Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Part 10

Chapter 103,404 wordsPublic domain

Maintenant, si cet amour terrestre a le pouvoir de rendre L'être humain mortel, immortel; de rejeter L'ambition hors de leurs mémoires, et de combler Leur mesure de bonheur; quelle pure folie Semblent tous ces piteux efforts vers la renommée, A qui se réserve comme unique but Un amour immortel, une immortelle amante! Ne sois pas si effaré; car c'est la vérité, Jamais ne pourra naître d'atomes Ce qui bourdonne autour de nos rêves, comme des mouches du cerveau,

[Pg 221]

Nous laissant l'imagination malade. Non, non, j'en suis certain, Mon esprit inquiet ne supporterait jamais De couver si longtemps une volupté, S'il n'épiait, quoique craintivement Une espérance derrière l'ombre d'un rêve.»

* * * * *

_LIVRE II_

[_Au début de ce deuxième livre le poète célèbre la toute puissance et l'amour. Qu'est tout le reste en comparaison?_]

Hors d'ici, histoire pompeuse! hors, fourberie dorée! Sombre planète dans l'univers des faits! Vaste mer, qui élève un murmure sans fin Sur les rivages caillouteux de la mémoire! Bien des vieux bateaux à la carcasse vermoulue là Voguent sur ton sein, magnifiés En vaisseaux de haut bord; plus d'un navire orgueilleux A la carène dorée, est abandonné dans la cale sans avoir été lancé. Mais pourquoi ceci? Peu nous chaut que le hibou ait volé Autour du mât du grand amiral Athénien! Peu nous chaut qu'à marches forcées Alexandre ait dépassé

[Pg 222]

L'Indus avec ses troupes Macédoniennes! Qu'Ulysse ait réveillé en le torturant Le Cyclope gorgé, peu nous importe! Juliette penchée Par-dessus les fleurs de sa croisée--soupirant--sevrant Tendrement son amour de sa neigeuse pureté, Nous intéresse davantage: le ruisseau argenté Des larmes d'Héros, la défaillance d'Imogène, La belle Pastorella dans la caverne du bandit, Sont des sujets qu'on couve avec plus d'ardeur Que la chute des empires..........

[_Puis Endymion entreprend de retrouver sa mystérieuse beauté_]

Alors, de nouveau, Il s'enfonça dans un sentier désert Où jamais aucun son humain n'avait retenti, Si ce n'est, peut être, quelques cadences légères comme la neige Se dissolvant dans le silence, lorsque sous la brise Quelque barque sacrée entonnait une hymne harmonieuse, En voguant joyeusement vers Delphes.

* * * * *

[_Une nymphe, déguisée en papillon, lui sert de guide. Ils explorent le monde souterrain et rencontrent d'abord Vénus et Adonis._]

Après avoir parcouru mille détours, Enfin, avançant soudain, il pénétra dans Une pièce, tapissée de myrtes, formant un berceau très élevé,

[Pg 223]

Remplie de lumière, d'encens, d'harmonieux accords, Et de ce qu'il y avait à la fois d'admirable et d'étrange: Car sur une couche de satin d'une splendeur rosée Au centre, reposait un éphèbe endormi De la plus enivrante beauté; plus enivrante en vérité Que les désirs ne pouvaient la sonder ou la jouissance l'atteindre: Puis des tentures aux tons dorés de la pêche Ou des soucis fanés par la maturité d'Octobre, Tombaient rutilantes à ses côtés avec mille replis-- Sans rien cacher de la courbe Apollonienne De la nuque et de l'épaule, ni de l'écartement D'un genou à l'autre, ni des chevilles accrochant la lumière; Mais plutôt, livrant sans voile ses charmes au regard, Généreusement. De profil son visage était appuyé Sur un bras blanc, et tendrement demi-closes Par la plus tendre pression, les lèvres vermeilles Dessinaient une moue alanguie causée par le sommeil; de même la chaude matinée Fait s'entr'ouvrir la rose aux pétales humides. Au-dessus de sa tête Quatre tiges de lys mariaient leurs blancs honneurs Pour former une couronne; autour de lui croissaient Toutes les vrilles vertes, de floraisons et de nuances infinies, Entrelacées les unes aux autres et fraîchement liées: La vigne aux pousses luisantes; les mailles du lierre

