Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Part 11

Chapter 113,519 wordsPublic domain

La mignonne amoureuse habitait avec ses deux frères Enrichis par le commerce de leurs ancêtres, Pour eux, plus d'une main lassée s'humectait de sueur Dans les mines éclairées de torches ou dans les bruyantes factoreries, Plus d'un dos frémissant d'orgueil se courbait Et saignait sous l'aiguillon du fouet; les yeux creux, Aveuglé, plus d'un passait des jours entiers dans la rivière, Pour récolter les grains d'or roulés par les flots,

XV

Pour eux, le plongeur de Ceylan retenait sa respiration, Et s'exposait sans défense à la voracité des requins; Pour eux le sang jaillissait de ses oreilles; pour eux, mourant,

[Pg 242]

Sur la froide glace, le phoque aboyait lugubrement Et gisait criblé de dards; pour eux seuls se consumaient Des milliers d'hommes en proie à des tourments innombrables: Semi-barbares, ils tournaient nonchalamment une roue. Instrument de torture qui tranchait, broyait, écorchait vif.

XVI

Pourquoi étaient-ils fiers? parce que de leurs fontaines de marbre L'eau coulait avec plus de faste que ne font les larmes des malheureux? Pourquoi étaient-ils fiers? parce que leurs montagnes d'orangers Etaient d'une ascension plus facile qu'un escalier de lépreux? Pourquoi étaient-ils fiers? parce que leurs livres de comptes à raies rouges Etaient plus luxueux que les chants de l'antiquité grecque? Pourquoi étaient-ils fiers? nous le demandons encore bien haut, Pourquoi, au nom de la Gloire, étaient-ils fiers?

XVII

Cependant ces deux Florentins s'étaient emmurés Dans leur orgueil dévorant et leur couardise rapace

[Pg 243]

Autant que deux Juifs côte à côte dans la terre sainte. Barricadés comme dans un enclos contre les regards épieurs des mendiants; Oiseaux de proie des forêts fournisseuses de mâts--mules infatigables Et bâtées, colportant ducats et vieux mensonges-- Aux griffes agiles, s'abattant sur les passants sans défiance,-- On les admirait en Espagne, en Toscane, en Malaisie.

XVIII

Comment se fit-il que ces mêmes teneurs de livres purent épier La gracieuse Isabelle dans sa couche duvetée? Comment purent-ils découvrir dans les yeux de Lorenzo Un obstacle à son labeur? Torride plaie d'Egypte Dans leur horizon de cupidité et d'astuce! Comment purent ces sacs d'argent regarder à l'Est et à l'Ouest? Pourtant ils le firent--et tout bon joueur Doit regarder derrière lui, comme le lièvre chassé.

XIX

O éloquent et fameux Boccace! Nous implorons maintenant ton pardon comme une faveur,

[Pg 244]

Et le pardon des myrthes aux émanations parfumées, Des levers de lune chers aux amants, Et des lis, qui croissent plus pâles Maintenant qu'ils n'entendent plus les sons de ta lyre; Pardonne nous de risquer des mots qui conviennent mal A cette triste pause dans une aventure si digne de pitié.

XX

Accorde ton pardon sur l'heure, ensuite le conte Se déroulera paisiblement, au point où il en est; Il n'y a pas d'autre crime, de folle tentative. De rendre plus douce la vieille prose par des rimes modernes: Mon but,--que mes vers y réussissent ou échouent,-- Est de t'honorer, de saluer ton génie qui n'est plus; De te substituer un chant en langue anglaise, Tel un écho de toi résonnant sous le souffle du Nord.

XXI

Ces deux frères ayant découvert à de nombreux indices Quel amour Lorenzo portait à leur sœur, Et combien elle l'aimait aussi, chacun échangea Avec l'autre ses plus amers soupçons, presque fou de penser

[Pg 245]

Que lui, le serviteur chargé de leurs affaires, Fût l'heureux possesseur de l'amour de leur sœur, Quand leur dessein était de la mener peu à peu A quelque haut seigneur et ses bois d'oliviers.

