Plus fort que la haine

Chapter 8

Chapter 83,800 wordsPublic domain

Elle se leva d'un bond, ne pensant plus à ses vapeurs, et courut à son piano qu'on distinguait à peine dans le demi-jour de la pièce aux épaisses tentures baissées. Alors une plainte incohérente, passionnée, qui semblait s'échapper d'une âme et non d'un instrument, acheva de transporter Thérèse loin du réel. Ce n'était d'abord que la répétition de quatre notes, toujours les mêmes, à peine distinctes sous le voile austère des accords lourds comme le poids d'un regret sans espérance. Avec un effort douloureux, cette plainte vague, étouffée, prit une forme, et devint l'histoire du chagrin brisant toute la vie, récit désolé, tantôt s'exaspérant lui-même et s'emportant jusqu'à des cris sauvages de souffrance, tantôt luttant pour devenir calme et parler mieux encore à la pitié. Et la lutte, peu à peu, se déchaîna en une révolte aiguë de l'âme contre elle-même, de la douleur contre la volonté, de la folie contre la raison chancelante. Ce fut une tempête de sanglots, des vagues de passion qui froissaient jusqu'à la cime du roc le coeur hurlant d'angoisse, ou le plongeaient dans l'abîme sans fond, sans espérance. Et tout à coup un chant tomba des impassibles sommets de l'Idéal, hymne d'une pureté impeccable, surhumaine, supérieure aux mortelles faiblesses dont elle arrêtait, pour une minute, le gémissement. Hélas! qui peut ressusciter ce qui est mort!... Bientôt l'hymne du ciel fut couvert encore une fois par les cris douloureux de la terre, et la lutte recommença, plus heurtée, plus folle, plus énervante, pour finir dans le silence lugubre d'un anéantissement épuisé.

Écrasée elle-même par l'énervement, la marquise revint à sa chaise longue et s'y étendit, presque inerte.

--Vous êtes effrayante! lui dit madame de Sénac en se levant pour la quitter.

--C'est ce que dit Albert, quand je lui joue cette valse. Adieu! Chopin me tuera. Mais c'est une belle mort!...

Ce qui effrayait surtout madame de Sénac, c'était moins la prostration de la véritable artiste qu'elle venait d'entendre, que l'état d'esprit où elle se trouvait elle-même. Dans son _moi_ moral, sagement pondéré, d'ordinaire, comme ces aménagements de vaisseau dont le tangage ne saurait détruire l'équilibre, elle découvrait subitement un désarroi complet, décourageant, douloureux. Si pénible était son malaise, qu'elle se sentait prête à sangloter, tandis que son coupé la ramenait vers le centre de Paris. Quelle catastrophe était arrivée dans son existence depuis deux heures! Aucune; et cependant elle souffrait d'une cruelle angoisse.

--Ah! pourquoi ne suis-je pas restée dans ma solitude! soupira-t-elle en appuyant sur le satin noir sa tête brûlante.

De ces bavardages qui duraient depuis deux heures, elle ne rapportait que des impressions attristantes, une diminution d'estime pour le monde entier, un doute général sur tout. Mais ce qu'elle rapportait de pire, c'était une vision qui la hantait à cette heure, la vision d'Albert assis dans ce même fauteuil qu'elle quittait, tout vibrant de l'harmonie qui s'échappait des doigts de cette fougueuse virtuose. Que dis-je, de ses doigts! La marquise paraissait jouer avec sa personne tout entière, avec ses yeux brillants de larmes ou brûlants d'éclairs, avec sa bouche crispée amèrement ou mollement pâmée, avec sa lourde chevelure aux reflets fauves, toujours sur le point de s'écrouler, avec la libre souplesse de sa taille ondulant sous les dentelles et sous les soies légères...

Tout à coup une pensée fit tressaillir Thérèse comme une piqûre aiguë:

«Peut-être qu'à cette minute même il entre chez Herma. Il a dit qu'il tâcherait d'y aller. Folle que je suis! pourquoi ne l'ai-je pas attendu?»

Elle aperçut, comme dans une vision, la marquise de Boisboucher perdue, inerte, dans le désordre des coussins. Mais la fantasque créature était-elle seule encore? Pour recevoir Sénac, ferait-elle appeler sa mère? Ne l'éloignerait-elle pas, plutôt, en l'honneur du mari, comme elle venait de l'éloigner, en l'honneur de la femme?....

