Chapter 2
Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette grande emprise? Pourquoi reviens-tu fouler notre terre à nous? As-tu oublié cet adolescent passionné, et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide Aphrodite? Car c'est assurément toi qui, pareille à une étoile suspendue dans le silence argenté de la nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde antique au milieu des clameurs et des torrents de sang de la guerre.
Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu? Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon, au-dessus de la lumière et du rire de la mer? Est-ce là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux mailles d'or, quelque jeune fille aux membres bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et des falaises d'Héraklès?
Non, tu es bien Hélène elle-même et non point une autre; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon, et que l'âge viril de Memnon fut fauché prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette course fatale, dans la dernière année de la captivité. Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent des fantômes de boucliers, en t'appelant par ton nom.
Où donc étais-tu? Dans cette terre enchantée dont Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis, où jamais faucheur ne se lève pour saluer le jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément, où le berger mélancolique voyait ses hauts épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse? Étais-tu étendue là-bas, près de quelque source léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois, au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des Grecs?
Non, tu avais pour retraite cette colline creuse que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir, cette reine découronnée que les hommes appellent l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à Rome, les nations révèrent en silence les autels décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.
Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort, tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi, pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent passer un souffle capable de faire retentir de ton éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir, plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie point quel désastre le temps peut amener, si tu me permets de m'agenouiller dans ton temple.
Hélas! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre terre maudite et morne pour regagner la tour où jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres rouges du jeune Euphorion. Et pour moi, je ne verrai plus jamais ta face; il me faudra rester en ce jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie sans amour se soit écoulée tout entière.
O Hélène, Hélène, Hélène! Encore un peu, encore un peu de temps! Reste ici jusqu'à ce que le jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées se meuvent, entraînées dans des filets d'or, que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a fixé son séjour de volupté dans ton corps.
Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires, mais ceinte de la splendeur argentée de l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient, et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de l'air; ta chevelure ne sera, point salie des mornes fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate, annoncent l'éternel sommeil.
Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres. Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes filets du destin, nous qui sommes las d'attendre que vienne le désiré des nations, nous errions au hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à tâtons quelque calmant endormeur pour les existences manquées, pour les misères qui s'éternisent jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel relevé, la blanche splendeur de ta beauté.
CHARMIDÈS
I
C'était un adolescent grec, et il revenait à la maison, avec des figues pulpeuses et du vin de Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait inconsciemment l'embrun souffler à travers ses grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant d'eau, il guettait à travers la nuit humide et orageuse.
Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel, et il hissa la voile, il tendit les cordages criards, commanda au pilote de naviguer vivement contre la forte brise du nord, et pendant tout le jour il se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses chants les mouvements des rameurs.
Et quand du rouge apparut sur les vagues contours des collines corinthiennes, il mit à l'ancre dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales aux semelles d'airain,
et une riche robe teinte du suc des poissons; il l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie, sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était ornée de broderies tyriennes. Puis, il se fraya passage parmi les marchands curieux, à travers les bois au doux feuillage argenté, et quand le jour fatigué
eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis, il monta la colline escarpée, et d'un pas alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu de la foule des prêtres affairés, et à l'abri d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient les prémices de leurs petits troupeaux, il vit le timide berger jeter
sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis, les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande, une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant, une belle étoffe où étaient ingénieusement représentés des chiens en chasse, un rayon de miel tout débordant d'or encore liquide que l'abeille avait à peine fini de travailler, ou une outre noire, pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme sanglier,
dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand daim, que la flèche était allée atteindre au milieu d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir fait leurs modestes offrandes.
Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante, à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant, qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à mesure que les campagnards s'éloignaient en dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma les portes de bronze poli.
Charmidès resta longtemps immobile, osant à peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses qui se détachaient des guirlandes, pendant que la brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin la pleine lune apparut tout entière par l'ouverture du toit,
Et inonda de ses flots de lumière le pavé de marbre. Alors l'aventureux adolescent s'élança de sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au vêtement couleur de safran, en complète armure de bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage et la ruine
semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone, faite de pierre et d'acier, ouvrait largement ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses horribles serpents, et restait bouche béante, les lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur, pendant que, tout effarée, la chouette aux yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue, poussait son ululement aigu.
Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans sa peur sacrée, il fit une prière.
Et les amants coupables, au milieu même de leur étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses, s'imaginant avoir entendu le cri plein de menace et de colère de Diane; et les rudes veilleurs, sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers, ou tendirent leurs cous hérissés d'une barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux.
Car tout autour du temple roulait un cliquetis d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants. Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux qui bondissent sur la frise se mirent à hennir, et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas qui se hâtent.
Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes, tout heureux qu'à un tel prix il pût voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité, la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah! certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune prince-berger de Troie, créature humaine n'avait eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant.
Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de hennir; il repoussa en arrière son épaisse chevelure; il rejeta les vêtements qui couvraient ses membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait pas à tout oser; et il lui boucha la gorge, et de ses mains sacrilèges
il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran, et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa de la taille et laissa voir le secret mystère, celui qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses collines de neige.
Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais vous, dont les joues fanées gardent encore la trace d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un peu.
Il resta encore un court instant à contempler de ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à force de regarder de telles splendeurs, sa vision devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour, et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté de sa passion.
Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous pareil, car pendant toute la nuit, il murmura des mots aussi doux que le miel, et il vit les membres au dessin si pur que nul n'avait touchés, et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur la froide, la glaciale poitrine.
Il lui semblait que des javelines numides traversaient coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige. Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus de sa tête l'avertissement de l'alouette.
Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter, combien dura son baiser suprême, combien il se plut à prolonger ses caresses.
La lune se bordait d'un contour de cristal, signe que les gens de mer tiennent pour un présage de la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement les ailes de l'aurore prête à fuir, avant que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux fût sorti.
Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif; il descendit rapidement la pente, le brave jeune homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit, en passant, las ronflements de l'être aux pieds de chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier, qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non loin de la cité aux beaux édifices.
Et il chercha un petit ruisseau bien connu de lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris, tout haletant, le coeur battant d'un effroi mêlé de plaisir, et il attendit le jour,
Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main distraite plonger dans les remous de l'eau froide et sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment avec les boucles qui s'emmêlaient sur son front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un étrange, un mystérieux sourire.
Et de bonne heure le berger au manteau de laine grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les barrières de branches entrelacées, et montant du tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants. Et sur la colline, le chien jaune de la maison aboya, pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la fougère frisée et bruissante.
Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux champs par les prairies que voilaient comme une dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent sous le brouillard de la lande, quand le râle des prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons aperçurent le jeune homme allongé près du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise comment un adolescent pouvait être aussi beau.
Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des mortels, et l'un d'entre eux dit: «C'est le jeune Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès, aura voulu coucher avec une Naïade»; mais d'autres dirent: «Non, c'est Narcisse, épris de lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes, purpurines, que nulle femme ne peut tenter.»
Et quand ils furent plus près, un troisième s'écria: «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon, las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions sagement en prenant la fuite: ils ne vivent pas longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.»
Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de tourner la tête, et ils contèrent au timide berger comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là, on s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des roseaux, et la belle campagne resta déserte,
excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds légers, et se montra sur l'autre bord; il s'arrêta pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau camarade. Mais ne recevant point de réponse, quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille et silencieux,
une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne songeant nullement aux mystérieux secrets d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante blancheur, et toute sa virilité, alors d'un long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva songeuse et lasse.
De bien loin il entendait le bourdonnement et le tumulte de la cité, puis de temps à autre des rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes garçons aux membres bruns, dans leur innocente passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou bien parfois le tintement grêle d'une clochette, quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine couverte de mousse.
À travers les saules grisonnants dansait le moucheron capricieux; du haut de l'arbre, la tourterelle lançait sa monotone stridulation; le rat d'eau, à la fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre le courant, cherchant à découvrir le nid du canard sauvage; de branche en branche sautillait le pinson craintif, et la massive tortue rampait sur le limon.
A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses, lorsque la faux luisante prenait son élan à travers les vagues de gazon; le merle d'eau faisait jaillir des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait à peine reflété l'image des alentours, lorsque du fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond pour atteindre la libellule.
Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait commencé à chanter pour son compagnon sa plus douce sérénade. Ah! il ne prêtait guère d'attention, car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse de la Reine.
Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes, en sifflant dans son chalumeau, par-dessus la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante, des bois, quand la grue attardée passa comme une ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les feuilles des figuiers, il se leva.
Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres les murs de la ferme et la clôture du verger humide ; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe, et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante.
Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent descendu les degrés de la longue roule d'or, quand neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se refusent à voler au grand jour, alors à travers l'écume et l'embrun orageux,
arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune de soufre. Elle s'abattit sur le vaisseau dont les charpentes craquèrent comme si la voûte avait contenu la charge de trois navires marchands. Elle battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même descendit en fuyant.
Et la lune se cacha derrière un masque à la teinte de rouille que lui firent des nuages errants. Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure brillante et polie, Athéné franchit à grands pas l'étendue de la mer effrayée et frissonnante.
Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante parut semblable au nuage déchiré par la tempête, et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les brisants cachés. Et voyant les vagues monter de plus en plus et imprimer au navire un roulis plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui tenait la barre de virer du côté d'où venait le vent.
Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant violateur des augustes mystères, en idolâtre épris d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et jetant ce cri: «Me voici», il s'élança de la haute poupe dans le tumulte des vagues glacées.
Alors tomba du haut des cieux une brillante étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil de la divinité vengée, faisant sonner son armure du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent qui s'était épris d'elle.
Et le mât trembla quand la grande chouette le quitta en jetant des ululements moqueurs, avant de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda à l'équipage effrayé de hisser la grande voile et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle qui rase l'eau dans son vol, le solide navire s'élança à travers la tempête.
Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès; on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque grande faute. Puis quand les marins parvinrent au détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte de la douane et d'exposer au marché leurs poteries peintes en argile brune.
II
Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta sur la terre grecque le corps du jeune noyé. Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées. Plusieurs apportèrent de doux parfums de la lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon de chanter sa chanson la plus berceuse.
Et quand il fut plus près de sa vieille demeure d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et sur le dos lustré de cette vague se forma une couche d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la blanche crinière qui poursuit un but aventureux.
Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer, s'étend une longue pelouse bien nivelée; le lapin la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car en aucune heure de la journée, on n'y entend de bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers dans leurs jeux.