[Pg 224]

Ombrageant ses baies Ethiopiennes; le chèvre-feuille des bois Aux feuilles veloutées, aux divines fleurs en forme de cors; Le convolvulus aux corolles ardemment panachées; Le creeper, mûrissant pour rougir en automne; La clématite des haies, grimpant allègrement, Avec d'autres plantes ses sœurs. Tout près Veillaient des Amours paisibles et silencieux. L'un, agenouillé à côté d'une lyre, en touchait les cordes, Dont il assourdissait les sons avec ses ailes; Et, de temps en temps il se levait pour observer Le sommeil de l'éphèbe; pendant qu'un autre saisissait Une branche de saule, qui distillait une rosée odorante, Et la secouait sur sa chevelure; un autre pénétrait Par la toiture tissée, et à chaque battement d'aile Faisait pleuvoir des violettes sur ses yeux assoupis.

* * * * *

Tout à coup sous une arche rugueuse, à travers la pénombre au-dessous d'eux Apparaît la mère des dieux, Cybèle, seule, toute seule, Sur un sombre char; un manteau noir drapant Sa majestueuse stature, le front pâle comme la mort, Couronné de tourelles. Quatre lions à l'épaisse crinière Traînent les indolentes roues; solennelles sont leurs mâchoires ventrues, Leurs yeux menacent dissimulés sous les sourcils, leurs lourdes pattes

[Pg 225]

S'étirent comme dans le sommeil, et leurs queues nerveusement Font trembler leurs poils hérissés. Silencieuse passe La reine, comme une ombre, et elle disparaît dans l'obscurité d'une autre arche.

* * * * *

[_Après avoir enfin entrevu son amante inconnue, Endymion visita la région des fleuves souterrains où il aperçut Alphée et Aréthuse, ensuite._]

Il se retourna--là retentit un son puissant--il marcha, Apparût là une lumière plus froide; alors il se dirigea Vers elle par un sentier sablonneux, et Io! Voici qu'en moins de temps qu'un instant ne fuit, Les visions de la terre furent dissoutes et envolées-- Il aperçut la mer géante au-dessus de sa tête.

_LIVRE III_

* * * * *

[_Endymion parle à Glaucus au fond de la mer._]

Sur un rocher couvert de ronces était assis ce vieillard, Sa chevelure blanche était effrayante, et une natte D'herbes fraîches gisait sous ses pieds froids et efflanqués; Ample comme le plus large linceul, Un manteau d'azur recouvrait ses vieux os, Dans la trame duquel étaient symbolisées les incantations les plus ténébreuses

[Pg 226]

De l'ambitieuse magie: chaque état de l'Océan S'y dessinait distinctement en noir; l'orage, Le calme, le murmure, le hideux rugissement Etaient figurés sur le tissu; toute forme Qui rase l'eau, plonge, sommeille entre les caps. La baleine vorace ne semblait qu'un point dans le travail féerique, Puis soudain, regardez: elle s'enflait et se gonflait Jusqu'à son énormité naturelle; et le plus chétif poisson Surpassait l'attente de l'observateur le plus minutieux, Et montrait l'anatomie de son œil minuscule. Là était peinte la royauté De Neptune; et les Nymphes de la mer autour de son trône, Telles de belles vassales, regardaient et attendaient. A côté de ce vieillard était une baguette de perles, Et sur ses genoux un livre qu'il étudiait Avec tant d'attention, que le nouvel hôte des mers Eut le temps de l'examiner longuement, stupéfait, Et de noter toutes ces nuances, frappé de respect.