Thérèse de Sénac eut besoin de se souvenir qui elle était pour ne pas dire à ses gens de la reconduire à la maison mauresque. A cet instant, la voiture s'arrêta devant le portail sévère des Bernardines. La comtesse ne se souvenait déjà plus de l'ordre donné naguère. Elle hésita. Se montrer à la religieuse avec cette humiliante perturbation dans les idées? Lui ouvrir son coeur amoindri par le doute vulgaire? Avouer cette chose honteuse, misérable: «Moi, Thérèse de Quilliane, je suis jalouse d'Albert, de mon mari!...»

Également incapable de la comédie de la dissimulation ou de l'effort de la franchise, elle resta dans sa voiture et donna l'ordre de continuer. En voyant fuir les grands arbres du parc où elle avait connu des heures si peu semblables à l'heure présente, elle ne put retenir ses larmes:

«Voilà où j'en arrive! pensa-t-elle. Je suis du nombre de celles qui «ne reviennent plus»! Si ma pauvre tante pouvait me voir!...»

Tout à coup l'équipage qui descendait les Champs-Élysées au grand trot s'approcha des Quinconces à la hauteur du Cirque, et s'arrêta au ras du trottoir. Une tête d'homme pénétra par la portière.

--Serait-ce indiscret de vous demander une place, belle rêveuse?

Thérèse poussa un véritable cri de joie en apercevant son mari qui s'installa près d'elle. Les chevaux repartirent.

--Tu rentres déjà? dit Albert.

--Oui; je suis fatiguée. Et toi?

--J'allais à pied chez Herma, moitié pour marcher, moitié pour me distraire, par son caquetage d'oiseau, de deux heures de conférence chez Guidon. Mais j'ai trouvé mieux, ajouta-t-il en baisant la main de sa femme.

Elle ferma les yeux, presque défaillante sous l'excès du bonheur.

--Comme tu es bon et comme je t'aime! soupira-t-elle.

Sans une autre parole, obligés à feindre une correcte indifférence au milieu de la foule qui les dévisageait, ils revinrent chez eux, comptant chaque tour de roue, leurs mains rivées l'une à l'autre invisiblement, pareils à deux amoureux en escapade.

Quand ils furent seuls dans le cher petit salon, libres enfin, ils s'étreignirent dans un long baiser muet, oubliant tout, noyant toute autre idée dans une ivresse connue déjà, mais jamais à ce point _voulue_. Ils se sentaient plus unis, plus tendres qu'ils n'avaient été à aucune des heures de leur vie; mais, sans se le dire à eux-mêmes, ils étaient étonnés, presque effrayés, de trouver comme une violence d'enivrement dans leur tendresse.

IX

Vers la fin de juillet, un premier jugement fut rendu dans l'affaire des _Ciments coopératifs_. Il ne touchait en rien au fond de la question, mais il n'en constituait pas moins un échec, car, en dépit des efforts de Guidon du Bouquet, le tribunal de la Seine retenait l'action par devers lui, au lieu de la renvoyer aux juges de l'Ardèche. A Paris moins que dans sa province, le comte pouvait compter sur l'influence de son nom et du prestige de sa famille.

Albert communiqua ce mauvais bulletin à sa femme, sans lui laisser voir les fâcheux pressentiments que lui causait l'issue de cette première escarmouche. Par la même occasion, la trêve des vacances du Palais suspendant les hostilités pour trois mois, la question de leur villégiature fut abordée. Or, il se trouva que ni l'un ni l'autre n'avaient envie d'aller respirer l'air des coteaux de Sénac.

Le vieux Cadaroux avait été bon prophète en annonçant, dix-huit mois plus tôt, que la tranquillité du pays était finie; mais il avait oublié de dire qu'il se chargeait pour une bonne part de l'accomplissement de sa prédiction. Maître du champ de bataille après le départ de ses ennemis, il avait largement usé de l'exubérante crédulité méridionale, pour convaincre ses compatriotes que le département était ruiné, et, cela va de soi, ruiné par le fait du comte.

