Poèmes et Poésies Traduction précédée d'une étude par Paul Gallimard

Part 1

Chapter 13,193 wordsPublic domain

POÈMES ET POÉSIES

JOHN KEATS

Poèmes et Poésies C TRADUCTION PRÉCÉDÉE D'UNE ÉTUDE

PAR

PAUL GALLIMARD

... C'est une loi éternelle que celui qui l'emporte en beauté doit l'emporter en puissance.

(Hypérion).

PARIS

MERCVRE DE FRANGE

XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

MCMX

TABLE DES MATIÈRES

Préface.................................................... 5

POÉSIES DIVERSES

Dédicace.................................................... 51

IMITATION DE SPENSER........................................ 53

A BYRON..................................................... 56

A CHATTERTON................................................ 57

EN OUVRANT POUR LA PREMIÈRE FOIS L'HOMÉRE DE CHAPMAN........ 58

SONNET...................................................... 59

A SPENSER................................................... 60

EPITRE A GEORGES FELTON MATTHEW............................. 61

SONNET...................................................... 62

A G. A. W................................................... 63

O SOLITUDE.................................................. 64

EPITRE A MON FRÈRE GEORGES.................................. 65

ÉCRIT PENDANT UNE SOIRÉE D'ÉTÉ.............................. 67

EPITRE A CHARLES COWELEN CLARKE............................. 69

SONNET...................................................... 71

MÊME SONNET TRADUIT PAR SAINTE-BEUVE........................ 72

A MES FRÈRES................................................ 73

SONNET...................................................... 74

EN QUITTANT QUELQUES AMIS DE BONNE HEURE.................... 75

ADRESSÉ A HAYDON............................................ 77

ADRESSÉ A HAYDON............................................ 78

SONNET...................................................... 79

SUR LA SAUTERELLE ET LE GRILLON............................. 80

SONNET...................................................... 81

CALIDORE.................................................... 82

FEMME! LORSQUE JE TE VOIS................................... 83

A UN AMI QUI M'AVAIT ENVOYÉ DES ROSES....................... 86

SUR LES MARBRES D'ELGIN..................................... 87

CONCLUSION DU PRÉCÉDENT SONNET.............................. 88

SUR LA MER.................................................. 89

SONNET...................................................... 91

JE ME HAUSSAIS SUR LA POINTE DES PIEDS...................... 92

ÉCRIT AVANT DE RELIRE LE ROI LEAR........................... 100

RÉPONSE A UN SONNET DE REYNOLDS............................. 101

A HOMÈRE.................................................... 103

AU NIL...................................................... 104

A REYNOLDS.................................................. 105

OÙ EST LE POÈTE............................................. 106

ROBIN HOOD.................................................. 107

VERS SUR LA TAVERNE DE LA SIRÈNE............................ 110

LES SAISONS HUMAINES........................................ 112

FRAGMENT d'UNE ODE A MAÏA................................... 113

EN VISITANT LA TOMBE DE BURNS............................... 114

OLD MEG..................................................... 115

ÉCRIT DANS LA DEMEURE DE BURNS.............................. 117

STAFFA...................................................... 118

TEIGNMOUTH.................................................. 121

D'APRÈS RONSARD............................................. 123

ENDORMIE.................................................... 124

A UNE DAME Qu'IL AVAIT ENTREVUE............................. 125

FANTAISIE................................................... 126

LA VEILLE DE SAINT-MARC..................................... 130

A FANNY..................................................... 135

ODE......................................................... 139

SONNET...................................................... 141

ODE A UN ROSSIGNOL.......................................... 143

ODE SUR UNE URNE GRECQUE.................................... 148

ODE A PSYCHÉ................................................ 152

ODE SUR LA MÉLANCOLIE....................................... 156

ODE SUR L'INDOLENCE......................................... 159

UN SONGE.................................................... 164