Le vieillard leva sa tête humide de buée et vit L'étranger étonné--semblant ne pas voir, Tant la vie était absente de sa physionomie. Soudain Il s'éveilla comme d'une extase; ses sourcils blancs comme la neige S'arquèrent, et comme fouillées par une charrue magique

[Pg 227]

Des rides sillonnèrent profondément son large front, Qu'il tenait aussi immobile que le sommet d'un roc, Jusqu'à ce que sur ses lèvres flétries parut un sourire. Alors il se redressa, comme un être accablé d'ennui Qui, bien des années, aurait guetté dans une retraite abandonnée, Et depuis le milieu de sa vie jusqu'à l'âge le plus avancé N'aurait pas soulagé son âme avide de sons, en parlant Même aux arbres. Il se leva, il saisit sa robe, Puis d'une étreinte convulsive, il l'agita au vent...

[_Glaucus raconte sa jeunesse à Endymion: «Il aimait la nymphe Scylla que Circé jalouse a tuée. Lui-même cédant à l'amour de la meurtrière fut réduit en l'état où le voit celai qui l'écoute. Cependant un étranger doit l'aider à reconquérir et Scylla et sa jeunesse». Qui ne devine immédiatement que ce mystérieux sauveur et Endymion ne font qu'un? Ils se rendent donc tous deux dans un palais sous-marin où, depuis des siècles, sont couchés côte à côte jeunes hommes et jeunes femmes qui se sont noyés par amour. Scylla est parmi ces dernières, et Endymion la ressuscite ainsi que ses nombreux compagnons d'infortune. Tous vont alors témoigner leur reconnaissance à Neptune et célébrer sa générosité._]

_LIVRE IV_

[_Endymion, de nouveau solitaire, rencontre une jeune Indienne qui, elle aussi, a été malheureuse, et lui raconte ses infortunes. Avec l'hymne à Pan du premier livre, ce récit est la meilleure partie du poème:_]

* * * * *

O tristesse Pourquoi empruntes-tu Les nuances naturelles de la beauté, à des lèvres vermeilles?

[Pg 228]

Est-ce pour donner la rougeur des vierges Aux buissons de roses blanches? Ou est-ce ta main humide qui emperle la marguerite?

O tristesse Pourquoi empruntes-tu L'éclair étincelant à l'œil du faucon? Est-ce pour donner au ver luisant sa lueur? Ou, par une nuit sans lune Pour, sur les rivages des sirènes, teinter les vagues de phosphorescence?

O tristesse Pourquoi empruntes-tu Les harmonieuses ballades aux voix plaintives? Est-ce pour, dans les soirées blafardes, Les donner au rossignol? Et pouvoir l'écouter sous la fraîcheur de la rosée?

O tristesse Pourquoi empruntes-tu La légèreté du cœur au joyeux temps de Mai? Un amoureux ne foulerait pas La tête d'une primevère, Quand même il danserait du soir jusqu'à l'aube-- Ni aucune fleur languissante Conservée pieusement pour ton bocage, N'importe où il s'amuse ou se divertisse.

[Pg 229]

La tristesse J'ai salué Et pensais à l'abandonner très loin derrière moi; Mais gaiement, gaiement, Elle m'aime tendrement Elle m'est si fidèle, et si accueillante. Je voudrais la décevoir De façon à l'abandonner Mais, ah! elle est si fidèle et si accueillante.

Sous mes palmiers, au bord de la rivière, Je m'assis pour pleurer: dans tout le vaste univers Il n'y avait personne qui me demandât pourquoi je pleurais-- De sorte que je remplis Jusqu'au bord le calice du nénuphar avec des larmes Aussi glacées que mes terreurs.

Sous mes palmiers, au bord de la rivière Je m'assis pour pleurer: quelle fiancée amoureuse, Abusée par un chimérique amant descendu des nuages, Ne se cache et ne se réfugie pas Sous les sombres palmiers, au bord de la rivière?

Et, comme j'étais assise, par delà les claires collines bleues J'entendis le vacarme de gens ivres: les ruisseaux Amenaient dans le large fleuve des flots pourpres-- C'était Bacchus et sa troupe!

