquentes répliques, Mariant chaque mot d'un soupir jumeau;

[Pg 305]

Enfin, désignant Corinthe, elle demanda à son amant Si elle était trop éloignée, cette nuit, pour ses pieds délicats. Le chemin fut court; Lamia dans son impatience Réduisit, par un sortilège, les trois lieues A quelques enjambées, sans être soupçonnée Par Lycius aveuglé, tant elle le subjuguait. Ils franchirent les portes de la ville, il ne sut pas comment, Sans bruit, et jamais il ne s'inquiéta de le savoir.

Comme des hommes parlant en rêve, tous les Corinthiens, A travers leurs palais impériaux, Toutes leurs rues populeuses et leurs temples de débauche, Murmuraient, telle une tempête se préparant à distance, Sous la nuit étendue au-dessus de leurs tours. Hommes, femmes, riches et pauvres, dans les heures fraîches, Traînaient leurs sandales sur les dallages blancs, Seuls ou par groupes; pendant que mainte lumière Brillait çà et là, éclairant de somptueuses fêtes, Et projetait des ombres mouvantes sur les murs, Ou les trouvait amassés dans l'ombre des corniches Sous la porte cintrée d'un temple ou une sombre colonnade.

[Pg 306]

Se couvrant la face, par crainte d'amis qui le reconnaîtraient, Il pressait nerveusement ses doigts, quand quelqu'un les frôla Avec une barbe grise bouclée, les yeux investigateurs, le crâne chauve et lisse, Marchant à petits pas, drapé dans une robe de philosophe: Lycius, en le croisant et en passant, resserra plus étroitement Son manteau, paraissant dans sa hâte avoir des ailes, Tandis que Lamia affolée tremblait:--Ah, dit-il, Pourquoi, mon amour, tressaillir si peureusement? Pourquoi ta tendre main se fond-t-elle en moiteur?» --Je suis épuisée, répondit la belle Lamia, dis-moi qui Est ce vieillard? Je ne puis me rappeler Ses traits; Lycius! pourquoi vous êtes vous dissimulé Devant son vif regard?» Lycius répliqua: --C'est Apollonius le sage, mon fidèle guide Et mon bon précepteur; mais ce soir il semble Le spectre de la folie qui hante mes doux rêves.»

Pendant qu'il parlait ainsi, ils atteignirent Un porche à piliers avec une porte à haut vantail, Où pendait une lampe d'argent dont la lueur phosphorescente Se reflétait en bas sur les marches luisantes, Atténuée comme une étoile dans l'eau; car si neuve Et si nette était la nuance du marbre,

[Pg 307]

Si pures comme un liquide transparent, à travers un cristal poli Couraient les veines foncées, que nul si ce n'est un pied divin Ne pouvait les avoir foulées. Des bruits Eoliens Résonnaient à travers le gond, à l'instant où la large baie De la porte ouverte découvrait un lieu que n'avait fréquenté Depuis longtemps, aucun autre qu'eux deux, Et quelques eunuques Persans, qui la même année Avaient été vus sur les marchés: personne ne savait où Ils pouvaient habiter; les plus curieux Etaient déjoués, qui épiaient pour les dépister jusqu'à leur demeure: Et cependant, les vers au vol rapide devront raconter Par égard pour la vérité, quels malheurs les frapperont dans la suite, Cela chagrinerait plus d'un cœur de les laisser ainsi Ignorés du monde affairé de gens plus sceptiques.

[1] Mercure.

[2] C'est-à-dire ardent; exemple d'un cas dans lequel le poète cède le pas au peintre.

[3] En anglais: Mulciber.

_IIe PARTIE_

L'amour dans une chaumière, avec de l'eau et une croûte de pain Est--Amour, pardonne-nous!--cendres, escarbilles, poussière: L'amour dans un palais est peut-être à la longue

[Pg 308]