LA BELLE DAME SANS MERCY.................................... 166

SUR LA GLOIRE............................................... 169

SUR LA GLOIRE............................................... 170

SONNET...................................................... 171

STANCES..................................................... 172

CHANSONS DE FÉES............................................ 174

ODE A L'AUTOMNE............................................. 176

SONNET...................................................... 179

A FANNY..................................................... 180

SON DERNIER SONNET.......................................... 181

POÈMES

SOMMEIL ET POÉSIE........................................... 185

ENDYMION.................................................... 203

ISABELLE OU LE POT DE BASILIC............................... 235

LA VEILLE DE SAINTE-AGNÈS................................... 265

LAMIA....................................................... 288

HYPÉRION.................................................... 323

VISION...................................................... 367

Appendice................................................... 369

[Pg 5]

Ceci n'est pas une Préface, ni même une Introduction, mais plutôt l'ouverture d'un vaste Poème symphonique, composé de nombreux morceaux distincts les uns des autres, présentant toutefois un ensemble très cohérent. Celui qui l'écrit n'a d'autres prétentions que de grouper les principales mélodies de ce Poème, et de les coordonner de façon à en démontrer l'idée générale, à en prouver l'unité. Il a cherché à disparaître le plus possible, à rendre aussi ténus et aussi inapercevables que possible, les liens qui rattachent entre eux ces leitmotiv, mais il n'a pas osé, et il s'en excuse, les supprimer complètement, craignant que, sans ces modulations transitoires les changements de tons ne parussent trop brusques[1]. Le thème principal, celui vers lequel convergent tous les autres, c'est la personnalité du Poète, ou plutôt sa sensibilité: car leur union était tellement intime qu'elles ne faisaient qu'un tout harmonieux.

Or, cette sensibilité a peu varié: Keats a produit

[Pg 6] sa première œuvre connue en 1813, l'Imitation de Spenser[2] et son dernier Sonnet[3] en 1820. Le proverbe latin est parfois véridique: les dieux païens qu'il avait tant aimés, le lui rendirent et le rappelèrent auprès d'eux avec une hâte qui semble plutôt la caractéristique du XIXe siècle, dans lequel vécut leur chantre que l'apanage des époques reculées où ils régissaient l'univers. Entre 18 et 25 ans, la qualité des sensations ne se modifie guère, à moins d'une maladie; et celle qui étreignit l'infortuné l'emporta si rapidement qu'elle lui laissa à peine le temps d'écrire quelques pièces, parmi lesquelles trois ou quatre Sonnets, au plus, sont remarquables.

John Keats, né le 29 ou le 31 octobre 1795 à Moorfields, Finsbury Pavement, au cœur de Londres, est mort le 23 février 1821 à Rome, Piazza di Spagna. Aucun fait mémorable entre ces deux dates! Aucun du moins qui aurait pu exercer une influence quelconque sur son esprit ou changer le cours de ses idées!

On chercherait vainement à retrouver, chez ses parents, l'origine d'une disposition artistique: il connut à peine son père qui tenait une remise de voitures en location et mourut jeune; sa mère intelligente et très ardente pour le plaisir, se remaria

[Pg 7] presque aussitôt et mourut six ans après (1810). Jusque là il avait étudié à l'école d'Enfield; une fois orphelin, ses tuteurs le placèrent immédiatement en apprentissage chez un médecin. Quand on aura appris, en outre, qu'il eut deux frères[4] et une sœur, que ses amis furent le peintre Haydon[5], Leigh Hunt[6] directeur de l'Examiner, Mathew[7], Cowden Clarke[8], Hamilton Reynolds[9], tous les trois littérateurs, on saura ce que sa vie offre de saillant avant sa crise amoureuse.

Toujours et sans relâche le tantalisa la même passion pour la Poésie et pour la Beauté, son unique passion, pourrait-on affirmer, si tout à la fin de son existence il n'avait subi la dite crise, et ne s'était épris d'une jeune fille, d'ailleurs absolument incapable de le comprendre. Il faut même se hâter d'ajouter qu'aucune œuvre importante ne lui a été suggérée par cette Fanny, qui écrivait à un ami, M. Dilke, dix ans après la mort de son fiancé: «L'acte le plus charitable serait de le laisser reposer à jamais dans l'obscurité à laquelle l'avaient condamné les circonstances.»