[Pg 230]

La trompette lançait des notes ardentes, et les gazouillements argentins Du choc des cymbales faisaient un joyeux bruit-- C'était Bacchus et sa famille!

Telle une bande de vendangeurs ils descendaient, Couronnés de verts feuillages, la figure en feu; Tous dansaient follement à travers la riante vallée. Au point de te chasser, Mélancolie! Oh alors! oh alors! tu n'étais qu'un simple mot! Et je t'oubliai, comme le houx à baies rouges Est oublié par les bergers, lorsqu'en Juin, Les grands châtaigniers masquent le soleil et la lune: Je me ruai dans la folie!

Sur son char, debout, se tenait le jeune Bacchus, Agitant son sceptre de lierre, en des poses de danseur, Avec des rires furtifs; De petits filets de vin cramoisi coulaient Sur la blancheur de ses bras potelés, et de ses épaules, assez blanches Pour s'attirer la morsure de Vénus aux dents de perle: A ses côtés à califourchon sur son âne, Silène Lançait des fleurs comme il passait Buvant goulument.

D'où veniez-vous, joyeuses filles! d'où veniez-vous! Si nombreuses, et si nombreuses, en telle liesse?

[Pg 231]

Pourquoi avez-vous déserté vos bocages attristés, Vos luths et votre aimable sort? --Nous suivons Bacchus! Bacchus agile, Bacchus conquérant, Bacchus, le jeune dieu! dans la bonne ou mauvaise fortune, Nous dansons devant lui en traversant les vastes empires: Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous A notre orchestre fantasque!»

D'où veniez-vous, gais Satyres, d'où veniez-vous? Si nombreux, et si nombreux, en telle liesse? Pourquoi avez-vous déserté vos bois favoris, pourquoi avez-vous laissé Vos noisettes cachées dans les fissures des chênes? --C'est pour le vin, pour le vin que nous avons quitté nos amandiers; Pour le vin que nous avons quitté nos bruyères et nos genêts dorés, Et les froids champignons; Pour le vin nous suivons Bacchus à travers la terre; Le Dieu puissant des coupes sans fond et des chants d'allégresse! Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous A notre orchestre frénétique!»

Les larges rivières et les hautes montagnes nous avons franchi,

[Pg 232]

Et sauf quand Bacchus se retirait sous sa tente de lierre, En avant haletaient le tigre et le léopard Avec les éléphants d'Asie: En avant ces myriades d'êtres--chantant et dansant, Avec les zèbres striés, les chevaux lustrés et fringants de l'Arabie, Les alligators aux pieds palmés, les crocodiles, Portant sur leurs dos des écailles, en files, Des enfants potelés et rieurs mimant la manœuvre Des matelots et le rude labeur des galériens: Avec des avirons minuscules et des voiles de soie, ils glissent Insouciants des vents et des marées.

Couchés sur les fourrures des panthères et les crinières des lions, Tantôt à l'avant tantôt à l'arrière du cortège ils parcourent les plaines; Et font en un instant un voyage de trois jours: Et toujours au lever du soleil, A travers les déserts ils chassent avec la lance et le cor Le rhinocéros en fureur.

J'ai vu l'Osirienne Egypte s'agenouiller Devant la couronne de vigne tressée! J'ai vu l'aride Abyssinie se lever et chanter En frappant les cymbales d'argent! J'ai vu la vendange triomphante embraser de sa chaleur La vieille et sauvage Tartarie!

[Pg 233]

Les rois de l'Inde abaissent leurs sceptres constellés de joyaux, Et de leurs trésors, répandent une pluie de perles; Du haut de son ciel mystique le grand Brahma gémit, Et tous ses prêtres se lamentent; Ils pâlissent devant le regard du jeune Bacchus. J'arrivai à sa suite dans ces régions Le cœur malade--lassée--j'eus alors la fantaisie De m'égarer au milieu de ces mornes forêts Seule sans compagnon: J'ai fini, j'ai dit tout ce que vous pouviez entendre.