En vain les amis de Sénac voulaient opposer le raisonnement à cette fable absurde. Ils rappelaient que l'affaire était morte et enterrée depuis cinq ou six ans; qu'elle avait germé dans l'esprit de quelques industriels minuscules, grisés par l'exemple voisin de la colossale exploitation des chaux du Theil; que les actions, fixées à deux cents francs et d'un nombre restreint, n'avaient ruiné que des industriels dont la faillite était à peu près déclarée la veille de l'émission; enfin qu'on était venu chercher Sénac de force, pour mettre son nom sur les prospectus, honneur qu'il avait déjà payé cent mille francs, somme respectable.

--En fin de compte, ajoutaient les partisans d'Albert, que sont devenus les titres? Cadaroux en a racheté le plus grand nombre à vil prix, lui qui n'en avait pas un seul en portefeuille, au début!

Autant de paroles perdues! Le _procès de la chaux_, ainsi qu'on l'appelait sur les deux rives du Rhône, passionnait les esprits comme l'eût fait une question sociale intéressant la France entière. Le _Bouscatié_, qui entendait s'en donner pour son argent, faisait signifier chaque pièce de procédure en double au château, tandis qu'Albert en avait le régal à Paris. On ne voyait, à la grande grille d'honneur, que l'huissier Corbassière tirant la cloche, après avoir ôté sa blouse au tournant de l'avenue, par considération pour la noblesse.

Le jour où le tribunal de Paris se déclara compétent pour juger l'affaire, Cadaroux ne se gêna plus pour dire que les Sénac en avaient dans l'aile, et que les amateurs de vieilles tours allaient avoir incessamment l'occasion de s'en offrir une dans les prix doux. Reine sembla rajeunir. Elle ne doutait plus que son père ne fût en passe de tenir son serment d'entrer au château par la porte ou par la brèche.

Dans le groupe des partisans d'Albert,--on devine que ce groupe n'allait pas en augmentant,--la stupeur fut à son comble. Mais il serait malaisé de peindre le désespoir du pauvre Fortunat, bien que, par sa profession même, il fût plus à même qu'un autre de réduire à ses justes proportions un simple accident de procédure. Ce qui le désolait plus que tout le reste, c'était la pensée que Thérèse le confondait sans doute en ses malédictions avec tous ceux qui portaient son nom, le nom abhorré. Peu s'en fallut que son cerveau, presque aussi malade que son coeur, ne succombât dans cette lutte inégale. Tout s'unissait pour achever son malheur. Les jours s'enfuyaient; il savait que la saison de Paris était finie, et l'on n'entendait point parler du retour de la comtesse, retour attendu par lui pendant de longs mois comme la joie suprême. Hélas! reviendrait-elle jamais!

Pour s'excuser de l'abandon où il laissait sa carrière, il se disait malade et il l'était réellement. Il changeait à vue d'oeil, et les fortes têtes du canton commençaient à dire à demi-voix, en se promenant sous les platanes de la place publique de V..., le soir, à la veillée:

--Péchère! Il prend une mauvaise route, et, s'il continue, son laideron de soeur sera la plus riche héritière du département, le procès gagné.

Sur ces entrefaites, des élections municipales eurent lieu dans la commune de Sénac. Depuis plusieurs années, le comte figurait de droit, pour ainsi dire, sur la liste des conseillers, sans même qu'il eût besoin de poser sa candidature. Dans l'occasion, il fut battu, et ce vote, vu les circonstances, prenait le caractère odieux d'une désertion sur le champ de bataille. Sa colère dépassa tout ce qu'on pouvait attendre. Pour la première fois, depuis qu'elle connaissait son mari, Thérèse eut le chagrin de le blâmer, de discuter avec lui et de n'en être point écoutée. Dans un premier mouvement de colère, il télégraphia des ordres rigoureux: l'hôpital était fermé; l'école était licenciée; l'entrée du parc interdite aux villageois. Rien ne put empêcher cette explosion de vengeance, ni les raisonnements de la comtesse, ni son appel à des sentiments plus chrétiens, ni même ses larmes.

--Qu'ils s'adressent à Cadaroux pour instruire leurs enfants, soigner leurs malades, et donner de l'ombre à leurs jeux de boules!

