Poèmes

Chapter 5

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Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez toujours, et vous clairons argentins, lancez une sonnerie plus fière; car la vile chose qui fut l'objet de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure, seule avec Dieu et des souvenirs de péché.

Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions vêtues de pourpre? A Munich, sur l'architrave de marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car nos vies se dépouillent de toute couleur,

faute de nos idéals; si une seule étoile pareille à une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière, qui jadis était Manzini! La riche Niobé avait ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait dans sa pierre,--mais l'Italie!

Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins ont souffert? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à leurs suaires aux multiples replis? Quels yeux clairs les verront en chair et en os. Oh! qu'il serait opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre, et de baiser les roses saignantes de leurs blessures, par amour d'Elle,

de notre Italie! notre mère visible! La plus sainte parmi toutes les nations, et la plus triste, pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend, un homme se trouvât, mourant pour la Liberté! mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,

nous voyons l'honneur souffleté et des entraves enchaîner les beaux pieds de la Pitié; la Pauvreté se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh! nous sommes de misérables hommes, indignes de notre magnifique héritage. Où est-elle, la plume

de l'austère Milton? où est-elle, cette puissante épée qui punit son maître d'une juste mort? Les années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles: Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation, met au monde au milieu d'un spasme un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même notre enthousiasme le plus sincère

engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux prodigue qui vole l'or de la liberté, sans que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le seul vrai fratricide depuis Caïn, l'Envie, aspic qui se meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont la main paralysée

ne s'ouvre plus qu'avec raideur; l'Avidité bondée d'argent, et dont la faim monotone épuise les hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont là les semences de choses qui feront périr leur semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.

Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné aux jeux tumultueux du vent et des rafales de neige, ou bien est restauré par des mains plus meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le Temps; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable à la pluie.

Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln. Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies de marbre une douceur que des lèvres humaines n'espèrent point tirer du vrai roseau? Ah! où est-elle cette main habile qui sut fléchir les branches fleuries de l'aubépine,

pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus charmantes fleurs anglaises? Le même soleil se lève pour nous; les saisons naturelles tissent le même tapis de vert et de gris; les collines ont gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a disparu.

Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a pour frère et comme pour compagnon de lit le Meurtre, et la Peste habite avec elle; ses pas perfides vont et viennent par des sentiers impurs et sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme inviolée.

Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté des membres forts chez les hommes libres, et les femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs humaines,

ou que la fillette que Titien représente toute blanche sur un escalier, près de son lit, charmant, qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant à travers ses cheveux. Ah! quoi qu'on pense, la vie est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est au dedans de nous. La sérénité grecque de jadis,

qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble dans le regard, sans agitation dans les membres, chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie de toutes les choses qui dans l'homme se livreraient sans cela d'incessants combats,--tout au moins dans l'intervalle,

qui s'étend des baisers maternels à la tombe, voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et nous assurer un empire assez puissant pour que la tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne, pour que le blême Péché marche courbé sous la honte de ses adultères, pour que la Passion, en quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux effarés.

Faire le corps et l'Esprit chose une et identique avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un doux unisson, outre chaque pouls de la chair et chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite, réside sur un trône défendu par d'imprenables bastions contre toutes les vaines attaques du dehors,

Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité, la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort, en sachant que par la chaîne de la causalité sont mariées toutes les choses différentes, qu'il en résulte un tout suprême, qui a pour langage la joie ou un hymne plus saint! Ah! certes, ce serait là une manière de gouverner

la vie en la plus auguste omniprésence, et par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la passion son expression; les purs sens, qui autrement sont ignobles, communiqueraient la flamme à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires

et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave, dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à travers les orbes de toutes les sphères, et de là jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace. --Ah! vraiment, si nous pouvions seulement atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le suprême credo.

Ah! c'était chose aisée quand le monde était jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un chant différent; nous nous sommes ôté notre couronne de nos propres mains, pour errer parmi les souffrances de l'exil; et dépossédés que nous sommes de ce qui nous appartient en propre, nous ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation sans trêve.

En somme, la grâce, la fleur des choses s'est dissipée, et de tous les hommes nous sommes les plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un de l'autre et jamais celle qui nous appartient en propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire ensuite; il en était autrement au temps où âme et corps semblaient se confondre en mystiques symphonies.