[Pg 8] Telle est, à peu près, la seule expérience personnelle qu'il ait pu faire de l'humanité; car si les articles injurieux, que lui décochèrent les critiques patentés, l'émurent un instant, il avait heureusement, quoi qu'ait dit Byron[10], trop de lucidité et de clairvoyance, malgré sa jeunesse, pour ne pas se rendre compte des défectuosités que pouvaient contenir les œuvres incriminées, défectuosités qu'il a confessées lui-même, à plusieurs reprises avec la plus entière bonne foi.

Il vécut donc exclusivement une vie d'artiste écartant résolument de sa pensée tout ce qui pouvait en amoindrir la souplesse, contaminer l'innocence des organes récepteurs et disséminer son énergie cérébrale. Ainsi il s'exaspérait contre les savants, les philosophes et les historiens:

... Tous les charmes ne sont-ils pas rompus Au simple contact de la froide philosophie? Il y avait un arc-en-ciel que nous vénérions autrefois; Nous connaissons sa trame, sa contexture; elle est donnée Platement dans le catalogue des choses communes. Le philosophe rognera les ailes de l'ange, Conquerra les mystères à l'aide de règles et de lignes. Videra l'atmosphère hanté, la mine qu'habitent les gnomes[11]...

Hors d'ici! histoire pompeuse! hors! fourberie dorée! Sombre planète dans l'univers des faits!

[Pg 9] Vaste mer qui élève un murmure sans fin Sur les rivages caillouteux de la mémoire[12]...

De même, alors que la plupart des écrivains de son temps, en réaction contre les opinions sceptiques du XVIIIe siècle et de la Révolution française vitupéraient les Républicains et prenaient la défense du Christianisme, alors que Byron procurait à la religion une vigueur nouvelle par l'excès même de ses insultes, et que Shelley la discutait de toute la force de son génie et de sa dialectique, ce qui était encore une manière d'en reconnaître la vitalité, Keats, plus radical et plus orgueilleux, la négligeait. Quand, par exception, il y faisait allusion, c'était avec un dédain marqué:

Toujours, toujours les cloches sonnent, et j'en sentirais un froid humide, Un frisson comme celui qui émane de la tombe, si je ne savais Qu'elles vont mourir, comme une lampe dont l'huile est consumée, Que c'est leur dernier soupir, leur lamentation, avant de rentrer Dans l'oubli[13].................

Sa profonde admiration pour la splendeur des images, pour le diapason sourd et puissant qui le ravissaient en Milton, ne l'empêchait pas de se révolter contre son austérité de sectaire. Il s'intéressait encore moins à la lutte gigantesque que

[Pg 10] soutenait sa patrie contre Napoléon. Que lui importent les dissensions des hommes et des nations! Que lui importe l'action brutale! C'est devant les conflits des éléments[14] que vibrent ses sens, que s'échauffe sa verve, que s'exalte son inspiration. La pression des événements ne pèse pas sur lui. De là, du reste, un défaut assez frappant que ses ennemis n'ont pas manqué de faire ressortir: ses personnages sont comme lui, ils éprouvent des accès de joies, de colères, de jouissances et de douleurs de toutes sortes, ils se taisent, ils vocifèrent: ils n'agissent que rarement.

Dans la Veille de sainte Agnès, Porphyro entasse les sucreries et les fruits:

....... De sa cachette il rapporta un monceau De pommes candies, de coings, de prunes, de courges Puis des gelées plus savoureuses que le lait caillé. Et des sirops rutilants, colorés avec de la canelle; De la manne et des dattes, transportées par mer, Cueillies à Fez; et des friandises aromatisées...[15]

Mais ni le héros ni son amante n'y goûteront; le poète s'est simplement laissé emporter par le chatoiement et la musique des mots.