XXII

Et ils tinrent plus d'un conciliabule jaloux, Et plus d'une fois à part se mordirent les lèvres, Avant d'avoir arrêté l'expédient le plus sûr Pour faire expier son crime au jeune amoureux; A la fin, ces deux hommes pétris de cruauté Tranchèrent la Pitié d'une entaille profonde jusqu'à l'os: Car ils résolurent, dans quelque obscure forêt De tuer Lorenzo, et de l'y enterrer.

XXIII

Ainsi, par une riante matinée, comme il se penchait Au lever du soleil, par dessus la balustrade De la terrasse du jardin, vers lui ils dirigèrent Leurs pas à travers la rosée; et lui dirent: «Vous semblez heureux et satisfait ici, Lorenzo, et nous sommes désolés de troubler Votre paisible méditation; mais si vous êtes sage, Enfourchez votre coursier pendant qu'il fait encore frais.

[Pg 246]

XXIV

Nous avons le projet, à l'instant même D'éperonner, trois lieues, vers les Apennins; Descends, nous t'en prions, avant que le soleil brûlant Ne pompe son humide rosée sur l'églantine.» Lorenzo, courtoisement comme il en avait l'habitude, Avec déférence s'inclina devant ces paroles vipérines Et partit à la hâte, pour se tenir tout prêt, Avec sa ceinture, ses éperons et son pourpoint de chasse.

XXV

Et comme ils traversaient la cour, Chaque trois pas il s'arrêtait, pour écouter S'il n'entendrait pas le refrain matinal de sa dame, Ou le léger bruit de son doux pas; Et comme il était ainsi absorbé dans sa passion, Il entendit un rire harmonieux au-dessus de lui; Alors, levant la tête, il vit son visage brillant Sourire à travers une baie en treillage, tout joyeux.

XXVI

«Mon amour, Isabelle», dit-il, «je craignais De ne pouvoir t'adresser un tendre adieu:

[Pg 247]

Ah! si j'allais te perdre, pendant que contraint Je suis d'étouffer mon pesant chagrin D'être séparé de toi trois tristes heures? mais nous regagnerons Dans l'amoureuse obscurité ce que le jour nous fait perdre. Adieu! Je serai bientôt de retour». «Adieu», dit-elle: Et comme il s'éloignait, elle chantait heureuse.

XXVII

Ainsi les deux frères et leur victime Sortirent à cheval de la belle Florence, où l'Arno rapide Tourbillonne entre ses berges resserrées, et s'agite éperdument En formant des cascatelles, tandis que la brême Tient tête au courant. Pâles et blêmes Paraissaient les figures des frères gagnant le gué, Celle de Lorenzo rougissait d'amour. Ils passèrent l'eau Et pénétrèrent dans une forêt propice au meurtre.

XXVIII

Là fut tué et enterré Lorenzo, Là dans cette forêt prit fin son grand amour; Ah! quand une âme gagne ainsi sa délivrance, Elle souffre dans la solitude,--est mal à l'aise dans la paix,

[Pg 248]

Comme les limiers couverts de sueur après l'hallali: Ils trempèrent leurs épées dans l'eau, et firent galoper sans merci Leurs chevaux pour rentrer, éperonnant furieusement, Chacun d'eux plus riche en étant meurtrier.

XXIX

Ils contèrent à leur sœur comment, en soudaine hâte, Lorenzo s'était embarqué pour des rivages étrangers; Cette grande urgence était nécessitée Par leurs affaires que requéraient des mains fidèles. Pauvre fille! revêts ton voile de veuve étouffant, Et sois libérée sur le champ des maudits liens de l'Espérance; Aujourd'hui tu ne le verras plus, ni demain, Et le jour suivant sera un jour de deuil.

XXX

Elle pleure solitaire sur ses plaisirs perdus; Douloureusement elle pleura jusqu'à la venue de la nuit, Puis alors, au lieu d'amour, o misère! Elle médita solitaire sur la volupté: Il lui semblait voir son image dans l'obscurité, Elle répondait au silence par un doux gémissement,

[Pg 249]

Etreignant l'air de ses beaux bras, Et sur sa couche murmurant tout bas: «Où donc? où donc?»