Jeune étranger! J'ai été une vagabonde En quête du plaisir sous tous les climats: Hélas, il n'est pas pour moi! Je dois sûrement être ensorcelée, Pour perdre dans la douleur tout mon printemps de vierge

Viens donc, Tristesse! Tristesse très douce! Comme mon propre baby je te nourris dans mon sein; Je pensais à t'abandonner Et à te décevoir, Mais maintenant de tout l'univers c'est toi que j'aime le mieux. Il n'y en a aucun, Non, non, aucun

[Pg 234]

Comme toi pour consoler une malheureuse délaissée, Tu es sa mère, Tu es son frère, Et son époux, et son amant dans l'ombre.»

[_Endymion ému de tant d'infortunes, oublie l'inconnue qu'il a cherchée pendant les trois premiers livres et s'éprend de la jeune Indienne, laquelle, ne fait qu'une seule et même personne avec la dite inconnue, qui est une déesse, Cynthia ou Diane._

_Pour conclure, Endymion et Cynthia se jurent un amour éternel, étreignent Péona et disparaissent dans l'éther; alors_]

... Péona regagna Sa retraite à travers la forêt toute émerveillée.

Achevé en automne 1817. Publié en 1818.

[1] Le traducteur s'excuse d'avoir, quelquefois en ce volume, osé retrancher quelques descriptions et quelques récits dans lesquels les plus fervents admirateurs de Keats estiment que le jeune artiste s'est un peu attardé. Comme une licence en entraîne une autre, il a dû également se substituer au poète et relier entre eux les différents épisodes qui, par suite, auraient paru sans liens.

[Pg 235]

ISABELLE OU LE POT DE BASILIC

CONTE D'APRÈS BOCCACE

I

Gracieuse Isabelle, pauvre innocente Isabelle! Lorenzo, un jeune pèlerin sous l'œil de l'Amour! Ils ne pouvaient habiter la même demeure Sans émotion au cœur, sans souffrance; Ils ne pouvaient s'asseoir aux repas sans éprouver Quelle douceur pour l'un était la présence de l'autre; Ils ne pouvaient, à coup sûr, dormir sous le même toit Sans rêver l'un à l'autre et pleurer chaque nuit.

II

Chaque matin leur amour devenait plus tendre, Et chaque soir plus profond et plus tendre encore; Lui ne pouvait, à la maison, au champ, au jardin, rien témoigner,

[Pg 236]

Mais son visage à elle était tout son horizon; Et la voix de l'aimé était toujours plus agréable A l'aimée que le bruit des arbres ou des ruisseaux ombragés; Les cordes de son luth faisaient sonner son nom, Elle le dessinait sur sa broderie inachevée.

III

Il devinait quelle gentille main tournait le loquet, Avant que la porte ouverte ne la découvrît à ses yeux; A travers la fenêtre de sa chambre il surprenait sa beauté D'un regard plus perçant que celui du faucon; Régulièrement il la guettait aux vêpres, Sachant que ses yeux étaient levés vers les mêmes cieux; Il passait toute la nuit dans une attente enfiévrée, Pour entendre sur l'escalier son pas matinal.

IV

Un long mois de Mai passé dans ce pénible état Rendit leurs joues plus pâles lorsque Juin commença: «Demain je me courberai devant ma joie, Demain j'implorerai la faveur de ma dame». «O puissé-je ne jamais voir une autre nuit, Lorenzo, si tes lèvres ne prononcent pas le mot amour.»

[Pg 237]

Ainsi chacun parlait à son oreiller; mais, hélas! chacun Laissait passer jours sur jours sang goûter le suprême bonheur;

V

Si bien que les joues de la charmante Isabelle privées de baisers Pâlirent tout comme le feraient les roses; Devinrent aussi maigres que celles d'une jeune mère, qui cherche Par quelque chant berceur à calmer la douleur de son enfant: «Comme elle souffre» se dit-il, «je ne peux parler, Et cependant je le veux, je lui déclarerai tout mon amour: Si ses yeux expriment qu'il l'a vaincue, je boirai ses larmes, Et du moins ses tourments cesseront.»

VI

Ainsi pensait-il en une radieuse matinée, et tout le jour Son cœur battait à se rompre contre sa poitrine: Et au dedans de lui il suppliait son cœur de lui donner Le courage de parler; mais toujours son sang se figeait, Etouffait sa voix, et chassait sa résolution--

[Pg 238]

Exaltait l'idée qu'il se faisait d'une telle fiancée, Lui donnait même la douce humilité d'un enfant: Hélas! la passion au contraire est à la fois douce et sauvage!

VII

Ainsi, une fois de plus, il aurait passé dans l'angoisse et l'insomnie Une terrible nuit d'amour et de misère, Si les yeux vifs d'Isabelle n'avaient été fiancés Avec chaque pensée reflétée sur son front; Elle le vit couleur de cire et pâle comme un mort, Puis soudain tout rougissant; aussi murmura-t-elle tendrement: «Lorenzo!»--là elle interrompit sa timide requête, Mais dans son ton et son regard il devina le reste.

VIII

«O Isabelle, je m'aperçois à demi Que je peux confier ma souffrance à ton oreille; Si jamais tu peux croire à quelque chose, Crois à mon amour, crois que mon cœur Est près de s'arrêter: je ne voudrais pas t'irriter En pressant ta main malgré toi, ni blesser Tes yeux en les fixant; mais je ne peux vivre Une nuit de plus sans t'avouer ma passion.

[Pg 239]

IX

«Amour! tu me délivres de l'hiver glacial, Jeune fille! tu me mènes vers la chaleur de l'été, Il me faut donc goûter la floraison qui s'épanouit Dans la chaude maturité de ce gracieux matin.» Il dit, et ses lèvres timides tout à l'heure, s'enhardirent, Un baiser chanta poétiquement, humide de rosée: Une grande béatitude, une extase s'éleva en eux, Telle une fleur de volupté sous la caresse de Juin.

X

En se quittant, ils semblaient marcher dans les airs, Roses jumelles momentanément séparées par le zéphir Pour se retrouver plus unies et partager Le ravissement parfumé de leur deux cœurs. Elle, rentrée dans sa chambre entonna un hymne A la gloire du délicieux amour et de sa flèche aussi douce que le miel; Lui, allègrement gravit la colline vers le couchant, Et salua le soleil d'un adieu, le cœur comblé de joie.

XI

De très près il se réunirent encore avant que le crépuscule Eût, devant les étoiles, enlevé son voile complaisant,

[Pg 240]

De très près ils se réunirent chaque soir, avant que le crépuscule Eût devant les étoiles, enlevé son voile complaisant, Secrètement dans un berceau d'hyacinthe et de musc, Inconnu de tous, à l'abri des bavardages. Ah! Plût au ciel qu'il en eût toujours été ainsi, Et que des oreilles oisives n'aient pas trouvé plaisir à leurs infortunes.

XII

Furent-ils malheureux alors?--Cela ne peut être-- Trop de larmes ont été versées sur les amants, Trop de soupirs furent poussés en leur faveur, Trop de pitié leur fut accordée après leur mort, Trop d'histoires douloureuses lisons-nous Dont le thème serait mieux traduit en or resplendissant; Excepté dans la page sublime où l'épouse de Thésée Sur les vagues sans traces[1] se pencha pour le voir.

XIII

Mais, soyons juste envers l'amour. Un peu de bonheur fait oublier beaucoup de tristesse; Didon resta silencieuse sous son bosquet, La détresse d'Isabelle fut extrême,

[Pg 241]

Cependant le jeune Lorenzo ne fut pas embaumé avec des épices De l'Inde torride, cette vérité est incontestable-- Même les abeilles, ces petites mendiantes des berceaux printaniers Savent que la plus grande abondance de suc se trouve dans les fleurs empoisonnées.

XIV