Peut-être des éplucheurs hargneux et moroses seraient-ils en droit de lui reprocher une certaine exubérance irraisonnée en même temps qu'une

[Pg 11] étroitesse voulue, conséquences inévitables de pareils partis pris? Peut-être des défenseurs, trop favorables, auraient-ils, à leur tour, le droit d'invoquer la brièveté de sa vie qui ne lui permit pas de faire saillir tout ce qui était en germe dans son cerveau?

Quoiqu'il en soit, ce regret une fois discrètement exprimé, il faut, sans plus, constater que, dans un si court laps de temps, il n'a pu avoir qu'une manière. Evidemment--et il n'est pas téméraire de le supposer--s'il eût atteint sa pleine maturité, il eût élargi son champ d'activité intellectuelle, eût concentré davantage les sujets de ses poèmes et les eût mieux composés; mais, qui osera soutenir qu'il aurait rendu plus parfaits ses chefs-d'œuvre: la classique Ode sur l'Urne grecque[16] par exemple, ou l'admirable fragment de l'Ode à Maïa[17] ou même une œuvre de jeunesse écrite lorsqu'il n'avait que vingt ans, le Sonnet: «En ouvrant pour la première fois l'Homère de Chapman[18]», etc...

Cet amour de la forme et de sa perfection était tellement inné en lui que dès ses débuts, on ne sent presque aucune hésitation, aucun tâtonnement. Son éducation première n'ayant pas été très poussée, son seul instinct l'avait incité à lire

[Pg 12] Virgile et à s'enivrer d'Homère, lorsqu'un ami lui avait prêté la traduction du vieux Chapman. A cette époque (1816) Lord Elgin rapportait à Londres les métopes du Parthénon; immédiatement les plus grands sculpteurs anglais, Flaxman, Nollekens et Chantrey s'imprégnaient de la tradition grecque. Très impressionné lui-même, il écrit aussitôt:

Ainsi causent une vertigineuse souffrance ces merveilles Dans lesquelles on trouve mélangée la grandeur grecque avec la rude Destruction du vieux temps[19]......

Ce fut donc tout d'abord la grâce idéale de la Beauté hellénique qui s'empara de sa jeune âme bien disposée à subir une pareille invasion. Presque simultanément, certains savoureux poètes de l'Italie, de la France et de l'Angleterre, l'Arioste et le Dante[20], Ronsard[21], Chaucer, Drayton et Fletcher[22], Spenser[23], Shakspeare[24], Milton[25], Coleridge[26]

[Pg 13] l'enthousiasmèrent par leur harmonieuse richesse et lui inculquèrent un goût parfois excessif pour le luxe et l'abondance des descriptions.

... Pâles étaient les douces lèvres que je vis, Pâles les lèvres que je baisai, et enchanteresse la forme Que j'étreignis en flottant au milieu de cette lugubre tempête[27]

Les voyelles Spensériennes qui prennent leur essor en toute aisance Et flottent comme les oiseaux sur la mer estivale; Les tempêtes Miltoniennes et plus encore la tendresse Miltonienne...

Adieu! une fois encore la lutte farouche Entre le Tourment de l'Enfer et l'argile impassible M'enflammera; une fois encore j'expérimenterai L'amère suavité de ce fruit Shakspearien.

L'influence de Chatterton[28] très perceptible chez lui, surtout à la fin de sa vie, doit être classée à part: était-elle le prodrome d'une nouvelle orientation de son génie, d'une évolution vers des sujets moins sensuels et plus empreints de sentimentalité? La venue de sa maladie le rendit-elle plus accessible à l'incurable mélancolie du poète qu'il admirait? La mort prématurée de Keats nous

[Pg 14] met dans l'impossibilité d'élucider ce problème.

