Poèmes

Chapter 4

Chapter 43,828 wordsPublic domain

Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée des prés, ses grands pieds blancs tachés par la poussière safranée des lis agités par le veut, pendant que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût brûlant à l'écume ambrée; et ses boucles voltigent de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le ciel ionien...

Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger, près de son corps doux et chaud, comme la fleur d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour, si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la volupté solitaire.

Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues, jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet, jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur quelque délice mort.

Hélas! eux, ils connaissent la lointaine source du Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher, et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline, y puiser un baume du sommeil pour les âmes que fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.

Mais nous comprimons nos natures; Dieu, ou le Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui accompagne partout le plaisir, assez de tous les temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de justes prières jamais exaucées, car l'homme est faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà que nous mourons.

Ah! nul batelier, maniant péniblement la gaffe, ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans fleurs. Aucune petite monnaie de bronze ne saurait porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile; la tombe est scellée; les morts ne se relèvent point.

Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions; nous redevenons des choses identiques à celles que nous touchons; chaque rayon cramoisi de soleil doit son éclat au sang de notre coeur: tout astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies son déploiement de flamme verte; les bêles les plus sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées; toute vie est une et tout est changement.

Un unique battement de systole et de diastole, effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à l'homme, car nous sommes une parcelle de tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec les êtres que nous tuons.

Des cellules inférieures où la vie se réveille nous passons à la plénitude de la perfection; ainsi vieillit l'Univers. Nous qui sommes aujourd'hui semblables à des dieux, nous avons été jadis une masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or, insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée dans les dédales terribles de mers furieuses sous les coups des vents.

Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes que labourent les hommes seront rendues plus fécondes par nos amours de cette nuit. Rien n'est perdu dans la nature; toutes choses vivent en dépit de la Mort.

Le premier baiser de l'adolescent, la première clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce sont là autant de choses

que consacre un unique sacrement. Nous ne sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée. La terre aussi l'éprouve. Les jaunes boutons d'or, que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.

Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra une rose, et tes doux yeux seront des campanules d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie agitera notre poussière, et nous redeviendrons jeune fille et jeune homme épris.

Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle qui lui vient de la conscience, en quelque fleur charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons encore par la gorge de la linotte, et comme deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien, couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride, jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions aux yeux jaunes

et nous leur livrerons bataille. Comme mon coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur, quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir la terre, sera la dernière et noble proie de la terre.

Oh! songe à cela! nous revêtirons toutes les formes capables de vie sensuelle; le Faune aux pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner l'aurore, et ne sont pas plus près que vous et moi des mystères de la nature, car nous entendrons

battre le coeur du merle, et croître les marguerites, et la perce-neige défaillante soupirer après le soleil, dans les jours sombres de l'hiver; nous saurons par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge, à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture, et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un pin frissonnant à un autre.

Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres avec lesquelles chantent les poètes.

Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins belle, parce que nous héritons de la nature, et ne faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital qui agite l'air? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent le ciel, que la fleur prenne une nouvelle splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.

Et nous deux qui nous aimons, n'allons point nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré! Nous ferons partie du grandiose ensemble de toutes choses, et dans toute la succession des éons, nous nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,

Nous serons des notes dans cette grande symphonie dont la cadence allant de cercle en cercle forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous causaient: nous ne mourrons point: l'Univers lui-même fera notre immortalité.

HUMANITAD

Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement son costume vert; âpre est le vent,

comme s'il soufflait de la caverne de Saturne. Quelques minces poignées de foin adhèrent encore aux haies vivement dessinées en noir, la où le charretier a ramené la charge odorante d'un jour d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes brebis se tassent contre les barrières, et les chiens domestiques, tout transis,

vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs, décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants tournoient autour de la meule blanche de givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux ruisselants, et dans le marécage, les plaques de glace se fendillent

sous les pas solennels du héron décharné qui va par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune. À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le pauvre lièvre effaré; qu'on prendrait pour une petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur irritée, voleté comme une soudaine tombée de neige sous le ciel d'un gris morne.

C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.

Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la neige, et bientôt les campagnes blanches vont de nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher quelque jeune gars, car dès les premiers baisers d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent, et le lapin, les yeux brillants, épie

de son terrier obscur de quel côté sont semés les cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige, et court sur le tertre moussu. Les merles traversent de leur vol noire promenade du soir, et les soleils restent plus longtemps avec nous. Ah! qu'il fait bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,

franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et étale le petit disque frissonnant de flamme dorée, si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles en pleine floraison.

Alors le semeur arpente le champ du haut en bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des fleurs à la nuance de crème; les madrigaux langoureux, murmurés à demi-voix,

s'envolent furtivement du carillon mobile de la campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue de velours poudreux, s'empare du sol et prend l'empire de la forêt; puis, lorsque la rose attardée a laissé choir,

une à une les pièces froissées de son armure, lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières de pourpre, les chrysanthèmes débarquent de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse téméraire, quittent leurs modestes recoins; et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore sans feuilles.

O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux, bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites, couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang. Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi le bourdonnement sourd des abeilles.

Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés en forme de mitre, embaumeront le vent; et la clématite accrochera partout dans les haies ses étoiles jaunes.

Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps, toi qui peux multiplier la génisse à la douce haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses, où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait de la racine de pavot et de la mandragore aux baies luisantes?

Il fut un temps où le plus commun des oiseaux savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement, en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui change? Ou y aurait-il quelque chose de changé dans la joyeuse et charmante carrière?

Non, non, tu es toujours le même: c'est moi qui cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude, et parce que des larmes stériles mouillent ma joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement avec moi? Insensé! faut-il que tout coeur blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel vin du poison amer de son désespoir?

Tu es le même: c'est moi dont l'âme misérable trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même et abandonne son pouvoir royal à la rude domination de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément, la sagesse existe quelque part, bien que la mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense abîme réponde: «Elle n'est pas en moi.»

Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou en de vains prosternements, que leur inutilité condamne: quelle alchimie pourrait me l'enseigner? Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit?

La corde mineure qui termine l'harmonie et qui attend vainement une réponse fraternelle, jette un sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard et sans paupière, j'attends la lumière et la musique de soleils qui ne se lèveront jamais.

La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès, le peu de poussière recueillie dans une urne étroite, le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs accès d'agitation d'autrefois, que de passer mes jours dans la muette caverne de la souffrance?

Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade, parle de sommeil, mais ne peut le donner. Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef trop banale pour résoudre un seul mystère dans la philosophie d'une existence.

Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes emmiellés? Hélas! il me faut jouer le rôle de fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la courbe magnifique de ce front olympien,

qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies de la vérité plus prudente me semblaient la voix grêle de la jalousie! Oh! éloigne-loi d'ici, chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux

mes lèvres ont assez bu!--Jamais, non jamais, quand même l'amour en personne tournerait sa joue dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été jeté comme une épave par le naufrage,--en cet instant même où les roues du char de la passion m'effleurent de trop près; loin d'ici! loin d'ici! je me voue à une vie plus stérile, plus austère.

Plus stérile, oui! ces bras-ci ne se pencheront plus à travers le treillage des vignes pour attirer mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure entrelacée. Une autre tête aura cette auréole à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et pur porte le signe de la Gorgone.

Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée; que pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse, le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous, quant à moi, son enchantement câlin, aux manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.

Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la Reine, et dans son admiration, s'inclina devant elle,--non, pas même pour une nouvelle Hélène, je ne tendrais la pomme à sa main.

Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent, et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été chantée en hymnes par un homme qui le donna son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau combat de Marathon, et qui mourut pour montrer que de l'Angleterre de Milton pourrait encore naître un fils[7].

[Note 7: Byron.]

Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique, et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance, et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un temps lointain, le grave maître athénien enseigna aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire, concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort, afin de voir défiler les vaines fantasmagories du monde sans baisser la tête.

Hélas! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose dans Colonos sa patrie; une éclipse a passé sur la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants; la chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol orgueilleux.

Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de la Science, bien que par une subtile et étrange incantation, elle fasse descendre la lune du ciel. La Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs somptueuses devant des regards non moins avides, et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que déroule Polymnie, je me plais à lire

les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre ses myriades de soldats contre une petite cité, et le Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc, empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers ondulants et la mer que les hommes appellent Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles

et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et sur les pentes les plus proches, une petite troupe de lions prenant leurs ébats insouciants.--Et comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse, et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à minuit se glissa par-dessus

une hauteur peu fréquentée, et descendant à travers la forêt automnale, massacra traîtreusement ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans l'étroite baie de Salamine.--Et pourtant les lignes deviennent confuses.

Et la cadence de leur langage grec ne me charme plus; je me sens trop en désaccord avec cette époque si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le disque du cadran solaire reçoit en plein midi les rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve ce qui fuit ma vision déçue.

Oh! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose, désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est que la sagesse? Parlez donc, cimes du solitaire Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins, où donc est cet esprit que son existence irréprochable n'empêcha pas de baiser la bouche meurtrie de son propre siècle[8]?

[Note 8: William Wordsworth (1770-1850).]

Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui dont vous avez ombragé le doux front, où est cette âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté sans couronne, a, malgré son humble carrière, atteint le but grandiose où s'unissent amour et devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.

Mais nous autres, nous sommes les bâtards de l'Erudition; nous savons par coeur le sonore mot de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur, que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets, et se courbera devant le Respect vénérable?

Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod! il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses os reposent en paix[9]. Oh! garde-le, garde-le bien, ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des lys, ne permets pas aux caprices farouches de la tempête

[Note 9: Mazzini.]

de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses bords: jamais plus puissant vainqueur ne gravit les marches du Capitole dans les temps jadis, où Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le pâle Mystère

fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des clés rouillées; fuyait en frémissant de terreur à ce tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.

Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines de Rome; il arracha sa louve immonde de la caverne du lion, et maintenant il repose dans la mort, près de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne, fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce plainte.

Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies telles que la joie elle-même puisse en concevoir de la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon, et porta l'ardeur du soleil jusque sur les plaines oubliées du Soleil.

Oh! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que chaque jour quelque jeune Florentin apporte des couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,

un arbre puissant qui en ses cycles errants serait poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment lointain où Chaos et Création se confondent, où les ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans Lune,--Et pourtant, bien qu'il soit poussière, argile,