XXXI

Mais l'égoïsme, cousin de l'Amour, n'imposa pas longtemps Sa brûlante insomnie en son sein seulement; Elle se consuma dans l'attente de l'heure fortunée et compta Les instants fièvreusement, haletante, sans relâche-- Pas longtemps--car bientôt sur son cœur une infinité De tourments plus nobles, une douleur plus aiguë S'abattit tragiquement; passion insurmontable, Et cruelle inquiétude pour les voyages de son amant.

XXXII

Au milieu de l'automne, vers le soir, Le souffle de l'hiver arrive de très loin, Le vent empoisonné de l'Ouest dépouille sans trêve Les arbres de leur teinte dorée, siffle la ronde De mort parmi les buissons et les feuilles, Il dénude tout avant d'oser s'élancer Hors de ses cavernes du Nord. De même la douce Isabelle Par un dépérissement graduel perdit sa beauté,

[Pg 250]

XXXIII

Parce que Lorenzo ne revenait pas. Souvent Elle demandait à ses frères, l'œil éteint, S'efforçant de rester brillant, quelle contrée Pouvait le retenir si longtemps prisonnier! ils inventaient De temps en temps un conte pour la tranquilliser. Leur crime Etait sur leur tête, comme la fumée sur la vallée de Hinnom; Et chaque nuit dans leurs rêves ils gémissaient tout haut, De voir leur sœur dans son linceul de neige.

XXXIV

Car elle était morte dans une ignorance assoupissante, Mais pour une chose plus mortellement lugubre que tout; Cela vint comme un amer breuvage, bu par hasard, Qui délivre le malade du fastueux drap mortuaire En lui rendant quelques instants le souffle; comme une lance Eveillant un Indien de son hypnotisme, nuageux palais,

[Pg 251]

D'un coup féroce, et lui ramenant Le sens du feu dévorateur au cœur et au cerveau.

XXXV

Ce fut une vision. Dans l'engourdissante obscurité, Dans la tristesse de minuit, aux pieds de sa couche Lorenzo se tenait, et pleurait; la tombe de la forêt Avait souillé sa luisante chevelure qui autrefois lançait Ses éclats jusqu'au soleil, et mis sa froide empreinte Sur ses lèvres, et brisé le suave luth De sa voix rendue au silence; le long de ses oreilles fangeuses Un lit de boue était creusé par ses larmes.

XXXVI

Etrange fut le son que fit vibrer l'ombre blafarde; Car elle s'efforçait, cette langue digne de pitié, De parler comme lorsque sur terre elle était éveillée, Isabelle, haletante, écoutait cette musique Languissante et secouée de hoquets, Comme le chant d'une harpe druidique aux cordes distendues; On y percevait les lamentations en sourdine d'un spectre, Telles les rauques rafales nocturnes parmi les ronces des sépulcres.

[Pg 252]

XXXVII

Ses yeux, quoique farouches, cependant tout brillants d'humidité Et d'amour, éloignaient toute l'épouvante que cause un revenant A une malheureuse fille, tant leur lueur était magique. Pendant qu'il détissa l'horrible trame Des lugubres derniers jours,--la haine homicide De l'orgueil et de l'avarice--le funèbre toit de pins Sur la forêt--et le vallon au frais gazon, Où, sans un mot, il tomba mortellement frappé.

XXXVIII

Ajoutant: «Isabelle! ma bien-aimée! De rouges airelles s'inclinent sur ma tête, Et une énorme pierre pèse sur mes pieds; Autour de moi les hêtres et les châtaigners élevés répandent Leurs feuilles et leurs coques hérissées de piquants; le bêlement des brebis Arrive d'au delà du fleuve jusqu'à mon lit. Vas, répands une larme sur ma fougère en fleurs, Et cela me consolera au fond de mon tombeau.

[Pg 253]

XXXIX

Je suis une ombre maintenant, hélas! hélas! Sur les confins de l'humaine nature demeurant Seul: seul je chante la sainte Messe Agenouillé tandis qu'autour de moi tintent de menus sons de vie, Que de chatoyantes abeilles volent à midi vers les champs, Et que plus d'une cloche de chapelle annonce l'heure, Me transperçant de douleur: ces sons deviennent étranges pour moi, Et tu es loin de moi parmi les humains.