Pendant ses années de pleine activité productrice, son art avait été éminemment impersonnel; il jugeait mélodramatique de crier, comme Byron, ses propres douleurs à la foule. Pour lui, la Muse ne devait, à aucun prix, se faire la confidente des joies ou des affres du poète, et s'il fût resté, dans son intégralité absolue, lui-même, incontestablement certaines de ses poésies des dernières années n'eûssent pas vu le jour.

Il est en effet, de tous les écrivains de sa génération, le plus purement poète: la conception de la Beauté constitue l'axe intime de son Etre, et son imagination tressaille au moindre appel de cette Beauté. Plus qu'aucun autre, il éprouve les tortures de la lutte avec le style, avec l'épithète utile, avec le mot qui fait éviter une périphrase, avec la période bien équilibrée. Pour aucun de ses émules ce n'était l'unique préoccupation.

Crabbe, observateur consciencieux et pitoyable des classes pauvres, émeut bien davantage par la peinture énergique de leurs misères que par le rythme de ses vers.

Landor, réputé comme le fondateur de «l'Art pour l'Art», s'est tellement enflammé pour les théories libérales qu'après avoir soutenu de ses deniers la Révolution française, il avait, plus tard, pour lutter contre l'asservissement de l'Europe par Napoléon, entretenu à ses frais et commandé

[Pg 15] comme colonel un régiment en Espagne sous les ordres de Wellington.

Campbell l'Ecossais et Moore l'Irlandais, peu érudits, et documentés sur l'Art Grec par de simples traductions, revêtent leurs chant nationaux d'uniformes classiques.

Walter Scott s'attarde dans la narration pittoresque, imite de vieilles ballades, décrit de vieux châteaux, de vieilles amours et de vieux combats.

Southey dans sa jeunesse, un des plus chauds partisans des idées nouvelles, s'incorpore ensuite dans le parti conservateur.

Coleridge laisse évaporer son inspiration dans les nuages de la métaphysique allemande.

Le délicieux humoriste Lamb veille avec une adorable sollicitude sur sa sœur, pauvre folle qui avait tué sa mère dans un accès de délire.

L'opulent Lord Byron, si merveilleusement doué pour chanter toutes les véhémences, mésuse de son talent en diatribes contre la société et en injures contre la vie qui l'avait comblé. Il a tout épuisé, tout ce qui eût contenté l'ambition d'un autre homme: passion du jeu, des femmes, de la gloire. Son dévouement pour une noble cause et sa vaillance pendant les derniers mois de son existence ont plus servi sa renommée que ses meilleurs poèmes.

Wordsworth compose des vers exquis sur des thèmes souvent par trop insignifiants, fastidieusement et invariablement édifiants.

[Pg 16] Le généreux Shelley, le plus génial de tous, plus génial que Keats lui-même, considère la poésie comme l'expression la plus haute de la philosophie, «comme une sorte d'ascension indéfinie vers le bien de l'humanité», rêve des réformes sociales, et parfois se perd dans l'infini, ainsi qu'il était arrivé, dans le second Faust, à son seul rival, le grand Gœthe.

«C'est une sensation désagréable, a écrit Novalis, le plus proche de l'auteur d'Endymion parmi les écrivains allemands, d'entendre des mots superflus lorsqu'il y a un but déterminé à atteindre, et comme la poésie n'est autre chose qu'un superflu cultivé, une chose qui se développe elle-même, elle devient absolument répugnante lorsqu'elle n'est pas à sa place, lorsqu'elle veut raisonner et argumenter, et, en général, lorsqu'elle assume un air sérieux: elle n'est plus poésie.»

Pour Keats, l'Art est une entéléchie, une fin en soi. Et comme il n'a jamais admis qu'une sensation fût une chose moins relevée qu'une idée ou un sentiment, il lui suffit que la poésie concrétise avec intensité l'extase que font naître les impressions innombrables qu'il reçoit du dehors.