Mais nous avons déserté ces charmants refuges, pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité s'égorgeant elle-même, où dans le reproche muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible fantôme peut faire surgir la main rougie de l'homme.

O bouche meurtrie! O front couronné d'épines! O calice plein de toutes les misères communes! Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons point aimé, tu as enduré une agonie prolongée pendant des siècles sans fin. Et nous autres nous étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point que le coup de poignard, porté par nous à ton coeur, atteignait mortellement le nôtre.

Car nous étions à la fois les semeurs et les semences, la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit, la lance qui perce et le flanc qui saigne, les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie; l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les maîtres du monde de la nature, nous» sommes encore notre redoutable ennemi.

Est-ce là le terme de toute cette force primitive, qui restant identique sous les divers changements, est sortie par violence du chaos aveugle, pour monter toujours plus haut, à travers des mers affamées et des tourbillons de rochers et de flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés dans le ciel, pour commencer leurs cycles, jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et que le Verbe se fit homme?

Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien que de nos sourcils tombe comme une pluie, la sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons, je le sais! Que soient étanchées les rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité! Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain, est aussi de nature divine, est aussi Dieu.

SONNET A LA LIBERTÉ

Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère sans noblesse, dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que le grondement de tes Démocraties,

tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies, reflètent pareils à la mer mes passions les plus fougueuses, et donnent à ma rage un frère,--Liberté! Pour cela uniquement, tes cris discordants

enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs, sans cela tous les rois pourraient, au moyen du knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades, dépouiller les nations de leurs droits inviolables,

que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant... et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades, Dieu sait si je suis avec eux sur certains points.

AVE, IMPERATRIX

Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine de ces plaines sans repos que soulève la marée, Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant qui les mondes se partagent.

La terre, fragile globe de verre, tient dans le creux de ta main, et à travers son coeur de cristal passent, comme les ombres par une région crépusculaire,

les lances de la guerre au vêtement cramoisi, les longues vagues empanachées de blanc, de la bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort, les torches des seigneurs, de la Nuit.

Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant à travers la grêle des bombes hurlantes.

Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la chevalerie anglaise.

Le clairon à la gorge de bronze résonne par les landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des hommes armés.

Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur de ses grenadiers, serre dans sa main son épée, en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il voit sur la pente de la montagne

le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement rythmé des tambours anglais résonner aux portes de Kandahar.

Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants, monte la route escarpée d'un vaste empire.

O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire?

Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves marchands aux turbans blancs,

Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte cèdre et vermillon;

Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre l'ardeur de midi:

Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,

Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre, n'a aucun plaisir.

En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre à son amour avec ses yeux qu'éclaire l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.

Et bien des lunes, bien des soleils verront les enfants languissant d'attente épier le moment de grimper sur les genoux du père, et dans chaque demeure où sera entrée la désolation,

De pâles épouses, qui auront perdu leur maître et seigneur, baiseront les reliques du défunt,--quelque épaulette ternie, une épée,--pauvres joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,

Car ce n'est point dans les paisibles campagnes de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs que préfèrent les morts.

Il en est de leur nombre qui gisent près des murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane, et beaucoup au pays où le Gange coule pendant sept mois sur des sables mobiles.

Et d'autres gisent dans les mers russes, et d'autres dans les mers qui sont les portes de l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar que balaie le vent.

O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence du jour sans soleil! ô ravin tranquille, ô profondeur orageuse, rendez votre proie! rendez votre proie!

Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais, toi qui ne parviens jamais au terme de la course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de terre?

Va! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne d'or. Que ton chant de joie fasse place au chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.

La vague, le vent furieux, la rive étrangère possèdent la fleur de la terre anglaise,--ces lèvres que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains qui jamais ne te serreront la main.

Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on trouve caché dans notre coeur le souci qui ne vieillit jamais?

À quoi nous sert-il que nos galères couvrent, comme une forêt de pins, toute partie de la mer? La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches gardiens de la Maison de douleur.

Où sont les braves, les forts, les rapides? Où est notre chevalerie anglaise? Les herbes sauvages leur servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur plainte funèbre.

O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection peuvent envoyer des lèvres mortes? O poussière perdue, ô argile insensible! Est-ce pour finir, est-ce pour finir ainsi?