XL

Je sais ce qui était. Je ressens pleinement ce qui est, Et je deviendrais fou, si les esprits le pouvaient; Pourtant j'oublie le goût de la félicité terrestre, Cette pâleur réchauffe ma tombe, comme si par moi Un séraphin sortant des noirs abîmes avait été choisi Pour me servir d'épouse: ta pâleur me rend heureux; Ta beauté enveloppe tout mon être, et je sens Un amour plus puissant pénétrer mon essence.»

[Pg 254]

XLI

L'Esprit murmurant: «Adieu»--se dégagea, et laissant derrière lui L'insaisissable obscurité lentement disparut; De même que, tirés à minuit d'un sommeil réparateur, Pensant aux heures rudes et à l'infructueux labeur, Nous appuyons nos yeux dans le renfoncement de l'oreiller, Et voyons dans les ténèbres des étincelles jaillir et sautiller, De même, la triste Isabelle, les paupières douloureuses, A la venue de l'aurore s'éveilla en sursaut;

XLII

«Ah! Ah! dit-elle. Je n'ai pas connu cette cruelle vie. Je croyais que le pire était la pauvreté; Je croyais que quelque Destin nous départissait plaisir et tourment Par portions égales--jours de joie ou jours de deuil; Mais voilà le crime--voilà le poignard sanglant d'un frère! Doux Esprit, tu as instruit ma jeunesse: Pour cela, je te rendrai visite, j'embrasserai tes yeux Et te remercierai au ciel matin et soir.»

[Pg 255]

XLIII

Quand le jour fut tout à fait levé, elle avait combiné Comment elle pourrait secrètement gagner la forêt; Comment elle pourrait retrouver les restes, qu'elle estimait si chers, Et leur chanter une dernière berceuse; Comment sa courte absence pourrait passer inaperçue, Pendant qu'elle vérifierait la réalité du rêve. Bien décidée, elle prit avec elle sa vieille nourrice Et se dirigea vers cette funeste forêt mortuaire.

XLIV

Voyez comme elles se glissent le long de la rivière, Comme elle chuchotte bas avec la vieille femme, Et après avoir parcouru du regard la vaste plaine, Comme elle lui montre le poignard: «Quelle fièvre hectique, quelle flamme Te consume, enfant?—Quel bonheur peut-il t'advenir, Que tu souries encore?» Le soir tomba Et elles avaient découvert la couche terrestre de Lorenzo; La pierre était là, les airelles se penchaient sur sa tête.

[Pg 256]

XLV

Qui n'a rôdé dans un verdoyant cimetière, Et laissé son esprit, comme un génie taupe, Fouiller le sol argileux et le dur gravier Pour voir un crâne, des os dans le cercueil et la robe funéraire; Prenant en pitié chaque forme qu'a souillée la voracité de la Mort, Et lui insufflant encore une fois une âme humaine? Ah! ceci est une fête en comparaison de ce qu'éprouvait Isabelle s'agenouillant devant Lorenzo.

XLVI

Ses regards sondaient la terre fraîchement remuée, comme si Un simple coup d'œil pouvait surprendre tous ses secrets: Distinctement elle vit, comme d'autres auraient reconnu Des membres livides au fond d'une source de cristal; Sur le lieu du meurtre elle semblait prendre racine, Tel un lis né dans le vallon: Alors, avec un poignard, soudain, elle commença A creuser avec plus d'ardeur que les avares ne le peuvent.

[Pg 257]

XLVII

Bientôt elle déterra un gant boueux, sur lequel Avec la soie sa fantaisie avait brodé de pourpres dessins, Elle le baisa de ses lèvres plus froides que le marbre, Et le mit dans son sein où il se sécha Et glaça complètement jusqu'à l'os Les suaves mamelles créées pour apaiser les cris des enfants: Puis elle recommença à fouiller, sans répit Si ce n'est pour écarter de temps en temps le voile de ses cheveux.

XLVIII

La vieille nourrice se tenait à côté d'elle, étonnée, Jusqu'à ce qu'elle se sentît le cœur ému de pitié A la vue d'un si pénible labeur, Alors elle s'agenouilla aussi, malgré ses mèches blanches Et prêta ses mains décharnées à cette horrible besogne; Trois heures elles peinèrent sur ce douloureux travail; Enfin elles touchèrent le fond de la fosse Sans qu'Isabelle perdît son calme ni son sang froid.

[Pg 258]

XLIX

Hélas! à quoi bon toutes ces histoires de vermines? Pourquoi s'attarder si longtemps près de cette tombe béante? Oh! pour la grâce d'un Roman d'autrefois, La plainte ingénue d'un chant de ménestrel! Aimable lecteur, jette un coup d'œil sur le vieux conte, Car ici, en vérité, il ne sied pas De dire:--Oh! tourne-toi vers le véritable conte[2], Et goûte le charme de cette pâle vision.

L

D'un stylet plus émoussé que le glaive de Persée Elles tranchèrent, non la tête d'un monstre informe, Mais une tête, dont la beauté s'harmonisait merveilleusement Avec la mort comme avec la vie. Les anciens bardes ont dit: L'amour ne meurt jamais, mais vit, dieu immortel: Si l'amour personnifié est jamais mort, Isabelle l'embrassa et gémit à voix basse. C'était l'amour; froid--mort, c'est vrai; mais toujours dieu.

[Pg 259]

LI

Anxieuses pour leur secret, elles emportèrent la tête chez elles Où la récompense fut pour la seule Isabelle: Elle lissa la chevelure en désordre avec un peigne d'or, Autour de chaque œil plus creusé encore par la mort Elle fixa des boucles comme des cils; et la glaise gluante, Avec des larmes aussi glacées que le suintement d'une source Elle l'enleva; puis de nouveau elle peigna et Soupira tout le jour--puis de nouveau elle embrassa et pleura.

LII

Ensuite dans une écharpe d'or--parfumée avec la rosée De fleurs précieuses, cueillies en Arabie, Et les divines liqueurs distillées en gouttes odorantes A travers les tuyaux serpentins rafraîchissants-- Elle l'enveloppa; et pour tombe lui choisit Un pot de fleurs, dans lequel elle l'enfouit, La recouvrant de terre; et par dessus elle planta Un basilic fleuri, que ses larmes arrosèrent à jamais.

[Pg 260]

LIII

Elle oublia les étoiles, la lune, le soleil, Elle oublia l'azur nu-dessus des arbres, Elle oublia les vallées où coulent les ruisseaux, Elle oublia la brise glaciale de l'automne; Elle n'avait aucune notion de la fin des journées Et ne discernait pas leur recommencement; mais en paix Se penchait sur son basilic en fleur immuablement, Et le trempait de ses larmes jusqu'à la racine.

LIV

Ainsi elle le nourrit sans trêve de ses larmes amères, Qui le rendirent gras, vert et florissant Au point que son baume surpassa celui de ses semblables Les autres touffes de basilics de Florence; car il tirait, En plus, sa nourriture et sa vie, d'un forfait humain, De cette tête devenue pourriture cachée à tous les regards Au point que ce joyau, en sûreté dans son écrin, Prospéra au grand jour et s'épanouit en feuilles parfumées.

[Pg 261]

LV

O Mélancolie, demeure avec nous pour un instant! O Musique, Musique, reprends haleine tristement! O Echo, Echo, de quelque sombre rive, Inconnue, Léthéenne, soupire vers nous--O soupire! Esprits de deuil, relevez vos têtes, et souriez; Relevez la tête, suaves Esprits, avec accablement, Et jetez une faible lueur dans vos ténèbres funéraires, Teintant avec la pâleur de l'argent le marbre des tombes.

LVI

Gémissez ici, vous toutes, syllabes qui exprimez le malheur Et que clame le gosier profond de la triste Melpomène! Faites résonner la lyre de bronze sur le mode tragique, Faites vibrer les cordes mystérieusement; Sifflez lugubrement plus haut que les vents, et sourdement; Car la naïve Isabelle doit bientôt habiter Le royaume des morts; elle se fane comme un palmier Qu'entaille un Indien pour sa sève embaumée.

[Pg 262]

LVII

O laisse le palmier se faner de lui-même; Ne permets pas au froid hiver de geler son agonie! Cela ne peut être--ces riches adorateurs de Babel, Ses frères, remarquaient la continuelle averse Qui coulait de ses yeux morts; et plus d'un curieux lutin, Parmi ses parents, s'étonnait qu'une telle dot De jeunesse et de beauté fût dédaignée, étant l'apanage D'une fille prédestinée à devenir la fiancée d'un seigneur.

LVIII

Bien plus, ses frères s'étonnaient davantage De la voir languir à côté du Basilic verdoyant, Et de voir celui-ci s'épanouir, comme par miracle; Grandement ils se demandaient ce que cela signifiait: Ils ne pouvaient sûrement pas croire qu'une chose De si peu de valeur eût le pouvoir de lui faire oublier Sa propre jeunesse, et les gais plaisirs, Et jusqu'au souvenir de l'amour anéanti.

LVIX

Aussi épièrent-ils le moment où ils pourraient pénétrer Le mystère de ce caprice; et longtemps ils épièrent en vain;

[Pg 263]

Car rarement elle se présentait au confessionnal, Et rarement elle éprouvait la sensation de la faim; Et quand elle quittait son trésor, elle rentrait à la hâte, aussi vite Qu'un oiseau volerait pour revenir couver ses œufs; Aussi patiente qu'une poule, elle s'asseyait A côté de son Basilic, pleurant à travers ses cheveux.

LX

Ils imaginèrent donc de voler le pot de Basilic Et de l'examiner dans un endroit secret: Ce n'était que pourriture verdâtre et livide, Et cependant ils reconnurent le visage de Lorenzo: Ils avaient récolté la récompense de leur crime, Si bien qu'ils désertèrent Florence sur l'heure Pour n'y plus jamais retourner. Ils partirent au loin Avec du sang sur leur tête, en exil.

LXI

O Mélancolie, détourne les yeux! O Musique, Musique, reprends haleine tristement! O Echo, Echo, quelqu'autre jour Des îles Léthéennes, soupire vers nous--O soupire! Esprits de deuil, ne chantez pas votre «Bon voyage!» Car Isabelle, la douce Isabelle, va mourir;

[Pg 264]

Elle va mourir d'une mort trop solitaire et incomplète Puisqu'on lui a dérobé son cher Basilic.

LXII

Lamentablement elle regardait les choses mortes et inanimées, Réclamant amoureusement son Basilic perdu; Et avec les accents mélodieux dans les cordes De sa voix expirante, maintes fois elle pleurait Sur le pèlerin à l'âme errante, Pour lui demander où était son Basilic; et pourquoi On le lui cachait «Car c'est cruel», disait-elle, «De me dépouiller de mon pot de Basilic»

LXIII

C'est ainsi qu'elle dépérit, qu'elle mourut de désespoir, Implorant pour son Basilic jusqu'au dernier soupir. Il n'y eut pas un cœur à Florence qui ne prît En pitié son amour, dont la fin avait été si tragique. De cette histoire naquit une plaintive ballade Qui passant de bouche en bouche parcourut tout l'univers: On en chante encore le refrain: «Quelle cruauté De me dépouiller de mon pot de Basilic!»

1818.

[1] Où les pas ne laissent pas de traces.

[2] Le conte trop réaliste.

[Pg 265]

LA VEILLE DE SAINTE-AGNÈS

I

La veille de Sainte Agnès--Ah quel frimas cruel sévissait! Le hibou, malgré toutes ses plumes, était transi; Le lièvre boitait en frissonnant sur le givre du gazon, Et silencieux était le troupeau en son bercail laineux: Engourdis étaient les doigts de l'intercesseur, pendant qu'il récitait Son rosaire, et pendant que son haleine gelée, Comme de l'encens sacré fumant d'un vieil encensoir, Semblait s'envoler vers le ciel, sans pour cela qu'il y eût mort, Devant le portrait de la douce Vierge, tandis qu'il disait sa prière.

[Pg 266]

II