Des phénomènes insignifiants, qui passeraient inaperçus pour tout être moins perméable, développent en lui une activité sensorielle qui met en jeu les uns ou les autres de ses sens, ou tous à la fois. Une fermentation, un travail exclusivement

[Pg 17] interne, se produisent alors, lents, inconscients, qui surexcitent certaines de ses facultés et paralysent les autres. Nulle inquiétude, nulle curiosité ne le poussent plus vers un non-moi quelconque. Ce qu'il a emmagasiné dans la fièvre l'absorbe uniquement, et, pendant cette incubation, le merveilleux spectacle de l'univers ne l'émeut plus assez pour qu'il daigne en prendre sa part. Un seul désir le hante désormais, égoïste, farouche: décomposer et analyser les principes premiers de la sensation répercutée en son tréfonds, ressusciter la naïveté et la simplicité primordiale de toutes choses, découvrir leur entité pour s'expliquer à soi-même leur profonde, leur véritable signification, pour, en son propre moi, comme en un creuset, reconstituer et recombiner ces éléments épars, les fondre, les modeler de façon à leur donner, sous une forme nouvelle, l'expression la plus définitive.

«Les hommes de génie, a-t-il dit en manière de boutade, n'ont pas d'individualité propre... Le poète n'est pas lui-même, il n'a point de moi, il est tout et il n'est rien... Quand je suis dans une chambre avec d'autres personnes, l'identité de chacune d'elles exerce immédiatement une pression sur moi, si bien que je suis, en très peu de temps, annihilé.» Comme conséquence de cette extériorisation, constante sauf pendant les heures d'élaboration, si, par suite de son obstination à négliger et à mépriser la science et l'histoire, son érudition

[Pg 18] est par instants en défaut, son observation directe est toujours scrupuleusement exacte; les mœurs et les instincts de tous les êtres vivants de la création ne méritent-ils pas son attention au même titre? Tous ne sont-ils pas, à son égal, Citoyens de la Nature?

Le poète .......... a entendu Le rugissement du lion et peut dire Ce qu'exprime sa gorge rugueuse; Et, pour lui, le hurlement du tigre A une signification, et frappe Son oreille comme une langue maternelle[29].

De même, il avait atteint un degré de porosité tel qu'il faisait pour ainsi dire, partie des éléments. Devant un rayon de soleil il ne se possédait plus, il s'enivrait des transparences de l'atmosphère, de la course incessante des nuages pourpres, gris d'or ou argentés, des miroitements du flot irisé, de la fluidité et de la diaphanéité apparente des objets sous les reflets du ciel bleu. Le cri du grillon[30], le bourdonnement d'une abeille, la senteur d'une fleur, la vue de la mer faisaient frémir tout son être: ses yeux étincelaient et ses lèvres tremblaient.

Oh! combien j'aime, par un beau soir d'été, Lorsque des torrents de lumière déversent l'or à l'Occident

[Pg 19] Et que, sur les zéphyrs embaumés, reposent immobiles Les nuages argentés[31].........

Les zéphyrs étaient éthérés et purs Et s'insinuaient à travers les croisées mi-closes pour guérir Les malades languissants, rafraîchissant leur fiévreux assoupissement[32].

Les nuages étaient purs et blancs, comme des troupeaux fraîchement tondus. Et sortant d'un clair ruisseau; paisiblement ils reposaient Sur les champs azurés du ciel[33].......

O vous! qui avez les prunelles meurtries et lassées, Régalez les devant l'immensité de la mer! O vous! dont les oreilles sont assourdies de rudes vacarmes Ou sursaturées de fades mélodies, Asseyez-vous à l'entrée de quelque vieille caverne, et méditez[34].

Chacun de ses sens est en un éveil perpétuel! Avant Huysmans, il sait dissocier les différentes odeurs; il sait aussi de leur association composer une sorte de symphonie:

Dans la nuit embaumée je devine la senteur spéciale Dont chaque mois parfume Le gazon, le hallier, le fruit de l'arbre sauvage, La blanche aubépine, et l'églantine des champs[35]...