Poèmes

Chapter 6

Chapter 63,870 wordsPublic domain

ou bien à une apparition terrible, comme quand Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé, supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.

C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême mystère d'amour,

une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus d'eux, la colombe, déployant ses ailes.

_Florence_.

ITALIA

Italie! tu es déchue, bien que toutes hérissées de lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens! Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,

parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir, d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles, naviguent par milliers tes galères, sous l'unique drapeau rouge, blanc et vert.

Belle et forte! Mais belle et forte en vain! Porte ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée, attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.

Lève ton regard au ciel; Dieu permettra-t-il une telle chose? Non, mais quelque Raphaël ceint de flamme va descendre, et frapper le Profanateur avec l'épée du châtiment.

SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE A GÈNES

J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte, étaient suspendues comme des lampes brillantes d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds

éparpillait comme de la neige toutes les fleurs. À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes d'argent; et les vagues arrondies qui rayaient la baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait très douce.

Au dehors, le jeune enfant de choeur passait chantant d'une voix claire: «Jésus, le fils de Marie, a été mis à mort. Oh! venez, et couvrez de fleurs son tombeau.»

Ah! Dieu! Ah! Dieu! ces charmantes heures helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats et de la Lance.

ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE

I

Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour la première fois mon esprit a fui les mornes cités du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.

Et maintenant je me retourne du côté du foyer domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé, bien que, ce me semble, ce soleil, rouge comme le sang, m'indique la route qui mène à Rome la sainte.

O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui portes une triple couronne d'or,

O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain tribut de mon chant, car, hélas! elle est rude et longue, la route qui conduit à la Voie sacrée.

II

Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller dans Fiésole

et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour voir le brouillard empourpré et la lueur du matin sur les Apennins,

en passant près de mainte maison enfouie parmi les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui parcourt la morne Campagna, surgissent les sept collines qui portent le Dôme.

III

Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie de me mettre tout seul à la recherche du temple merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs redoutables.

Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du troupeau.

Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes d'argent sonner triomphalement sur son passage.

Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.

IV

Car quels changements le temps n'amène-t-il pas? Les cycles des années qui reviennent peuvent délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter.

Avant que dans ce champ de à-bas, l'or frémissant soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les feuilles écarlates de l'automne voltigent comme des oiseaux pour tomber sur l'herbe,

J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière et saisi la torche encore flambante, et invoqué le nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face.

URBS SACRA ET AETERNA

Rome! quelle page dans l'histoire a été la tienne, dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine régit le monde entier, pendant une période de bien des siècles! Alors tu fus la reine couronnée de tes peuples,

jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu, découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur tes murs.

En quel temps étais-tu en ta gloire? Alors que tes aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer le double soleil et que les nations tremblaient sous ton sceptre?

Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique, le pasteur captif de l'Eglise de Dieu.

SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU _DIES IRAE_

_CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE_

Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent plus clairement ta vie et ton amour, que ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec leurs terreurs.

Les vignes empourprées m'apportent de doux souvenirs de toi: un oiseau qui, le soir, rentre à tire d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi que chante le passereau.

Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les campagnes répètent comme un écho la chanson du passeur.

Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées, et alors fais ta moisson; nous avons attendu longtemps.

PAQUES

Les trompettes d'argent résonnèrent sous le Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla sur le sol, et je vis porté sur les épaules des hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint Maître de Rome.

Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche que l'écume; comme un roi, il était ceint de pourpre royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le Pape rentra chez lui.

Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers le désert des années, vers un homme qui errait au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement un endroit pour se reposer.

«Les renards ont leur tanière, et tout oiseau a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin l'amertume des larmes.»

E TENEBRIS

Descends, ô Christ, et viens à mon aide! Tends-moi la main, car je vais me noyer dans une mer plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table.

Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer, s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône du Dieu.

«Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée du Carmel.»

Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai les pieds de bronze, la robe plus blanche que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte d'une lassitude tout humaine.

VITA NUOVA

J'étais debout près de la mer où nul ne vendange, jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert de leur écume ma face et mes cheveux; les longues flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident; le vent avait un sifflement triste

et les mouettes criardes fuyaient vers la terre: «Hélas! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur; et qui donc peut faire provision de fruit ou de grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment?»

Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures, bien des fentes; néanmoins je les jetai pour tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis la fin.

Quand! ô surprise! quelle soudaine gloire! Et je vis monter la splendeur argentée d'un corps aux membres blancs, et cette joie me fit oublier les tourments du passé.

MADONNA MIA

Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on voit à travers les brouillards de la pluie;

des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus blanche que la colombe argentée, et dont le marbre pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant, quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la louer,

je ne serais point assez hardi pour lui baiser même les pieds, car je me sens sous l'ombre que font les ailes du respect,

ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice, sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or.

LA CHANSON D'ITYS

La Tamise anglaise est bien plus sainte que Rome. Ces campanules, qui comme une montée soudaine de la mer, viennent envahir les bocages, avec, pour écume, la reine des prés et la blanche anémone pour tacheter les vagues bleues,--Dieu est ici plus manifeste que là où il se cache, dans l'étoile au coeur de cristal que porte un moine blême.

Ces papillons aux reflets violets qui prennent pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux à demi clos,--voici un vieil évêque mitre, _in partibus_. Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert et or.

Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait que les doigts du puissant maestro sont posés sur les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent, quand, aux premières heures d'un matin tout bleu de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge comme le sang ou le crime, va

de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus des portes de bronze, et, dominant la foule serrée sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent, étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident, envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent nulle paix, le repos aux nations qui ne connaissent pas le repos.

Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que les pompes les plus brillantes de Rome! Chose étrange! il y a un an, je me mis à genoux devant je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait l'hostie à travers l'Esquilin!... et maintenant, ces vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux fois aussi beaux.

Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là-bas, frissonnants de la dernière averse, émettent en cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de la vigne.

Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe, s'étonnerait certainement ici, car là-haut chante un petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable de la plage de Salamine rejoint la mer.

Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits, à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière, quittant son petit lit solitaire, va légère, et chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements, qui attend, et avance par-dessus les portes de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume.

Et ils sont charmants les houblons sur les plaines du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement coupé, et doux sont les essaims capricieux des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques rouges.

Et il est doux d'entendre le coucou railler le printemps, alors que les dernières violettes flânent encore près de la source, et il est doux d'entendre le berger Daphnis chanter la chanson de Linus dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux membres légers et sveltes dansent près du troupeau enfermé dans le parc.

Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et sous une voûte de feuillage sur un tapis d'amaracus, nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer.

Mais combien ce serait plus doux si le pied chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps caché venait jamais fouler les prairies de Nuneham; si jamais Faune portant à ses lèvres la flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes flaques d'eau! Ah! il serait doux, en effet, de voir le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à la blanche toison.

Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux, quoique tu ne chantes, après tout, que ton propre _requiem_. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur, conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise, car notre île du Nord peut donner de quoi faire bien des belles couronnes,

que ne connaissent point les prairies grecques; plus d'une rose telle que vainement un adolescent la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies, comme une insouciante courtisane prodigue de sa beauté; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues

ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient pour les hirondelles un avertissement de se diriger vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons d'azur parmi les vignes grecques. Et même cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie, et plus d'une élégie restée muette

dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx, et par ici se cachent des orchidées brunes semées d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît point, et là-bas tout près de ce taureau qui paît,

il est une mignonne asphodèle jaune; le papillon peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux à son parc, et sans être prodigue, chaque pétale est semé de taches d'or

comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé, sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était penchée pour baiser les pétales tremblants, ou comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment d'une plume de ses ailes; la tige svelte qui porte la charge de ses soleils

est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné. Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes et de mers bleues aimées des nymphes

d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le silence du bois, courtisant cette image mobile qui à peine baisée se dissout; des souvenirs de Salmacis,

qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double flamme, et jamais satisfait par leur excès même, car chacune des deux passions, dans son ardeur éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant tue l'amour par ce refus;--des souvenirs d'oréades épiant à travers les feuilles des arbres silencieux sous le clair de lune,

d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle vit bien loin sur les flots le perfide équipage, qu'elle agita son écharpe rouge, et appela le trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière elle était Dionysos sur une panthère couleur d'ambre,--des souvenirs de ce que vit

le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière de son casque, et bien loin de là, la mêlée, les cris, les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier la lance et qu'Ajax lançait la pierre,

Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée, tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites urnes grecques, charge plus riche que ne le fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour des Indes. Car du moins de cette charge il arrive quelque partie

et je sais bien qu'ils ne sont point du tout morts, les anciens Dieux de la poésie grecque; ils ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis, cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes où jadis riait et jouait le jeune Itys.

Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante retentir faiblement parmi les collines de Cumner, et que dans ses courses vagabondes par les bois de Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes grecs,

Ah! mignon avocat au simple costume, qui plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à toi que le berger cherche sa compagne, en celle douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort,

Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle qui aima l'étoile matinale de la Toscane, plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien,

chante, chante encore! Que le morne univers redevienne jeune, que les éléments prennent des formes nouvelles, et que les antiques formes de la Beauté se promènent parmi les formes simples, parmi les petits champs sans barrières, comme au temps où le fils de Latone portait la houlette de saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées suivaient le Dieu presque enfant.

Chante, chante encore! et Bacchus va paraître ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton couronné de lierre jaune et d'un cône résineux, pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera par terre le lion par sa crinière, et attrapera le faon montagnard.

Chante encore! et je porterai la peau de léopard, et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus le pressoir, avant que le Faune ait cessé de fouler les grappes; oui, avant que la lampe clignotante du jour

ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid, et averti la chauve-souris de reployer ses éventails membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans endormis leurs fruits de faine, si doucement que le petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un bond,

elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin; puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront la lysimachie le long du rivage, et là où leur maître cornu trône en grand appareil, apporteront des fraises et des prunes duvetées sur une claie d'osier.

Chante encore! et bientôt, la face fatiguée par la passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra à cheval le daim vêtu de velours.

Chante encore! et je verrai le jeune garçon mourant teindre de la pourpre de son sang la clochette de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où gît Adonis.

Redouble d'efforts, ô Itys! Le souvenir, frère de lait du remords et de la douleur, verse goutte à goutte le poison dans mon oreille. Oh! être libre! Brûler ses vieux vaisseaux! Se lancer encore dans la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer bataille au vieux Protée pour piller les cavernes fleuries de corail!

Oh! pour Médée et ses parents magiques! pour le secret du sanctuaire de Colchide! Oh! pour une feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses, qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près de la lointaine mer de Sicile,

où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et sans soleil.

Oh! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse la Vénus de la petite ferme de Mélos! Oh! si pour une heure seulement quelque antique statue s'éveillait à la passion; et que je pusse faire oublier à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler à ces membres puissants et faire mon oreiller de cette poitrine géante!

Chante, chante encore! Je voudrais être ivre de vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de ma jeunesse; j'oublierais les luttes d'un labeur stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air morne et insensible.