Jamais on ne put tirer autre chose d'Albert, mal préparé à la philosophie par la longue épreuve que ses nerfs subissaient. Pour achever son plaisir, il apprit bientôt que Saturnin Cadaroux était nommé maire de Sénac.

Dans ces conditions, et pour toutes ces causes réunies, il ne fallait pas penser jusqu'à nouvel ordre à un séjour dans le vieux château. Le couple se mit en route assez tristement, sous prétexte de santé, pour la villa des Aiguebelles, sur le lac de Genève, avec l'intention d'y rester jusqu'aux premiers brouillards, c'est-à-dire jusqu'à la reprise du procès qui allait entrer dans la phase sérieuse. Mais la tristesse dura peu. Dans cette retraite élégante, pittoresque et tranquille, où n'arrivaient plus les échos fâcheux, Thérèse ne fut pas longue à retrouver chez son mari les raffinements de tendresse des jours passés, avec je ne sais quoi de fiévreux qui leur donnait une saveur inconnue. Ils furent là deux semaines sans sortir, sans voir personne, sans se quitter une heure. S'il est vrai de dire que la passion dans l'amour conjugal réalise le rêve du bonheur parfait, ces quinze jours sont les plus beaux qu'aura connus leur vie. Une lettre d'Herma de Boisboucher, qui prolongeait son séjour à Paris, faute de l'énergie suffisante pour se mettre en route, vint troubler avant l'heure cette retraite qu'ils croyaient cachée à tous. Pour cette fois, il ne s'agissait plus de musique; la Polonaise écrivait:

«Mon cousin, vous allez dire, comme Sa Bienveillance la douairière de Castelbouc, que je suis une femme intrigante. Peu m'importe ce que vous direz, pourvu que vous suiviez mon conseil, qui est bon. Savez-vous qui habite une villa dont j'ignore le nom, à peu de distance des Aiguebelles, ce nid mystérieux où vous roucoulez si fort qu'on vous entend d'ici? Vous avez pour voisine la belle madame Chandolin. Et savez-vous qui est la belle madame Chandolin? Mon Dieu! elle est... bien des choses; mais elle est en particulier l'amie, l'amie la plus influente du gros Bérisal, le financier. Or Bérisal a soutenu l'année dernière un procès pareil au vôtre, mais beaucoup moins limpide, ce qui ne m'étonne guère, ceci entre nous. N'empêche qu'il est sorti de là blanc comme neige, le front plus haut que jamais. Certes, j'aimerais mieux mourir que d'insinuer rien de défavorable à la justice épurée de votre pays, qui fut quelque temps le mien. Je dirai seulement que le président Montoussé, le même qui vous jugera, devint tout à coup, vers l'époque du procès Bérisal un hôte assidu des Chandolin. Depuis lors, il est resté l'ami de la maison, avec la réserve commandée par son hermine dont il a, je veux le croire, les habitudes irréprochables. D'ailleurs, Magdelaine est un ange: il n'y a qu'à la voir.

»Et maintenant vous avez compris, n'est-ce pas? Faites un effort et soyez tous deux aimables pour les Chandolin. J'admets qu'il y a des objections, et je vois d'ici la grimace de ma cousine; mais, après tout, elle peut bien mettre le bout du doigt la où la duchesse de Lautaret fourre son beau bras tout entier. Souvenez-vous d'ailleurs du gentilhomme Alceste, avec qui vous avez parfois un peu trop de ressemblance, et qui perdit son procès, bien qu'on ne fût pas en République, pour avoir été trop fier avec les Chandolin du temps de Louis XIV. Donc, cher ami, suivez mon conseil et faites un brin de cour--diplomatique--à votre belle voisine, qui en sera très flattée, et vous en récompensera. De quelle façon? Eh! mon Dieu! l'on aperçoit Évian des fenêtres de la belle Magdelaine, sur l'autre rive du lac. Et Montoussé, qui est à Evian, doit bien visiter la côte suisse de temps à autre, à moins que ce ne soit la côte suisse... Comprenez-vous maintenant? Vous m'objectez la morale? Mais, au contraire, _Alberto mio_! Il est bon, juste et salutaire de fournir à cette pauvre Magdelaine l'occasion de faire triompher votre innocence, par les mêmes moyens qui arrachèrent Bérisal à une juste punition. Cela rappelle nos aïeux qui prenaient la croix, après quelque estocade douteuse, et lavaient leur épée dans le sang sarrasin. Allons! courage! la journée est au bon droit, pour peu que vous y mettiez du vôtre...»