Paix! Paix! c'est offenser les nobles morts que de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines, l'Angleterre doive monter la route escarpée.

Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé, ses veilleurs signaleront de loin la jeune République comme un soleil qui surgit des mers empourprées de la guerre.

A MILTON

Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes tours crénelées; ce monde aux somptueuses et ardentes couleurs, le nôtre, semble être tombé en cendres ternes et grises,

on dirait que le siècle est changé en une pantomime où nous gaspillons nos heures trop chargées de bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes guère propres qu'à piocher la banale argile,

puisque cette petite île que nous occupons, cette Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde d'ignorants démagogues,

qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là ce pays qui porta dans sa main un triple empire, quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie?

LOUIS-NAPOLEON

Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand, exilé bien loin sur un rivage barbare, après une lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba le dernier rejeton de ta race de rois?

Pauvre enfant! tu ne paraderas plus dans ton manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues, mais d'autre part, ta mère, la France, libre et républicaine,

posera sur ton front pâle et sans couronne les lauriers plus glorieux de la couronne guerrière, afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas raconter au puissant auteur de ta race

que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise sur les rivages où les rois reposaient sans souci.

SONNET SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS EN BULGARIE

Christ, est-ce que tu as vraiment expiré? Ou bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve de celle dont les péchés méritent pardon par cela seul qu'elle t'aimait tant?

Car ici l'air est rempli des plaintes horribles des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent ton nom. N'entends-tu point les lamentations douloureuses de ceux dont les enfants gisent sur la pierre?

Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je vois le croissant lunaire dominer ta croix.

S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné Mahomet.

QUANTUM MUTATA

Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur! C'était alors

que l'Angleterre était en état de se montrer Grande République, témoin les hommes du Piémont, objets préférés des soucis de Cromwell, alors que dans son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant désespoir,

tremblait devant nos inexorables ambassadeurs. Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus d'une telle grandeur, sinon parce que le luxe

encombre de ses stériles produits la porte par où entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.

LIBERTATIS SACRA FAMES

Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et que je préfère à tout cet état républicain, où chaque homme est comme un roi, où nul n'est distingué des autres par une couronne, malgré tout,

malgré cette démangeaison moderne de Liberté, je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils donnent à l'anarchie.

Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur les barricades des rues, sans défendre une juste cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance:

Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux pieds silencieux et sanglants.

THEORETIKOS

Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile. Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé sa couronne de laurier,

et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait de Liberté. Oh! quitte-la, mon âme, quitte-la; lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure de trafiquants, où chaque jour

on met en vente publique la sagesse et le respect, où le peuple grossier pousse les cris enragés de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.

Cela trouble mon calme; aussi mon désir est-il de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.

REQUIESCAT

Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la neige. Parle à voix basse: elle peut entendre croître les pâquerettes.

Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de la rouille; elle qui était jeune, et charmante, elle n'est que poussière.

Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait à peine qu'elle était femme si doucement elle avait grandi.

Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent sur sa poitrine; seul je me torture le coeur, mais elle, elle repose.

Silence! Silence! elle ne saurait entendre la lyre ni le sonnet; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons de la terre par-dessus elle.

_Avignon_.

SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE L'ITALIE

J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi, à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur de la montagne, et que je vis le pays qui avait été le désir de ma vie,

je me mis à rire comme un homme qui a gagné un prix de haute valeur; et rêvant à l'histoire de ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où, zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise prit peu à peu la couleur de l'or poli.

Les pins flottaient comme flotte une chevelure de femme, et dans les vergers, tout le lacis des branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.

Mais quand j'appris que bien loin de là, dans Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes, je pleurai de voir si belle une telle contrée.

_Turin_.

SAN MINIATO

Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement ouverts,

et sur un trône au-dessus du croissant de la lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie! Si je pouvais seulement voir ta face, la mort ne viendrait jamais trop tôt.

O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs! Mère du Christ! ô Épouse mystique! Mon coeur est las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour chanter encore.

O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme, que couronna le Christ, le très saint; oh! écoute, avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers mon péché et ma honte.

AVE, MARIA, GRATIA PLENA

Est-ce ainsi qu'il est venu? Je m'attendais à voir une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or, fit tomber les barrières et descendit sur Danaé: