Poèmes

Chapter 7

Chapter 73,888 wordsPublic domain

Chante, chante encore! O Niobé emplumée, tu peux donner de la beauté à la douleur, et dérober à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que nous autres, nous n'avons que le silence mort et sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes, et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller.

Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné, dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes, dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres meurtries, et qui maintenant muet, misérable en son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée, et pleure, sur moi peut-être.

O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée, brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène; ô souffrance, souffrance, reste close en ta cellule fermée; et ne double point de tes larmes cette limpide Castalie! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre de ton chant si ardemment passionné!

Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire, emprunte au sansonnet des champs son air plus simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de désespoir. Ah! tais-toi, et que le vent du Nord remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace, à la baie orageuse de Daulis.

Un instant encore! Les feuilles effarouchées seront agitées: peut-être Endymion aura traversé la prairie, épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte.

Un instant encore! La tourterelle réveillée a roucoulé; la fille argentée de la mer argentée a enchaîné, de ses mains amoureuses, son inconstant qui allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux dorés se révolter sous son joug.

Un instant encore! Les arbres se sont inclinés pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux sourire, est passé Antinoüs; le rouge lotus du Nil

sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure, pour voiler le charme enfoui sous ces paupières endormies; ou bien c'est, là-bas, sur cette pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a commandé à ses chiens de donner de la voix, qui a débusqué le daim de sa verte reposée par ses cris aigus et la piqûre de son épée.

Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste calme! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau, O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux de ta colline pour venir apporter une réponse aussi découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre. Apollon n'aime point entendre des chants ainsi troublés par la souffrance.

C'était un rêve: la clairière est déserte. Nul doux rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse et plombée, et du bois épais, redevenu désolé, désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient toujours cette vibrante mélodie,

si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité que possède parfois la musique, car elle est l'art qui tient de plus prés aux larmes et au souvenir. Pauvre Philomèle en deuil, que crains-tu donc? Ta soeur ne hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici.

Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants insignes; ce ne sont que vallées moussues, faites pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger leurs naïfs propos.

L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le sentier tracé par le halage, où récemment encore, une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi, encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs; l'araignée avec ses fils d'argent travaille à son petit métier, et des sombres murailles à crêtes de buées rouges

de la ferme isolée part une lueur clignotante. C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé de claies. Une clameur assourdie vient de quelque bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford, et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri dans les roseaux; et les ombres obscures s'allongent sur la colline en voltigeant comme des hirondelles.

Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants. Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent une à une, et pareille à une fleur que chasse la brise, une lune étincelante parcourt le ciel brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique, enchanteresse.

Elle ne se soucie point de toi; pourquoi s'en soucierait-elle? Endymion, elle le sait, n'est pas loin. C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau, qui ne saurait jouer de lui-même aucun message, mais qui chante sur l'ordre d'autrui; c'est moi qui vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de la souffrance.

Ah! cet oiseau brun s'est tu; un trille exquis semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux, silencieux au point qu'on entendrait la chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice débordant de la campanule.

Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers les saules groupés, et les buissons bruns, la haute tour de Magdalen, terminée par une girouette d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite ville! Attention! voilà que la cloche de la porte de Christ-Church annonce d'une voix retentissante le couvre-feu.

IMPRESSION DU MATIN

Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à une symphonie en gris. Une barque chargée de foin couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans sa froideur,

le brouillard jaune est descendu suivant les ponts, si bien que les murs des maisons ont pris l'air d'ombres, et que saint Paul plane comme une bulle au-dessus de la ville.

Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville, les rues se sont remplies de charrettes campagnardes et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a chanté.

Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et le coeur pétrifié.

PROMENADES DE MAGDALEN

Les petits nuages blancs luttent à la course à travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance quand le sansonnet pressé passe tout près.

Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et sautillent de branche en branche sur les arbres qui se balancent.

Et partout les bois sont animés par le murmure et les bruits du printemps, et le bourgeon de rose éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de toutes parts d'un anneau d'améthyste.

Et le platane dit à demi-voix au pin quelque conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire, s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité, dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la gorge et la poitrine argentée de la colombe.

Voyez, là-bas, l'alouette quitte brusquement son lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière, pareil à une flamme bleue, le martin-pêcheur vole comme une flèche et fend l'air.

ATHANASIA

Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où ne manque aucune des grandes choses que les hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée dans le sein ténébreux d'une noire pyramide.

Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on trouva, dans le creux de sa main, une petite graine qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit de riches parfums dans notre air printanier.

Cette fleur attirait par des charmes si étranges, qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût point cru que c'était là quelque chose de terrestre, mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque Arcadie du ciel.

En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus le ruisseau; la libellule pourpre ne trouvait plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière, plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée.

Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia les montagnes de Thrace et le roi cruel; et la pâle tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec son aile d'argent et sa gorge d'améthyste.

Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement du pays des neiges, et le chaud vent du sud arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant.

Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs chansons amoureuses par les champs déserts que hantent les lis, quand, large et resplendissante comme un bouclier d'argent, la lune se balança dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter tous les pétales tremblants de ses fleurs?

Oh! non, à cette fleur magnifique, un millier d'années ne semblait que la prolongation d'un beau jour d'été. Elle ne connaissait rien de la marée des craintes rongeantes, qui changent en un gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme. Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la mort, ni le regret que doivent éprouver tous les mortels d'être nés.

Car nous allons à la mort en jouant de la flûte, en dansant, et nous ne voudrions point repasser par la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique, las de couler, s'élance comme un amant, dans la terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si glorieusement.

Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes infécondes contre les légions du monde conduites par le bruyant souci; jamais elle ne sent la décadence, mais elle puise de la vie dans la pure lumière du soleil, et dans l'air sublime; nous vivons sous la puissance ravageuse du Temps; elle est l'enfant de toute éternité.

SÉRÉNADE

Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la ville. Oh! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô ma Dame, descends, descends.

Elle ne viendra pas, je la connais bien; elle n'a aucun souci des voeux d'un amant, et un homme n'aurait guère de bien à dire d'une créature si cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un joujou de femme; elle n'ont jamais connu la douleur d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime en vain.

O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que voici? Bon marin, viens et dis-moi maintenant: est-ce là la main de ma Dame? ou n'est-ce que le reflet de la proue, où n'est-ce encore que le sable argenté.

Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main de lys. O noble pilote, gouverne du côté de Troie Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine de vie et de joie que nous devons enlever au rivage grec.

Le ciel décoloré prend une teinte vaguement bleue; une heure encore, et il fera jour. A bord! à bord! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons! fuyons! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie. Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme, ô toi que j'aimerai d'un amour éternel.

ENDYMION

Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie, les oiseaux chantent à tue-tête; les brebis couchées bêlent dans le parc; la chèvre sauvage court par la forêt. Mais hier il a conté son amour, je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez pas très bien, car il porte des chaussures de pourpre; il est impossible que vous ne le connaissiez pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale, et il est aussi doux qu'une colombe, et sa chevelure est brune et frisée.

Maintenant la tourterelle a cessé les appels qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges. Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis. et partout les collines violettes sont ensevelies dans les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune, arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah! si vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et le coudrier, la chevelure brune du jeune homme, et la peau de chèvre enroulée autour de son bras, dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille la mèche de roseau.

La rosée qui tombe est froide, glaciale, et nul oiseau ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée a clos ses portes d'or, et pourtant mon amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse, lune trompeuse! O lune qui pâlissez! où donc est allé mon fidèle amant? Où sont les lèvres de vermillon, la houlette de berger, les chaussures de pourpre? Pourquoi déployer cet étendard d'argent? Pourquoi prendre ce voile de brouillards mobiles? Ah! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion, c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au baiser.

LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE

Mes membres sont rongés par une flamme. Mes pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris à chanter.

O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante plus haut, en l'honneur de l'amour: une dame passe tout près.

Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son coeur; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane, ou que l'eau où la nuit se reflète la lune.

Sa chevelure est retenue par des feuilles de myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson d'automne ne sont pas plus belles.

Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les roses après la pluie du soir.

Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de plaisir au soleil; la palpitation de la gorge de la linotte n'est pas plus charmante à contempler.

Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses grains blancs, telle est sa bouche écarlate; ses joues sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui rougit du côté du sud.

O mains entrelacées! O corps délicat et blanc, fait pour l'amour et la souffrance! O Demeure d'amour! Opale fleur désolée et battue par la pluie!

CHANSON

Un anneau d'or et une colombe blanche comme le lait, tels sont les présents qui te conviennent; puis une corde de chanvre pour votre amour à vous, pour le pendre à quelque arbre.

Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi, un petit lit pour m'étendre (blanche, oh! qu'elle est blanche la fleur de la ciguë)!

Le myrte et le jasmin pour vous (oh! qu'elle est belle à voir, la rose rouge!), et pour moi, le cyprès et la rue (le plus beau de tous est le romarin).

Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du côté de ma tête)!

IMPRESSIONS

I.--LES SILHOUETTES

La mer est tachée de barres grises, le vent morne et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie, le reflet de la lune est chassé à travers la baie orageuse.

Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante, grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur de sa main.

Et là-haut s'entend le cri des courlis, là où par la prairie enténébrée des hauteurs, passent les jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes qui se dessinent sur le ciel.

II.--LA SUITE DE LA LUNE

Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix rêveuse dans toutes les directions, un silence profond sur la terre enveloppée d'ombres, un silence profond là où cessent les ombres.

À part un cri qui réveille un écho perçant, et que lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse part de la colline perdue dans le brouillard.

Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent, sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée dans un voile de gaze jaune.

LA TOMBE DE KEATS

Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité. Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus jeune des martyrs;

beau comme Sébastien, et comme lui, mis à mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses restes une chaîne qui fleurit sans cesse.

O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète peintre de notre terre anglaise!

Ton nom était écrit sur l'eau,--et il survivra--et des larmes comme les miennes entretiendront bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle pour l'arbre de son Basile.

THÉOCRITE

VILLANELLE

O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile?

L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur de Perséphoné!

Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte les chiens féroces; te souviens-tu de la Sicile?

Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné!

Et toujours, dans son émulation enfantine, le jeune Daphnis défie son camarade: te souviens-tu de la Sicile?

Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et c'est toi qu'attendent les joyeux bergers; ô chanteur de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile?

DANS LA CHAMBRE D'OR

HARMONIE

Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile d'une mer sans repos, quand les vagues montrent leurs dents à la brise volage.

Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or, comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure d'une auréole.

Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou comme les blessures saignantes de la grenade, ou le coeur du lotus tout inondé, tout humide du sang répandu de la vigne rose et rouge...

BALLADE DE MARGUERITE

NORMANDE

--Je suis las de rester en forêt, alors que les chevaliers se réunissent sur la place du marché.

--Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de peur que les fers des chevaux de guerre ne te meurtrissent.

--Mais non, je n'irai point là où chevauchent les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de ma Dame.

--Hélas! hélas! Tu es par trop téméraire! Le fils d'un forestier n'est point fait pour manger dans de l'or.

--M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps vert?

--Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie. Le fuseau et la navette ne te conviennent point.

--Ah! si elle travaille à une somptueuse tapisserie, je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu.

--Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim. Comment la suivre par monts et par mers?

--Ah! si elle chevauche avec la cour, je pourrais courir à son côté et souffler le hallali.

--Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis (que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme!).

--Ah! si elle prie dans la chapelle solitaire, je pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.

--Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle, et le père vous remplira une tasse d'ale.

--Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes? Est-ce un spectacle où se rassemblent les gens riches?

--C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer pour venir visiter notre beau pays.

--Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se suivent à la file?

--Oh! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma soeur, qui gît mort, car son jour est venu.

--Non, non, car je vois distinctement des lis blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git sur la bière.

--C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le bail; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours d'automne.

--Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or bruni; la vieille Jeannette n'était point une jolie fille.

---Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un de notre famille (que Notre-Dame la préserve de tout péché!).

--Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui chante: «Elle est morte, la Marguerite!»

--Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse les morts ensevelir leurs morts.

--O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement. O mère, une seule tombe est-elle assez large pour deux?

LE SORT DE LA FILLE DU ROI

BRETONNE

Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel, sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément cachés en son âme.

A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez! encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent sa poitrine et sa ceinture.