Cette lettre eut un premier résultat auquel le procès n'avait rien à voir, et que son auteur ne prévoyait guère en l'écrivant. Il faut dire que le courrier parvint aux Aiguebelles à l'heure où Thérèse était à sa toilette, ce qui permit au comte de croire que sa femme n'avait rien vu.

La lecture terminée, il resta quelque temps à rêver en face de sa lettre. A coup sûr, si l'on s'en tenait à la sagesse du siècle, madame de Boisboucher parlait d'or. Mais qu'allait dire Thérèse, dont la sagesse prenait sa source plus haut? Que penserait-elle de son mari, si ce dernier l'engageait à fréquenter madame Chandolin pour en obtenir la protection, et quelle protection! N'allait-elle pas éprouver, en mettant la chose au mieux, un étonnement désagréable?

Toutefois, comme Albert était amoureux avant d'être philosophe, il acheva de se décider d'après des considérations où sa tendresse avait plus de part que son jugement. De même qu'autrefois il était resté en Égypte, quitte à perdre un premier procès, de même il ne put supporter la pensée de troubler lui-même la paix délicieuse de l'heure présente. Assez tôt il faudrait revenir aux affaires sérieuses, entendre encore ces mots odieux de _jugement_ et de _procès_ qui remplissaient les quatre pages d'Herma. Ils étaient si complètement heureux dans ce paradis terrestre des Aiguebelles! Toutes les inquiétudes paraissaient oubliées. Fallait-il les faire revivre avant l'heure fatale du retour?

Profitant du seul instant de la journée où sa femme le laissait seul, Albert prit la plume et répondit à la marquise de Boisboucher, en la remerciant de son intérêt. Sans combattre son idée par des arguments d'un genre trop intime pour être confiés à la poste, il disait seulement qu'il ne voyait aucune occasion naturelle pour se rapprocher de madame Chandolin; et que, d'ailleurs, ce rapprochement, dont le motif ne saurait guère manquer d'être visible, risquait fort de tourner d'une façon désagréable pour les deux parties, voire même contraire au but. La lettre expédiée, Sénac alla rejoindre sa femme qui faisait semblant de lire un journal sous une charmille, mais qui n'aurait pas pu en dire le titre. Car elle avait aperçu--très involontairement, Dieu le sait--l'enveloppe dont la large écriture diplomatique était reconnaissable à plusieurs pas de distance. Parfois, quand il a toutes ses plumes, on dirait que l'Amour quitte son bandeau pour une paire de lunettes.

En ce moment, Thérèse accomplissait l'effort dangereux de tension intellectuelle dont beaucoup de femmes sont capables quand il s'agit de l'intérêt primordial de leur vie, tendresse amoureuse ou maternelle, ambition, cupidité, vengeance. Une question se dressait devant son esprit fasciné, incapable, à cette heure, de contrôle et de jugement:

«Va-t-il me cacher que cette femme lui écrit?»

La seule pensée que cette dissimulation pourrait avoir lieu la rendait plus malheureuse qu'elle n'avait été depuis sa naissance. Elle regrettait déjà tout ce qu'elle avait fait durant ces dernières années, son voyage en Égypte, sa rentrée dans le monde, son mariage. Elle regrettait surtout de trop aimer son mari, et souhaitait comme une grâce, à cette minute, de l'aimer moins. Hélas! quand il parut sous la charmille, souriant, avec un chaud rayon de soleil dans ses yeux qui ne voyaient que Thérèse, l'infortunée comprit qu'elle ne l'avait jamais aimé autant!

Albert s'approcha d'elle, mit un genou en terre, lui baisa la main, puis le poignet, puis le pli du bras où la manche courte laissait voir un lacis de veines bleues. Elle ferma les yeux, frissonna de la tête aux pieds. Ses lèvres s'agitèrent, mais elle eut la force de rester muette. C'était lui qui devait parler d'abord, qui devait dire:

«Pardonne-moi, _elle_ m'a écrit. Voilà sa lettre.»

Le monstre ne disait pas un mot, usurpant les faveurs dont il n'était pas digne, baisant ces paupières tremblantes, ces lèvres où frémissait une douleur qu'il prenait, ô honte! pour l'aveu d'un tendre émoi. En vérité, la pauvre Thérèse était bien à plaindre.

Elle essaya d'engager le coupable dans la voie des aveux. Elle soupira d'une voix brisée:

--Cher! si vous trompiez la pauvre femme qui vous a préféré à tout, soyez sûr qu'elle en mourrait.

Cette phrase était presque comique à force de manquer d'à-propos, car assurément Albert ressemblait à tout, sauf à un mari qui songe à tromper sa femme. Avec un petit éclat de rire discret, il embrassa Thérèse sur le front, comme on caresse un enfant qui rêve tout haut, puis il répondit,--mais alors il ne riait plus:

--Écoute! Je veux bien que tu meures, le jour où je t'aurai trompée.

--La vilaine parole! dit-elle en montrant à son mari un fauteuil de bambou près du sien. Vous semblez croire qu'il n'y a qu'une manière de tromper. Il y en a cent quand il s'agit de deux âmes comme les nôtres! L'horloge du villageois marche assez juste tant qu'elle suit le soleil à une heure près. Si la montre du marin le trompe d'une demi-seconde, il considère que le marchand l'a volé. N'ai-je pas raison?

Albert avait oublié depuis longtemps la lettre qu'il avait dans sa poche. Encore moins il se doutait que l'oreille de la comtesse, une oreille de femme amoureuse, avait deviné le froissement du papier tandis que son mari la serrait sur son coeur. Il répondit, sans la moindre intention perfide:

--Dieu merci! le temps des navigations est passé. Que ferions-nous d'une horloge ou d'un chronomètre? Elles fuient déjà trop vite, ces heures pendant lesquelles nous sommes tout entiers l'un à l'autre dans ce coin prédestiné. Ma bien-aimée! tâchons de vivre sans questionner notre âme!

Les gens d'expérience peuvent imaginer si Thérèse pensa pour deux durant cette journée. Le ciel était magnifique, l'air si pur que chaque aspiration de la poitrine était une volupté. Celui qu'elle aimait ne la quitta pas un instant, lui faisant la lecture à haute voix, comme jadis sur le pont de la dahabieh qui les emportait à Louqsor. De la terrasse où ils étaient assis, leurs yeux pouvaient contempler l'un des plus beaux panoramas du monde. Et pourtant les minutes se traînaient, pour elle, vingt fois plus lentes qu'autrefois, dans sa cellule de novice, au couvent de l'avenue Kléber. Oh! comme elle regrettait alors cette paix du cloître! Car, au prix de l'angoisse présente, les luttes qui s'étaient agitées en elle, entre l'amour d'un homme et l'amour de Dieu, lui semblaient une paix. Il n'y avait plus à douter. Albert avait résolu de garder la lettre pour lui seul, l'horrible lettre, le secret maudit!

Pauvre Thérèse! Elle ne se souvenait plus qu'elle en avait un à son compte: Fortunat Cadaroux et sa poursuite audacieuse. Que celles qui n'ont jamais oublié des secrets moins innocents lui jettent la première pierre!

Sénac s'aperçut que sa femme était distraite et l'interrogea. Elle répondit par le «je n'ai rien» ordinaire en pareille circonstance, tout en croyant mettre dans la réponse et dans le regard qui l'accompagnait une froideur significative. Mais ses yeux désobéissants disaient juste le contraire de ce qu'on les priait de dire, si bien que l'heure finit par arriver où cet époux, réservé aux peines de l'enfer, put se croire aux portes du paradis. C'en était trop! Cette contrainte, cette cruelle souffrance, non moins insupportable pour avoir une cause imaginaire, cette plainte depuis des heures prête à sortir et toujours refoulée par dignité, toute cette torture finit par dompter les nerfs de Thérèse. Elle s'affaissa tout à coup sur la peau d'ours de sa chambre, aussi blanche que les dentelles de sa robe de nuit, envoyant à son mari une supplication suprême dans un regard, éteint bientôt sous la frange d'or des longues paupières...